Manuel de Lingui

Claudia Polzin-Haumann · Chapitre 17 sur 33

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Manuel de Lingui

9783110302219-016

Annette Gerstenberg

 

14 Langue et générations : enjeux

 

linguistiques du vieillissement

 

Abstract : L’approche des phénomènes linguistiques liés au vieillissement commence par la définition même du terme central d ’« âge », du concept de « vieillissement normal » et de ses conditions (normal healthy aging), ainsi que des termes employés par la sociolinguistique et de leurs connotations. On montre ici la complexité à

laquelle la recherche linguistique doit faire face dès qu’elle travaille sur le vieillisse-ment. On illustre ce propos par un résumé des résultats obtenus par les études de

psycholinguistique, de linguistique pragmatique (analyse conversationnelle), de lin-

guistique variationnelle et de linguistique appliquée. Il s’agit finalement de formuler les principales questions que soulève ce domaine de recherche encore relativement

récent, et d’esquisser de possibles directions de recherche.

 

Keywords : vieillissement, sociolinguistique, analyse du discours, variation, psycho-

linguistique

 

1 Introduction

 

Le langage parlé dans le vieillissement constitue une thématique plutôt marginale

dans le cadre de la linguistique romane comme de la recherche sur le français. Dans les enquêtes sociolinguistiques et dialectologiques, la fonction des locutrices et

locuteurs âgés est généralement réduite à la représentation de groupes linguistique-

ment conservateurs qui témoignent d ’états de langue passés.

Dans la linguistique internationale, la recherche sur le vieillissement

commence à s ’exprimer dès les années 1970. Plusieurs études ont traité de la diminution des compétences linguistiques liée au vieillissement (Cohen 1979) ainsi

que de ses aspects somatiques comme la modification de la voix (p. ex. Helfrich 1979). Une autre approche se développe en écho aux recherches sur le genre et sur

les comportements linguistiques sexistes ou racistes. Les études menées sur

l’ageism, directement inspirées de celles portant sur le sexisme, soulignent l’emploi de termes péjoratifs et d ’images négatives d’un côté et, de l’autre, la rareté d’at-tributs positifs qualifiant le vieillissement (p. ex. angl. mature, sage, venerable, cf. Nuessel 1982).

Un nouveau domaine de recherche voit le jour dans les années 1980, celui des

dynamiques communicatives du vieillissement normal. Au lieu d ’analyser les déficits et le déclin des compétences cognitives et somatiques au cours du vieillissement, on

aborde plutôt, pour le vieillissement, la construction interactionnelle de l ’identité de la personne âgée (cf. Coupland/Coupland 1990, 452).

 

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L’évolution de la recherche sur le vieillissement accompagne l’amélioration des conditions socio-démographiques. L’espérance de vie continue d’augmenter en même temps que la santé cognitive et somatique décline moins vite. Les conditions de vie sont plus favorables à une participation active des personnes âgées à la vie sociale.

L ’ensemble de ces conditions devrait susciter un intérêt plus vigoureux de la recher-che sociolinguistique pour les questions liées au vieillissement. Le grand défi consiste

non seulement à reformuler les questions de la recherche actuelle, mais aussi à trouver de nouvelles pistes qui aboutissent à une véritable sociolinguistique du vieillissement.

 

1.1 Structure de l’article

 

Les premiers paragraphes présentent plusieurs définitions de l ’âge, le concept de vieillissement normal ainsi que ses conditions (normal healthy aging ; Coupland/ Coupland 1990 ; Brouillet/Syssau 2000 ; Brouillet 2011).

Dans un second temps, nous présentons un état des recherches actuelles les plus

importantes, à commencer par les résultats obtenus dans l’analyse des aspects cognitifs et somatiques ainsi que de leurs conséquences pour la communication interpersonnelle (§2). On adopte ensuite une orientation sociolinguistique plus stricte

pour traiter de la relation entre la chronologie individuelle et collective d’une part et

le langage dans son évolution individuelle et collective d’autre part. Cette relation constitue l ’un des aspects centraux de la discussion actuelle sur le changement

linguistique (§3). On finit par deux études de cas : la construction de l’âge en situation de communication (§4) et l’importance de la variable « âge » dans des études de linguistique variationnelle (§5). On aborde en conclusion quelques études de linguis-tique appliquée (§6).

