Lettre au Physicien

Jacques Réda · Chapitre 21 sur 30

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Lettre au Physicien

4. Sujet comme je suis aux troubles du vertige

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Sujet comme je suis aux troubles du vertige,

Qui me saisit parfois sur le bord d’un trottoir,

Il n’est pas surprenant que le Vide me ge

Comme l’œil du serpent immobilise un loir.

Car je suis paresseux aussi, mon vers le prouve

Et son rythme dèle aux mètres anciens.

Mais le Vide plus vieux encore s’y retrouve : Ces accents mesurés sont peut-être les siens.

Je l’y hèle. Entend-il ? S’il était vraiment vide, Quel écho répondrait à l’appel de son nom ? C’est ma vacuité personnelle qui vibre

Quand je crois percevoir son murmure. Sinon,

J’écoute ceux qui l’ont, d’une mousse quantique, Farci, senti frémir telle, d’un violon,

L’harmonique onduleuse au choc du frénétique

Tutti qu’a déchaîné le big-bang ; ceux qui l’ont Fait ainsi le milieu neutre où la tabagie

Des éléments premiers déroula ses anneaux,

En resserra les nœuds avec tant d’énergie

Qu’y naquirent ici puis là de ns grumeaux,

Lesquels, comme au hasard dans l’étroite chaudière Où le magma fumant s’était vite épaissi,

Maillèrent les premiers lets de la matière

Pour sa pêche — et le Vide y frétillait aussi.

N’allait-il pas d’ailleurs au-devant de lui-même ? L’Univers se dilate au cœur d’un océan

Qui, s’il n’est pas le Vide homogène suprême,

A quelques attributs étranges du Néant.

Or le Néant n’a pas de statut en Physique : À

À quoi peut-il servir ? Comment le mesurer ? Comment le dé nir — impalpable, aphasique —, Sinon comme l’envers d’un Réel saturé

Où l’astre mort escorte une étoile gravide,

Où la fuite des gaz dans la vacuité

Stellaire, va troubler sa profondeur limpide

Qu’envahissent déjà Lumière et Gravité ? On imagine alors un Univers, avide

De conquête, annexant au règne de ses lois

Son environnement sans substance, le Vide,

Mais n’en colonisant jamais, à chaque fois

Qu’il relance sur tous les fronts son offensive,

Qu’une part où s’installe une insécurité,

Car le Réel s’y xe auprès d’une passive

Présence du Néant par nature indompté.

Mais quel Monde ? Celui de notre Voie-Lactée Ou bien le Tout caché par l’ultime horizon

Et qui, d’être privé d’une aire illimitée,

N’a pas à l’évidence une seule raison ? Où placer en ce cas un Néant exotique

Offert à l’appétit d’exister du Réel

Et tel qu’on l’a trouvé dans le Vide quantique,

Quelquefois dévorant mais presque virtuel ? Là, l’Espace et le Temps hésitent, la substance

Se divise sans n, ensemble onde et poisson,

Et chaque événement dément l’omnipotence

De la logique en acte au ciel. Cette leçon

Peut-elle s’appliquer au jeu des galaxies ? Ne s’agirait-il pas de sautes de niveaux

Dont les ruses de lois encore inéclaircies

Nous font chercher à tort des principes nouveaux ?

Cependant nous jugeons, liés à la durée

Comme sur un cheval emballé qui bondit Par cette immensité sans limite assurée : Plus il galope et plus elle s’approfondit,

Plus la course devient un effort immobile

Par rapport à son champ dépourvu de jalons

Dans la distance inépuisable qui dé le

Comme en suspens tandis qu’en suspens nous allons. Le Temps qui nous gouverne a fait obligatoire

La règle des débuts et des achèvements,

Mais pourquoi l’Univers aurait-il une histoire,

Hors celle qu’il répète en ses débordements

Qui, si nous en croyons la haute astronomie,

Chaque jour un peu plus sûre de son savoir,

N’ajoutent que tumulte à la monotonie

Et mystère aux secrets qu’ils nous ont laissé voir ? Ce que nous ont appris nos cosmiques annales,

Aussi loin qu’on a pu défricher le sentier,

Serait-il l’étalon de mœurs régionales

Peuplant de leurs re ets l’Univers tout entier ? La somme des pareils serait donc identique

En valeur à chacun des accidents locaux,

Et l’Univers n’aurait qu’un sens arithmétique : L’addition d’un un soustrait par ses échos.

