Les héritiers du rêve Tome 1 (French Edition)
Chapitre XXI
La tentative de Marty
Marty tenait sa cheville qui formait un angle anormal et inquiétant. Même s’il ne pouvait émettre de son, ses grimaces révélaient l’intensité de sa douleur. Fradoc resta immobile à le regarder souffrir et ne semblait afficher aucun sentiment de pitié ou de compassion à l’égard de l’adolescent paralysé par son calvaire. Et puis, sans aucun avertissement, l’enchantement dont le jeune avait été sous l'emprise par Darryl s'estompa finalement. Dès que le ruban sur sa bouche disparut, un hurlement s'entendit :
— AAAARGGGGHHHHH !
— Ne bouge pas ! lança Fradoc sur un ton sec et menaçant.
— Comment le pourrais-je ? répliqua Marty sur un ton résigné.
— Peu importe… Je ne veux pas te voir bouger le petit doigt.
Marty lui lança un regard de mépris. En dépit de l’obsession qui hantait Fradoc à vouloir récupérer l’autre partie de son âme, il était impensable qu’il omette l’importance que les humains avaient faite face à l’effondrement du règne de son seigneur Khaos. Pourtant, celui-ci avait mis pratiquement le peuple des manguoras à son service et à l’esclavage pendant plusieurs centenaires.
Bien que Marty ne soit qu’un simple adolescent, il faisait preuve d’un courage et d’une force d’endurance presque surhumaine. Malgré tout, une idée émergea de son esprit… l’adolescent se souvint que dès son tout jeune âge, il avait la facilité et le don de manipuler les gens par les émotions qu’il ressentait. Toutefois, pouvait-il faire le même exploit dans le monde des rêves ? Espérant au plus profond de lui de réussir à convaincre Fradoc de ne pas les livrer au plus infâme démon, Khaos. Néanmoins, une chose demeurait évidente, c'est que s’il ne réussissait pas, lui et Cripley se dirigeaient sans l’ombre d’un doute vers une fin et une mort des plus cauchemardesques ! L’adolescent savait que la mission qu’il venait de s’attribuer ne serait pas une tâche facile. De plus, Marty ne voulait que l'aider à voir plus clair afin de lui éviter de faire une bêtise, tout simplement ! Alors, il mit son idée à exécution…
— J’avais un grand respect pour vous. Vous le saviez ? Lui dit Marty.
— Qu’est-ce que tu essaies de faire, jeune humain ?
— Rien de méchant, croyez-moi. J’essaie seulement de comprendre
les motivations qui vous ont poussées à vous ranger du côté de vos ennemis jurés, voilà tout !
— Peu importe ce qui m’a motivé, tu ne pourras jamais comprendre
de toute façon.
— Vraiment ?
— Oui. Et n’insiste pas. Ajouta-t-il sur une voix de mise en garde.
— Et si je vous disais que je ressens une certaine pitié pour vous.
— Pourquoi ressentirais-tu de la pitié pour une créature telle que moi
?
— Tout simplement parce que j’ai du mal à imaginer votre alliance
avec un être aussi méprisable que Khaos, car à mon avis, vous valez mieux que cela.
— Arrête, tu ne dis que des sottises ! répondit Fradoc agacé par ce que
l’adolescent venait de lui dire.
— Pas du tout ! Je vous dis sincèrement ce que je pense. Répliqua
Marty.
— N’essaie pas de faire le malin, je sais parfaitement ce que tu
manigances. Ça ne marchera pas, crois-moi ! Dis Fradoc, sur un ton frôlant la frustration en pensant qu'il se payait sa tête.
— Je voudrais seulement vous aider. Avoua-t-il.
— Qui voudrait m’aider ? Un jeunot dans ton genre ?
— Pourquoi pas ? Et d’ailleurs, je ne suis pas un jeunot comme vous
le dites. S’offensa Marty.
— Tu n’es certainement pas un homme. Ça, j’en suis sûr ! répondit
Fradoc sur un ton cinglant.
— Non, je vous donne raison là-dessus, mais... quand il s’agit de
vouloir aider quelqu’un, je ne crois pas que cela ait une quelconque importance.
— De toute façon, il est évident que je ne pourrai pas retourner parmi
les miens… puisque je les ai trahis. De plus, j’imagine encore moins avoir le droit de retourner comme guide à votre école. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Cela peut dépendre de bien des choses.
— Que veux-tu dire ?
— Je crois personnellement et sincèrement que tout le monde a droit à
une seconde chance.
— Et tu crois vraiment que le directeur ou mes semblables vont me
donner l’occasion de me racheter ?
— Et pourquoi pas ?
— Comme tu peux être naïf, jeune humain ! lança
Fradoc en ricanant.
