Lettre au Physicien

Jacques Réda · Chapitre 19 sur 30

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Lettre au Physicien

2. On nous l’a seriné longtemps

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On nous l’a seriné longtemps :

La Nature a horreur du Vide,

Et le Physicien lucide

Comme les plus incompétents

Cerveaux rêveurs de la planète

Entérinaient ce postulat.

Mais il fallait que s’en mêlât

Une substance aussi concrète

Et diffuse que le grand air

Pour pénétrer tel un incube

Le moindre millimètre cube

De l’Espace : ce fut l’Éther.

Et l’Éther pouvait être vide

De ceci, voire de cela :

Plein de lui-même il était là

Et tout baignait sans qu’une ride,

Un grumeau pût le déranger

Dans cet élément invisible,

Neutre, impalpable, indivisible

Mais susceptible d’héberger,

Comme un liquide amniotique,

Des triplés à jamais unis :

L’Homme, entre les deux in nis,

N’ayant plus qu’à mettre en pratique

Le rêve de naître, au milieu,

Avec une neuve innocence

À la parfaite connaissance

Du projet cosmique de Dieu.

Or de nos jours on en décide Autrement : le Vide revient

En force, et donc il n’est pas rien.

S’il est quelque chose, le Vide

(Mais il faut avoir distingué,

Car le vide intergalactique

Diffère du vide quantique

Bien moins vide et presque plus gai : C’est de lui qu’il s’agit, avide,

Quoique derrière le rideau,

De conserver comme Godot

Absent, la vedette), le Vide

Serait-il en vérité plein ?

La notion s’est élargie :

On le comble d’une énergie

Élastique, tel un tremplin

Où prend élan l’aléatoire

Qui rebondit dans l’avéré.

On le pèse, on l’a mesuré

Même au début de son histoire,

Quand tout n’était qu’un gros bouillon

De rayonnement, de matière,

Surgi d’une étroite chatière

Et jetait le brûlant brouillon

D’un Univers presque solide

Où ne l’emportait que de peu

Sur les ratures, ce qui peut

À présent se lire.

Le Vide

Communique avec ton esprit,

Poète, lorsque tu te penches

Pour former sur les pages blanches

Des vers dont le nombre est prescrit.

Sinon l’Univers serait prose Amorphe, alors que les amas

Riment ainsi que tu rimas

Sur le Vide où naissent la rose,

Les soleils et les Palomas.

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