Lettre au Physicien

Jacques Réda · Chapitre 3 sur 30

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Lettre au Physicien

4. Ce que nous savons en pratique

4

 

Ce que nous savons en pratique

Du ciel, des astres, du Soleil

Dépend d’abord de l’appareil

Des sens. Mais la mathématique

Nous révèle un faisceau de lois

Applicables aux corps célestes

Aussi bien qu’à nos moindres gestes

Et près desquels ces maladroits

Font gure d’analphabètes.

Ainsi l’imagination

N’est rien sans une équation

Qui valide ses galipettes.

Elle est la folle du logis,

Rêveuse, capable de frasques,

Et le calcul lui colle aux basques

Pour éviter trop de gâchis.

Mais sur l’acquis de l’algébriste

Elle s’élance de nouveau

D’une manière qui nous vaut

D’autres exploits d’équilibriste.

Souvent condamnée à l’erreur

Que dénonce l’expérience,

Elle reprend avec vaillance

Sa tâche ingrate d’éclaireur.

C’est elle qui change le Monde,

Car nous nous le représentons,

En dépit de tous les Newtons,

Sans jamais toucher la profonde

Réalité de son pourquoi Qui n’est peut-être que fumée

Depuis Hipparque et Ptolémée,

Ou tel que chacun le conçoit.

La mathématique in exible

A beau plier incessamment

La folle aux décrets du « comment », Elle échappe vers le Possible

Et compose des Univers

Au besoin sans Temps, sans Espace

Ni Matière qui se ramasse

Sur soi-même ou fuse à l’envers.

Faut-il croire qu’elle hallucine

Ou bien que sa capacité

De chevaucher l’absurdité

A fait d’elle une aruspicine ?

La persistance de nos us

Et coutumes fait préjudice

À toute image innovatrice

Que, déjà bien avant Jésus,

De l’Univers on a formée.

Ensuite on l’exalte — pardi — :

C’est le savant qui s’applaudit

D’avoir servi la renommée

Du génie humain. Cependant,

Un imprévu la discrédite,

Une perspective inédite,

Due à quelque obscur imprudent

Qu’aura visité notre folle,

Prend le relais. Obéissant,

L’Univers s’adapte et consent

Mais comme devant batifole.

On a découvert récemment

Que l’expansion accélère Et j’attribue à la colère

Ce fougueux déguerpissement

De l’Univers qui reste maître

De nos efforts de peintre abstrait

Mais dans chaque nouveau portrait

Refuse de se reconnaître.

Il serait d’ailleurs inouï

Que l’Univers fût isotrope

À l’in ni : voyez l’Europe

Si différente d’Hawaï.

Quant à l’in ni, je suggère

Que ce vieux moloch soit banni

Puisqu’il n’est qu’un tour du ni

Qui se mord la queue et s’ingère.

Même sort à l’éternité

Autre larron de cette foire

Et dont l’avantage illusoire

Est une hyperchronicité.

Comme sur la place du Trône,

L’Homme tourne en chevaux de bois,

En auto tamponneuse, au choix,

Sous l’œil aveugle du cyclone.

La folle rôde en tapinois.

L’Anthropique est une chimère

Où notre durée éphémère

Se cherche un dédommagement.

Hoyle l’a déclaré crûment :

La Matière est notre origine,

L’intelligence une machine

Dont la force est un résultat,

Et croire qu’elle s’adapta

À quelque dessein préalable

Relève à coup sûr de la fable.

Mais il est un autre horizon

Qui déconcerte la raison :

À chaque pas, chaque seconde

Dans la lumière chaude et blonde

Nous recréons sans n le Monde

En sifflant, tremblant, renâclant

Sans rien connaître de son plan.

S’il semble un animal sauvage

Indifférent à son ravage

Comme aux discutables bienfaits

(Nous en éprouvons les effets)

Qu’il peut dispenser au passage,

Peut-être aussi cet animal

Existe-t-il : je crois normal

(Ma folle a de ces facéties)

D’imaginer nos galaxies

Brillant, tournoyant dans le corps

D’un moustique, d’un cerf dix-cors,

Dans un débris de lumachelle.

Ce n’est qu’une affaire d’échelle.

De même en modestes vishnous

À notre insu contenons-nous

Des avatars de nébuleuses

Et de planètes populeuses

Dont les autochtones, pieux

Comme furent jadis les Hommes,

Honorent encore des dieux

Que peut-être pour eux nous sommes

Dans le mystère de leurs cieux.

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