Lettre au Physicien
4. Sujet comme je suis aux troubles du vertige
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Sujet comme je suis aux troubles du vertige,
Qui me saisit parfois sur le bord d’un trottoir,
Il n’est pas surprenant que le Vide me ge
Comme l’œil du serpent immobilise un loir.
Car je suis paresseux aussi, mon vers le prouve
Et son rythme dèle aux mètres anciens.
Mais le Vide plus vieux encore s’y retrouve : Ces accents mesurés sont peut-être les siens.
Je l’y hèle. Entend-il ? S’il était vraiment vide, Quel écho répondrait à l’appel de son nom ? C’est ma vacuité personnelle qui vibre
Quand je crois percevoir son murmure. Sinon,
J’écoute ceux qui l’ont, d’une mousse quantique, Farci, senti frémir telle, d’un violon,
L’harmonique onduleuse au choc du frénétique
Tutti qu’a déchaîné le big-bang ; ceux qui l’ont Fait ainsi le milieu neutre où la tabagie
Des éléments premiers déroula ses anneaux,
En resserra les nœuds avec tant d’énergie
Qu’y naquirent ici puis là de ns grumeaux,
Lesquels, comme au hasard dans l’étroite chaudière Où le magma fumant s’était vite épaissi,
Maillèrent les premiers lets de la matière
Pour sa pêche — et le Vide y frétillait aussi.
N’allait-il pas d’ailleurs au-devant de lui-même ? L’Univers se dilate au cœur d’un océan
Qui, s’il n’est pas le Vide homogène suprême,
A quelques attributs étranges du Néant.
Or le Néant n’a pas de statut en Physique : À
À quoi peut-il servir ? Comment le mesurer ? Comment le dé nir — impalpable, aphasique —, Sinon comme l’envers d’un Réel saturé
Où l’astre mort escorte une étoile gravide,
Où la fuite des gaz dans la vacuité
Stellaire, va troubler sa profondeur limpide
Qu’envahissent déjà Lumière et Gravité ? On imagine alors un Univers, avide
De conquête, annexant au règne de ses lois
Son environnement sans substance, le Vide,
Mais n’en colonisant jamais, à chaque fois
Qu’il relance sur tous les fronts son offensive,
Qu’une part où s’installe une insécurité,
Car le Réel s’y xe auprès d’une passive
Présence du Néant par nature indompté.
Mais quel Monde ? Celui de notre Voie-Lactée Ou bien le Tout caché par l’ultime horizon
Et qui, d’être privé d’une aire illimitée,
N’a pas à l’évidence une seule raison ? Où placer en ce cas un Néant exotique
Offert à l’appétit d’exister du Réel
Et tel qu’on l’a trouvé dans le Vide quantique,
Quelquefois dévorant mais presque virtuel ? Là, l’Espace et le Temps hésitent, la substance
Se divise sans n, ensemble onde et poisson,
Et chaque événement dément l’omnipotence
De la logique en acte au ciel. Cette leçon
Peut-elle s’appliquer au jeu des galaxies ? Ne s’agirait-il pas de sautes de niveaux
Dont les ruses de lois encore inéclaircies
Nous font chercher à tort des principes nouveaux ?
Cependant nous jugeons, liés à la durée
Comme sur un cheval emballé qui bondit Par cette immensité sans limite assurée : Plus il galope et plus elle s’approfondit,
Plus la course devient un effort immobile
Par rapport à son champ dépourvu de jalons
Dans la distance inépuisable qui dé le
Comme en suspens tandis qu’en suspens nous allons. Le Temps qui nous gouverne a fait obligatoire
La règle des débuts et des achèvements,
Mais pourquoi l’Univers aurait-il une histoire,
Hors celle qu’il répète en ses débordements
Qui, si nous en croyons la haute astronomie,
Chaque jour un peu plus sûre de son savoir,
N’ajoutent que tumulte à la monotonie
Et mystère aux secrets qu’ils nous ont laissé voir ? Ce que nous ont appris nos cosmiques annales,
Aussi loin qu’on a pu défricher le sentier,
Serait-il l’étalon de mœurs régionales
Peuplant de leurs re ets l’Univers tout entier ? La somme des pareils serait donc identique
En valeur à chacun des accidents locaux,
Et l’Univers n’aurait qu’un sens arithmétique : L’addition d’un un soustrait par ses échos.
Néanmoins l’Univers (ou disons : la Nature) Ne juxtapose pas existence et Néant,
Ne les mélange pas non plus dans sa structure
Où le Réel solide et le Vide béant
Formeraient un seul tout concret et pneumatique, Dilaté par endroits, à d’autres aplati.
