Les héritiers du rêve Tome 1 (French Edition)

Mario Côté · Chapitre 23 sur 29

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Les héritiers du rêve Tome 1 (French Edition)

Chapitre XX

Felgard l’aubergiste

De retour dans le monde de la réalité, la sonnerie d’un téléphone retentit au BECS (bureau des enquêtes criminelles spéciales) vers dix heures trente du matin. Au bout du fil, une voix d’homme exigeait à parler au responsable des enquêtes de toute urgence.

— Puis-je parler au directeur s’il vous plaît ? C’est pour une urgence.

— Un instant s’il vous plaît monsieur... Et vous êtes monsieur ?

demanda la réceptionniste.

— Monsieur Ernest Felgard, l’aubergiste de l’Auberge du Sommeil

éternel.

— Et c’est à quel sujet ?

— Ça concerne vos deux agents, madame. En fait, je viens de faire la

macabre découverte de leurs corps dans le fossé situé tout près de notre auberge.

— Heu... Gardez la ligne, je vous prie. Je vais vérifier, si monsieur

Casindy est revenu de sa pause. Je vous reviens tout de suite, merci ! lança-t-elle, déconcertée par la nouvelle.

— Très bien, j’attendrai. Répondit l’aubergiste.

Elle tenta de rejoindre sur sa ligne interne, mais ce fut sans succès. Alors, pensant qu’il avait quitté le bureau pour dîner, la secrétaire tenta de le rejoindre sur son cellulaire sans pour autant obtenir de réponse. Elle reprit la ligne et demanda à monsieur Felgard de lui laisser ses coordonnées ainsi que son numéro de téléphone afin qu’elle puisse le recontacter dès son retour. Constatant que son interlocuteur semblait agacé par cette situation, elle lui demanda de patienter à nouveau et il accepta. La réceptionniste quitta son poste et fit une brève incursion visuelle des couloirs adjacents. Bien que la jeune dame n’ait pas eu de réponse à ses deux appels précédents, elle décida tout de même d’aller jeter un coup d’œil au bureau de l’inspecteur en chef. Arrivée à l’entrée du bureau, elle ouvrit la porte à la volée pour y déposer son message, mais sursauta en apercevant le directeur assis confortablement sur son siège rembourré et fumant paisiblement un cigare aromatisé de menthe.

— Monsieur Casindy ! Je m’excuse, mais je croyais que vous n'étiez

pas à votre bureau. Je voulais vous laisser un message d'un monsieur Felgard qui tenait absolument à vous parler. Il semble que c'est urgent alors, je l'ai gardé en ligne, au cas où...

— Mais… mais… qui vous a permis d’entrer dans mon bureau sans

frapper, mademoiselle Lépine ? répliqua Casindy, outragé de son intrusion subite.

— Je suis sincèrement désolée ! Mais je vous en conjure, il faut

absolument que vous preniez cet appel, c’est très important ! répondit-elle, ignorant l’attitude désagréable de son supérieur.

— Bon, d’accord ! Je vais prendre ce foutu appel et j’espère que ce

n’est pas une mauvaise plaisanterie ! répliqua-t-il en maugréant.

— Ligne deux, monsieur Casindy. Lui indiqua la secrétaire, avant de

fermer la porte derrière elle.

— Oui, je la prends tout de suite, répondit le directeur irrité.

Il prit le combiné du téléphone et au bout du fil, un homme avec un accent un peu bizarre lui dit sur un ton empressé :

— Vous êtes bien le directeur ?

— En effet, je suis monsieur Casindy, l’inspecteur en chef des

enquêtes criminelles spéciales. Que puis-je faire pour vous, monsieur Felgard ?

— Hé bien ! Je ne sais pas comment vous dire cela, mais j’ai trouvé ce

matin deux corps dans le fond d'un fossé à côté de mon auberge. J’ai pu les identifier par leurs portefeuilles et leurs insignes et il semblerait qu’ils travaillaient pour votre département. Il s’agirait des inspecteurs Ursa et Rustin.

— QUOI ? s’écria Casindy.

— Je ne sais vraiment pas ce qui a bien pu se passer. D'après ce que

j'ai constaté, il semblerait qu’ils aient été attaqués par une bête sauvage, je ne saurais en être certain.

— Vous êtes sûr que ce sont vraiment eux ? demanda le directeur,

perplexe.

— Absolument ! Comme je viens de vous le dire, j’ai pu les identifier

par leurs effets personnels.

— Je... Je... Je ne sais pas quoi dire !

— Je vous comprends, monsieur l’inspecteur. D’ailleurs, il y a de quoi

être sous le choc, croyez-moi ! Je vous jure que ce n’est pas beau à

voir !

L’inspecteur en chef resta quelques secondes sans prononcer le moindre mot.

