Manuel de Lingui

Claudia Polzin-Haumann · Chapitre 8 sur 33

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Manuel de Lingui

9783110302219-007

Eva Martha Eckkrammer et Stéphanie Lescure

 

5 Aménagement linguistique et défense

 

institutionnalisée de la langue : France

 

Abstract : Cet article s ’attache à décrire la politique linguistique menée par la France (le pays latin qui détient la plus longue tradition en la matière) sur son territoire, aux

niveaux diachronique et synchronique. Il propose d’aborder le sujet sous deux aspects complémentaires : d ’une part, il expose, à travers un aperçu historique du

cadre législatif, l’aménagement linguistique comprenant la construction, la gestion, la réglementation de la langue française, mais qui implique également l ’acte de la cultiver et celui de prendre en compte les conséquences sociales inhérentes à ces

problématiques. Et d ’autre part, il présente les institutions étatiques dédiées à la

défense du français et chargées d ’en assurer la protection et la vitalité. Il s’avère, après analyse des phénomènes, que les efforts déployés se concentrent, toutefois, sur

la langue nationale et son hégémonie, et non sur les langues régionales ou minoritai-res territoriales et/ou allochtones.

 

Keywords : lois linguistiques de la France, institutions d’aménagement linguistique en France, sociolinguistique

 

1 Introduction

 

L ’intervention humaine sur la langue et son usage, sur le comportement linguistique

et l ’attitude envers les langues, donc sur la situation linguistique dans son ensemble, représente une activité recherchée, plus ou moins consciente, de l’Homme. La langue inclut ou exclut aux niveaux social et politique, elle soutient et consolide la formation

d’États (cf. Schmitt 1988 ; Baggioni 1997), et, en formant une ou plusieurs normes (langues pluricentriques ou polynomiques cf. Kloss 1969 ; Marcellesi 1984 ; 1987 pour

les concepts), elle favorise la formation de communautés aux identités spécifiques (cf. Lapierre 1993). Il existe, par conséquent, une dualité entre le processus de gérer,

réglementer et élaborer la langue elle-même en valorisant les ressources disponibles

(l ’action sur la langue ou bien le corpus de la langue, cf. Kloss 1969, 81 ; Calvet 1996, 64) et celui d’agir sur les langues coprésentes sur un territoire donné, par ex. le latin,

le français et l’occitan à l’époque médiévale en France (cf. Polzin-Haumann 2006), de ce fait le statut. 1

 

1 Parfois, le terme status est également employé (cf. par ex. Éloy 1997), mais ne s’impose pas.

 

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Le statut et le corpus d’une langue se contraignent mutuellement et entraînent également des changements au niveau du prestige (critère d’évolution linguistique

introduit et élaboré par Haarmann 1990). 2 Même si le critère du prestige s’avère beaucoup moins mesurable, la corrélation entre les critères de corpus et statut avec

des aspects de prestige est cruciale, selon Haarmann (1988, 21), pour une théorie de la

langue standard, tant au niveau diachronique qu’au niveau synchronique. Le pres-tige – plus que le statut et le corpus – est menacé lorsque d’autres langues commen-cent à se faire concurrence dans les mêmes domaines ou dépassent une langue dans

certains contextes (par ex. actuellement, le français et d’autres langues sont menacés

par l ’anglais dans le domaine de la science). Lorsque le fonctionnement d’une langue dans les divers domaines sociolinguistiques garantit l’élaboration du corpus (cf. Haarmann 1993, 289), celui-ci est affaibli par cette concurrence et le pouvoir sociocul-turel de la langue se voit menacé.

Comme toute intervention sur la ou les langues et, par conséquent, les efforts fournis pour influencer le comportement linguistique des autres (Cooper 1989, 45),

s’inscrit dans le domaine de l’aménagement linguistique, il faut bien en préciser la terminologie (voir Labrie/Nelde 1994, 119 sur la confusion terminologique dans ce

domaine). En suivant le modèle d ’efficacité planificatrice de Haarmann (1993, 298),

les activités d ’élaboration d’une langue commencent toujours par des individus qui secondent, de manière plus ou moins consciente, une langue en l ’utilisant dans des domaines de plus en plus prestigieux, surtout à l ’écrit. Par ex., l’utilisation croissante des langues romanes vernaculaires dans des documents juridiques au Moyen Âge ou

bien la grammaire occitane d ’Alibert de 1935, dans le cas de la revitalisation d’une

langue minoritaire. Ces activités de soigner et cultiver la langue ne représentent qu ’un aménagement informel (Sprachpflege) qui se transforme une fois que les individus

impliqués s ’organisent et reçoivent un soutien officiel graduel en politique linguis-tique (Sprachpolitik). Dès l’instant où la politique linguistique est mise en place par des institutions financées par le Royaume ou bien l ’État, dans notre cas la France, on

observe un accroissement subséquent de l’efficacité planificatrice qui peut aboutir à une défense institutionnalisée et structurée de la langue. Le terme défense, issu de la

terminologie martiale, apparaît de façon croissante en matière de langue à partir du XVI e siècle lorsque Joachim du Bellay publia sa Deffense et Illustration de la Langue

Francoyse (1549) pour promouvoir, sur la base d ’un manifeste, non seulement l’enri-chissement de la littérature, mais aussi celui de la langue. 3 Il encadre, dans la

terminologie actuelle, les notions de ‘protection’ et ‘sauvegarde’ de la langue, dans notre cas exercées par des institutions.

 

2 Par ex. : l’expansion de l’usage d’une langue (pareillement hors du pays d’origine), sa répartition fonctionnelle, son officialisation par la législation ou ses élargissements lexical, morphosyntaxique et terminologique.

3 « […] nous ont laissé nostre Langue si pauure, et nue, qu’elle a besoign des ornementz, et (s’il fault ainsi parler) des plumes d’autruy » (du Bellay 1892 [1549], 56).

 

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Il est bien évident que les deux pôles de l’aménagement linguistique et de la politique linguistique sont étroitement liés ou même amarrés dès que l’aménage-ment linguistique implique, dans beaucoup de cas, une politique linguistique menée par des entités officielles. Mais contrairement au terme politique linguistique

(language policy), il ne fait pas exclusivement référence à l’intervention planifica-trice extérieure de l ’État (menée avec un certain dirigisme) et renferme également la notion sociolinguistique, c ’est-à-dire les implications sociales, les accords sociaux

nécessaires et leurs marges de manœuvre. Cette distinction étant posée, le terme aménagement linguistique remplace ce qu’on appelait dans les années 60, en sui-vant la ligne de recherche établie par Haugen (1959), planification linguistique

( 4 language planning ) et s ’impose dans la plupart des pays francophones. L’aména-gement linguistique et la défense institutionnalisée composent la glottopolitique de la France, un terme plus rarement utilisé qui désigne selon ses créateurs Guespin/

Marcellesi (1986, 5) « les diverses approches qu ’une société a de l’action sur le

langage, qu’elle en soit ou non consciente », c’est-à-dire les cadres législatif et social des interventions.

Légiférer une situation linguistique et une langue implique, d’abord, d’intervenir sur le choix de la langue officielle ou bien de plusieurs langues officielles (statut)

parmi les langues coprésentes sur un territoire donné (cf. Calvet 1996, 88s.). Mais à part cette décision sur la langue juridique, administrative et scolaire, la législation

linguistique assied la formation d’une norme (un standard) et requiert la modification

et l ’adaptation de la langue pour la rendre plus adéquate aux défis de la modernité (création de terminologies) pour dicter aussi le « bon usage ». Dans cette lignée, on

appelle également ces activités ingénierie linguistique afin de renforcer la notion

pratique de la création et de l’unification terminologique.

La normalisation linguistique, terme utilisé par Boyer (2010, 69) pour l’en-semble des interventions sur les langues en présence (planification du statut,

promotion des normes d ’usage), est un terme forgé dans un cadre sociologique (Aracil 1982 [1965]) et adopté par les sociolinguistes catalans dans les années 70. Initialement, il fut créé pour désigner le processus sociolinguistique de récupéra-

tion de droits linguistiques et de refonctionnalisation de la langue catalane (cf. Torres 1984) dans un environnement diglossique. Lorsque le terme normalisation

soutient la notion d ’une normalité linguistique qui n’est pratiquement pas concevable (cf. Eckkrammer 2012, 62s.), il est remplacé par des termes comme (re)fonction-

nalisation.

