Lettre au Physicien
5. Je me demande bien ce qu’il faut que je fasse
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Je me demande bien ce qu’il faut que je fasse
Pour rester calme et droit, ne pas perdre la face
Entre ces deux ravins qui bordent mon parcours : Le passé qui s’efface ou s’éloigne toujours,
Le futur qui toujours indistinct se rapproche
Du présent tel un point où le caillou ricoche
Sur l’eau lisse que trouble à peine un tremblement. Ce n’est pas tout : j’agis et marche apparemment Dans un monde solide et pourtant la Physique
Me le montre aussi peu compact que la musique Ou le vent si l’on veut le prendre avec les doigts. Tout ce que je manie et regarde, je dois
Me le représenter comme une mélodie
Dont le ux continu surabonde, irradie
D’un chœur insituable où sa vibration
Naît on ne sait comment d’une profusion
De menus éléments que ni l’œil ni l’ouïe
Ne peuvent discerner. La matière enfouie
En elle-même, fuit à mesure qu’on va
Plus profond dans le vide obscur qui la rêva.
Qu’est-ce alors que ce moi que partout je promène Et qui pense, sinon un simple phénomène
Illusoire conçu par la vacuité
Et qui, disparaissant, n’aura jamais été ? Et que sont les objets dont chacun accentue
Mon illusion d’être : un chat, une statue, La Lune, le Soleil, des arbres, des oiseaux ? — Rien que des champs mouvants d’impalpables réseaux Dont l’entrecroisement tricote, onde par onde, Des mailles aussitôt défaites où le monde
Propage sans répit son branle illimité
Et n’a que sous nos sens un peu de fermeté.
Les a-t-il adaptés à la même structure
Que tous les éléments présents dans la nature ? Et n’irions-nous plus loin dans les deux in nis
Que parce qu’il nous a sciemment démunis
De ce savoir direct rêvé par le mystique,
Le poète et visé par la mathématique ? Elle ouvre au moins l’esprit sur le jeu de rapports À quoi tout se ramène entre énergie et corps,
Espace, temps, laissant encore inassouvie
Une soif de connaître inhérente à la vie
Dès que la conscience en elle ré échit.
Or une fois ce pas scabreusement franchi,
L’esprit s’emballe et rien ne pourra qu’il recule.
Mais ce qu’il met alors à l’épreuve, calcule,
Demeure con né dans l’espace local
Où tout ce qu’il bâtit otte ou semble bancal.
Et sans cesse affinant ses outils, il s’immerge
Plus profond dans un ot tournoyant et sans berge.
Je ne veux plus aller me noyer dans ces eaux
La moelle de mon âme et l’âme de mes os
Possèdent un savoir que le savant m’envie
Mais qu’il partage aussi puisqu’il tient à sa vie
Dont chaque instant vécu dans la fragilité
Nous lie au rythme où tout prend source et gravité. Car tout cède à la fois à la double tendance
D’être et de n’être pas. Le Temps innocent danse Comme si sa danseuse était l’éternité.
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