Cette structure met en évidence la complexité de la recherche linguistique menée

sur le vieillissement, mais aussi les perspectives qu ’elle ouvre pour la recherche sur le français. Nous ne visons pas ce faisant à présenter une « variété négligée » du français

qui serait dotée d’une supposée homogénéité. Dans le cadre des recherches menées sur le langage des jeunes, on a critiqué (à juste titre) la tentation d ’unifier le spectre vaste et varié des pratiques langagières des jeunes (p. ex. Cherubim/Hilgendorf 2003,

234 ; ↗13 Langue et générations : le langage des jeunes). Quand on travaille sur le vieillissement, il s ’agit de trouver des solutions pour respecter la personnalité des

locutrices et locuteurs telle qu ’elle s’est développée tout au long de leur vie, d’autant que, dans ses aspects collectifs, c’est-à-dire dans les pratiques générationnelles, elle est historiquement conditionnée et variable.

 

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1.2 Terminologie

 

La polysémie attachée aux termes d ’âge et de vieillissement nécessite que l’on en précise ses différentes acceptions. On distingue généralement différents niveaux de

sous-classification de l’âge. La catégorie la plus simple est celle de l’âge chronolo-gique, déterminé par l ’année de naissance. Un deuxième niveau est lié à l’état de santé : on distingue alors le vieillissement normal et le vieillissement caractérisé par

des manifestations pathologiques (→ 2.1). Cette différence se reflète dans la distinction entre le troisième et le quatrième âge (« l’apparition du handicap », Jaeger 1992, 4).

D’après Baltes (2007, 16), la différence entre le troisième et le quatrième âge corres-pond grosso modo aux décennies 60 –80 ans (« troisième âge ») et entre 80–100 ans (« quatrième âge ») ; le troisième âge est caractérisé par une hétérogénéité considé-

rable, due à la plasticité cognitive, à la variabilité et à l ’individualité biographique. Durant le quatrième âge, cette variabilité – toujours approximative – s’atténue et donne progressivement lieu à une relative homogénéité, due aux processus patholo-

giques et à la multi-morbidité qui s ’installent avec l’avancée en âge.

La définition de l’âge peut enfin être liée aux mécanismes du système socio-politique (âge social). En France, l’augmentation de la population âgée est aujour-

d’hui considérable en raison du vieillissement de la génération du baby-boom et de l’espérance de vie croissante des personnes âgées de plus de 60 ans (« vieillissement par le haut, c ’est-à-dire par une croissance du nombre de plus de 60 ans », Blanchet/

Le Gallo 2013). L ’âge charnière de 60 ans en France (en Belgique et au Canada de 65 et en Suisse de 65/64), qui représentait la limite entre la participation à la vie profession-

nelle et la retraite, a perdu de son importance dans la mesure où le pourcentage des plus de 60 ans qui continuent à travailler continue à augmenter (Govillot 2013). Dans

les statistiques officielles, en France, on retient l’âge de 60 ans pour déterminer le pourcentage des personnes âgées ; mais cet usage est loin d’être adopté par tous.

Au cours des dernières décennies, le terme de seniors s’est imposé dans le langage des médias. On utilise cet anglicisme en parlant des plus de 50 ans (GRLF, s.v.) afin

d’éviter toute désignation discriminatoire ; ce terme est également présent dans

l’usage administratif. Pour citer un exemple, le programme « Bien Vieillir » du Secré-tariat d’État aux personnes âgées, lancé en 2013, concerne les seniors de 50 à 65 ans (Aquino 2013). Ce groupe des personnes âgées est politiquement représenté par la Ministre déléguée auprès de la ministre des affaires sociales et de la santé, chargée

des personnes âgées et de l’autonomie ; l’instauration de ce nouveau ministère a contribué activement à modifier les pratiques officielles : il a ainsi proposé de sub-stituer au mot vieillir, qui « comporte obligatoirement une connotation négative »,

l’expression d’avancer en âge (Delaunay 2012).

