Lettre au Physicien
4. Ce que nous savons en pratique
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Ce que nous savons en pratique
Du ciel, des astres, du Soleil
Dépend d’abord de l’appareil
Des sens. Mais la mathématique
Nous révèle un faisceau de lois
Applicables aux corps célestes
Aussi bien qu’à nos moindres gestes
Et près desquels ces maladroits
Font gure d’analphabètes.
Ainsi l’imagination
N’est rien sans une équation
Qui valide ses galipettes.
Elle est la folle du logis,
Rêveuse, capable de frasques,
Et le calcul lui colle aux basques
Pour éviter trop de gâchis.
Mais sur l’acquis de l’algébriste
Elle s’élance de nouveau
D’une manière qui nous vaut
D’autres exploits d’équilibriste.
Souvent condamnée à l’erreur
Que dénonce l’expérience,
Elle reprend avec vaillance
Sa tâche ingrate d’éclaireur.
C’est elle qui change le Monde,
Car nous nous le représentons,
En dépit de tous les Newtons,
Sans jamais toucher la profonde
Réalité de son pourquoi Qui n’est peut-être que fumée
Depuis Hipparque et Ptolémée,
Ou tel que chacun le conçoit.
La mathématique in exible
A beau plier incessamment
La folle aux décrets du « comment », Elle échappe vers le Possible
Et compose des Univers
Au besoin sans Temps, sans Espace
Ni Matière qui se ramasse
Sur soi-même ou fuse à l’envers.
Faut-il croire qu’elle hallucine
Ou bien que sa capacité
De chevaucher l’absurdité
A fait d’elle une aruspicine ?
La persistance de nos us
Et coutumes fait préjudice
À toute image innovatrice
Que, déjà bien avant Jésus,
De l’Univers on a formée.
Ensuite on l’exalte — pardi — :
C’est le savant qui s’applaudit
D’avoir servi la renommée
Du génie humain. Cependant,
Un imprévu la discrédite,
Une perspective inédite,
Due à quelque obscur imprudent
Qu’aura visité notre folle,
Prend le relais. Obéissant,
L’Univers s’adapte et consent
Mais comme devant batifole.
On a découvert récemment
Que l’expansion accélère Et j’attribue à la colère
Ce fougueux déguerpissement
De l’Univers qui reste maître
De nos efforts de peintre abstrait
Mais dans chaque nouveau portrait
Refuse de se reconnaître.
Il serait d’ailleurs inouï
Que l’Univers fût isotrope
À l’in ni : voyez l’Europe
Si différente d’Hawaï.
Quant à l’in ni, je suggère
Que ce vieux moloch soit banni
Puisqu’il n’est qu’un tour du ni
Qui se mord la queue et s’ingère.
Même sort à l’éternité
Autre larron de cette foire
Et dont l’avantage illusoire
Est une hyperchronicité.
Comme sur la place du Trône,
L’Homme tourne en chevaux de bois,
En auto tamponneuse, au choix,
Sous l’œil aveugle du cyclone.
La folle rôde en tapinois.
L’Anthropique est une chimère
Où notre durée éphémère
Se cherche un dédommagement.
Hoyle l’a déclaré crûment :
La Matière est notre origine,
L’intelligence une machine
Dont la force est un résultat,
Et croire qu’elle s’adapta
À quelque dessein préalable
Relève à coup sûr de la fable.
Mais il est un autre horizon
Qui déconcerte la raison :
À chaque pas, chaque seconde
Dans la lumière chaude et blonde
Nous recréons sans n le Monde
En sifflant, tremblant, renâclant
Sans rien connaître de son plan.
S’il semble un animal sauvage
Indifférent à son ravage
Comme aux discutables bienfaits
(Nous en éprouvons les effets)
Qu’il peut dispenser au passage,
Peut-être aussi cet animal
Existe-t-il : je crois normal
(Ma folle a de ces facéties)
D’imaginer nos galaxies
Brillant, tournoyant dans le corps
D’un moustique, d’un cerf dix-cors,
Dans un débris de lumachelle.
Ce n’est qu’une affaire d’échelle.
De même en modestes vishnous
À notre insu contenons-nous
Des avatars de nébuleuses
Et de planètes populeuses
Dont les autochtones, pieux
Comme furent jadis les Hommes,
Honorent encore des dieux
Que peut-être pour eux nous sommes
Dans le mystère de leurs cieux.
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