En conclusion, il est absolument nécessaire, d’une part, de différencier la poli-tique linguistique (ou glottopolitique) d’un État de la mise en œuvre concrète planifica-

trice de celle-ci, dite aménagement linguistique. D ’autre part, les interventions sur la

 

4 C’est sous l’influence du linguiste Jean-Claude Corbeil et les évènements au Québec que ce rem-placement s ’effectue.

 

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langue (planification du corpus) visant à la création d ’une norme (normativisation, standardisation 5 ) sont à distinguer des « interventions sur les langues en présence »

(cf. Boyer 2010, 69), c ’est-à-dire la reconnaissance officielle, la promotion de la langue dans tous les domaines socioculturels et dans le même ordre d’idées, la propagation

et la diffusion de normes d ’usages, par ex. des termes scientifiques adoptés par les commissions (cf. 3). Dans cette deuxième perception, il faut envisager également les

critères qui déterminent la position internationale d ’une langue (cf. Kloss 1974), donc

le statut international d’une langue comme langue secondaire ou bien diplomatique et la planification de celui-ci.

 

2 Aperçu diachronique des activités d’aménagement

 

des langues – de la marche victorieuse à la chute

 

Parmi les pays latins, c’est la France qui détient la plus longue tradition d’aménage-

ment linguistique. Le grand nombre d’ordonnances, règlements et lois qui concernent les questions de langue(s) démontre une attitude active des entités officielles du

Moyen Âge (cf. Schmitt 1990) jusqu’à nos jours.

 

2.1 La concurrence entre le latin et les langues vernaculaires

 

Malgré les premières tentatives de réglementer l ’usage de la langue vernaculaire et sacrale à partir du IXe siècle dans le domaine de l’Église, l’hégémonie du latin en

contextes écrits et prestigieux n’était pas remise en question, c’est-à-dire une défense institutionnalisée de la langue à proprement parler n’existait pas à l’époque médié-vale (cf. Polzin-Haumann 2006, 1476 ; Schmitt 1990, 355). Néanmoins, la concurrence entre les langues vernaculaires et le latin devenait de plus en plus visible, notamment déjà dans le canon 17 du Concile de Tours (813) dans lequel les évêques, rejoints par

Charlemagne, déterminèrent un nouveau règlement de langue sacrale : les homélies, afin que tous puissent les comprendre plus effectivement, ne seraient plus pronon-

cées en latin, mais en « rusticam Romanam linguam aut Theodiscam, quo facilius

cuncti possint intellegere quae dicuntur » (Lot 1931, 105), c’est-à-dire dans un proto-gallo-roman e ou en langue germanique. Dès le XII siècle, le latin vit son hégémonie de langue écrite perdre du terrain dans certains domaines (dont le droit) au profit des

langues dites alors e ‹ vulgaires › . « [C ’ est ainsi qu ’ à] la fin du [XII] siècle et au début du XIII e siècle [que] le français accèd[a] au statut de langue juridique » (Duval 2007, 272).

 

5 La codification, donc la création d’une orthographe officielle, s’inscrit dans la même lignée (cf. Boyer 2010, 69).

 

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Il convient de préciser que le recul progressif du latin dans les écrits à cette période

n’est pas dû à l’incompétence présumée des personnes maîtrisant l’écrit, mais au fait

que ce latin n’était plus pratiqué du tout à l’oral ; la majorité de la population de l’époque n’était donc plus en mesure de le comprendre (Glessgen 2012, 373 ; cf. aussi Grübl 2014).

La fin de la guerre de cent ans introduisit une nouvelle ère puisque le rôle de

l’occitan, jusqu’à ce point une langue prestigieuse dans les domaines d’écriture, recula successivement en faveur de la langue vernaculaire du centre (Île de France),

dite françoys, qui commença – propulsée par une nouvelle hégémonie politique et

une qualité administrative du royaume – à s’étendre inlassablement (Polzin-Hau-mann 2006, 1476). La nécessité d ’une langue unique et obligatoire pour le domaine royal devenait de plus en plus évidente : les premiers édits royaux favorisant la

propagation du français (ou parfois celle d ’autres langues vulgaires) furent publiés et réduisirent ainsi l ’usage du latin (sous Louis XI, 1461–1483, et Charles VIII, 1470– 1498, voir note 6 ; Schmitt 1990, 355).

 

2.2 Le droit s’exprime en français ou l’Édit de Villers-Cotterêts

(1539)

 

Au niveau linguistique, le paysage juridique de la France de la fin du XVe siècle et du

début du XVI e siècle, revêtait un caractère hybride : les enseignements universitaires

s’effectuaient toujours en latin, tandis que les plaidoiries s’énonçaient dans les

parlers dialectaux respectifs. Le français représentait alors pour l’ensemble des usa-gers, tous partis confondus, une troisième langue, au statut ‘savant’ proche de celui du latin (Siouffi 2007, 462). Cet hétéroclisme langagier engendra une belle confusion. Ainsi, les témoins entendus lors des procès, incapables de reconnaître leurs déposi-

tions rédigées en latin, protestèrent véhémentement. La situation linguistique se

devait donc d’être réglée au plus vite et se prêtait parfaitement à une intervention royale. François I er, alors roi de France, signa ainsi, en 1539, « l’Ordonnance générale en matière de justice et de police », à Villers-Cotterêts, en Picardie (Académie des Sciences Morales et Politiques 1983, tome IX, 3 e partie). Cette ordonnance très longue

(192 articles), désormais nommée Édit de Villers-Cotterêts, ne constitue pas une loi sur le français à proprement parler, mais elle comporte deux articles (110 et 111) qui

traitent de la langue :

 

« Et afin qu ’il n’y ait cause de doubter sur l’intelligence desd. arrestz, nous voullons et ordonnons

qu’ils soient faictz et escriptz si clerement qu’il n’y ayt ne puisse avoir aucune ambiguite ou

incertitude, ne lieu a en demander interpretacion » [Article 110].

« Et pour ce que telles choses sont souventesfois advenues sur l ’intelligence des motz latins

contenuz esd. arrestz, nous voulons que doresnavant que tous arrestz, ensemble toutes autres

procedures, soit de noz courtz souveraines ou autres subalternes et inferieures, soient de

registres, enquestes, contractz, commissions, sentences, testaments, et autres quelzconques

 

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actes et exploictz de justice ou qui en dépendent, soient prononcez, enregistrez et délivrez aux

parties en langaige maternel françois et non autrement » [Article 111].

 

Bien que l ’existence d’ e autres documents de ce type soit attestée dès la fin du XV siècle (et dans lesquels il apparaît clairement que les dialectes et langues régionales de

France concurrencent le français, au même titre que le latin6), l’Édit de Villers-Cotterêts est considéré comme la première loi linguistique de France et marque ainsi

un grand tournant dans l’histoire de la langue de ce pays : alors que les textes étaient exclusivement rédigés en latin, les articles 110 et 111 imposèrent l ’usage de la langue

française dans les tribunaux et pour l ’établissement de l’ensemble des actes juridi-ques. Ceci sous le prétexte d ’assurer aux citoyens une meilleure compréhension des documents officiels, des dépositions, témoignages et/ou des accusations faites à leur encontre :

 

« [c]ar si le besoin de clarté, invoqué dans [l’]article [111], avait été une raison sérieuse, et non un

prétexte, on aurait admis, comme dans les ordonnances précédentes, l ’emploi des idiomes

dialectaux. Or, l’ordonnance stipule sèchement que tout doit désormais être rédigé ‹ en langage

maternel français et non autrement ›. Et rien ne put s’opposer à cette décision royale : on demeura

sourd aux nombreuses récriminations des parlements provinciaux […] » (Hagège 1996, 52s.).

 

Les conséquences de l ’Édit de Villers-Cotterêts, décrites en détail par Schmitt (1990, 357s.) en s’appuyant sur l’ouvrage monumental de Brunot (1966), s’inscrivaient dans une stratégie pleinement prescriptive et centraliste car le principe que le souverain

dictât l ’usage de la langue (cuius regio, eius lingua) persistait comme pensée domi-nante. Par conséquent, les territoires occupés pendant le règne de Louis XIV subis-

saient une politique assimilatrice, donc une francisation qui bouscula surtout l’usage

du catalan, de l ’occitan et de l’alsacien dans les domaines écrits (l’école, l’administra-tion, la science, etc.). Selon Wolf (1972, 15), il est évident que l’Édit de Villers-Cotterêts et les règlements et comportements linguistiques qui en résultaient avaient plus

d’impact sur la situation linguistique en France – et le statut du français – que la fondation de l’Académie française en 1635 qui exerçait son influence en matière de

corpus (cf. 3.1). À la fin du XVIIIe siècle, la langue française s ’était transformée en un réquisit indispensable pour n’importe quelle activité officielle dans le Royaume, c’est-à-dire en langue « nationale » qui dominait les activités scolaires, administratives, juridiques et culturelles, autant en France que dans les colonies (cf. Schmitt 1990,

358).

