Les héritiers du rêve Tome 1 (French Edition)
Chapitre XXII
Le dernier souffle
Sans aucune raison apparente, l’aubergiste se tut de même que ses deux condisciples. Ils venaient d’entendre un son imperceptible à l’audition humaine puisque Felgard demanda à ses deux acolytes d’aller vérifier la source de ce bruit étrange. Trop préoccupé et intrigué, l’aubergiste n’avait pas remarqué que Cripley venait de leur faire un clin d’œil. Marty et Fradoc comprirent tout de suite que c’était lui l’investigateur. Il eut la brillante idée de produire simplement un bruit destiné à attirer les deux créatures inhumaines hors de la grotte. De cette façon, l’aubergiste devenait beaucoup plus vulnérable sans ses deux acolytes. Étant seul contre trois, il ne ferait sûrement pas le poids ! Au moment précis où ils entendirent les deux créatures sortir de la grotte, ils se ruèrent sur Felgard.
— Mais… qu’est-ce…
À peine avait-il eu le temps de commencer sa phrase, qu’il fut paralysé par les influx lancés par les deux adolescents. Fradoc profita de ce moment de vulnérabilité de l’enrouler de ses deux bras élastiques tel un saucisson. Felgard fut maitrisé en un rien de temps ! Le visage de l’aubergiste exprimait la consternation comparable à celle d’un voleur pris la main dans le sac.
— Bon travail, les jeunots ! lança fièrement Fradoc.
— J’ai eu des doutes à votre sujet, mais quelque chose me disait à
l’intérieur de moi-même que je devais vous faire confiance et me fier à votre jugement. Avoua Marty soulagé.
— C’est pareil pour moi. Ajouta Cripley.
— Permettez-moi de vous remercier tous les deux. Vous venez de me
faire réaliser à quel point, pour vous les humains, l’amitié a une très grande importance. Malheureusement, je dois vous avouer que notre peuple a perdu cet état d’esprit. Dit-il avec mélancolie et amertume.
— Que voulez-vous dire au juste ? demanda Marty.
— Comme je sais que vous n’avez pas commencé à suivre les cours
de Madame Freluche qui enseigne la clef des songes, je vais vous
expliquer certaines choses brièvement. Notre peuple possède deux âmes contrairement à vous, les humains. L’une nous permet de ressentir des émotions tandis que l’autre nous permet de rêver comme vous le faites quotidiennement. Ainsi en ayant deux âmes, nous pouvions laisser errer l’une d’elles dans un endroit qui s’appelait : la forêt des esprits. Mais un jour, l’un de nos mentors, Comeïdoc, un être sans scrupule et assoiffé par l’ambition du pouvoir, nous a trahi, en concrétisant un pacte avec le prince des cauchemars, Khaos afin d'obtenir l’immortalité en échange de nos âmes qui habitaient la forêt des esprits. Cependant, il s’est fait duper, car dès qu’il accepta, le prince l’a transformé en statue de pierre pour le rendre immortel, mais à sa façon.
Fradoc montra du doigt une statue grandeur nature qui représentait le manguora en question et poursuivit son récit.
— Bref, depuis ce temps, nous sommes sous l’emprise de Khaos et de
son monde cauchemardesque. Donc, l’aubergiste m’avait fait croire qu’il réussirait à convaincre le prince des cauchemars de me faire récupérer mon autre âme en l’échange de mes services d’espionnage. Maintenant, je sais qu’il m’a fait une promesse sans vraiment avoir eu l’intention de me l’accorder. Il m’aurait sûrement tué après s’être servi de moi. J’ai été stupide de croire en lui. Avoua-t-il en affichant un air de remords.
— Si j’ai bien compris, vous ne pouvez plus faire de rêves, mais vous
errer seulement dans le monde des cauchemars ? demanda Marty.
— Oui, c’est à peu près ça ! confirma Fradoc.
— Nous comprenons mieux maintenant votre attitude et nous sommes
persuadés que le directeur le comprendra également. Certifia Marty.
— Je vous en remercie et je vous promets de faire tout ce qui sera
possible pour me racheter envers votre race et la mienne également. Promit Fradoc.
Un silence inconfortable s’installa entre eux. Marty venait de comprendre la vraie raison qui avait poussé Fradoc à trahir sa race ainsi que les humains. Pour lui, il était impensable d’imaginer toute une vie (qui était doublement plus longue pour ces créatures !), qui ne soit tapissée que d’interminables cauchemars. Comment cela pouvait-il être possible de croire qu’une personne puisse vivre sans faire des rêves remplis de choses agréables ? À partir de ce moment, les choses étaient devenues beaucoup plus claires pour Marty.
— Je crois que nos deux acolytes devraient être bientôt de retour.
Nous devrions déplacer le corps de l’aubergiste et le cacher quelque part parmi les statues, suggéra Cripley en interrompant le silence qui continuait de sévir.
