Lettre au Physicien

Jacques Réda · Chapitre 20 sur 30

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Lettre au Physicien

3. Quand il n’y avait rien, si le « rien » fut jamais

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Quand il n’y avait rien, si le « rien » fut jamais (Entourons chaque mot de prudents guillemets), Qu’était-ce que ce « rien » ? La réponse est ardue. Imaginons-le « vide ». Et de quelle étendue ? Car un vide absolu pourrait être aussi bien

Un point évanescent et réductible à « rien ». Donc entre « tout » et « rien » se balançait le Vide Et, du balancement, quelque chose d’hybride

Se serait prononcé comme un léger frisson

Mais qui, s’ampli ant, eût fait naître un soupçon D’irrégularités instables, oconneuses,

Prises comme le gaz des jeunes nébuleuses

Au piège sans recours que tend la Gravité.

Ainsi naquit peut-être, à faible densité,

Le plus subtil état premier de la Matière.

Les ocons s’agrégeant en masses de poussière,

Croissant et s’échauffant à des degrés déments,

Auraient partout creusé des trous noirs écumants Où plongea l’excédent de ces remous quantiques. Lesquels, en conjuguant leurs ux énergétiques,

Provoquèrent soudain l’énorme explosion

D’où surgirent l’Espace et notre vision,

Que gouverne le Temps, d’un Univers avide

De retrouver la douce indolence du Vide,

Ou d’y sombrer en n dans sa totalité

Et comme s’il n’avait même jamais été.

Le cycle reprendrait à sa dernière escale : Mais comment ce retour si quelque verticale

Volonté, sur le Vide ataraxique, n’a Provoqué le frisson qui le conglutina ? Ou le mot Vide ment, ou l’in rme Pensée, Faute de lui donner un sens, se voit forcée

De situer l’élan cyclique et son moyeu

Sous une autorité toute-puissante. Dieu ? N’en avons-nous pas fait depuis longtemps litière ? Mais ce frisson du Rien oculant en Matière

Semble accorder au Vide un divin attribut.

Tout différent du Père et Créateur barbu

De notre catéchisme et des livres d’images,

Le Vide serait-il le dernier de ces mages

Dont nous avons besoin pour que l’Univers ait

Quelque chose d’encore un peu civilisé,

D’humainement logique au moins dans sa machine Qui, comme tout effet, ayant une origine,

Ignorerait sa raison d’être et son destin ? Quand le rayonnement fossile fut certain,

La doctrine de Hoyle apparut saugrenue.

Mais la Création, qu’il disait continue,

Pourrait bien être telle en termes de quanta :

Advint donc que le cœur du Vide grelotta

De froid, de solitude in nie, et qu’une onde

S’en propagea bientôt, de sa masse profonde

Vers la surface étale : elle vibre ; on va voir S’animer lentement ce plan du réservoir

Où sommeille à l’état de Rien tout le Possible.

Puis l’agitation se fait incoercible.

La fréquence de l’onde augmente : elle a porté Sa fougue oscillatoire à telle intensité

Qu’elle acquiert à présent presque une consistance. La crise se poursuit sans une rémittence : Le Vide en n déborde et le feu du climat

Métamorphose l’onde épaissie en plasma Où le rayonnement mène sa catalyse,

Et le ot indistinct s’individualise : En combats, en amours s’affrontent électrons

Libres, photons obscurs encore, et les neutrons,

Les protons et les quarks : Ilion et Sodome ! Mais tout s’apaisera dans le sein de l’atome

Chacun se rangeant moins à son affinité

Qu’à l’ordre qu’établit la loi de Gravité.

Tandis que la Matière endurcit, s’exténue

À quoi vaque le Vide ? Il songe, continue De frémir sur les bords, pour le reste vacant.

Tandis que les amas établissent leur camp

Toujours plus loin, toujours plus vite, il se ramasse Et se dilate en soi, sans Temps et sans Espace.

Mais on ne sait pourquoi ce parfait orphelin

Prodigue sans arrêt de l’eau pour le moulin

Dont la farine astrale au ciel épanouie

A nourri le trop-plein qui t germer la Vie.

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