Néanmoins l’Univers (ou disons : la Nature) Ne juxtapose pas existence et Néant,

Ne les mélange pas non plus dans sa structure

Où le Réel solide et le Vide béant

Formeraient un seul tout concret et pneumatique, Dilaté par endroits, à d’autres aplati.

Je présume qu’ici l’enseignement quantique

Viendrait corroborer un songe d’apprenti.

Le Réel n’a jamais une pleine existence : Presque une émotion du Néant (qui n’est pas,

Puisque je le désigne, une totale absence), Il se borne à franchir furtivement le pas

Qui conduit le Néant à prendre consistance,

Mais pour qu’il se ramène à l’état de Néant.

C’est comme un battement d’horloge, de balance, Un ot paradoxal qui monte en re uant,

Le point critique où Vie avec Mort coïncide,

Car ces allers-retours se font simultanés.

Et nous ne percevons ni le plein ni le Vide

Mais l’état vibratoire où nous sont tous donnés

Sous leurs aspects divers l’Espace, la Lumière,

La Matière et le Temps qui semble mesurer

Cette vibration, quand l’unique première

Et dernière seconde éclôt, mais sans durer,

Dans un Toujours distinct de notre loi des causes. Un Toujours-et-Partout dont Vide (ou bien Néant) Et Matière ne sont que deux métamorphoses

Permanentes de l’une en l’autre se créant,

Comme se maintiendrait sans faiblir l’étincelle

Où l’électron heurtant son double s’abolit.

Cette relation est comparable à celle

Que le Relativiste autrefois établit.

Rien ne peut être absolument ni ne pas être

Absolument. Le sort de l’Être est relatif

À cette absorption mutuelle. Connaître

Le Réel est savoir qu’il est aussi ctif

Que nos jours envolés et ceux que nous réserve

Et que nous volera le Temps, autre valseur

Impitoyable au bal où tournent de conserve

Le Soleil et la Terre avec sa pâle sœur.

Alors, que l’Univers soit ou non isotrope,

Qu’il possède un volume ou otte éperdument,

Qu’importent les couleurs de son cinémascope : Le point essentiel tient dans ce Battement.

Sa nature le rend suspect à la Physique.

Refusant par pudeur l’engagement frontal,

Elle entame, prudente, une approche d’oblique

Et le Vide ici joue un rôle capital.

Ne semblerait-il pas, même, qu’y ressuscite,

Sous une forme neuve, Éther, ce vieux acteur

Parfait dans les emplois de serviteur tacite

Et dévoué jusqu’à la mort ? Il est porteur À présent d’Énergie inconnue — elle est « sombre ». Si complexe que fût ce grand scénario,

On ne prévoyait pas le trouble que son ombre

Allait jeter dans son intrigue. Le brio

Du Vide déconcerte : a-t-il cette énergie Ou se contente-t-il de la véhiculer ? L’aurait-il excitée ou l’a-t-il assagie

En grandissant lui-même a n d’inoculer

À l’inerte Néant un vague frisson d’être ? Quoi qu’il en soit le Vide est un hôte opportun

Dans l’hôtel Univers : rentré par la fenêtre Après avoir été jeté dehors comme un

Écorni eur banal, on le choie, on le fête

Comme si l’on comptait qu’en n il résolût,

Grâce aux moyens considérables qu’on lui prête, Un problème épineux dont dépend le salut

De l’entreprise. Car l’analyse comptable

A révélé tantôt un grave dé cit

Qui ne pourrait le rendre à long terme rentable, Tantôt un alarmant excédent de pro t.

Pour peu qu’elle eût un fonds, la fortune du Vide Viendrait légitimer ce béné ce indu.

Mais s’acquittera-t-il sans retard ? En liquide ? Ou laissera-t-il pendre une ardoise ?

Attendu Que ma cervelle, auberge espagnole, l’héberge

Par une affinité naturelle entre creux,

Je porte sur le Vide un regard qui diverge

De celui du savant modeste et rigoureux.

Sans détriment pour l’une ou l’autre théorie,

Je le vois à la fois conduire et moduler

Le ux de cette source obscure d’Énergie

Qui partout se répand. Il reste à déceler

Le principe et le lieu de sa surabondance,

Pour moi je les situe au cœur du Battement

Où le Tout et le Rien exécutent leur danse.

Car l’Énergie est Rythme et, pour nous, mouvement Qui nous ouvre l’Espace. Et le Temps ? Il le trompe Par le rebond du pas syncopé qui nous met

Aussi proches du Battement qu’il le permet.

Salut à ceux qui par le tambour et la trompe

L’ont démontré tandis qu’Albert le con rmait.

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