Lettre au Physicien

Jacques Réda · Chapitre 11 sur 30

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Lettre au Physicien

6. Si les lois que l’on observe

6

 

Si les lois que l’on observe

Dans notre Univers étroit

Sont valables pour l’endroit

Où, dans une autre réserve,

Vit peut-être une tribu

Différente de la nôtre

(Non pas tout à fait une autre,

Sauf tel ou tel attribut),

C’est que le jeu du Possible,

Plus qu’on ne croit limité,

N’a pas toute liberté

Dans un champ inextensible.

L’hypothétique habitant

De ces mondes a pour gène

Premier le même hydrogène

Que le lignage d’Adam.

Donc l’Univers se répète

Dans l’espace et dans le temps

Tels les mètres insistants

Dont s’enchante le poète.

Et, sans unité de lieu,

De temps, sinon d’efficace,

Le pourquoi qui nous tracasse

N’a pas de réponse en Dieu.

Ce chaos le congédie

En tant qu’auteur exclusif

D’un préambule explosif

À la sainte tragédie

Où, d’un néant absolu Nous tirant à son image,

Il souffre qu’on l’endommage

Et nous berce d’un salut.

Cependant on imagine

Que le temps pourrait n’avoir

Aucun terme et se mouvoir

Sans avoir eu d’origine,

Et qu’au long de ce trajet

L’Univers et sa chimie

Voient leur physionomie

Qui très lentement change et,

Dans l’espace, aux latitudes

Que nous cache l’horizon

Cosmique, avec succès ont

Varié leurs habitudes.

Mais s’il n’eut aucun départ

Et si rien ne le cantonne,

Le temps n’est que monotone

Effet de sur-place, car

Il n’a plus d’autre existence

Qu’à l’instant et sur le point

Évanescents où se joint,

À l’avenir qui commence,

Le passé qui s’interrompt.

Si bien que le présent même

Y semble en danger extrême

De se retrouver marron.

Le réel, comme on l’appelle,

Jamais plus n’est permanent

Dans un ot de « maintenant »

Qui se pressent à la pelle

En dépit du souvenir

Qu’il faut bien que chacun garde

Pour qu’un suivant se hasarde.

Mais qui peut les réunir ?

Quelle volonté suivie

Aurait ainsi résolu

De n’avoir jamais voulu

Aboutir à rien ?

La vie ?

C’est en effet notre lot.

Flatteuse paraît l’idée

Qu’on l’a pour nous décidée

Et qu’un patient complot

Depuis si longtemps fomente

Cet épisode où l’obscur

A délégué sous l’azur

Un esprit qui le commente

Et de lui-même l’instruit.

Mais comme l’air respirable,

L’intelligence admirable

Pourrait être un cas fortuit.

D’ailleurs l’appareil sensible

Dont le sort nous a dotés

Empêche de tous côtés

L’accès direct à la cible

Qui, plus nous nous efforçons

De l’atteindre, s’escamote,

Fuyant comme en asymptote

Nos calculs et nos chansons.

Si cette aventure épique

(Le besoin de découvrir,

Approfondir, conquérir)

Découle de l’anthropique,

Ce principe, insidieux,

Du même coup nous ramène

Dans l’aire d’un phénomène

Prémédité par des dieux.

Veulent-ils qu’on s’agenouille

Et renonce à pénétrer

Le mystère enchevêtré,

Ou bien que l’on se débrouille

En vaillant explorateur

Pour atteindre en n le site

Splendide où nous félicite

De la tâche un Créateur ?

Ne faut-il pas tout reprendre

De zéro ; considérer

Le réel au guré

Comme un super-scolopendre

Qui, tandis que nous allons

Avec deux pattes, circule

En agile funambule

Sur chacun des échelons

De l’échelle universelle ?

De celui qui nous échut,

Un seul angle fort aigu

N’embrasse qu’une parcelle

Du grand Tout enveloppant

Dont par un effet d’optique

Ou quelque ivresse mystique

Nous croyons tenir l’empan.

Plus haut ou plus bas tout change : La lumière autrement luit,

Passé, futur, aujourd’hui

Ne composent qu’un mélange

Qui nous déboussolerait ;

La gravité perd la boule

Dans l’espace qui s’enroule

Ou déferle en mascaret.

Ailleurs presque rien ne bouge Et les ondes en repos

Risquent des procès-verbaux

En accélérant au rouge.

Quand le réel est-il vrai ?

Toujours. Jamais. Par nature

Il s’adapte à la structure

De qui lui prête intérêt,

Et la nôtre constitue

Un délicat appareil.

Ni réglage ni conseil,

Tant et plus qu’on s’évertue,

Ne sauraient le transformer.

Obéissant, il transforme

Ce qu’il voit selon sa norme.

Nous devrions mieux l’aimer.

À travers sa mécanique

La machine du grand Tout

Dissipe une part du ou

Qu’inlassable elle fabrique,

La rendant opaque à soi.

Notre éphémère patrie

Rétablit sa symétrie,

Elle s’y plaît et s’asseoit,

Comme en villégiature

Choisit parmi les pensions

Celle des Trois Dimensions

Sans souci de la facture

Que nous devons acquitter

À la stricte quatrième,

Et s’affranchit du problème

De la Relativité.

Elle goûte à tous les âges

Comme s’ils étaient des vins,

Paresse dans nos jardins, Court nos chemins et nos plages

Danse au rythme de nos chants,

S’émerveille de nos ores,

Espère avec nos aurores,

Songe devant nos couchants.

D’un tempérament futile

Mais mathématicien,

Nous évaluons très bien

Le temps prescrit à l’idylle :

Si long qu’il semble il est court.

Ménageons chaque seconde ;

Que notre passage au monde

Reste une histoire d’amour.

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