— Vous pourriez être surpris de ce qui pourrait se passer. On dit
souvent qu’une faute avouée est à demi pardonnée. Ça serait déjà un bon début dans le chemin vers le pardon.
— Ha ! Ha ! Ha ! Comme tu es drôle, jeunot ! Personnellement, la
seule chose dont je peux être certain c’est que mon maître obtienne du prince des cauchemars la récompense qu’il m’a promise. Contrairement à l’assurance que mon peuple me pardonne pour ma trahison ou bien que l'école veuille me reprendre à nouveau.
— Si j'étais à votre place, je n’en serais pas si sûr que ça ! répliqua
Marty.
— Que veux-tu insinuer ?
— Je sais que cela va peut-être vous mettre en colère, mais ce que je
veux dire qu'il vous manipule. D’ailleurs, je suis persuadé que dès qu’il n’aura plus besoin de vos services, il cherchera à se débarrasser de vous tout comme il l’a fait avec Darryl.
— Comment oses-tu parler de cette façon de mon maître ? s’indigna
Fradoc, en lui lançant un regard des plus menaçant.
— Dans ce cas, expliquez-moi pourquoi il n’a pas eu la moindre
hésitation à tuer Darryl. Je présume qu'il devait sûrement être en travers de son chemin, qu’en pensez-vous ?
— Arrête de me dire des stupidités, Darryl était une taupe et il nuisait
à notre plan.
— Vous voulez plutôt dire à « son » plan. Accentua-t-il.
— Mais qu’est-ce que tu me racontes là ? Tu continues à me dire des
bêtises. Répondit Fradoc sur un ton agacé.
— Bien, je ne crois pas que vous ferez partie de ses plans futurs. Lui
dit-il sur un ton de mise en garde.
— Il m’a promis de me rendre l’autre partie de mon âme manquante
ainsi que ma liberté. Sache que je n’en demande pas plus ! Répliqua Fradoc.
— Je ne demande pas mieux pour vous, sachez-le ! Toutefois…
— Quoi encore ? lança-t-il, irrité.
— Peut-être pourrais-je parler au directeur en votre faveur ?
— Essaies-tu de me prendre pour un idiot ? s'indigna Fradoc.
— Sûrement pas ! Comme je viens de vous le dire, j’essaie seulement
de vous aider. En toute sincérité, je ne pense pas que vous méritiez d’être banni par tous, car dans cette histoire, vous êtes une victime ! On vous a manipulé et pour cette raison, vous auriez droit à ce qu’on vous accorde une seconde chance. Je vous demande une seule chose… c’est d’y réfléchir pendant quelques secondes et vous verrez que je n’essaie nullement de vous berner. D’ailleurs, quel avantage en retirerais-je ? Aucune. Et vous le savez très bien ! Alors, pensez-y !
Le regard de Fradoc montrait des signes d’intenses réflexions ainsi que de confusion. Par une évidence hors de tout doute, Marty venait de créer dans l’esprit de son interlocuteur, sans l'ombre d'un doute, l'incertitude. La créature semblait éprouver soudainement un sentiment de culpabilité inversement à ce qu'elle avait ressenti quelques secondes auparavant envers l’adolescent meurtri. Il se mit à faire les cent pas puis, brusquement, il se tourna vers Marty et lui demanda :
— Si j’accepte, que feras-tu pour m’aider ?
— Premièrement, j’aimerais que vous libériez mon ami.
— J’espère que tu n’essaies pas de me piéger ? s’exclama Fradoc avec
méfiance.
— Je n’en ai aucunement l’intention, croyez-moi !
— J’espère que tu ne me feras pas regretter ma décision de t’avoir fait
confiance ? dit-il avec incertitude.
Il s’avança prudemment en direction du sarcophage où il avait enfermé précédemment Cripley. Tout en se dirigeant vers sa destination, dans sa tête, une petite voix lui conseilla de se méfier. Devait-il vraiment douter du jeunot ? Oserait-il le trahir par la suite ? Bien que d’innombrables questions hantaient son esprit, il savait pertinemment que ce jeune garçon n’en était qu’à sa première session. Alors, que pouvait-il craindre de lui ? Toutefois, ce que Fradoc ignorait, c’est que Marty n’était justement pas un garçon comme les autres. De sa mère qui possédait déjà des dons exceptionnels dont il avait hérité génétiquement, il n’en demeurait pas moins que la fusion avec le médaillon de Murphéus avait sûrement eu un impact explosif et ainsi décuplé ses forces surnaturelles.