La terminologie employée en contexte officiel correspond à des critères socio-

économiques ou à l’état de santé et d’autonomie des individus. On distingue ainsi les seniors en activité, les personnes âgées en bonne santé, les personnes âgées fragiles et

les personnes âgées en perte d’autonomie (Aquino 2013, 10). Toutes ces propositions,

 

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ainsi que les tentatives d ’établir des néologismes à connotation positive, suscitent des discussions dans les médias (Jost 2012).

Si les terminologies officielles tentent de qualifier l’âge social, l’usage du français commun relève de bien d’autres conceptions de l’âge. À côté de l’anglicisme cité de seniors (séniors) et de la dénomination neutre de personnes âgées ou de grand âge, on emploie les termes plus familiers de vieux, vieillard, ou mamie / mammy (GRLF s.v.),

etc. La concurrence entre l’ensemble de ces termes s’accompagne de connotations

nuancées qui doivent être analysées dans leurs contextes respectifs (cf. pour l’alle-mand Cherubim 2001 ; pour l ’anglais cf. Covey 1988 ; Koll-Stobbe 2005) ou d’après la

connotation qu’ils déclenchent chez les sujets âgés eux-mêmes (Misiti/Carbone 2002).

 

1.3 Études

 

Locutrices et locuteurs âgés sont représentés dans les enquêtes en dialectologie, mais

il est rare que la signification de l’âge soit prise en considération. L’exemple de l’Abbé

Rousselot (1891) n’a pas trouvé de successeurs. Rousselot présentait différentes géné-rations d’une même famille comme autant de témoins qui représentaient les états

successifs de parlers anciens. On peut en fait reconnaître dans cette démarche l’hypo-thèse de l’apparent time (→ 3.1). La recherche psycholinguistique menée sur le vieillissement se développe après la seconde guerre mondiale en lien notamment avec

l’utilisation de tests de dénomination dans le diagnostic de troubles du langage (Ska/ Goulet 1989 ; cf. Fox/Birren 1949 ; pour la situation en francophonie, cf. Feyereisen/

Hupet 2002 ; Lindorfer 2012). Les approches en analyse conversationnelle lancées par

Coupland/Coupland ont été reprises dans d ’autres pays (Fiehler 1996 ; Fiehler/Thimm 2003), mais assez peu dans les pays francophones. Dans les enquêtes sociolinguisti-

ques, l ’âge charnière de 60 ans est fréquemment utilisé pour délimiter le groupe le plus âgé de l’échantillonnage (p. ex. dans C-ORAL-ROM, Cresti/Moneglia 2005), mais

il est rare que l’on fasse droit à une réflexion approfondie sur la signification sociolin-guistique de l ’âge en tant que tel (p. ex. Clermont/Cedergren 1979). Dans le cas des

autres langues romanes, on ne trouve pas non plus beaucoup d ’études exclusivement consacrées au vieillissement, mises à part celles menées sur l’italien par Taddei Gheiler (2005) ou par Preti (1991) sur le portugais du Brésil. Plus récemment, la

recherche sur le vieillissement s’est fondée sur des corpus spécialisés comme Lang-Age (Gerstenberg 2011), Corpage (Bolly/Masse/Meire 2012) ou CorpAGEst (Bolly 2013 ; Bolly/Thomas 2015 ; Bolly/Boutet, soumis).

 

2 Le vieillissement cognitif et somatique

 

En employant les termes de cognitif et somatique, nous mettons l’accent sur les conditions physiques et les problèmes médicaux d ’une part, et sur les conditions

 

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neurocognitives d’autre part. Évidemment, il n’existe pas de limite nette entre ces deux domaines. Mais nous préférons l ’attribut somatique à celui de physiologique, qui qualifie les fonctions cérébrales ou les fonctions plus proprement corporelles (cardio-respiratoires p. ex.).

