Lettre au Physicien
6. Si les lois que l’on observe
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Si les lois que l’on observe
Dans notre Univers étroit
Sont valables pour l’endroit
Où, dans une autre réserve,
Vit peut-être une tribu
Différente de la nôtre
(Non pas tout à fait une autre,
Sauf tel ou tel attribut),
C’est que le jeu du Possible,
Plus qu’on ne croit limité,
N’a pas toute liberté
Dans un champ inextensible.
L’hypothétique habitant
De ces mondes a pour gène
Premier le même hydrogène
Que le lignage d’Adam.
Donc l’Univers se répète
Dans l’espace et dans le temps
Tels les mètres insistants
Dont s’enchante le poète.
Et, sans unité de lieu,
De temps, sinon d’efficace,
Le pourquoi qui nous tracasse
N’a pas de réponse en Dieu.
Ce chaos le congédie
En tant qu’auteur exclusif
D’un préambule explosif
À la sainte tragédie
Où, d’un néant absolu Nous tirant à son image,
Il souffre qu’on l’endommage
Et nous berce d’un salut.
Cependant on imagine
Que le temps pourrait n’avoir
Aucun terme et se mouvoir
Sans avoir eu d’origine,
Et qu’au long de ce trajet
L’Univers et sa chimie
Voient leur physionomie
Qui très lentement change et,
Dans l’espace, aux latitudes
Que nous cache l’horizon
Cosmique, avec succès ont
Varié leurs habitudes.
Mais s’il n’eut aucun départ
Et si rien ne le cantonne,
Le temps n’est que monotone
Effet de sur-place, car
Il n’a plus d’autre existence
Qu’à l’instant et sur le point
Évanescents où se joint,
À l’avenir qui commence,
Le passé qui s’interrompt.
Si bien que le présent même
Y semble en danger extrême
De se retrouver marron.
Le réel, comme on l’appelle,
Jamais plus n’est permanent
Dans un ot de « maintenant »
Qui se pressent à la pelle
En dépit du souvenir
Qu’il faut bien que chacun garde
Pour qu’un suivant se hasarde.
Mais qui peut les réunir ?
Quelle volonté suivie
Aurait ainsi résolu
De n’avoir jamais voulu
Aboutir à rien ?
La vie ?
C’est en effet notre lot.
Flatteuse paraît l’idée
Qu’on l’a pour nous décidée
Et qu’un patient complot
Depuis si longtemps fomente
Cet épisode où l’obscur
A délégué sous l’azur
Un esprit qui le commente
Et de lui-même l’instruit.
Mais comme l’air respirable,
L’intelligence admirable
Pourrait être un cas fortuit.
D’ailleurs l’appareil sensible
Dont le sort nous a dotés
Empêche de tous côtés
L’accès direct à la cible
Qui, plus nous nous efforçons
De l’atteindre, s’escamote,
Fuyant comme en asymptote
Nos calculs et nos chansons.
Si cette aventure épique
(Le besoin de découvrir,
Approfondir, conquérir)
Découle de l’anthropique,
Ce principe, insidieux,
Du même coup nous ramène
Dans l’aire d’un phénomène
Prémédité par des dieux.
Veulent-ils qu’on s’agenouille
Et renonce à pénétrer
Le mystère enchevêtré,
Ou bien que l’on se débrouille
En vaillant explorateur
Pour atteindre en n le site
Splendide où nous félicite
De la tâche un Créateur ?
Ne faut-il pas tout reprendre
De zéro ; considérer
Le réel au guré
Comme un super-scolopendre
Qui, tandis que nous allons
Avec deux pattes, circule
En agile funambule
Sur chacun des échelons
De l’échelle universelle ?
De celui qui nous échut,
Un seul angle fort aigu
N’embrasse qu’une parcelle
Du grand Tout enveloppant
Dont par un effet d’optique
Ou quelque ivresse mystique
Nous croyons tenir l’empan.
Plus haut ou plus bas tout change : La lumière autrement luit,
Passé, futur, aujourd’hui
Ne composent qu’un mélange
Qui nous déboussolerait ;
La gravité perd la boule
Dans l’espace qui s’enroule
Ou déferle en mascaret.
Ailleurs presque rien ne bouge Et les ondes en repos
Risquent des procès-verbaux
En accélérant au rouge.
Quand le réel est-il vrai ?
Toujours. Jamais. Par nature
Il s’adapte à la structure
De qui lui prête intérêt,
Et la nôtre constitue
Un délicat appareil.
Ni réglage ni conseil,
Tant et plus qu’on s’évertue,
Ne sauraient le transformer.
Obéissant, il transforme
Ce qu’il voit selon sa norme.
Nous devrions mieux l’aimer.
À travers sa mécanique
La machine du grand Tout
Dissipe une part du ou
Qu’inlassable elle fabrique,
La rendant opaque à soi.
Notre éphémère patrie
Rétablit sa symétrie,
Elle s’y plaît et s’asseoit,
Comme en villégiature
Choisit parmi les pensions
Celle des Trois Dimensions
Sans souci de la facture
Que nous devons acquitter
À la stricte quatrième,
Et s’affranchit du problème
De la Relativité.
Elle goûte à tous les âges
Comme s’ils étaient des vins,
Paresse dans nos jardins, Court nos chemins et nos plages
Danse au rythme de nos chants,
S’émerveille de nos ores,
Espère avec nos aurores,
Songe devant nos couchants.
D’un tempérament futile
Mais mathématicien,
Nous évaluons très bien
Le temps prescrit à l’idylle :
Si long qu’il semble il est court.
Ménageons chaque seconde ;
Que notre passage au monde
Reste une histoire d’amour.
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