— Ça va aller, monsieur ? demanda Felgard.

— Heuuu… Oui ... Oui. Je vous remercie.

— C’est tout à fait normal, voyons ! Je ne sais vraiment pas quoi vous

dire pour vous réconforter… La voix de l’aubergiste semblait indiquer de l’amertume même si celui-ci jouait parfaitement la comédie afin de cacher les apparences.

— Je tiens absolument à mener moi-même cette enquête. Bien

entendu, j’aurai besoin de votre aide ain-si qu’une déposition de votre part, vous comprenez ?

— Bien sûr, cela va de soi ! Alors, je vous attends !

À peine, une vingtaine de minutes s’étaient écoulées après cet appel qu’une armée de policiers arriva sur les lieux faisant retentir leurs sirènes à l’unisson. Derrière eux, une auto-patrouille banalisée fermait le rassemblement. L’inspecteur Malcom Casindy sortit de sa voiture en coup de vent et se précipita à l’entrée de l’auberge. Pendant ce temps, les policiers se dirigèrent vers le fossé et trouvèrent les deux corps baignant dans un lac immaculé de sang. À quelques mètres d’eux, le dirigeant des enquêtes passa sans même les regarder. Plongé dans ses pensées qui furent envahies par des images d'évènements tragiques qui avaient fait de lui un homme veuf et rempli d’amertume. Il frappa à la porte et un homme vêtu étrangement lui répondit.

— Bonjour.

— Bonjour. Puis-je parler à monsieur Felgard ? Demanda Casindy.

— Je suis monsieur Felgard. Je suppose que vous êtes monsieur

Casindy ?

— Effectivement.

— Je vous en prie, entrer donc ! lança l’aubergiste en l’invitant à

entrer.

— Mes hommes vont s’occuper de récupérer les deux corps, de

prendre les indices et de faire remorquer leur véhicule. Pendant ce temps-là, je vais prendre votre déposition si vous le voulez bien.

— Pas de problème.

— Vers quelle heure environ avez-vous trouvé les deux corps ?

— Heu… bien je dirais qu’il était sept heures trente du matin.

— Avez-vous touché ou bougé les corps ? demanda Casindy.

— J’ai seulement pris leurs portefeuilles afin de connaître leurs

identités, vous comprenez ? Je n’avais pas vraiment le choix, dit l’aubergiste afin de justifier son geste.

— Ne vous inquiétez pas, je comprends parfaitement ! Avez-vous

remarqué quelque chose d’anormal ce matin, bien entendu mis à part les deux corps ?

— J’ai cru apercevoir des traces d’animaux près d’eux, mais je ne

saurai dire ce que c'était.

— Très bien ! Vous n’avez pas remarqué leur voiture sur le côté de

votre auberge ? demanda l’inspecteur en chef.

— En fait, pour tout vous dire… c’est l’une des premières choses qui

a attiré mon attention lorsque j’ai regardé par la fenêtre de ma chambre en me levant ce matin.

— D’accord. Dites-moi, les aviez-vous déjà vus dans le coin ?

— Je ne saurais vous dire, car je viens tout juste d’ouvrir mon

auberge.

— Sans vouloir vous offenser monsieur Felgard, j’ignorais qu’il y

avait une nouvelle auberge d’ouverte dans le coin. Avoua-t-il.

— Boff ! Je ne me sens pas le moins du monde offensé, n’en soyez

pas mal à l’aise, je vous en prie !

— Permettez-moi de vous souhaiter bon succès !

— Merci beaucoup, je l’apprécie énormément !

— Est-ce que vous me permettez de jeter un petit coup d’œil sur votre

registre ?

— Bien sûr !

— Sachez que je vous remercie sincèrement de votre courtoisie et du

temps que vous m’allouez, monsieur Felgard !

— Vous savez… je n’ai pas de mérite ! Ça fait partie des nombreuses

qualités requises pour être aubergiste afin d’attirer la clientèle, lança-t-il, affichant un sourire hypocrite.

Et puis, il émit un murmure incompréhensible aux oreilles de Malcom Casindy. 

— Si tu savais… ce ne sont pas seulement des clients pour mon

auberge… mais plutôt des âmes pour nourrir mon maître, bien entendu, hé, hé !

— Vous disiez ? dit-il, n'ayant pas compris les murmures de

l'aubergiste.

— Désolé ! En fait, j’essayais de réfléchir en murmurant tout haut où

avais-je bien pu mettre mes foutues clefs. Habituellement, je mets mes registres sous mon comptoir, mais malheureusement, il m’arrive souvent de ne pas me souvenir à quel endroit j’ai mis mes clefs. Évidemment, je dois avouer que je devrais tout mettre au même endroit. Si vous me le permettez, je vais aller voir si elles ne seraient pas dans l’une de mes commodes de chambre.

