Lettre au Physicien

Jacques Réda · Chapitre 18 sur 30

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Lettre au Physicien

Attraits du Vide

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Une première version de cette partie a paru dans le numéro 8 de la revue Fario,

en février 2010.

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S’il n’y a pas de Temps, il n’y a pas d’Espace.

En l’absence d’Espace, il n’y a pas de Temps.

Leur couple est un centaure aux trots assis constants Qui se chevauche mais jamais ne s’estrapasse.

Qu’y avait-il alors quand il n’était pas là ? — Rien. Donc si l’on se e à l’étymologie (Aliquam rem), peut-être au moins la nostalgie

D’un quelque-chose qui soudain se révéla

Mais suppose un désir auquel déjà préside

Un certain Temps encore à l’état d’embryon

Et, de l’Espace, un minuscule échantillon

Perdus ou dilués dans le néant du Vide.

En quoi le Vide est-il réductible au néant ? En ce qu’il ne contient pas de Temps ni d’Espace ? Mais cette assertion nous mène dans l’impasse : On vient de le peupler et, le cas échéant,

On le verrait plutôt comme une barbotière

Où le noble centaure, entre autres avatars,

Se décomposerait en couple de canards

Évoluant sur l’eau trouble de la Matière,

Y trouvant sa pâture et, dès lors renversant

Les rôles, nous poussant à croire que l’Espace

Existe a n que la Matière se prélasse

Après les bonds de son jeune âge effervescent,

Et que le Temps, qui fut toujours une patrie

Amère à ses enfants qu’elle expulse, devînt

Temps d’épreuve imposé d’un programme divin Qui nous en délivrât. Mais la planimétrie

Où l’Espace et le Temps voisinent sans contact, Avec l’Espace-Temps se change en un volume

Dont chaque point de Temps en Espace transhume, Dont chaque instant d’Espace a son effet exact

Sur le déroulement propre de la durée.

Ainsi l’Univers sort d’un site et d’un moment

Qui ne rent qu’un seul noyau d’éclatement

Où l’union d’Espace et Temps est demeurée.

Et ce couple, assouplis ses liens trop étroits,

Par une gymnastique harmonieuse règle

Jusqu’au vol de l’esprit colibri, comme un aigle

Dans un ciel jusqu’alors permis aux seules trois

Pauvres dimensions du domaine d’Euclide.

Il plane et, de son œil au pouvoir réputé,

Considère dessus, dessous, l’immensité

Flottant dans la cinquième, apanage du Vide.

Mais c’est comme à travers un prisme interférent Qui trouble un autre ciel et lui dérobe encore,

Entre ondes et rayons qui l’empêchent d’éclore,

Le sens du Temps nomade et de l’Espace errant.

L’Espace ouvre la page et le Temps, écriture,

Y consigne les faits. Mais il n’eut pas le temps

D’enregistrer le choc des tout premiers instants,

Quand naissait avec eux la Matière future,

Celle que de nos doigts, nos yeux, notre raison,

Nous éprouvons autour de nous où, refroidie.

Elle s’offre à peu près solide et s’irradie

Dans nos tissus vivants et leur effloraison

Jusque dans les rameaux subtils de la pensée.

Mais telle aussi que ses éléments les plus ns

Se divisent toujours plus loin vers des con ns

Où sa réalité se trouve menacée.

Ou cherche-t-elle encore à s’y reconcentrer

À cette densité qui voulut qu’elle explose, Durcisse, s’équilibre et se métamorphose

En chair qui la façonne et veut la pénétrer ? Proviendrait-elle alors d’un Temps et d’un Espace Où l’opération — ailleurs, auparavant — Eut lieu comme en un point où, tout se résolvant (Matière, Temps, Espace) en foudre, se fracasse,

S’épanouit en eur de feu sombre qui croît,

Et, le fruit mûr à cœur, dans la phase nale,

Répand de toute part sa vigueur séminale.

Ailleurs... Avant... Mais au juste de quel endroit ? L’Énergie était-elle aussi celle du Vide,

Et le néant, trop plein de soi pour l’accueillir,

Pouvait-il la laisser fuser et l’envahir

Sans connivence occulte, affinité lucide ?

Peut-être n’y eut-il jamais tout à fait Rien

Ni Tout, mais par un jeu de leur équivalence,

Ce quelque chose dont la nature balance

Jusque dans le cerveau perplexe du Terrien.

Jeté là comme un simple accident du Possible

À l’œuvre sans répit dans son vaste bazar,

Il y trouve tantôt le plan compréhensible

D’un Dieu, tantôt les lois obscures du Hasard.

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