— Bonne idée ! lancèrent-ils d’une même voix.
Marty proposa de faire le guet, puisqu’il ne pouvait toujours pas se déplacer à cause de l’état de sa cheville. Pendant ce temps, Cripley et Fradoc en profitèrent pour dissimuler le corps figé de l’aubergiste parmi les nombreuses rangées de statues puisque l'influx énergétique de stupéfaction était encore actif ! Entre-temps, les deux créatures revinrent bredouilles de leur mission. Ils avancèrent d’un pas lent et bourru sans se douter qu’une embuscade se préparait pour les accueillir à leur retour. Marty étendu et invisible de sa position pour eux donnait l’alerte aux deux autres.
— Je les aperçois, dépêchez-vous ! dit-il précipitamment d'une voix
nerveuse.
— On arrive ! répondit Fradoc en se précipitant devant Marty pour le
protéger sans penser qu’il venait de s’afficher comme une cible.
Au même instant, les deux créatures en l’apercevant lancèrent, dans un parfait synchronisme, un influx d’énergie rouge sur lui et l’atteignirent en pleine poitrine. Sous l’impact de l’attaque, Fradoc fut projeté dans les airs et percuta violemment la statue du mentor des créature à demi-âme, Comeïdoc. En brisant la statue, un bruit de rupture d’ossement venait de confirmer que le choc subit au manguora pourrait lui avoir été fatale. Avec des réflexes impressionnants, Marty et Cripley décochèrent chacun un influx telle une pulsion sonore sur les deux mutants qui furent projetés directement sur les grilles clouées. Au contact de cette grille, leurs corps furent perforés. Leur sang jaunâtre éclaboussa en se répandant partout. Ainsi, la mort venait de les faucher...
Cripley souleva de toute ses forces Marty afin de l’aider à se relever en mettant son bras autour de lui. Ils s’approchèrent du corps inerte de Fradoc. Ils le regardèrent d’une façon anxieuse, souhaitant de toute leur âme que la mort l’ait épargné. Marty eut un air de désarroi en regardant Cripley, car ils demeuraient tous les deux impuissants face à cette terrible tragédie. Des larmes apparurent timidement sur le visage de Marty qui demanda à son ami de le déposer le plus près du corps inerte. L’adolescent agrippa le manguora dans ses bras et le serra comme un enfant qui chérit son ourson en peluche. Marty constata que le souffle de Fradoc était court et saccadé, mais il était encore en vie malgré tout, du moins pour l’instant.
— Nous allons faire tout ce qui est possible pour vous sauver. Ne nous
laissez pas tomber ! Je vous en prie ! Le supplia Marty, espérant qu'ils parviendraient à le sauver.
Fradoc émit un murmure presque inaudible. Marty fut obligé de s’approcher davantage de lui afin de bien saisir toutes ses paroles.
— Je… Je… Je suis sincèrement désolé… hoqueta-t-il.
— Ne parlez pas, économisez vos forces. Je vais envoyer Cripley
chercher du secours.
Il fit signe à son ami de se dépêcher, car Marty savait pertinemment que les secondes étaient comptées et qu’ils devaient tout tenter pour le sauver de la mort. Cripley se leva d’un bond et se précipita vers la sortie de la grotte.
— Essayez de tenir le coup, Cripley va être de retour très bientôt.
— Je… Et à ce moment les yeux de Fradoc virèrent au blanc, ce qui
annonça la fin de son existence ainsi que la seconde partie de son âme qu'il lui restait.
— NONNNNN ! hurla Marty, provoquant un écho percutant.
Il était malheureusement trop tard pour lui. La créature à demi-âme venait de prononcer ses derniers mots. Marty le serra contre lui et se mit à sangloter comme un bébé. Il aurait tellement voulu parvenir à le garder en vie, il aurait tellement voulu…
Quelques instants plus tard, Cripley arriva en trombe avec le directeur Vadeboncoeur, accompagné de cinq autres personnes. Le directeur se pencha vers Marty et lui dit d’une voix triste et remplie de compassion :
— Marty, il est trop tard maintenant pour lui.
— Il… Il… m’a… sauvé… la… vie. Hoqueta Marty en continuant de
sangloter.
— Nous le savons, c’est Cripley qui vient de nous le raconter.
Répondit le directeur.
— Il… Il… n’a jamais… eu l’intention… de me livrer… à Khaos,
lança-t-il.
— Je le sais. À vrai dire, pour être franc avec toi, je savais depuis
longtemps que Fradoc se faisait manipuler.
Sur ces paroles, Marty arrêta subitement de sangloter. Il sécha ses larmes, regarda le directeur avec un regard assassin.
— Quoi ? Vous… Vous le saviez et vous n’avez rien fait ? s’indigna
Marty.