 

6 Cf., par ex., « L’Ordonnance sur le reglement de la justice au païs de Languedoc » (Charles VIII, 1490), autorisant le choix entre « le langage françois ou maternel ». Pour une plus ample documenta-tion à ce propos, cf. Siouffi (2007, 463s.).

 

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2.3 Les incidences de la Révolution française sur la langue

nationale

 

La décennie révolutionnaire (de 1788~1789 au coup d’État de Bonaparte du 18 Bru-maire, An VIII, soit le 9 novembre 1799), par delà les bouleversements politiques,

sociétaux, religieux et représentationnels qu’elle engendra, assit parallèlement, en matière linguistique, les prémices d’une politique de la langue. En effet, la Révolution fit sienne la langue française, emblème alors de la liberté, de la Déclaration des Droits

de l ’Homme et du Citoyen, de la République. Dans son rapport à la langue française, elle se retrouva ainsi enfermée dans un dilemme : reconsidérer et imposer un idiome

unique (le français) s ’avéraient positifs pour l’aboutissement de son projet politique.

En revanche, cette démarche s’élevait directement contre les principes révolutionnai-res fondamentaux car élitiste puisqu ’elle s’adressait à un public éclairé en français, à savoir l ’aristocratie, la bourgeoisie et une infime minorité des Franciliens ; le français étant totalement étranger au peuple des provinces de cette époque.

Les diverses tentatives d’aménagement linguistique, notamment entre 1791 et 1793, élaborées pour parer au problème de la langue (cf. en détail Balibar/Laporte

1974), nous pousse alors à nous interroger sur l ’influence réelle que la Révolution a exercée sur la langue française. Est-elle parvenue à assouvir son ambition gigan-tesque en matière de politique de la langue, à transformer en profondeur la langue

française ? Contrairement aux XVIe et XVIIe siècles où la mode linguistique de la cour

et des salons préconisait l’abandon des régionalismes qui sentaient bon leurs terroirs (tant au niveau de la prononciation qu’à celui du lexique) afin de se fondre dans la

masse, la Révolution s’était tout d’abord orientée vers la diversité linguistique et avait accueilli les dialectes dans la propagation des idées révolutionnaires. Des traductions

des décrets en langues régionales (y compris en créoles) étaient prévues par l ’Assem-blée nationale (14 janvier 1790, sur proposition du député François-Joseph Bou-

chette). Toutefois, elle se rétracta et finit par déclarer une guerre féroce à cette

diversité au nom de l ’unification de la nation. Parler français devint alors un acte de patriotisme et garantissait la visibilité du principe républicain de l ’égalité (Schmitt

1990, 358). La langue française s ’instrumentalisa dans un grand nombre d’initiatives linguistiques qui virent le jour sous la Révolution. Pour illustrer nos propos sur cette

période tourmentée, nous nous contenterons de retenir les événements les plus marquants.

La Société des amateurs de la langue française, fondée en octobre 1791 par le

grammairien et journaliste François-Urbain Domergue, planta l’un des jalons liminai-res des préoccupations de la langue des premières années révolutionnaires. Elle

s’assigna pour objectif de régénérer le français (c’est-à-dire reconsidérer la description lexicale du français pour rédiger un dictionnaire sur des bases « philosophiques »).

Cette Société ne perdura pas face à la concurrence féroce à laquelle elle se trouva

confrontée. Toutefois, la Société innova dans la mesure où elle préconisait l’adage « tous seront égaux en droit : hommes, femmes, académiciens, littérateurs, habitants

 

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de la capitale, habitants des départements, correspondants français, correspondants étrangers » (Siouffi 2007, 940).

Henri Jean-Baptiste Grégoire, dit l’Abbé Grégoire, initia indubitablement l’action révolutionnaire la plus célèbre. L ’Abbé Grégoire, né en 1750 à Vého (en Lorraine), était

un prêtre catholique et un homme politique français qui, entre autres, s’intéressait vivement aux questions sociales. Il symbolisa l’une des grandes figures de la Révolu-tion. Il fut l’artisan de la première enquête ethnolinguistique : le 13 août 1790, il

envoya un questionnaire, « une série de questions relatives aux patois et aux m œurs des gens de la campagne » (Certeau/Julia/Revel 1975, 13), à des correspondants (plus

ou moins assidus pour effectuer le collectage des données) des principales provinces de France. Cette enquête comprend 43 questions sur les patois, réparties en trois

catégories (philologique, sociolinguistique et sociale), dont l’objectif devait retracer la répartition et la vitalité des patois, recenser toutes les formes en usage et évaluer les

perspectives d’acquisition du français pour les citoyens. Les questions 28 (« Re-

marque-t-on qu’il [le patois] se rapproche insensiblement de l’idiome français, que certains mots disparaissent, et depuis quand ? »), 29 (« Quelle serait l’importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ? ») et 30 (« Quels en seraient

les moyens ? ») attirent l’attention et laissent présager très clairement le dessein de l’Abbé Grégoire, à savoir « anéantir les patois ».

Ce questionnaire motiva son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois, et d’universaliser l’usage de la langue française qu’il présenta à la Convention

nationale le 16 Prairial, An II (soit le 4 juin 1794). Selon ce rapport, l’Abbé Grégoire estime que sur une population de 28 millions d’habitants, 6 millions ignoreraient le français, 6 millions seraient incapables de soutenir une conversation suivie et seule-ment 3 millions seraient capables de le parler « purement ». Son rapport se voulait

universaliste et se terminait sur un « volontarisme marqué ». Son action fut pourtant

ressentie tout autrement : il lui fut vivement reproché d’avoir initialisé la minoration et la marginalisation des langues et cultures régionales, malgré l’honneur que l’on

voua à son « intention d ’instruction ».

Somme toute, l’Abbé Grégoire ne vit même pas les balbutiements de son projet utopique et autoritaire ; la modification des usages linguistiques de millions de

personnes ne pouvant pas être, à l’évidence, menée à bien aussi vite. Son enquête aura cependant servi à apporter une vision claire du paysage linguistique français, fort diversifié, de cette époque (Rey 2007, 947s.).

Le Rapport et projet de décret sur l’organisation des écoles primaires présentés à la

Convention nationale au nom de son Comité d’Instruction Publique (24 Vendémiaire, An I, soit le 15 octobre 1792) du député Lanthenas est indissociable de celui de l’Abbé Grégoire dans la mesure où il rappelle la position politique confédératrice (même si

davantage nuancée) soutenue par l’Abbé Grégoire. Ce projet, dédié avant tout à

l’organisation spécifique de l’enseignement primaire et également destiné à diffuser le français, n ’adoptait pas, en revanche, une conception uniforme quant à l’impor-tance et au bien-fondé des patois et langues régionales. Aux yeux de Lanthenas, ces

 

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derniers s ’avéraient, certes, superflus pour certaines provinces, mais ils demeuraient politiquement pertinents pour les zones frontalières. Ainsi, l’alsacien, le lorrain, le corse, le basque et le breton établissaient un lien entre la France et ses pays limitro-phes ; le fait que ces populations soient bilingues représentait donc un intérêt direct

pour la République.

Dans les années 1793–1794, la question de la langue tourne à l’obsession. Ber-trand Barère de Vieuzac, l ’ 7 un des artisans de la Terreur, déclencha l’offensive en

faveur de l ’existence d’une langue nationale unique.

Le 8 Pluviôse, An II (soit le 27 janvier 1794), son Rapport du Comité de salut public

sur les idiomes fut présenté devant la Convention ; il s’opposait avec virulence aux patois et langues régionales : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton,

l’émigration et la haine de la république parlent allemand, la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque » (Hagège 1996, 71). Ce rapport préconisait, entre

autres, l’envoi d’instituteurs dans les départements afin de mieux diffuser la langue

française. Cette initiative, malgré un engouement vigoureux pour le français, n ’abou-tit pas en raison de moyens (humains et financiers) insuffisants.

Le décret du 2 Thermidor, An II (soit le 20 juillet 1794) sur la langue française

entérina la terreur linguistique, imposa le français comme langue unique de l’adminis-tration et pourchassa les langues régionales et autres patois locaux.