Fradoc malgré sa réticence, décida tout de même de lui faire confiance. Dès qu’il libéra son ami, celui-ci se débattit comme un fauve, mais le manguora le calma en lui mentionnant que ses intentions étaient purement pacifiques. Cripley regarda alternativement Marty et Fradoc en se demandant ce que son copain avait bien pu dire à cette créature à demi-âme afin de le convaincre de lui rendre sa liberté. Bien que Cripley possédait un don de persuasion assez prononcé, il fut également étonné que son ami en ait été capable. En s’avançant vers Marty, les yeux de Cripley s’arrêtèrent subitement sur sa cheville cassée et il constata avec horreur la gravité de cette blessure par l’angle qu’elle affichait.
— Mais… mais qu'est-il arrivé à ta cheville ? lui demanda-t-il.
Il prit délicatement la cheville de Marty et l’examina à la façon d’un médecin expérimenté.
— Ça va aller ! Ne t'inquiète pas. Lui dit Marty afin de le rassurer.
— C’est dingue ! Peut-être devrais-tu consulter l’enseignante Levande
afin qu’elle t’arrange ça avec ses dons de soigneuse ou bien ses potions pour les blessures graves ?
— Je crois qu'il y a quelque chose de plus urgent pour le moment…
Marty fit signe à son ami de se retourner et les deux restèrent figés sur place en apercevant ce qui s’approcha d'eux. Ils virent apparaître l’aubergiste accompagné de deux autres condisciples à quelques mètres, derrière Fradoc. L’un était vêtu d’une peau d’animal à rayures blanche et or et il ressemblait à un croisement entre un lézard et un humain. Tandis que l’autre avait plutôt l’habillement sombre ainsi que la taille élancée d’un fossoyeur. Cependant, ces traits faciaux n’avaient rien d'une apparence dite humaine, mais plutôt celle d’un moustique. L’aubergiste s’avança à quelques pieds du manguora et lui dit :
— J’ai terminé ma tâche et je suis enfin de retour. J’ai eu l’idée de
demander de l’aide à Khaos afin qu’il me fournisse deux de ses plus fidèles créatures. Je te présente les mutanus qui sont des créatures qui ont la faculté de prendre n’importe quelle forme. Au cas où il ne pouvait pas venir récupérer son dû, nous devrons patienter ici en attendant ses nouvelles instructions.
— Bien maître, très bien ! lui lança-t-il, d'une façon faussement
enjouée.
Puis soudain, Felgard regarda alternativement Fradoc et les deux adolescents. Il prit quelques secondes à remarquer que le second prisonnier avait été sorti de son sarcophage et comprit promptement que son serviteur en était l’investigateur.
— J'aimerais bien que tu m'expliques comment cela fait que lui ne
soit plus emprisonné dans sa boîte.
Il accentua le mot « lui », sur un ton de mépris, puis sa voix changea en frôlant l’hystérie colérique.
— Heuuu… hésita Fradoc, estomaqué ne sachant pas quoi lui
répondre.
Marty, en constatant le malaise de Fradoc, s’empressa de répondre à Felgard avec un excès de courage soudain.
— Ce n’est pas sa faute ! C’est moi qui lui ai demandé de libérer mon
copain. Répliqua-t-il.
— Eh bien ! Comment te permets-tu de lui demander cela, ignoble
mortel ?
— Je me suis dit que de toute façon nous allions mourir. Alors, que
cela change-t-il ?
L’expression faciale apeurée de Cripley se voyait par ses yeux qui semblaient vouloir sortir de ses orbites ainsi que par le teint de sa peau qui prenait soudainement une couleur verdâtre. Il était persuadé que Marty venait de signer leur arrêt de mort. À un si jeune âge, il n’était pas prêt à mourir. L’aubergiste resta impressionné par l'esprit vif et de la témérité dont ce garçon venait de faire preuve. Sa surprise s’exprima par un rire nerveux. Quelque chose semblait lui dire que l’audace de Marty n’était pas dupe. Était-ce de la stupidité de sa part ou bien avait-il perdu complètement la raison au point d’ignorer que la mort les attendait dans un avenir rapproché ? S’interrogeait Felgard. Pendant qu’il réfléchissait sur les motifs qui avaient poussé le jeune mortel à le provoquer, Marty crut déceler un changement soudain vis-à-vis son guide écolier, Fradoc. Car à son insu, pendant leur dernière conversation, il crut déceler, en partie seulement, l’empathie soudaine de Fradoc vis-à-vis lui. Ce qui pouvait l'amener à croire que cette créature contrairement à ce que l'on savait d'eux, pouvait parfois ressentir des émotions à l'égal et évoluer dans le même sens que la pensée humaine. « Ais-je réussi enfin à lui faire changer son fusil d’épaule ? », se demandait Marty. Pour l’instant, il planait dans l’incertitude, car Felgard possédait un atout sur lui, l’illusion de sa liberté. Tandis que pour Fradoc, il savait pertinemment qu’au-dessus de sa tête planait une d’épée Damoclès, puisqu'advenant une trahison de sa part, cet être démoniaque serait sans pitié pour lui…
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