Lettre au Physicien
2. J’ai pris à Jean Roudaut l’équivoque formule
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La science serait un art de l’imparfait.
J’ai pris à Jean Roudaut l’équivoque formule.
Elle vise à mon sens, plus qu’un aspect de l’art,
Son objet, le Réel, en ce qu’il dissimule
Un manque d’unité dont il semble, roublard,
Jouer distraitement comme quand on bricole,
Cédant à nos assauts peu à peu du terrain.
Mais peu à peu nous l’apprenons à son école : L’aire de son repli jamais ne se restreint.
Il a derrière lui de vastes étendues
Et nous y mènera jusqu’à l’épuisement,
Répondant à sa guise aux questions éperdues
Que nous posons sur son pourquoi, sur ses comment. Cependant ni pervers ni machiavélique,
Il fuit pour ménager peut-être sa erté,
Préserver un secret pour lui mélancolique,
Sachant qu’au fond il a peu de réalité.
Traqué par tes efforts, à la n il l’avoue : Il n’est plus sûr de soi quand on touche le fond
De la matière et cette effervescente boue
Où tous les éléments affolés se défont ; Où les dimensions, et celles du Temps même,
Perdent le nord au point de se multiplier
Comme si mars voulait se trouver en Carême
Dans les enroulements de leur calendrier.
Devant ces embarras, l’habile éorie Contracte, au seul pro t de sa cohésion
(Mais l’épreuve des faits souvent la contrarie)
Des emprunts débattus avec l’illusion
Et garantis par le Crédit Mathématique
Ou le bon sens : témoin l’effet décohérent Qui, tenant en respect le ottement quantique,
Laisse notre séjour immuable et agrant.
Cependant les meilleurs d’entre vous (je t’y compte), À mesure qu’ils vont plus avant vers les fonds
Opposés du Réel observable, sans honte
Conviennent qu’au-delà des derniers horizons,
L’expérience anche et le calcul échoue.
Sa stratégie à chaque étape les contraint
D’élaborer une hypothèse qui déjoue
Ses ruses. Le Réel nous met dans un pétrin.
Il attire au surplus de gênants congénères : Le mage, le poète et le compositeur
Que l’inspiration rendrait visionnaires,
Le mystique soustrait à notre pesanteur.
Avec l’extra-lucidité des somnambules,
On voit alors parfois des univers sortis
Les uns des autres comme ils gon eraient des bulles Colossales ou bien de plus en plus petits :
Dans les gouffres d’un grain de poussière quelconque, Très loin de l’électron et moins sûrs que le quark, On entendrait vibrer sans arrêt, dans la conque
De tores tortueux, des cordes — pour quel arc ? Néanmoins obstiné dans sa vieille tactique,
Le Réel fait retraite en bon ordre, ou plutôt
Toujours dans un autre ordre au besoin chaotique Pour mener l’enquêteur indiscret en bateau.
Sans doute, reculant ainsi vers les abîmes
D’un no man’s land dont le relief nous décon t, Vous abandonne-t-il des dépouilles opimes
Dont nous savons tirer ensuite le pro t : Vous avez maîtrisé pour nous toutes les ondes,
La force de l’atome et lancé, dans les cieux,
De lourds scaphandriers et de sensibles sondes
Pour ausculter le cœur des étoiles. Les dieux
Se sont donc retirés. Mais aussitôt le Vide
S’est rempli d’énergie, et l’on ne sait trop quoi
(Car ce n’est pas gazeux ni solide ou liquide)
Hante désormais l’Univers : c’est sombre et froid. Le réel à la n va-t-il vous rendre gorge,
Son secret sera-t-il pris à cet Harpagon ? Je te vois l’affronter comme un nouveau saint George Sans cesse sur le point de vaincre le dragon.
Et plus loin et plus vite encore il se déploie,
Peut-être indifférent à ce qui le poursuit : Chasseur, il se talonne et, devenu la proie,
Il va chercher refuge au plus noir de la nuit.
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