Finalement, c’est la scolarisation croissante, revendiquée pendant la Révolution, mais aboutie seulement après des décennies d’instruction républicaine (à fin du

XIXe siècle ; cf. les lois Jules Ferry du 28 mars 1882 relatives à l ’enseignement obligatoire en primaire, de 6 à 13 ans) qui réalisera, effectivement mais autrement, le

programme initial proposé par l’Abbé Grégoire, ainsi que l’industrialisation et l’exode rural, le service militaire obligatoire et l’avancée des média qui conduiront à la

généralisation de l ’usage du français parmi les Français. Le statut de la langue française comme langue officielle de la Grande Nation qui commencera à s’infiltrer à travers l’enseignement et les médias de façon croissante, à l’écrit comme à l’oral, jusque dans les coins et recoins les plus reculés du pays, est un fait accompli. La puissance politique grandissante de la France aux XVIIIe e et XIX siècles entraîna, en

outre, son accession au statut de langue des élites aristocratiques internationales et, même dans une certaine mesure, de la bourgeoisie des grandes capitales, sans

mentionner le grand nombre d ’individus dans les colonies qui adoptèrent, plus ou moins volontairement, le français comme langue « civilisatrice ». En bref, le nombre

de personnes qui apprenaient le français comme langue seconde augmenta considé-rablement, provoquant un accroissement substantiel du prestige de la langue (cf. Kloss 1974, cf. 1).

 

7 Période s’étalant de mars 1793 (avec la naissance du tribunal révolutionnaire) au 28 juillet 1794 (avec la chute de Robespierre). Elle fut caractérisée par les exécutions de masse et le règne de l’arbitraire.

 

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2.4 Le français, langue diplomatique ? / Le Traité de Versailles

(1919)

 

Le traité de Rastatt, conclu entre l ’Autriche et la France en 1714 pour mettre fin à la

guerre de succession d ’Espagne, offre à la langue française son entrée peu ou prou officielle dans la vie diplomatique : pour la première fois dans un traité international,

le français y figure comme langue unique, en lieu et place du latin. On précise toutefois

qu ’il ne s’agit là que d’une exception afin de pouvoir mener à bien les négociations avec le Maréchal de Villars, plénipotentiaire français qui ne maîtrise pas le latin.

Dès lors, entre 1714 et 1763, les traités internationaux furent normalement rédigés en français,8 mais à chaque fois une mention spéciale était ajoutée, précisant que

l’usage linguistique présent n’impliquait pas obligatoirement son adoption officielle en vue de futurs contrats (Berschin/Felixberger/Goebl 22008, 224). C’est seulement après cette période de transition que l ’on accepta l’utilisation officielle du français :

c ’est le cas à partir du Traité de Paris, en 1763, qui mit fin à la guerre de Sept Ans, ruine de l’Empire colonial français ; malgré la défaite, on adopta la langue de la

France. Paradoxalement, nous constatons alors que l’établissement d’une langue comme moyen de communication international ne dépend pas d’un pouvoir politique

quelconque car, dans aucun des traités décisifs d’alors, ni celui de Rastatt, ni celui de Paris, la France n’était apparue comme vainqueur.

L’adoption conventionnelle du français comme langue diplomatique unique en

Europe sera maintenue jusqu’au traité de Versailles. Si l’on néglige la gêne de certains, durant une période, à admettre que le français soit appliqué de façon

systématique, alors de fait on s’en était servi durant deux siècles.

Le Traité de Versailles mit fin à la Première Guerre Mondiale. Il constitua l’un des

résultats de la Conférence de la Paix, qui eut lieu au Quai d’Orsay, à Paris, du 18 janvier 1919 au 20 août 1920, où étaient réunis les représentants de 27 états vain-

queurs. Il fut signé le 28 juin 1919 dans la galerie des Glaces du château de Versailles

par l’Allemagne et les puissances alliées et associées. Il fut rédigé en français et en anglais, les deux versions faisant également foi.

Bien que la Conférence ait réuni 27 nations, le Traité de Versailles a, en réalité, été élaboré par quatre personnes : David Lloyd George (Grande-Bretagne), Vittorio Orlan-

do (Italie), Georges Clémenceau (France) et Thomas Woodrow Wilson (États-Unis

d’Amérique). Au niveau linguistique, la langue de Shakespeare, seule langue comprise par les quatre protagonistes, devint ainsi, à côté du français, la langue de travail de la conférence et fut adoptée officiellement pour la rédaction du Traité de Versailles.

 

8 Exception faite pour le traité de 1718, conclu entre l’Allemagne, l’Angleterre et la France pour la pacification de l’Europe, qui fut rédigé en latin. Les réserves alors émises par la France au niveau linguistique furent acceptées.

 

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Aménagement linguistique : France 143

 

C’était la première fois, depuis le Traité de Rastatt (1714), que le français n’était plus la seule langue officielle de la diplomatie occidentale. De nombreux reproches furent

adressés à Clémenceau, jugé coupable d’avoir placé l’anglais au même rang que le français. Des protestations se firent entendre de la part du Président de la République

française et de l’Académie française, ainsi que dans l’opinion publique française.

Pourtant, en droit international, il n’y a jamais eu de déposition écrite au sujet d’une langue diplomatique. Le choix d’une langue plutôt qu’une autre se fait par

accord entre les partis, qui, au moment des négociations, sont sur un pied d ’égalité ; il n’est donc pas nécessairement lié à une dominance politique ou militaire de l’un des

négociateurs. Il semble alors que des raisons pragmatiques aient conduit à l ’abandon du français comme langue diplomatique unique.

Vraisemblablement, des raisons extérieures ont également contribué au cours des

choses. On n ’acceptait pas la présence d’interprètes lors des conférences, d’une part en raison de l ’ampleur secrète des négociations, et d’autre part parce qu’au début du

XX e 9 siècle, ce n ’ était simplement pas la coutume.

Il est évident que la valeur communicative de la langue française s’affaiblit pour la première fois dans un domaine socioculturel. La langue atteignit, par conséquent,

l e ’ apogée de prestige et commença au milieu du XX siècle sa lutte contre la concur-rence croissante de l’anglais (langue des deux nations partenaires les plus importan-tes dans la lutte contre le régime nazi) qui menaçait, dans un premier temps, le français, surtout dans son rôle de langue seconde et diplomatique, donc de lingua

franca internationale.

 

2.5 Usage obligatoire du français dans l ’espace public via la loi

Bas-Lauriol (1975)

 

Dans la seconde moitié du XXe siècle, qui se voit fortement caractérisée par l’influence

socioculturelle dominante des États-Unis, la concurrence de l ’anglais devient de plus en plus visible et passe manifestement de l ’extérieur à l’intérieur de la France. En 1975,

pour la première fois, la politique linguistique moderne s ’adressait directement au citoyen. Déjà trois ans auparavant, les premières commissions de terminologie avaient

été instaurées (cf. 3) afin d ’imposer, par décrets, des néologismes en guise de succéda-nés pour les termes étrangers, notamment pour les anglicismes. Il s ’agissait ici d’un travail en amont en vue de l ’établissement de la loi relative à l’emploi de la langue

française. Cette loi n° 75 –1349, issue d’un projet initial de deux parlementaires (M. Le Douarrec et M. Bas), fut votée à l’unanimité par le Parlement le 31 décembre 1975. Elle

est nommée d ’après M. Bas et M. Lauriol (un rapporteur), d’où le nom de loi Bas-Lauriol.

 

9 Cf. les débuts de l’interprétation simultanée lors du procès de Nuremberg, après la Seconde Guerre Mondiale.

 

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144 Eva Martha Eckkrammer et Stéphanie Lescure

 

La loi Bas-Lauriol prescrit l ’usage obligatoire de la langue française dans l’en-semble des espaces publics et interdit strictement l ’emploi de termes étrangers chaque

fois qu’il existe un équivalent français agréé par les commissions de terminologie. Ainsi,

 

« […] les transactions, dénominations et mode d’emploi des produits, rédactions des offres et

contrats de travail, inscriptions sur biens publics ou privés, informations ou présentations de

programmes de radiodiffusion et de télévision […] » (Hagège 1996, 151)

 

doivent obligatoirement être tenus en français. Sont exclus de cette réglementation

les seuls produits connus du grand public par leur appellation étrangère : « [l]es dispositions de l'article 1er ne sont pas applicables à la dénomination des produits

typiques et spécialités d'appellation étrangère connus du plus large public o » (Loi n

75–1349 du 31 décembre 1975 relative à l’emploi de la langue française, Art. 2). En outre, la loi prévoit que le texte français puisse être complété par des traductions dans

une autre langue. En cas d’infraction au respect de cette loi, des amendes, allant de 80 er FF à 5.600 FF, pouvaient être exigées à partir du 1 janvier 1977.

