Lettre au Physicien

Jacques Réda · Chapitre 10 sur 30

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Lettre au Physicien

5. Notre Univers pourrait bien être

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Notre Univers pourrait bien être

Plus petit qu’on n’a longtemps cru.

Poincaré l’a fait apparaître.

Depuis, le doute s’est accru.

L’hypothèse dit que l’espace,

In ni soit-il ou ni,

N’est pas une vague besace

Qu’au hasard le cosmos emplit

Et qui s’étend à l’aventure :

Comme tout autre bâtiment,

Notre monde s’architecture.

Tâchons de voir un peu comment.

Mais avant d’entrer en matière

On se demandera dans quoi

Le monde, énorme montgol ère

Qui se dilate en tout endroit,

S’étend, sinon dans un espace

Encore amorphe ou bien déjà

Assez ordonné dans sa masse

Pour que ce ot s’y propageât :

Est-ce l’espace qui structure

Le vol des astres dans le ciel ?

Est-ce leur poids et leur tournure

Qui sculptent cet immatériel ?

Il se peut qu’en la circonstance

On doive d’abord détecter

Quel rôle, et de quelle importance,

Y revient à la gravité.

Car immobiles sont les astres Et c’est l’espace qui distend

Les limites de leurs cadastres

Comme un ballon se gon e, et tant

Qu’à la n sa mince baudruche

Éclaterait fatalement.

Cependant mon cerveau d’autruche,

Menacé par l’ensablement

Des faits et des calculs, s’enfonce

Dans le ou de ses visions :

Y trouverons-nous la réponse

Dont tous nous nous satisfaisions ? C’est là chose trop délicate

Pour qu’un profane émoustillé

Y ramène la disparate

De son savoir mal outillé.

On conçoit bien que la Physique

S’en tienne stricte à son objet

Qui se passe autant de musique

Que la peinture. On en jugeait

Différemment quand la mesure,

Ce gendarme, n’exerçait pas

Une surveillance aussi dure

Sur nos règles et nos compas.

Ainsi dorénavant veut-elle

En ce domaine aérien —

L’espace — imposer sa tutelle

Indifférente même au Rien,

Objet de la philosophie

Et du poète incompétent

Qui mélange tout et se e

Au rêve, au mage, au charlatan.

Pour moi c’est en humble cycliste

Que dans le cosmodrome igné

J’accomplirai mon tour de piste Au risque d’avoir forligné.

Du simple exemple d’une sphère

Que sa taille immense aplanit,

En bonne logique on infère

Le cas d’un in ni ni :

L’espace épouse une courbure

Insensible à nos échelons.

Est-ce pour autant qu’il s’emmure

Tandis que nous déambulons,

Croyant aller tout droit ? (La Terre Est un volume rond.) Mais quoi :

En même temps qu’il réitère

Cette giration sur soi,

L’espace, avec sa meute astrale,

Y trouve élan pour déguerpir,

Quand ce serait même en spirale,

Toujours plus loin, vers l’avenir.

Doit-il ce ressort d’énergie

À l’événement fulminant

Qui provoqua l’hémorragie

Encore active maintenant ?

Sa vitesse même accélère

Et nous ne voyons pas jusqu’où

La dislocation stellaire

Qu’elle entraîne tiendra le coup

Avant de otter dans le vide

D’un espace épars et contraint

De condamner au suicide

Les reliquats de son entrain.

Mais pourquoi la puissante source

D’où s’échappa ce transhumant

Ne trouverait-elle pas ressource

En son propre déplacement ?

Qu’il soit prophète ou qu’il fabule,

Le physicien le décrit

Parfois telle une énorme bulle

Qui, d’un plus faible gabarit,

Peut en pondre une autre et, d’étape

En étape, un globe, cousin

Des précédents, nourrit la grappe

D’un capiteux monde-raisin.

Mais nitude, in nitude

Ne sont que des aspects distincts,

Systématisés par l’étude,

De ce qu’enseignent nos instincts

(Quoi que, Générale ou Restreinte

Dans les plis de son labyrinthe,

Dise la Relativité

Au bon sens désorienté).

Revenons donc à notre espace.

S’il n’a que deux dimensions

Ce n’est qu’une simple surface.

Et ce dont nous nous soucions

Est un volume : il en a quatre

Avec le temps dans le tableau

Où va commodément s’ébattre

Des astres l’immense troupeau.

(A n d’éviter la pléthore

Et le fouillis dans mon laïus,

Je laisse de côté le tore

Et le ruban de Möbius.)

Or, quel que soit, de tout volume,

Le contenu, même géant,

Je crois qu’un contenant l’assume

Quand son contour serait béant.

Six parois s’imposent au cube,

À la sphère, une seulement ;

Je réserve le cas du tube

Et du polyèdre gourmand.

Mais le nombre n’importe guère.

Prenons une étoile à présent :

Chaque rayon s’en réverbère

Contre ces parois et, luisant

En plusieurs places différentes,

Laisse croire à l’observateur

(Qui reçoit les ondes agrantes

Sans situer leur émetteur)

Qu’il voit trois étoiles ou seize

Où n’en brille qu’une — ou brilla.

Car avant même sa genèse

(L’effet n’est pas immédiat :

La lumière, qui court très vite,

N’en prend pas néanmoins son temps

Pour aller d’orbite en orbite

Ricocher à tous les montants

Du volume — ajoutons encore

Le travail de l’expansion

Universelle), on voit éclore

L’étoile avant éclosion.

Et plus complexe le volume,

Plus troublant ce jeu de re ets :

Comme un Escamoteur allume

Et fait danser des feux follets

Dans l’obscurité d’une salle

Étroite que nous supposons

À la mesure colossale

D’un Univers sans horizons.

Sortirons-nous de cette nasse ?

J’ai le mirage récurrent

D’un espace à la fois torrent Et taureau propulsant sa masse

Et, dans l’arène qui l’enclôt,

Ruant en rond pour reparaître

Sous la poussière où son galop

Fait s’étendre le périmètre.

Dans ce nuage, allez savoir

Si, telles trente-six chandelles,

Les images qu’on reçoit d’elles —

Les étoiles — n’ont un miroir.

Et si le même effet multiple,

À l’œuvre dans notre cerveau,

Après un semblable périple

Dans son volume, ne nous vaut

La même illusion d’optique :

Peut-être qu’une idée unique

L’habite et nous peint faussement

L’ampleur de note entendement.

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