Lettre au Physicien
3. On jalouse parfois le savant qui s’étonne
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On jalouse parfois le savant qui s’étonne
De la diversité du monde. Pour ma part,
Tantôt j’admire aussi le quark et le pulsar,
Tout ce qui les relie et qui les environne,
Tantôt cette splendeur me semble monotone
Voire obsédante à la façon d’un cauchemar.
Quel fol encombrement dans l’espace ! L’in me N’en trouve jamais trop lui-même pour maigrir, Farine de poussière impossible à pétrir,
Poil à gratter la chose au fond le plus intime,
Billon dilapidé très loin sous le centime
Et, pour notre clin d’œil entre naître et mourir,
Qu’est-ce que ce bazar astral qui, sans limite,
Fait valser sur des éventaires sans tréteaux
La même marchandise — ondes, gaz, rocs, métaux : Pourquoi cette débauche à tant de dynamite
Vouée ? On voudrait demeurer comme un ermite À regarder deux brins d’herbe fondamentaux.
Seigneur (le mot revient sur nos lèvres amères
Du plus profond des temps où nos aïeux poilus
Contemplaient, que Vous les ayez ou non voulus, Ces prodiges renouvelés mais éphémères
Et récapitulant sur les mêmes sommaires
L’ordre de Vos travaux déjà cent fois relus),
Seigneur, je m’interroge et, de deux choses l’une : Ou bien Vous répétez sans arrêt ce roman : « J’explose, Me dilate avant l’apaisement « Tout relatif où Je décide qu’une lune « Tourne autour d’une terre où, par la loi commune, « On suivra tel soleil qui tourne sagement
« Avec mille pareils dans une galaxie « Elle-même emportée au sein de grands amas. « Ils s’assemblent encore en d’énormes formats, « Amas d’amas d’amas, et chacun associe « Galaxie et soleil et planète roussie « De chaleur ou glacée à mort par les frimas
« Célestes — excepté votre oasis de vie — : « Son emplacement joue ainsi qu’un thermostat « Et J’ai tout répété pour qu’il en résultât « Un tableau général dont l’effet vous convie « À bien voir que Ma loi n’est jamais asservie « À tel temps ou tel lieu mais n’a qu’un seul état. »
— Ou bien, Seigneur (pardon de couper la Parole), Nous sommes abusés comme entre des miroirs
Plantés à chaque bout de ces troubles couloirs
Où nous errons de phare éteint en girandole
De re ets de soleils dont l’éclat caracole,
Rebondit en tournant l’obstacle des trous noirs
Autant de fois qu’il faut à travers le volume
Où tient notre univers dépourvu de cloisons
Mais strictement borné par ces deux horizons : En haut vers le géant, en bas dans une brume
Que dégage un bouillon dont l’unique légume
Semble être le néant propre à toutes cuissons.
Je me demande alors comment notre cervelle
Pourrait bien échapper à ces jeux de re ets, Elle qui ré échit entre les potelets
D’un trajet que dessert un tram à manivelle,
En dépit de l’illusion toujours nouvelle
Qu’elle a d’avoir atteint un ultime relais.
Elle court vers la mer idéale outrebleue,
Cahotant, klaxonnant à tous les carrefours,
Sachant qu’elle y devrait prendre tous les parcours Qui semblent rayonner mais se mordent la queue Après un long détour à travers la banlieue
Et pour la ramener en deçà des faubourgs.
Elle monte parfois dans un hélicoptère,
Considère de haut la situation :
Un morceau du grand plan paraît : la mission Va permettre un grand bond loin de la base Terre Si, mieux que l’appareil, elle peut se soustraire
Au frein que fait jouer la Gravitation.
Or, l’intime des corps projetés dans l’Espace,
Quand même on les y voit voltiger librement,
Demeure sous la loi de ce gouvernement
In exible : poumons, cœur, estomac, tout passe Par son contrôle, et le cerveau, pensante masse,
Ne pense que soumis à son attirement.
L’Univers contiendrait une force censée
Exercer son pouvoir de formidable aimant
Sur tout objet pesant, volant, souffrant, aimant : Comment n’agirait-il aussi sur la pensée ? C’est le Grand Attracteur. — Voici recommencée L’Histoire Sainte au cœur obscur de l’Élément.
Car ce Grand Attracteur, quelque chose l’aspire. S’il n’est pas le central et super-diamant (Euclide n’en avait qu’un vague sentiment).
Dont la géométrie embrasse tout l’empire ; Entre Énergie et Masse, au bord glissant du pire, Équilibrant le Tout partout à tout moment.
Ainsi le Tout radote et souvent m’exténue
Comme si j’en portais la charge sur mon dos
Et je dois agiter mes volets d’intrados
Pour tenter la ressource et, comme on éternue
Avec un long frisson, remonter vers la nue
Où vous avez, Seigneur, répandu ces fardeaux.
« Vous plaindre me paraît indigne de vos âmes « Curieuses au point que J’ai dû me fâcher, « Moi qui vous encourage encore à ce péché « En diversi ant au possible les gammes, « Dans la partition d’étendue et de ammes « Où le l de Mon chant unique s’est caché.
« J’ai donc multiplié les plans de Mon ouvrage « Comme les petits pains des Noces de Cana, « A n de contenter votre appétit qui n’a « Pas de borne et s’accroît de ce qui le soulage « Quand il est celui de savoir. Mais une image « Voilà tout ce que peut offrir Mon mécénat.
« Une seule eût suffi sans doute, mais J’insiste, « Et d’ailleurs en des temps, des lieux insoupçonnés, « Des univers naissants, croissants, stables, morts-nés, « À l’in ni viendront allonger votre liste. « Sondez tous ces miroirs où s’étoile Ma piste : « Le n mot de l’énigme est là, sous votre nez. »
Seigneur (de quel nom qu’on vous nomme : Vous œuvrez en catimini),
Je suis cet accident ni,
Dans l’in ni, qu’on nomme un Homme,
Qui blasphème ou qui vous bénit
Et, pour boussole et métronome,
N’a que cette herbe comme un I
Sans point mais qui vibre et que somme
L’étoile Consolamini.
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