La loi Bas-Lauriol, principalement vouée à lutter contre les anglicismes, vit le jour

dans un double contexte qui incitait à prôner l ’anglais à tout prix. D’une part, celui du développement des relations et échanges internationaux, de la mondialisation, de

l’hégémonie revendiquée du monde anglo-saxon (surtout aux niveaux scientifique et technique) et celui de mythes largement répandus, d’autre part :

 

« [d]es légendes entretenues par les systèmes mondiaux – transports, hôtellerie, colloques inter-

nationaux – prétendent qu’on parle anglais dans toute l’Asie, ce qui est totalement faux, ou bien

en Europe, ce qui n’est partiellement vrai que dans le nord du continent. Les succès français à

l ’exportation ou dans la carrière scientifique, dit-on, supposent la maîtrise de l’anglais, ce qui

n’est exact que dans quelques domaines » (Rey 2007, 1290).

 

Toutefois, le « catastrophisme anglo-saxon » prédit ne fut pas perçu par l’opinion

publique française et cette loi, disposant d ’une faible marge de manœuvre, se révéla, en réalité, être d’une efficacité toute relative.

 

2.6 Révision de la Constitution française : la loi constitutionnelle

de 1992

 

Suite à la signature du traité de Maastricht, le 7 février 1992, la crainte du recul du français dans une Europe unie se fit sentir 10 (cf. Braselmann 1999, 9). La Constitution

 

10 « La modification apportée à la Constitution résulte directement de l’accélération du processus d ’intégration de l’Europe et de la préoccupation de voir la langue française être ainsi supplantée » (Braselmann 1999, 9, trad. SL).

 

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Aménagement linguistique : France 145

 

de la Ve République (régime sous lequel la France vit depuis octobre 1958) fut ainsi

modifiée le 25 juin 1992 sous la forme d ’un premier point dans l’ er article 2 (titre 1) : « La langue de la République est le français. » (Constitution de la République française,

Art. 2). En premier lieu, il atteste plutôt que l’État prend conscience d’un problème, proclament les voix critiques :

 

« Certes, proclamer le français langue officielle de la France est avouer que cela n ’est plus si

évident que cela pour certains, comme nous l’avons vu dans les entreprises et la haute adminis-

tration. Mais pour traiter un problème, il faut bien commencer par le poser » (Montenay 2005,

226s.).

 

Peu après, le changement constitutionnel devient sentencieux et, bien évidemment,

lorsque l ’Union européenne vise à protéger les langues régionales et minoritaires en présentant la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires la même année, il attribue à la langue française une position supérieure unique et légalement

incontestable. La reconnaissance de n’importe quelle autre langue sur le territoire

français, devient, de cette manière, une infraction à la Constitution (cf. 4 ; ↗16 Les français régionaux).

 

2.7 La loi Toubon (1994) : « [c]ette loi est un combat en faveur de la

langue française » (J. Toubon)

 

Jacques Toubon, ministre français de la Culture et de la Francophonie de mars 1993 à mai 1995, présenta au Conseil des ministres, le 23 février 1994, un projet de loi destiné

à remanier et à élargir la loi Bas-Lauriol de 1975 sur l’emploi du français (avec, notamment, une intensification de la réglementation linguistique pour les congrès

scientifiques, l ’enseignement, les médias, etc.). Cette loi, désormais Loi Toubon, fut finalement votée le 4 août 1994, après avoir subi certains réajustements, suite à une saisine du Conseil Constitutionnel qui, dans sa délibération du 29 juillet 1994, avait

déclaré contraire à la constitution certains alinéas (dans 7 articles sur 24) et les avait

censurés (notamment, pour certaines dispositions, en raison d’une infraction à la

liberté d ’expression inscrite dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, Art. 11).

La loi Toubon décrète que la langue française « est la langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics. Elle est le lien privilégié des États

constituant la communauté de la francophonie o » (Loi n 94–665, Art. 1). Elle prescrit

l’usage de la langue française dans tous les congrès scientifiques organisés sur le territoire français. D’autres langues sont, bien entendu, autorisées, mais les pro-grammes doivent obligatoirement être rédigés en français et toutes les publications des actes desdits congrès sont tenus de comporter, pour le moins, un résumé en

français.

 

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146 Eva Martha Eckkrammer et Stéphanie Lescure

 

Le législateur souligne que la langue d’enseignement, et donc celle des mémoires et thèses, des examens et concours, est le français.11 La mention des principes

d’enseignement ayant trait aux langues constitue, en revanche, une nouveauté : « [l]a maîtrise de la langue française et la connaissance de deux autres langues font partie

des objectifs fondamentaux de l o ’ enseignement » (Loi n 94–665, Art. 11, II). Contraire-ment à la loi de 1975, le statut des langues minoritaires est garanti : « [l]es dispositions

de la présente loi s ’appliquent sans préjudice de la législation et de la réglementation

relatives aux langues régionales de France et ne s’opposent pas à leur usage » (Loi no 94–665, Art. 21).

Néanmoins, il semble que, de nouveau, la disposition ait davantage servi à

protéger le français (lié au concept de l’exception culturelle) contre, notamment,

l’influence « excessive » de l’anglais, élevé au rang de langue de travail et de commu-nication dans les organisations internationales.

 

2.8 L’anglais : langue d’enseignement dans les universités

françaises ?

 

L ’enseignement en anglais dispensé dans les universités françaises a été posé comme

principe dans un nouveau projet de loi sur l ’université ; principe qui revient par-là même sur la loi stipulant que le français est également la langue des mémoires et

thèses, des examens et concours. Or, nous venons de le voir (cf. 2.5), la loi Toubon

impose le français comme la langue de l ’enseignement de toutes les écoles ou universités publiques ou privées en France.

Geneviève Fioraso, ministre française de l’Enseignement supérieur et de la Re-

cherche depuis le 16 mai 2012, a élaboré ce projet de loi « relatif à l’enseignement supérieur et à la recherche » dont l ’article 2 prévoit l’introduction de l’anglais en qualité de langue d’enseignement dans les cours universitaires (Projet de Loi Fioraso 2013). La ministre a présenté ce projet de loi au Conseil des ministres le 20 mars 2013.

Il est singulier de noter que ce projet de loi (de 69 articles) n’a pas suscité beaucoup

d’intérêt de la part des protagonistes lors des débats et que seul l’article 2 a provoqué une véritable polémique.

De nombreuses personnes dans l’opinion publique et/ou parmi les intellectuels, beaucoup d’associations pour la défense de la langue française, pour la Francopho-nie, de linguistes, de professeurs d’université (y compris des anglicistes), d’écrivains,

etc. ont protesté véhémentement. Les membres de l’Académie française se sont également offusqués :

 

11 Deux exceptions sont admises : pour les cursus universitaires de langues étrangères dont les cours sont assurés dans les langues étrangères respectives, et lorsque l’enseignant est un intervenant étranger invité, il a également le droit d’utiliser une langue étrangère.

 

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Aménagement linguistique : France 147

 

« [i]l ne paraît ni opportun, ni même possible d’adopter pareille disposition de loi dont la valeur

symbolique serait d’autant plus grande qu’elle serait plus vague et qui inaugurerait de véritables

franchises linguistiques dans les universités françaises » (Académie française 2013).

 

Les principaux reproches émis à l ’égard de cette loi frôlent parfois peut-être le politiquement incorrect, mais reposent sur une solide argumentation, sans appel. 12

L ’argument avancé par la ministre « améliorer l’attractivité de l’enseignement supéri-eur français vis-à-vis des étudiants étrangers » (Piquemal 2013) est fortement contesté :

 

« [i]l est faux, concrètement, de dire que toute la recherche se fait en anglais aujourd ’hui. 780

universités dans le monde utilisent le français pour la formation et la recherche. Le français est

une langue internationale de savoir, au même titre que l’anglais, le mandarin ou l’hindi. Les faits

sont là » (Cerquiglini cité par Piquemal 2013).

 

Malgré les très nombreuses protestations, le projet de loi Fioraso a été adopté par le

Sénat le 3 juillet 2013 et par l’Assemblée nationale le 9 juillet 2013. La loi a été promulguée le 23 juillet 2013. La France a donc choisi de s’aligner sur la politique

d’anglicisation adoptée par ses partenaires d’Europe du Nord, sans tenir compte des résultats négatifs reportés au moins par l’ 13 Allemagne, et sans prendre en considéra-tion le fait fondamental que, contrairement à la Scandinavie, aux Pays-Bas et à

l’Allemagne, « [elle] n’est pas en compétence de miser sur [l’anglais] » (Truchot 2013).

En conclusion, les interventions de l’État français sur les langues est encore perceptible dans le comportement linguistique de ses concitoyens, même s ’il faut

admettre que la grande majorité de la population n ’est pas (ou très peu) initiée aux travaux des commissions terminologiques et lois linguistiques décrétées. La mondia-

lisation et les défis d ’un pays d’immigration requièrent un aménagement linguistique

chaque fois moins dirigiste et ouvert aux droits des minorités, c ’est-à-dire adapté à la diversité du XXI e siècle.