— Écoutez, je comprends parfaitement ce que vous devez ressentir. Je
sais que je vous dois des explications, mais je vous en prie, laissez l’enseignante Levande s’occuper de votre cheville.
— À la condition que vous me promettiez de tout m’expliquer.
— Bien sûr, vous avez ma parole !
— Excusez-moi, directeur Vadeboncoeur, l'interrompit soudainement
l’un des centaures accompagnateur. Nous l’avons trouvée à l’entrée de la grotte, que fait-on d’elle ?
Il avait mis le corps inerte d’une jeune adolescente sur une civière qui semblait flotter dans le vide.
— Karine ! s’exclama Marty, en l’apercevant.
Il l’avait complètement oublié avec tous les événements qui s’étaient bousculés. Il remarqua qu’elle respirait faiblement toutefois, il se réjouit, du fait qu’elle avait survécu. Tout comme Fradoc, il crut que la mort avait pris possession de son âme et de son corps, elle aussi.
— Nous devons retourner à l’école, alors suivez-moi ! lança le
directeur en faisant signe à tous de le suivre.
Quelques secondes suffirent pour permettre à Marty de se relever grâce aux soins spéciaux de l'enseignante Levande. Soulagé temporairement de sa douleur, l’adolescent fut content d’apprendre qu’il serait bientôt de retour au bercail. Néanmoins, la tristesse qu’il éprouvait face à la tragique perte de Fradoc continuerait de le hanter pendant un bon moment. Cripley tourna son regard où ils avaient mis leur prisonnier et constata qu’il avait disparu.
— Monsieur le directeur. Hésita Cripley.
— Oui, jeune homme.
— Je crois que nous avons omis de surveiller notre prisonnier et…
— Et ?
— Je crois qu’il s’est enfui. Lança Cripley, renfrogné.
— Ne t’en fais pas, nous le retrouverons ou bien c’est lui qui nous
retrouvera. Répliqua Vadeboncoeur en sillonnant de ses yeux vifs, les alentours.
Pendant tout ce remue-ménage, l’effet de stupéfaction de l’aubergiste s'était estompé et un moment d’inattention de leur part lui avait permis de se faufiler pour s’enfuir…
Tandis qu’ils retournaient à l’école, dans un autre lieu, une ombre s’avança en titubant dans un long couloir. Soudainement, elle arriva devant deux grandes portes qui s’ouvrirent. L’ombre pénétra dans une grande pièce éclairée par des torches dégageant un éclairage oscillant. Un long tapis rouge menait vers une silhouette qui était assise sur un trône. L’écho d’une voix diabolique et froide retentit, l’invitant à s’agenouiller à ses pieds.
— Agenouille-toi devant moi !
— Oui, votre majesté.
— Où sont mes deux prisonniers ? L'interrogea-t-il, d’une voix de
plus en plus forte.
— Heuuu… Je vous demande votre clémence, mon prince. Je n’ai pas
pu vous les apporter, ils m’ont échappé et…
— SILENCE, VERMINE ! ordonna-t-il.
— Mon prince, mon bon prince, je n’ose…, supplia l’ombre.
— TAIS-TOI ET LAISSE-MOI RÉFLÉCHIR ! hurla cette voix froide
et satirique.
— Pardonnez-moi Prince Khaos ! lança l’aubergiste en s’agenouillant
et dévoilant une partie de son visage ombragé.
— Par ta stupidité, j’ai perdu deux de mes meilleurs mutants. Je
devrais te tuer pour cela ! tempêta le prince Khaos.
— Mais… mais… Vous allez me pardonner, n’est-ce pas ? dit-il, sur
un ton d'imploration.
Ses yeux, d'un jaune fluorescent, lancèrent un regard de mépris et d’aversion en direction de l’aubergiste. Il sembla réfléchir pendant quelques secondes et soudain, sa voix changea pour prendre une tonalité plus douce.
— Maintenant que je sais où se trouve le repère de ce vieux fou ainsi
qu’un des derniers descendants des héritiers du rêve… je pourrai peaufiner un nouveau plan qui sera infaillible. Quant à toi… (ses yeux jaunâtres menaçants fixèrent Felgard comme un guépard qui guette sa proie), ta vie et ton âme m’appartiennent à tout jamais !
Sur le visage de l’aubergiste, une perlée de sueur apparue sur son front, révélant la terreur qui venait de s’emparer de lui. Le prince Khaos poursuivit sa conversation étant consciente du pouvoir qu’il exerçait.
— Je te laisse une toute dernière chance. Tu devras me servir ainsi que
m’aider dans mes prochaines quêtes afin de trouver les derniers héritiers du rêve. Tu devras aussi me trouver de nouvelles victimes
afin qu’ils me vouent leurs corps et âmes. HA ! HA ! HA ! Ricana-t-il.
Faisant résonner un rire qui se situait entre l’euphorie et l’extase…
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