Je présume qu’ici l’enseignement quantique
Viendrait corroborer un songe d’apprenti.
Le Réel n’a jamais une pleine existence : Presque une émotion du Néant (qui n’est pas,
Puisque je le désigne, une totale absence), Il se borne à franchir furtivement le pas
Qui conduit le Néant à prendre consistance,
Mais pour qu’il se ramène à l’état de Néant.
C’est comme un battement d’horloge, de balance, Un ot paradoxal qui monte en re uant,
Le point critique où Vie avec Mort coïncide,
Car ces allers-retours se font simultanés.
Et nous ne percevons ni le plein ni le Vide
Mais l’état vibratoire où nous sont tous donnés
Sous leurs aspects divers l’Espace, la Lumière,
La Matière et le Temps qui semble mesurer
Cette vibration, quand l’unique première
Et dernière seconde éclôt, mais sans durer,
Dans un Toujours distinct de notre loi des causes. Un Toujours-et-Partout dont Vide (ou bien Néant) Et Matière ne sont que deux métamorphoses
Permanentes de l’une en l’autre se créant,
Comme se maintiendrait sans faiblir l’étincelle
Où l’électron heurtant son double s’abolit.
Cette relation est comparable à celle
Que le Relativiste autrefois établit.
Rien ne peut être absolument ni ne pas être
Absolument. Le sort de l’Être est relatif
À cette absorption mutuelle. Connaître
Le Réel est savoir qu’il est aussi ctif
Que nos jours envolés et ceux que nous réserve
Et que nous volera le Temps, autre valseur
Impitoyable au bal où tournent de conserve
Le Soleil et la Terre avec sa pâle sœur.
Alors, que l’Univers soit ou non isotrope,
Qu’il possède un volume ou otte éperdument,
Qu’importent les couleurs de son cinémascope : Le point essentiel tient dans ce Battement.
Sa nature le rend suspect à la Physique.
Refusant par pudeur l’engagement frontal,
Elle entame, prudente, une approche d’oblique
Et le Vide ici joue un rôle capital.
Ne semblerait-il pas, même, qu’y ressuscite,
Sous une forme neuve, Éther, ce vieux acteur
Parfait dans les emplois de serviteur tacite
Et dévoué jusqu’à la mort ? Il est porteur À présent d’Énergie inconnue — elle est « sombre ». Si complexe que fût ce grand scénario,
On ne prévoyait pas le trouble que son ombre
Allait jeter dans son intrigue. Le brio
Du Vide déconcerte : a-t-il cette énergie Ou se contente-t-il de la véhiculer ? L’aurait-il excitée ou l’a-t-il assagie
En grandissant lui-même a n d’inoculer
À l’inerte Néant un vague frisson d’être ? Quoi qu’il en soit le Vide est un hôte opportun
Dans l’hôtel Univers : rentré par la fenêtre Après avoir été jeté dehors comme un
Écorni eur banal, on le choie, on le fête
Comme si l’on comptait qu’en n il résolût,
Grâce aux moyens considérables qu’on lui prête, Un problème épineux dont dépend le salut
De l’entreprise. Car l’analyse comptable
A révélé tantôt un grave dé cit
Qui ne pourrait le rendre à long terme rentable, Tantôt un alarmant excédent de pro t.
Pour peu qu’elle eût un fonds, la fortune du Vide Viendrait légitimer ce béné ce indu.
Mais s’acquittera-t-il sans retard ? En liquide ? Ou laissera-t-il pendre une ardoise ?
Attendu Que ma cervelle, auberge espagnole, l’héberge
Par une affinité naturelle entre creux,
Je porte sur le Vide un regard qui diverge
De celui du savant modeste et rigoureux.
Sans détriment pour l’une ou l’autre théorie,
Je le vois à la fois conduire et moduler
Le ux de cette source obscure d’Énergie
Qui partout se répand. Il reste à déceler
Le principe et le lieu de sa surabondance,
Pour moi je les situe au cœur du Battement
Où le Tout et le Rien exécutent leur danse.
Car l’Énergie est Rythme et, pour nous, mouvement Qui nous ouvre l’Espace. Et le Temps ? Il le trompe Par le rebond du pas syncopé qui nous met
Aussi proches du Battement qu’il le permet.
Salut à ceux qui par le tambour et la trompe
L’ont démontré tandis qu’Albert le con rmait.
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