 

12 Notamment ici, le linguiste Bernard Cerquiglini et l’angliciste et sociolinguiste Claude Truchot (cf. Truchot 2013).

13 L’Allemagne a également pratiqué une politique d’anglicisation dans ses universités durant une décennie. Elle reconnaît elle-même aujourd’hui que le bilan n’est pas satisfaisant (cf. Hochschulrekto-renkonferenz 2011).

 

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148 Eva Martha Eckkrammer et Stéphanie Lescure

 

3 La pratique de l ’aménagement linguistique :

les interventions sur la langue

 

L ’existence d’une autorité et d’un ou plusieurs organismes et institutions responsa-bles des « questions de la langue » représente un fait accompli dans l’histoire du français, et ce dès ses premiers pas essentiels en direction de la standardisation.

L ’intervention sur la langue elle-même débute généralement avec la pratique de standardisation. Pour qu’une langue étende son usage dans divers domaines socio-

culturels, il faut qu ’elle soit fixée dans son usage, c’est-à-dire qu’il est indispensable d’élaborer et d’officialiser une orthographie, de promouvoir l’édition d’une gram-

maire et d’un dictionnaire officiels. Ces travaux servent de référence quand la langue vit une diffusion par les documents administratifs, scolaires, etc. Parfois, il est quasi-

ment impossible de discerner avec précision entre des organismes qui interviennent sur le statut (cf. 2) et ceux, qui effectuent les travaux pratiques sur la langue car la motivation de leur fondation réside, dans la majorité des cas, dans une volonté

d’assurer le statut de la langue à travers les interventions dirigistes sur le corpus de la langue (cf. 1). C’est pourquoi, il faut également signaler, dans ce chapitre, l’interaction de ces deux aspects de la politique linguistique.

Les premières avancées concernant la défense de la langue, qui s’enracinent dans une sensibilisation croissante en matière de langue due au contact grandissant avec

l’Italie et sa conscience linguistique élevée, se notent dans les cercles intellectuels et littéraires au tournant des XV e e et XVI siècles (cf. Haas 1991, 15). La langue nationale

est surtout défendue par les hommes de lettres (Geoffroy Tory, Joachim du Bellay, cf.

1) et s ’impose peu à peu dans quelques domaines de l’enseignement.

 

3.1 Les débuts : l’aménagement non-institutionnalisé

 

Plusieurs tentatives de capter et de décrire les règles de la langue française et d’en réunir et standardiser le vocabulaire sont évidentes dans une première phase de normativisation non-institutionnalisée (aménagement informel, Sprachpflege, cf. 1),

promue par des individus, en majorité des hommes de lettres, dont plusieurs gram-mairiens (cf. Winkelmann 1990, 338ss.).

Dès le XVIe siècle, le « bon usage » se fixe en se référant au sociolecte de la « plus saine partie » de la cour et la langue littéraire (cf. Haas 1991, 20ss.). Le poète de la cour

François de Malherbe (1555–1628) se voue explicitement à la standardisation de la

langue. En s’appuyant sur les règles de la rhétorique de Quintilien, il émet une critique acerbe sur les écrits (littéraires) de l’époque (problèmes morphosyntaxiques et phonétiques, choix lexicaux, etc.), qui subissent une réception intense. Son succes-

seur, Claude Favre de Vaugelas (1558–1650), lié en qualité de secrétaire à l’Académie française (cf. 3.2), poursuit son travail normativiste en considérant également la

 

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Aménagement linguistique : France 149

 

langue orale qui lui paraît plus importante comme modèle que les textes des auteurs

classiques. Sa distinction entre le bon usage, répandu au sein d ’une élite de voix (à la cour), et le mauvais usage, bien diffusé parmi la plus grande partie du peuple, caractérise longtemps le discours dirigiste. Il est à noter que, dans sa critique,

Vaugelas s ’appuie déjà sur les écrits des auteurs contemporains (dont la plupart sont membres de l’Académie française), et fait l’éloge de la langue parlée par les femmes des salons (cf. Winkelmann 1990, 340ss.). Mais, en essence, la norme se développe

sous l’influence de la langue de la cour et la langue littéraire, particulièrement depuis l’instigation de Malherbe et de Vaugelas qui font jaillir l’idée que les deux langues

devraient converger le plus possible. L ’objectif constant de l’aménagement institu-tionnalisé demeure : atteindre un point de maturité similaire à celui du latin.

La critique linguistique normativiste, en promulguant la pureté et l’élégance de la langue française, se communalise de plus en plus jusqu ’ e à la fin du XVII siècle (cf. Settekorn 1988, 64) et apporte un élan de fraîcheur à l’aménagement institutionnalisé.

Celui-ci débute en 1635 avec la fondation de l ’Académie française.

 

3.2 L’Académie française et la standardisation du français

 

La fondation de l 14 ’ Académie française par le cardinal de Richelieu en 1635, motivé sans doute aussi par l ’idée de l’unification du royaume (pour l’histoire détaillée de

l’institution, cf. Caput 1986), engendre une institution dotée d’une mission claire : « travailler, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à donner des règles

certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et

les sciences » (Statuts et Règlements de l’Académie Françoise du 22 février 1635,

Art. 24). L’Académie s’efforce, par conséquent, de faire progresser la codification et la standardisation de la langue aussi bien que de l’élargissement lexical et terminolo-gique. La base de ces travaux réside clairement dans la langue des érudits.

 

« Les meilleurs auteurs de la langue françoise seront distribués aux Académiciens, pour observer

tant les dictions, ou les phrases qui peuvent servir de règles générales, et en faire rapport à la

Compagnie, qui jugera de leur travail et s’en servira aux occasions » (Statuts et Règlements de

l ’Académie Françoise du 22 février 1635, Art. 25).

 

Ainsi, l ’Académie prévoit la publication d’un dictionnaire, d’une grammaire, d’une rhétorique et d ’une poétique (Art. 26) en se consacrant, dans la première étape, à la

lexicalisation. La première édition du dictionnaire (Dictionnaire de l’Académie fran-çaise 1694) accueille, dans la diction de Vaugelas, ce que l’on perçoit à l’époque

comme le bon usage. Cependant, dans le détail, l’œuvre n’est pas seulement un

 

14 L’idée initiale provient d’un groupe d’auteurs et de grammairiens autour de Valentin Conrart (cf. Winkelmann 1990, 342).

 

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150 Eva Martha Eckkrammer et Stéphanie Lescure

 

recueil de la langue contemporaine des honnêtes gens, c’est-à-dire des auteurs, orateurs et autres personnes de la cour, mais il rassemble également, de façon

consciente (cf. Popelar 1976, 206ss.), des mots obsolètes et populaires qui disparais-sent en grande partie dans les éditions du XVIIe siècle. Ceci est certainement un effet

de la critique formulée après la première édition, et aussi celui d’un bouleversement stratégique de la lexicalisation dans le siècle suivant. En créant la norme, on ne se

contente plus d’éliminer les formes fluctuantes de l’orthographe et de recueillir

l’usage de la cour suivant le modèle de la langue, autant écrite qu’orale, mais l’on s’attache à procéder selon le critère de la conformité historique, c’est-à-dire en suivant exclusivement le modèle des auteurs classiques (projeté avec férocité par Voltaire).

L’Académie voit, après un début assez critiqué (Schmitt 1990, 358), dans ses années

de gloire (Dictionnaires réédités en 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1877, 1932–1935, 1992), une phase de forte activité, pas toujours strictement normative, dirigée vers la standar-

disation du français (cf. Baum 1989). Une fois conclue la francisation du pays (cf. 2.2),

elle poursuit son action d ’institution illustre de référence et de contrôle des termes et expressions choisis, mais elle subit de plus en plus les reproches du dirigisme rigide et

du conservatisme. Malgré tout, il est évident que la bourgeoisie, chaque fois plus forte et plus cultivée, adopte le concept courtois de norme linguistique et se joint, de cette

manière, à l ’aristocratie dans sa lutte contre les régionalismes et dialectalismes. L’Aca-démie accompagne l e ’ introduction de la scolarité obligatoire au XIX siècle, sa gram-maire est publiée, finalement, en 1932. La rhétorique et la poétique, prévues dès le

début, ne verront jamais le jour. Par conséquent, son rôle dans la pratique d’aménage-ment s ’affaiblit constamment. L’Académie se contente plutôt de contrôler les décisions prises par les commissions ministérielles de terminologie (dès 1972, cf. 3.2) et de publier ses décisions dans le « Journal officiel de la République française » (JORF), le moyen de

diffusion officielle de l ’État français jusqu’à nos jours.