 

2.1 Le vieillissement normal : les limites

 

Le vieillissement normal, c ’est-à-dire celui qui n’est affecté par aucun trouble patho-logique lié au vieillissement, est caractérisé par une croissance, une décroissance ou un état stable, selon des tempi variables (Bosshardt 1994). Les différences entre

individus plus jeunes et plus âgés ne concernent pas seulement les compétences

linguistiques, mais aussi les corrélations que l’on peut observer entre les différentes compétences (Kemper/Sumner 2001). Le terme du vieillissement normal reste, à

l’heure actuelle, assez général ; il doit être spécifié par la recherche future, qui devra considérer p. ex. les différentes étapes de la vieillesse telles que les mettent en place

les sciences gérontologiques (Zellner-Keller 2009, 152). Pour distinguer les périodes

successives de la vieillesse, Guillet (2007) distingue l’âge à construire grâce à la

longévité, l’âge de la maturité, l’âge de la fin de la vie et les désordres du grand âge [phénomènes de démence].

L’étude des phénomènes linguistiques que l’on observe dans le vieillissement peut contribuer à mieux comprendre la limite entre le vieillissement normal et le vieillissement affecté par des développements pathologiques comme la maladie

d’Alzheimer. Yuan et al. (2011), en analysant la composition du lexique dans l’œuvre de trois auteurs anglophones, montrent à l’évidence que le déclin du lexique est plus rapide en cas de démence.

Un indicateur efficace de l’appartenance au vieillissement normal nous semble être celui de la « responsivité ». C’est là un critère que les études sociolinguistiques,

parmi d’autres critères possibles (autonomie, maladies graves, etc.), pourraient adop-ter. Le critère de responsivité correspond à une adéquation plus ou moins grande des

réponses aux questions dans le respect du principe de coopération (Grice 1975), et à la qualité de la rencontre dans son ensemble, y compris une durée minimum qui reflète

l’état de santé et garantit que le sujet, dans une situation de communication régulière, peut participer de façon active. Ces critères sociolinguistiques de participation sociale

peuvent s’avérer plus robustes que les tests de compétences cognitives dans la tradi-tion du MMS, qui ne prennent pas en considération les conditions somatiques

(système cardio-respiratoire). De plus, la réalisation de tests peut impliquer l’activa-tion de stéréotypes qui ne sont favorables ni à la performance des sujets (Hess/

Hinson/Hodges 2009) ni au développement d ’une relation d’égalité entre les sujets et

les chercheurs ; en revanche, l’application de critères sociolinguistiques proprement dits semble plus adéquate pour décrire les participants âgés. L ’analyse d’un échantil-lon sociolinguistique précis peut en outre servir de base pour établir une norme inter-

 

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groupe, à partir de laquelle différents cas particuliers (échappant à cette norme)

peuvent être étudiés sous l ’angle de leur appartenance ou non au vieillissement normal (Gerstenberg 2011, 62 ; Bolly/Boutet soumis).

 

2.2 Théories du vieillissement cognitif

 

La nécessité de prendre en considération les conditions somatiques et cognitives du langage et de leur production/réception ne se limite pas aux questions du vieillisse-

ment. Le déclin cognitif commence entre 20 et 30 ans (Salthouse 2009). De ce fait, les problèmes de compétences cognitives, il est vrai plus visibles dans le cas de locutrices

et locuteurs âgés, peuvent également susciter l’intérêt des sociolinguistes dans le cas de locutrices et locuteurs plus jeunes. Les conditions psycholinguistiques jouent un

rôle important dès la jeunesse.

La recherche sur la production linguistique et les compétences cognitives a identifié quatre domaines centraux qui relèvent de développements non pathologi-

ques :

 

1) La mémoire du travail (working memory) peut affecter la complexité syntaxique. Au niveau

de la syntaxe, Maxim/Bryan/Thompson (1994) observent une diminution des constructions complexes au cours du vieillissement. Une série d ’études comparatives expérimentales montre des structures syntaxiques moins complexes et moins denses chez les personnes âgées que chez les jeunes (Burke/Shafto 2008, 424 ; cf. Kemper 2015, 62s.).

