Lettre au Physicien
Grandeurs du Minuscule
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Le concept d’atome remonte
À la plus haute Antiquité.
Leucippe, à ce que l’on raconte,
L’a pour ainsi dire inventé.
Le préciser fut le mérite
D’un autre Hellène : Démocrite.
Épicure prit le relais
Et Lucrèce, en terre latine,
En t une large tartine
Sur laquelle je renâclais
Dans mon indolente jeunesse.
J’en ai du regret à présent.
Veuille Vénus que je renaisse
Et que toujours le relisant
Je puise en cette œuvre la force
D’élaborer au moins l’amorce
D’un art qui rivalisera
Avec le sien, si la déesse
Accorde à d’autres la prouesse
D’un neuf De rerum natura
Conforme au sort de notre époque
En profond bouleversement.
Tout s’émiette ou se disloque
Et, pour cerner mon argument,
Je veux m’en tenir sans emphase
À l’atome, élément de base.
C’est au temps de Victoria
Qu’il cessa d’être une chimère,
Mais du même coup sa grammaire Suscita plus d’un aria.
Essayons donc de le portraire.
L’atome possède un noyau :
Un imperceptible caillot
De matière. Sur une carte,
Le noyau d’atome s’écarte
Autant des bords qu’en Limousin,
Des côtes, un hameau voisin
De Saint-Pantaléon-de-l’Arche
D’où proviendrait l’ordre de marche
Pour le plus simple mouvement
Au cœur de ce département.
Dans l’intervalle, à toute allure,
Autour du noyau se délure
L’électron — et par escadrons
Variables. Nous y viendrons.
(Exemple : l’austère hydrogène
N’en a qu’un, mais on se déchaîne
Pour un véritable omnium
Dans les champs de l’uranium.)
Il faut d’abord que l’on oublie
L’image longtemps établie
D’un noyau compact : des protons, De fait, le composent — notons
Qu’ils ont une charge électrique
Positive : la symétrique
Du négatif des électrons.
Et nulle, celle des neutrons
À qui la force nucléaire
« Forte » aux protons les agglomère Comme, chair de ces nucléons,
Les quarks, les plus humbles péons
Que l’usine Matière emploie.
Le système vibre, tournoie
Dans un espace fort réduit
(Dix, à la puissance moins huit
Centimètres) et presque vide.
C’est pour l’électron intrépide
L’aire de déroutants ébats :
Ici peut-être ou bien là-bas,
Plus nomade que le Kirghize,
Il pourrait encore à sa guise
Se trouver en plusieurs endroits
Différents, sans doute à la fois.
La matière se dévergonde
Ainsi de particule en onde.
Mais, sans squelette ou vertébré,
L’animal tient équilibré
Le jeu des forces qui l’anime
Et règle cette pantomime
Où l’électron, que tout devrait
Jeter sur le proton, au vrai
Module à point son énergie.
En complément de stratégie,
Le proton est presque immortel.
C’est pourquoi tout demeure tel,
À peu près, dans notre entourage,
Quand au moindre écart d’amarrage
Tout irait soudain à vau-l’eau
Ou passerait sous le rouleau
Compresseur qui partout gravite
Et que furtif l’atome évite.
Pour les quarks, dont on a nommé
Six espèces (Up, Down, Charmé,
Bottom et Top, en n l’Étrange),
Leur hypothèse nous arrange
Mais qui donc en a jamais vu ?
Quand elle est prise au dépourvu,
La Physique diagnostique
Sur examen mathématique.
Or on voudrait avoir pesé
Ce dont le quark est composé,
Savoir où son être algébrique
Puise, et comment, ce qu’il fabrique.
Aisément nous l’attribuons
À l’obligeance des gluons,
Messagers de la Forte Force :
Ainsi l’arbre colle à l’écorce
Pour qu’Atome puisse eurir.
La Nature est un grand fakir,
La Physique une pythonisse.
Que Vénus toujours les unisse.
Mais, comme le veut son destin
Fluctuant, l’atome incertain
Y perd un peu de consistance.
Ceux qui niaient son existence,
Faudra-t-il leur donner raison ?
Tout chavire dans la maison ;
Il reste à l’atome une chose
Indiscutable qu’on acquit
Sur son évidence : il explose
(Hiroshima, Nagasaki).
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