— Je vous en prie, allez-y !

L’aubergiste disparut derrière à ce qui semblait être une porte et qui était situé à l’arrière du comptoir. L’inspecteur en chef remarqua que l’ouverture était maladroitement camouflée par un store en tissu et que les lisières étaient bariolées dans les tons d’un rouge criard et d’un vert crapaud. Presque aussitôt, l’aubergiste réapparut avec un trousseau de clefs à la main. Il se pencha derrière son comptoir pour ouvrir une petite porte et il en ressortit un livre de cuivre avec des bordures ornées d’or. Felgard lui tendit le registre affichant encore un faux sourire.

— Le voilà, monsieur Casindy ! dit-il.

— Merci, je vais le feuilleter rapidement et je vous le remets aussitôt.

— Vous allez remarquer que je n’ai eu que deux clients depuis mon

ouverture. Un monsieur Armulus Déritane et une madame Margueritane Belfine.

— En effet ! Je constate que votre registre est quasiment vierge.

— Je suis désolé de ne pas pouvoir faire plus.

— Vous n’avez pas à l’être, monsieur Felgard, j’espère que vous aurez

plus de clients pour les semaines à venir. Lui lança-t-il en signe d’encouragement.

— Merci ! C’est très gentil de votre part. Je suis conscient que mon

ouverture est récente… Donc, je demeure persuadé que d’ici quelques semaines, j’aurai réussi à attirer plus de clientèle. « Et plus d’âmes pour mon maître », pensa-t-il intérieurement.

— Bon, je crois que j’ai assez abusé de votre temps. Alors, n'hésitez

pas à me contacter advenant que vous ayez un nouveau détail pour mon enquête, je vous laisse ma carte, d’accord ?

— Certainement, monsieur l’inspecteur !

— Pour ce qui est de mes hommes, je vais leur demander de quitter

les lieux dès que possible. Encore merci pour votre gentillesse et votre collaboration.

— De rien, cela m’a fait un grand plaisir d’aider les autorités

policières.

— Alors, au revoir !

L’inspecteur Malcom Casindy traversa la pièce et sortit à l’extérieur en fermant doucement la porte de l’auberge. Puis, il entreprit d’examiner rapidement les deux corps retrouvés et de retourner au bureau en attendant un rapport approfondi de ses subalternes. Les cadavres avaient été installés sur des civières dans un sac noir avec une fermeture éclair. L’inspecteur en chef s’avança d’un pas méfiant et ouvrit le sac doucement comme s'il appréhendait ce qu’il pouvait y découvrir… Effectivement, en l’ouvrant, une forte odeur nauséabonde de décomposition en ressortit. Du même coup, Casindy constata l’horreur ! Les corps étaient méconnaissables et ils avaient déjà entamé l’étape de décomposition. Leur peau était meurtrie par de profonds coups de griffes. De plus, on pouvait même apercevoir, à certains endroits, l’ossature qui se dévoilait. Le pire fut ce qui suivit… leurs visages avaient été grugés et, au niveau de leurs thorax et de leurs ventres, un gros trou béant, de la grosseur d’une assiette, faisait ressortir les parties internes. « Cela devait avoir été une mort des plus atroces pour les deux inspecteurs », pensa l’inspecteur en les regardant. Bien qu’il puisse se vanter d'avoir vu des choses qui sortaient de l’ordinaire durant sa longue carrière, il n'aurait jamais imaginé être témoin d’une scène aussi horrible ! Dès qu’il referma les enveloppes, des maux de cœur perturbaient dangereusement son estomac et quelques larmes discrètes se déversèrent sur ses joues. Il essuya d’un geste furtif ses yeux ainsi que ses joues afin de ne pas faire voir son chagrin aux regards d’autrui. Puis, vint un sentiment de culpabilité en se souvenant soudainement du dernier entretien animé qu’il avait eu avec l’inspecteur Ursa. Inopinément, un sentiment d’écœurement envers lui-même l’envahit. Il regretta d’avoir été si désagréable avec eux. Pourquoi ne les avait-il jamais félicités de leur beau travail ? « S'il avait su… », pensa-t-il.

Sur chaque visage présent, Casindy voyait la tristesse et le désarroi. La question qui semblait planer dans chacun d’eux était ; quel genre de créature avaient-ils bien pu rencontrer sur leur chemin ? Car dans le monde du réel, il n’y avait pas de créature aussi démoniaque pour commettre un tel acte de barbarie en dégustant ou grugeant leurs proies de sang-froid. Les policiers et les autres rassemblèrent leurs effectifs et quittèrent les lieux sans même poser un dernier regard derrière eux, dans l’espoir que ceci n’était qu'un simple cauchemar...

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