2) L’inhibition cognitive (inhibition deficits) peut affecter la réception du langage, dans la

mesure où les perturbations (bruits de fonds, irritations visuelles…) sont éliminées de façon moins efficace et dérangent la concentration.

3) La vitesse du traitement (general slowing) peut affecter soit la production, soit la réception

linguistique.

4) La Transmission Deficit Hypothesis comprend des troubles de la parole comme le TOT (Tip Of

the Tongue, mot sur le bout de la langue). Le trouble du mot sur le bout de la langue augmente avec le vieillissement y compris dans les conditions du normal aging (cf. Shafto et al. 2007). Le modèle psycholinguistique qui distingue domaine sémantique, domaine phonologique et domaine visuel (orthographique) explique ce phénomène par le ralentisse-ment de la transmission d ’un domaine à l’autre. On a surtout observé des difficultés pour l’accès aux informations phonique et graphique, alors que l’information sémantique sem-blait rester stable (cf. O’Hanlon/Kemper/Wilcox 2005 ; Burke/Shafto 2008 ; Abrams/Farrell 2011).

 

Les recherches sur le développement du lexique confirment les hypothèses selon

lesquelles la vieillesse s ’accompagne d’une accumulation du savoir (Pennebaker/ Stone 2003). Les compétences lexicales et le savoir sémantique restent apparemment assez stables dans le vieillissement (Verhaeghen 2003). Ramscar et al. (2014) propo-

sent comme contre-point aux théories du déclin cognitif les différents modèles de

l’apprentissage tout au long de la vie qui implique la croissance continue du savoir lexical. Dans deux séries d ’entrevues menées avec 28 locutrices et locuteurs âgés de

 

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63 à 91 en 2005 et de 70 à 98 en 2012, différentes mesures de richesse lexicale ont été examinées ; la richesse lexicale (type-token-relation) ne changeait pas de façon signi-

ficative dans l’intervalle des sept ans, mais le taux de mots de haute fréquence diminuait significativement ce qui pourrait indiquer un emploi mesuré des énergies

dépensées dans la production langagière (Gerstenberg 2015).

Le développement cognitif concerne aussi des phénomènes communicatifs. La

« verbosité », qui correspond au stéréotype du langage parlé dans le vieillissement, a trouvé des explications contradictoires. Le phénomène de verbosité (verbosity / off-topic verbosity, OTV ; cf. Gold/Arbuckle 1995) est caractérisé par une augmentation de

propos « hors sujet » et de digressions. D’un côté, on explique l’OTV par un déclin de l’inhibition, c’est-à-dire par une distinction plus faible entre informations importantes

et informations moins importantes. De l ’autre côté, si l’on suit la pragmatic change hypothesis, on explique l ’OTV par une modification de l’évaluation des informations reçues, que ce soit en raison de la densité de l ’information ou de la signification

personnelle. En d’autres termes, la « verbosité » est un outil communicatif qui remplit des fonctions précises : elle souligne l’importance d’un message ou bien alors rend le

taux d’information moins dense et donc plus accessible (Arbuckle/Nohara-LeClair/ Pushkar 2000).

 

2.3 Aspects somatiques

 

C’est surtout la voix qui est affectée par des changements somatiques non pathologi-ques. Ces changements concernent les systèmes respiratoire, phonatoire, supraglottal et nerveux (Linville 1996 ; Zraick/Gregg/Whitehouse 2006, 134). Ces aspects sont

d’une importance particulière pour la perception de la voix âgée : l’âge des locutrices et des locuteurs est en effet estimé essentiellement sur la base de l ’image acoustique. Les traits les plus importants sont le souffle dans la voix et un niveau élevé de fréquence fondamentale. Les corrélats acoustiques de ces traits présentent des valeurs

qui augmentent l’âge des locutrices et locuteurs (jitter et shimmer ; Baken 2005). La perception des traits acoustiques caractérisant la voix âgée peut être influencée par

ailleurs par des stéréotypes culturels (Benjamin 1986, 37). De plus, l’usage de traits

phonologiques « prestigieux » ou d’intonations « polies » peuvent différer selon le sexe et la génération (ibid., 42). Dans leur production comme dans leur perception, les

traits acoustiques de la voix ne sont pas purement somatiques : ils sont partiellement

conditionnés par l ’environnement socioculturel.

