Lettre au Physicien

Jacques Réda · Chapitre 17 sur 30

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Lettre au Physicien

6. Quand il voit tant de champs et tant de particules

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Quand il voit tant de champs et tant de particules, Tant d’ondes, d’anti-tout et de dimensions,

Notre cerveau frémit de tous ses ventricules

Et nous balbutions.

Le vide est énergie et la ferme matière,

D’atomes en neutrons, en quarks se résumant,

Ne saurait assigner la plus vague frontière

À son morcellement.

La poursuivre devient une tâche in nie

Et la raison nous pousse à la timidité.

Mais nous soupçonnons là l’effet d’une ironie

Qui pique la erté,

Voire l’orgueil : un dieu de la sorte nous tente Et nous mordons de proche en proche à l’hameçon. L’Esprit, avec sa promptitude impénitente

Écarte la leçon.

Mais qu’est-ce que l’Esprit, la uide noèse

Qui peut envelopper, pénétrer, concevoir

Et se représenter l’invisible à son aise

Comme dans un miroir ?

Si le courant mental possède un véhicule

Comme tant d’ondes ont en commun le photon, Il nous faut lui trouver aussi sa particule :

J’offre le cogiton.

Je le laisse à prouver par le laboratoire

Et les équations des gymnastes de l’X,

Mais le dis nécessaire et même obligatoire

Comme à soie un bombyx.

De nature à la fois ondée et ponctuelle,

En rien pourtant le fruit d’une combinaison,

Il soustrait à l’autorité spirituelle

Intellect et raison.

Il leur donne une assise étroite mais robuste

Dans ce monde que la Physique aime concret

Au point de se conduire un peu comme Procuste

Quand il équilibrait :

Elle coupe au besoin la longueur qui dépasse,

Étire ce qui manque au-delà de son lit

(Voir les dimensions qu’elle ajoute à l’espace ;

Le vide, qu’elle emplit).

Au matérialiste on propose l’exemple : Le cogiton-matière, actif dans le cerveau,

Ajoute l’élément qui manquait à son temple.

Démêlons l’écheveau :

Jusque dans le sommeil une incessante orgie

Anime le cerveau : tout lui fait aliment Qui nourrit au berceau la fantasque énergie

De son rayonnement.

Reclus dans les parois de la boîte crânienne,

Que n’invente-t-il pas à propos du dehors,

De l’auguste Almageste à l’ivresse einsteinienne,

Et vers quels autres bords ?

Car la Nature fuit mais demeure impassible Et, bien qu’elle se prête à nos modes d’emploi,

Elle garde à l’abri des forêts du Possible

Sa plus secrète loi.

Mais le Possible attend sans doute qu’on l’explore, Car le vrai quelquefois se cache sous l’erreur,

Et même l’ignorant, quand il rêve ou phosphore,

Se voit en découvreur.

C’est alors que l’Esprit impatient s’envole,

Erre puis s’enhardit à poser des jalons

Jusque dans le Vide et, superbement frivole,

Avance à reculons.

N’est-ce pas l’Univers qui, voulant se connaître,

Se scruter à l’écart de son propre fracas,

Ouvrit le champ Pensée et, par cette fenêtre,

Se penche sur son cas ?

Elle est le microscope ou bien le télescope

Sous lesquels il se fait son propre observateur,

Lui qui tout à la fois s’excède, s’enveloppe,

Et mobile et moteur.

Nous sommes l’instrument du souci qui l’agite : Que suis-je, d’où venu, comment et dans quel but ? Et nous cherchons pour lui la réponse prédite

Par son fougueux début.

Le cogiton s’affaire entre toutes les Forces

Dont l’union permit ce bond inaugural.

Il tente d’abolir leurs apparents divorces

En un seul grand choral.

Ou peut-être se sont-elles coalisées

A n de le tirer de l’indistinct plasma.

Et s’il n’obéit pas à d’augustes visées,

Le hasard le forma.

Est-il le composant ultime du neurone ? Encore plus subtil que l’humble neutrino,

Il se glisse à travers tout ce qui l’environne,

Fantasque chemineau,

Assidu messager de la pure Énergie

Qui se confond avec la pure Volonté.

Sans lui l’entendement ne serait que magie ;

L’esprit, vague entité.

Pour plausible je tiens ce granule psychique

Qui se mêle de tout, bien, mal, comme il lui plaît, Ensemble agent de l’ordre et du rêve anarchique :

Je pense, donc il est.

La science non moins que le bon sens l’exige

Car à chaque moment nous l’expérimentons : Pour que l’Esprit carbure, il lui faut sans litige

L’aide des cogitons.

Tel est mon postulat. Ô savant qui l’écartes,

N’appelle pas sur moi la hargne d’Alecto : Il suffit d’ajouter, sans offense à Descartes,

Un n à cogito.

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