Pourtant, durant le XXe siècle, L’Académie perd constamment de l’importance. « Son dictionnaire, commencé en 1992, est toujours en cours et en est au deuxième tome de sa neuvième édition » (Cornilleau 2010, 398). La lexicographie française se

fait ailleurs (↗ 23 Lexicographie). Sa lenteur, son enracinement dans la tradition et son incapacité à intervenir dans les décisions vitales de la langue, mais aussi son

incompétence (en matière linguistique), c ’est-à-dire le choix des membres, ont sou-

levé beaucoup de polémique (cf. Cornilleau 2010, 397–404).

L’Académie devient de plus en plus incapable de répondre, par sa propre force, aux « crises du français » et aux défis du développement considérable des sciences et des techniques. Malgré cela, elle continue dans une position érudite comme gar-dienne fossilisée des interventions aménagistes et des prix littéraires.15

 

15 Toutefois, sa présence en ligne se propose de promouvoir le contact interactif avec les francopho-nes en offrant des possibilités de poser une question sur un point précis de la langue ou bien de consulter le Dictionnaire.

 

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Aménagement linguistique : France 151

 

3.3 Les institutions garantes de la défense de la langue française

 

L ’affaiblissement de l’autorité de l’Académie, la lutte pour le statut de langue diploma-tique, technique et scientifique et les nombreuses interventions législatives (cf. 2)

motivées par cette sauvegarde mènent, dans la période d’après-guerre, à l’instauration de nombreux offices, sociétés, comités, conseils, commissions, etc., à caractère officiel

ou semi-officiel, à la défense du français. Müller (1985, 42) parle d ’environ 90 institu-

tions. Ces dernières ont subi de multiples redénominations et diversifications, il s’avère donc impossible de les traiter dans leur totalité. Nous nous limitons ainsi aux institutions

les plus importantes qui disposent de moyens de diffusion (pour un aperçu historique,

cf. Haas 1991, 37–42, pour l’actualité, cf. Müller 1985, 40–43 ; Cornilleau 2010, 396–428).

Outre l ’observation et la prise de position en matière de langue, leurs activités sont principalement orientées vers les élargissements lexical et terminologique.16

En 1957, l’Office du vocabulaire français réunit des écrivains et linguistes et les

charge de protéger la langue en incluant l ’opinion du grand public, par ex. en ce qui concerne le choix de néologismes. Jusqu’en 1974 leurs conclusions sont publiées dans

la revue « Vie et Langage ». L ’Association « Défense de la langue française », instaurée sous l’égide de l’Académie en 1958, se focalise, pour sa part, de manière traditiona-liste, sur les infractions des règles (Müller 1985, 41).

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, l’État domine, de plus en plus, la scène de la défense institutionnalisée. En 1966, sous l ’autorité du premier ministre Georges Pompidou et Charles de Gaulle en fonction de Président de la République, le Haut

comité pour la défense et l’expansion de la langue française est institué. Les douze à dix-huit membres ont pour mission :

 

« [d] ’étudier les mesures propres à assurer la défense et l’expansion de la langue française ;

d’établir les liaisons nécessaires avec les organismes privés compétents, notamment en matière

de coopération culturelle et technique ; de susciter ou d’encourager toutes initiatives se rappor-

tant à la défense et à l’expansion de la langue française » (Décret n° 66–203 du 31 mars 1966,

JORF du 7 avril 1966).

 

Ce comité, plus tard renommé en Haut Comité de la langue française (1973), fournit

divers décrets relatifs à l’enrichissement de la langue française. Il est soumis à plusieurs réorganisations et assure des interventions linguistiques importantes qui

 

16 À nommer pour la période avant-guerre : la Société nationale pour la défense du génie français et la protection de langue française contre les mots étrangers, les néologismes inutiles et toutes déforma-tions qui la menacent (1911), l ’Association française de normalisation en matière de langage technique (AFNOR, 1926), et l ’Office de la langue française (OLF, 1937). Ce dernier publiait ses résultats dans la revue« Le Français moderne ». Les activités les plus durables sont présentes à l’AFNOR qui crée, en 1954, le Comité d ’étude des termes techniques français pour lutter contre les anglicismes dans la terminologie technique et préconise, en 1973, après la publication de listes terminologiques dans plusieurs revues, la création d’une banque terminologique automatisée, appelée Normaterm.

 

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152 Eva Martha Eckkrammer et Stéphanie Lescure

 

seront déterminantes pour les développements postérieurs (surtout ceux des années 70, cf. Schmitt 1979, 39).

En 1984 le Haut Comité pour la langue française est remplacé par deux organis-mes : le Comité consultatif et le Commissariat général à la langue française (aussi

appelé le Haut Commissariat à la langue française). 17 Ce commissariat sera substitué, en 1989, par la Délégation générale à la langue française (DGLF), rebaptisée en

Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) à partir du 2001, qui agit sous la tutelle du ministère de la Culture et de la Communication

comme organisme tourné vers l’intérieur et contrôle l’application de la loi Toubon.

Son rôle est celui d ’un service qui vise à la coopération interministérielle pour élaborer la politique linguistique de l’État en liaison avec les autres ministères et inclut, pour la première fois, la mission de renforcer la diversité linguistique.

La DGLFLF publie chaque année, au nom du gouvernement, le « Rapport au

Parlement sur l’emploi de la langue française » (cf. par ex. DGLFLF 2013) et veille à

l’élaboration et la diffusion de la terminologie proposée par la Commission générale de la terminologie et néologie (CGTN) en liaison avec l ’Académie française et les Commissions spécialisées de terminologie et néologie (CSTN) de chaque ministère. Pour appréhender le défi de la diffusion des résultats des institutions, il est recom-

mandé d ’examiner un projet en détail.

 

3.4 France Terme comme exemple pour la diffusion

 

L ’étude sociolexicologique de Chansou (2003) qui observe méticuleusement les as-pects sociaux, économiques, politiques et linguistiques de l ’aménagement lexical en

France entre 1950 et 1994, relève explicitement le fait qu’ « il ne suffit pas de créer des termes » (Chansou 2003, 180), mais de connaître les comportements linguistiques et

les mécanismes sociaux qui sont en cause pour suivre de tout près, pourquoi et

comment certains termes sont acceptés et d’autres rejetés (cf. Chansou 2003).

France Terme, comme projet et partenariat institutionnel, est implanté par le

décret n° 96–602 du 3 juillet 1996 relatif à l'enrichissement de la langue française (pour l’application de la loi Toubon) avec le but de créer et de diffuser des termes et expressions nouveaux pour combler les lacunes terminologiques dans les domaines scientifique, économique et technique. Les dix-huit commissions spécialisées de

terminologie et néologie, instituées au niveau des différents ministères français (CSTN), constituent, subséquemment, un réseau qui rapporte les résultats de leurs

consultations à la CTGN, placée directement sous l’autorité du Premier ministre.

En mettant à disposition un outil de recherche terminologique, le dispositif du site virtuel France Terme vise à diffuser les termes acceptés et recommandés antérieu-

 

17 Celui-ci est mis à la disposition du ministère chargé de la Francophonie à partir de 1986.

 

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Aménagement linguistique : France 153

 

rement (par le JORF) pour orienter les usagers du français scientifique et technique. Même si la protection et la sauvegarde du français ne sont pas propulsées littérale-

ment dans l ’argumentation, celle-ci dévoile, clairement, l’objectif défensif du projet :

 

« Certes, le français est bien vivant et l’adaptation de son vocabulaire aux évolutions du monde

contemporain se fait en grande partie directement, dans les laboratoires, les ateliers ou les

bureaux d’études. Mais pour éviter que, dans certains domaines, les professionnels soient obligés

de recourir massivement à l’utilisation de termes étrangers qui ne sont pas compréhensibles par

tous, la création de termes français pour nommer les réalités d’aujourd’hui doit être encouragée

et facilitée : la production terminologique en français est donc un impératif » (France Terme

2014).

 

Les arguments, maintes fois évoqués, comme la vitalité, l ’intelligibilité, le perfection-nement et l’enrichissement de la langue, servent de mots d’ordre dans un discours de justification des activités de défense. L ’exemple France Terme, en relevant la facilité de son usage, montre toutefois, que les dispositifs électroniques soutiennent active-ment le processus de diffusion par une accessibilité aisée aux termes convenus

officiellement et facilite le dialogue avec le grand public (voir les sections « Boîte à idées » ou « Nous écrire » du site).