Certains changements somatiques comme la diminution des capacités auditives

influent directement la communication. Une focalisation prosodique plus marquée

semble constituer une compensation plus efficace que l’augmentation du volume de

la voix de l’interlocutrice ou de l’interlocuteur (Cohen/Faulkner 1986).

 

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3 Changement linguistique et développement tout

 

au long de la vie

 

3.1 Les approches de l’apparent time et du communal change

 

Un modèle répandu et très souvent utilisé implicitement est celui que Labov (1994, 28)

appelle l ’apparent time ; ce modèle rend compte de la distribution de différentes formes linguistiques selon les groupes d’âge d’une société. L’usage que font de la

langue les différents groupes d ’âge reflète, dans la perspective de l’apparent time, différentes étapes de la diachronie linguistique. Une explication alternative au chan-

gement linguistique est celle du communal change, qui inclut toutes les générations

d’une société. Hockett (1950, 453) propose une réinterprétation linguistique du terme d’age-grading, issu de l’anthropologie : les membres d’une société appartiennent à

des sous-groupes d ’âges similaires qui présentent des particularités socio-culturelles, socio-économiques, etc. La pertinence des modèles de l ’age-grading (adaptation du

comportement linguistique tout au long de la vie) ou de l ’apparent time (changement générationnel) dépend des variables linguistiques en jeu (Labov 1994, 112 ; Cheshire

2005, 1559).

Betten (2003) souligne un aspect important qui concerne les différents domaines

du changement linguistique. Son analyse de l’allemand parlé par les Juifs qui émigrè-rent après 1933 en Israël se fonde sur des entretiens menés entre 1989 et 1994 avec des

locutrices et locuteurs âgés de 70 à 100 ans. Betten observe les effets de l ’apparent time non seulement dans la conservation de structures syntaxiques du « Weimarer Deutsch », qui suit les normes linguistiques des années 1920, mais aussi dans les

choix diaphasiques faits par les témoins, qui avaient tendance à rechercher des registres de langue élevés.

 

3.2 Cohortes, générations

 

Le développement du langage dans le vieillissement est conditionné par les proces-

sus somatiques et cognitifs mentionnés ci-dessus. Il faut cependant souligner en

même temps l ’importance des transformations historiques qui contribuent à l’aug-mentation de la qualité de vie, et tenir compte des dynamiques historiques qui influent les styles socio-culturels et le changement des normes linguistiques (Cheru-bim 1998, 76).

Dans ce contexte, on reprend le concept de « cohortes » (Ryder 1965) ou généra-

tions en tant qu ’ensembles marqués (par des événements et des conditions histori-ques) et marquants (exerçant une influence sur la société, cf. Mannheim 1964 [1928]).

La relation – parfois assez directe – entre événements historiques et usage linguis-tique s ’observe par exemple dans certaines expressions des soixante-huitards qui ont

 

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connu un énorme succès (Zimmermann 1990, 243). On a décrit aussi, chez les

habitants du Québec, des différences d’usage importantes entre les personnes nées avant ou après la deuxième guerre mondiale ; la prolongation de la scolarité a notamment contribué à une plus grande diffusion des formes du français standard

