Lettre au Physicien

Jacques Réda · Chapitre 12 sur 30

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Lettre au Physicien

Grandeurs du Minuscule

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Le concept d’atome remonte

À la plus haute Antiquité.

Leucippe, à ce que l’on raconte,

L’a pour ainsi dire inventé.

Le préciser fut le mérite

D’un autre Hellène : Démocrite.

Épicure prit le relais

Et Lucrèce, en terre latine,

En t une large tartine

Sur laquelle je renâclais

Dans mon indolente jeunesse.

J’en ai du regret à présent.

Veuille Vénus que je renaisse

Et que toujours le relisant

Je puise en cette œuvre la force

D’élaborer au moins l’amorce

D’un art qui rivalisera

Avec le sien, si la déesse

Accorde à d’autres la prouesse

D’un neuf De rerum natura

Conforme au sort de notre époque

En profond bouleversement.

Tout s’émiette ou se disloque

Et, pour cerner mon argument,

Je veux m’en tenir sans emphase

À l’atome, élément de base.

C’est au temps de Victoria

Qu’il cessa d’être une chimère,

Mais du même coup sa grammaire Suscita plus d’un aria.

Essayons donc de le portraire.

L’atome possède un noyau :

Un imperceptible caillot

De matière. Sur une carte,

Le noyau d’atome s’écarte

Autant des bords qu’en Limousin,

Des côtes, un hameau voisin

De Saint-Pantaléon-de-l’Arche

D’où proviendrait l’ordre de marche

Pour le plus simple mouvement

Au cœur de ce département.

Dans l’intervalle, à toute allure,

Autour du noyau se délure

L’électron — et par escadrons

Variables. Nous y viendrons.

(Exemple : l’austère hydrogène

N’en a qu’un, mais on se déchaîne

Pour un véritable omnium

Dans les champs de l’uranium.)

Il faut d’abord que l’on oublie

L’image longtemps établie

D’un noyau compact : des protons, De fait, le composent — notons

Qu’ils ont une charge électrique

Positive : la symétrique

Du négatif des électrons.

Et nulle, celle des neutrons

À qui la force nucléaire

« Forte » aux protons les agglomère Comme, chair de ces nucléons,

Les quarks, les plus humbles péons

Que l’usine Matière emploie.

Le système vibre, tournoie

Dans un espace fort réduit

(Dix, à la puissance moins huit

Centimètres) et presque vide.

C’est pour l’électron intrépide

L’aire de déroutants ébats :

Ici peut-être ou bien là-bas,

Plus nomade que le Kirghize,

Il pourrait encore à sa guise

Se trouver en plusieurs endroits

Différents, sans doute à la fois.

La matière se dévergonde

Ainsi de particule en onde.

Mais, sans squelette ou vertébré,

L’animal tient équilibré

Le jeu des forces qui l’anime

Et règle cette pantomime

Où l’électron, que tout devrait

Jeter sur le proton, au vrai

Module à point son énergie.

En complément de stratégie,

Le proton est presque immortel.

C’est pourquoi tout demeure tel,

À peu près, dans notre entourage,

Quand au moindre écart d’amarrage

Tout irait soudain à vau-l’eau

Ou passerait sous le rouleau

Compresseur qui partout gravite

Et que furtif l’atome évite.

Pour les quarks, dont on a nommé

Six espèces (Up, Down, Charmé,

Bottom et Top, en n l’Étrange),

Leur hypothèse nous arrange

Mais qui donc en a jamais vu ?

Quand elle est prise au dépourvu,

La Physique diagnostique

Sur examen mathématique.

Or on voudrait avoir pesé

Ce dont le quark est composé,

Savoir où son être algébrique

Puise, et comment, ce qu’il fabrique.

Aisément nous l’attribuons

À l’obligeance des gluons,

Messagers de la Forte Force :

Ainsi l’arbre colle à l’écorce

Pour qu’Atome puisse eurir.

La Nature est un grand fakir,

La Physique une pythonisse.

Que Vénus toujours les unisse.

Mais, comme le veut son destin

Fluctuant, l’atome incertain

Y perd un peu de consistance.

Ceux qui niaient son existence,

Faudra-t-il leur donner raison ?

Tout chavire dans la maison ;

Il reste à l’atome une chose

Indiscutable qu’on acquit

Sur son évidence : il explose

(Hiroshima, Nagasaki).

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