Il est donc évident que la défense institutionnalisée de la langue française, consciente de la force qui réside dans la possibilité de participation publique et

l’action civile, s’oriente de plus en plus vers une ouverture au public, afin de concou-

rir à l’acceptation des termes et d’affronter, de cette manière, les critiques de ce type :

 

« L’État ayant peu investi dans l’étude des processus de diffusion, le sort de ces termes est laissé

quasiment au hasard. Leur caractère obligatoire est en général ignoré, l’existence même des

arrêtés est peu connue, et l ’effet normatif de ces textes est très faible » (Éloy 1997, 14).

 

Par conséquent, la nouvelle ligne d’orientation inclut l’observation minutieuse des conditions d’implantation des néologismes dans l’usage commun, leur échec ou acceptation aussi bien que leur passage de la langue officielle à la langue consen-

suelle : les entités officielles commencent à comprendre que l’aménageur et l’aména-giste doivent regarder la réalité en face et être inlassablement en éveil et en contact avec les interlocuteurs pour bien percevoir les évolutions. France Terme pourrait,

donc, être mentionné comme exemple d ’un interventionnisme mesuré qui enferme une réorientation vers les enjeux sociaux dans le processus d ’aménagement, c’est-à-dire une vraie glottopolitique (cf. 1).

 

4 Conclusions

 

Une variété voit le jour, imposée et fixée par le souverain, s ’élargit aux nécessités d’usage administratif et comme langue diplomatique, réussit en tant que langue de science et technique et devient un moyen important de cohérence et de prospérité

 

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154 Eva Martha Eckkrammer et Stéphanie Lescure

 

sociale (en détail, Lodge 1993 ; 1997). Formulé plus directement : qui ne parle pas

français est contre le Roi, contre la Révolution, contre l’État, contre l’identité natio-

nale (cf. Berschin/Felixberger/Goebl 22008, pour une vue d’ensemble). Ce continuum de pensée, bien enraciné, qui ne vise guère à accepter l’unité dans la diversité (par ex. les patois), mais qui recherche toujours un standard assez élaboré du français, conduit au fait que ce standard soit constamment surveillé, protégé et élaboré par les

intellectuels, et surtout par les entités officielles, notamment depuis 1635 avec l ’Aca-démie française (cf. 3.2).

Au XXe siècle, quand le français se voit de plus en plus menacé par l ’anglais et

commence à perdre sa primauté comme langue diplomatique internationale, l ’État intervient en fondant divers organismes et institutions pour mettre en place des

mesures. Même si « les gouvernements français ont été très inégalement actifs dans ce domaine » (Montenay 2005, 212), il devient quasi obligatoire que chaque gouverne-

ment montre son souci défensif pour la langue nationale et une certaine activité dans

l’intervention (cf. Éloy 1997, 15).

 

« D ’un gouvernement à l’autre, les nuances politiques se marquent dans la thématique et dans la

manière de faire : par exemple le choix d’un style répressif, d’un ton sécuritaire, ou encore la

manière de réaliser des innovations dans la visibilité ou dans l’économie, sous la forme de

modifications d’organigramme, comme le montre depuis 1980 l’évolution des institutions vouées

à la langue française » (Éloy 1997, 16).

 

Les grands promoteurs de la question sont les gouvernements sous l’autorité de Charles de Gaulle et Georges Pompidou, aussi bien que, comme nous l’avons déjà

observé pour le cadre législatif, la politique des années 70, 90 par l ’essor des comités linguistiques en vigueur (cf. 3.3).

Nous avons constaté que le cadre législatif se trouve étroitement lié aux institu-tions actives en matière de langue nationale, et bien moins en matière de langues

minoritaires, régionales ou allochtones, même si les entités responsables subissent une réorientation (évidente dans la dénomination) comme dans le cas de la DGLFLF (cf. 3.3). Les ordonnances, arrêtés, décrets et lois imposent et protègent surtout

l’hégémonie du français « dans une perspective d’ouverture aux autres langues » (cf. DGLFLF, en ligne). La non-ratification de la Charte européenne des langues régionales

ou minoritaires de 1992, qui s ’est continuellement expliquée par l’incompatibilité de la Charte avec la Constitution française (précisément l’ 18 amendement du 1992, cf. 2.6),

exemplifie cette attitude. Il traite, en conséquence, d ’une politique linguistique assez

efficace qui selon les critères de Kloss (cf. 1) vise – avec une ouverture envers les langues minoritaires et régionales – essentiellement à assurer le statut privilégié de la

 

18 La déclaration interprétative préparée par les autorités allait sensiblement au-delà des auteurs de la Charte ; ainsi la procédure de ratification est suspendue jusqu’à une éventuelle révision de la Constitution – un avènement peu probable à court terme (cf. Landick et al. 2003, 62–65).

 

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Aménagement linguistique : France 155

 

langue française comme langue unique nationale. Les mesures introduites par les

organismes de la défense institutionnalisée (cf. 3) garantissent l ’élaboration, l’actuali-sation et la purification recherchée du français, donc le développement soutenu du corpus de la langue française. Les institutions et activités sont bien nombreuses et

variées, mais au niveau de la pratique de l ’aménagement linguistique, « ce qui manque, c ’est une volonté politique de coordonner, de réunir et de faire travailler efficacement au sein d ’un seul et même organisme » (Cornilleau 2010, 396). Cornilleau

(2010) critique surtout le fait que les aménageurs n ’œuvrent qu’en ordre dispersé et sans « l’aide irremplaçable du poids de l’État, le seul qui puisse faire obstacle aux

intérêts commerciaux de la mondialisation dont l’anglo-américain est l’arme redou-table » (ibid., 396). Toutefois, il est évident que le prestige de la langue française est

toujours énorme, dû à l’histoire glorieuse dans une large mesure. La chute du français au niveau du statut international représente un vrai défi pour la glottopolitique de

l’État français, la peur de l’anglais persiste depuis presque une centaine d’année. En même temps, le travail concret, par ex. celui de la terminologie, devient chaque fois

plus pragmatique, la relation avec l’anglais dans la vie publique quotidienne chaque fois moins rigide et coincée.

Chansou (2003, 181) s’oppose, par ex., activement à une rationalisation excessive en matière lexicale qui conduit à des propositions irréalistes.

 

« Les anglicismes ne doivent pas être rejetés d ’une façon systématique. Une langue vit d’em-

prunts, et l’on constate que certains termes étrangers sont adoptés dans l’usage parce qu’ils

répondent en définitive à un besoin durable. On s’attachera donc avant tout à privilégier la clarté

de la communication » (Chansou 2003, 181).

 

Une telle proposition aurait été perçue comme un sacrilège il y a quelques décen-

nies, et même de nos jours, elle implique une approximation de la réalité sociolin-

guistique (loin d’une norme sociolectale et élitaire) qui exige un exercice sur la corde raide pour adapter la langue à un monde qui change à toute vitesse. Toute-fois, dans la même lignée, Chansou (2003) revendique, ainsi que Cornilleau (2010)

et beaucoup d’autres, un interventionnisme décidé de la part de l’État français (Chansou 2003, 181).

Si le statut de la langue est bien stable en France et irréversiblement ancré dans la

Constitution (cf. 2.4), le besoin d’élaboration de corpus augmente pour garantir la vitalité et avec elle le maintien du prestige de la langue (cf. 1). Pour couronner une

telle initiative de succès, « une véritable politique d’information » et une modification

de l ’image publique de l’action des pouvoirs publics sont nécessaires afin d’éloigner les interventions des contraintes et répressions (cf. Chansou 2003, 181 ; dans la même

lignée, Klinkenberg 2001). Il est fort possible qu’une telle ouverture permettra égale-ment une acceptation croissante de la notion de langue polynomique ou de langue

polycentrique (cf. 1). Celle-ci libérerait, sans doute, l’aménagement linguistique en France, selon l’exemple de l’espagnol, des exigences exagérées d’une standardisation indivisible.

 

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156 Eva Martha Eckkrammer et Stéphanie Lescure

 

Les responsables de l’aménagement linguistique en France, une fois unifiés, peuvent certainement compter sur la sagesse infiltrée, tout au fil des années, dans les

usages (au moins officiels) et continuer dans le rôle de mère salvatrice de la langue et pensée (cf. Hagège 2012) françaises.

 

5 Bibliographie

 

5.1 Ouvrages de référence

 

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5.2 Documents législatifs

 

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5.3 Sitographie

 

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DLF (Défense de la langue française) : http://www.langue-francaise.org/ (10.01.2014). France Terme : http://www.culture.fr/Ressources/FranceTerme (14.01.2014). Légifrance – le service public de la diffusion du droit : http://www.legifrance.gouv.fr (24.01.2014).

 

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