Lettre au Physicien

Jacques Réda · Chapitre 22 sur 30

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Lettre au Physicien

5. Équivoque, le Vide est-il inconséquent ?

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Équivoque, le Vide est-il inconséquent ? On voit comment il peut agir (sa mécanique),

Mais quel secret désir l’agit, quelle panique

L’aura mis hors de soi tout à coup — et puis quand ? Nous savons établir une chronologie

Des tout premiers moments confus de l’Univers Où l’Espace et le Temps naquirent aux enfers

D’un brandon minuscule effarant d’énergie : Le Vide se vidait en explosant partout,

Nous dit-on, mais dans quel espace, si l’Espace

Sortit de cet éclat ? Peut-on faire l’impasse Sur son compère Temps surgi du même coup ? Car partout doit s’entendre aussi pour la durée : Si le grand choc initial n’a pas de lieu,

Comment l’assujettir à quelque moment-pieu

Dont sa course à ce souffle épars s’est délivrée ? Ainsi l’événement du geste créateur,

Fruit d’un repli sur soi follement centripète,

Va se perdre aussitôt, puisqu’il ne se répète

Jamais. Le Vide alors est l’accélérateur

Qui pousse le Créé vers une forme inverse

De retour au foyer Néant qui l’abrita

Et, dans l’Espace-Temps, élastique habitat,

Il le dilate sans limite et le disperse.

Venu du Vide j’y retourne : quel détour ! Quel merveilleux, amer, ironique intermède ! De quelle équation espérer qu’elle m’aide

À croire en la douceur véritable du jour ? Est-ce là qu’elle éclôt et puis se réfugie Ainsi qu’une souris sous les pattes d’un chat,

La Vie : au sein du Vide ? Ou bien s’il accoucha Sans aucun géniteur de ce ot d’énergie ? Nés du Rien, le Soleil, la rose, le passant

Ordinaire, les yeux lointains de l’astronome ? C’est que le Rien se voit et s’interroge : un homme, Composé des débris d’un astre incandescent,

Le fait devenir Tout, le sonde, le mesure

De façon toujours plus précise qui promet

Qu’un champ plus large encore, un plus âpre sommet L’attend et lui paiera toujours avec usure

L’effort indifférent au Rien : ce n’est jamais Pour qu’un élément naisse en faveur de la Vie Qu’une étoile s’échauffe et semble inassouvie

Tant que n’a pas sauté sa poudrière, mais

Parce que cette étoile explose que la Vie Patiente, au bonheur des rencontres, des vents

Et de mille détours hasardeux ou savants,

Touche en haut de l’échelle étourdiment gravie

Où d’orgueil et d’effroi soudain nous chancelons.

Si nous sommes vraiment des rejetons du Vide,

Il nous reste à mener la même tâche aride : Monter jour après jour de plus durs échelons.

Mais pourquoi remuer ciel et terre, des tonnes

De zéros, d’électrons et nous aventurer

Par les plis de l’Espace-Temps courbaturé

Ou la vierge forêt stellaire, en Livingstones

Que ne retrouvera jamais aucun Stanley ? Pourquoi, si le Soleil lui-même doit s’éteindre,

Ne pas rester en paix entre le Cher et l’Indre

Où le vin et le miel ruissellent, et le lait

Et la douce rumeur de la langue française ? Quel divertissement, quel baume, quelle ascèse Guériraient la démangeaison de ce prurit

Qui tient comme le ciel grouillant d’astres l’esprit ?

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