(Kemp 1981 ; Kemp/Yaeger-Dror 1991). En France, l’école de la Troisième République a établi l ’idéal d’une normativité presque littéraire, et ce encore jusqu’aux années soixante. Ces générations ont en effet participé justement au changement de norme

après 1968 et à l ’idéal d’une langue qui « fasse jeune » (Gerstenberg 2011). Ce changement collectif (communal change) peut s’accompagner d’une adaptation lin-

guistique aux exigences de son propre groupe d ’âge (age-grading). Suivant l’hypo-thèse de Gadet (2003, 55), la retraite se caractérise souvent par un relâchement

langagier. Le phénomène de l ’age grading, de l’adaptation linguistique aux normes de son propre groupe d’âge, a été décrit comme universel. Mais les modalités et les réalisations plus ou moins exprimées de cette adaptation sont elles-mêmes sujettes

au changement historique et diffèrent entre les générations ; c’est là un aspect qui mérite d’être mieux étudié.

 

4 Aspects communicatifs

 

4.1 Récits

 

La réorientation des recherches sur le langage parlé dans le vieillissement a conduit

d’une part à critiquer l’hypothèse des déficits (qui considère d’abord le déclin des compétences langagières) et d’autre part à identifier certaines compétences qui s’a-méliorent avec le vieillissement, comme les compétences communicatives mises au jour dans le domaine du récit oral (storytelling) (« older adults have a heightened

understanding of the interpersonal dynamics of communication [ …] Overall, older adults are rated as better storytellers than younger adults, a preference that is not limited to their own cohort », Abrams/Farrell 2011, 60). Différentes hypothèses ont été

avancées pour expliquer les réactions positives aux récits de personnes âgées ; ces

réactions positives sont suscitées par l’emploi d’une structure narrative plus complexe, comportant des constructions en acmè, ainsi que par une capacité à réagir

immédiatement aux interventions des interlocutrices et interlocuteurs ; elles s’expli-quent ensuite par une réduction de la vitesse de parole et par une prosodie plus marquée (ibid., 61).

La production de récits oraux est une activité fréquemment pratiquée dans le

vieillissement, qui contribue dans une grande mesure à la (re)construction d’une identité personnelle (Kastenbaum 2003). Les versions répétées d’un même récit auto-

biographique témoignent d ’un figement considérable, mais aussi d’une capacité d’adaptation aux nécessités interactionnelles de la situation dans laquelle elles sont proférées (Barth-Weingarten/Schuman/Wohlfahrt 2012).

 

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4.2 La construction communicative de l ’âge

 

Dans la recherche linguistique d’orientation pragmatique, la variable d’âge ne consti-tue pas uniquement une variable dépendante qui soit clairement déterminée par la

chronologie. L’âge est plutôt considéré comme un effet des stratégies communicatives mises en place par les interlocutrices et interlocuteurs, qu ’ils appartiennent à différen-tes générations ou au même groupe d ’âge. Dans cette approche, il s’agit davantage de

comprendre la construction interactionnelle de l’âge que de mesurer des compétences langagières (Coupland/Coupland 1990, 461).

L’« émergence communicative » liée au vieillissement et à l’identification de per-sonnes âgées avec leur âge paraît être une ressource communicative importante.

Contrairement à d ’autres traits biographiques comme le sexe, le niveau social ou l’origine ethnique, l’âge des locutrices et locuteurs fait très souvent l’objet de discus-sions. Plusieurs études ont permis de réaliser un catalogue des stratégies communica-tives employées fréquemment par des personnes âgées (Coupland/Coupland 1990,

461 ; cf. Fiehler 2002). Ces stratégies sont caractérisées par la mention de l’âge chronologique, la mention du rôle ou des caractéristiques qui correspondent à cet âge

et la spécification d ’une identité liée au vieillissement en termes de santé, de décrois-sance et de mort. D ’après le contexte, la mise en relief de l’âge en situation de communication (age making) sert à établir une position sociale forte et une bonne

expérience – ou, au contraire, à annoncer sa propre fragilité ou des déficits constatés, la painful self-disclosure (PSD, Coupland 2004, 84). Les moments où les locutrices et locuteurs cherchent leurs mots indiquent des moments de traitement des insuffisances

qu ’ils ont eux-mêmes perçues. La désignation explicite, par la locutrice ou le locuteur, du problème du mot sur le bout de la langue (p. ex. : « vous voyez ça veut pas sortir »)

peut être considérée comme une stratégie de compensation (Zellner-Keller 2007).

La référence explicite à l’âge chronologique ne s’observe pas seulement dans les récits concernant le passé, mais aussi dans des descriptions ou des narrations portant sur un sujet contemporain. La mention du passé dans les récits de personnes âgées,

mais aussi dans le discours de tous les jours, sert parfois à s’identifier avec ce passé ;

mais ce talking back doit également être analysé comme un moyen efficace d’assurer sa propre position dans l ’espace chronologique contemporain (Boden/Bielby 1986, 85).

Un cas particulier de construction de l’âge en situation de communication s’ob-serve dans l ’emploi spécifique des pronoms on/nous. La référence déictique de ce pronom renvoie fréquemment à un nous qui désigne l ’ensemble de la génération de la locutrice ou du locuteur, dans des expressions comme ça nous a marqués. Le « on de

génération » peut lui aussi renvoyer aux valeurs d’une génération entière (on était

persuadés que sans travail on s ’en sort pas ; on parlait pas de droits […] dans ma jeunesse, c’était toujours le devoir, le travail) ou à des expériences partagées (l’exode nous a beaucoup marqués, Gerstenberg 2011, 125s.).

Outre le renvoi par les pronoms on/nous à un ensemble générationnel, on trouve

des mentions explicites du terme de génération. Pour élucider la réalité à laquelle

 

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renvoie ce terme polysémique, on peut réaliser une analyse séquentielle à partir de laquelle on montre comment la définition de sa propre génération se construit en

fonction d ’un contexte de communication (Gerstenberg 2009).

 

4.3 Marques lexicales diachroniques

 

La perception d ’un lexique « vieilli » ne correspond pas nécessairement à un usage réel de termes effectivement désuets (Blanchet 2001, 71s.). De plus, l ’idée que l’on se

fait de l’âge d’une locutrice ou d’un locuteur dépend non seulement de l’usage de termes désuets, mais aussi d’une réflexion métalinguistique proposée par les sujets

parlants, lorsqu’ils commentent l’emploi d’un terme moderne vs. vieilli (Coseriu 1988, 134). À l’instar de Rey-Debove (1978, 253), on peut parler d’une « connotation auto-nymique » qui se réfère aux aspects diachroniques du langage (on dit aujourd’hui « marginal », ibid.). Dans le corpus LangAge, on rencontre fréquemment ce type de marques diachroniques du lexique. La forme de ces marques suit très souvent on

disait [ça] à l ’époque, ou dans le temps on disait [ça]. Dans d’autres cas, un terme moderne est mentionné à côté d ’un terme qui – dans la perception de la locutrice ou

du locuteur – apparaît comme « vieilli » (grand cultivateur vs. agriculteur ; nourrice vs. aide maternelle, Gerstenberg 2011, chap. 8.2). On pourrait qualifier ces doublets de chronosynonymes (par analogie avec les géosynonymes), ou plus précisément de

chronosynonymes perçus.

 

5 La variation : traits extralinguistiques et

 

linguistiques

 

La variable « âge » fait partie des variables régulièrement prises en considération dans

(presque) toutes les études empiriques. Généralement, c’est une définition chronolo-

gique de l’âge que l’on observe dans cet emploi sociolinguistique. La signification de l’âge des locutrices et locuteurs dans sa dimension qualitative joue un rôle encore

marginal dans l’analyse empirique (Eckert 1997, 167).

 

5.1 La variation diatopique, diastratique et diaphasique

 

Ainsi, en comparant les usages linguistiques de différents parlers régionaux, on a

observé un usage plus actif d ’éléments marqués diatopiquement par les locutrices et locuteurs âgés ; certains termes connaissent cependant une renaissance chez les

générations plus jeunes, qui n’est pas circonscrit à la région d’origine d’un régiona-lisme (Germi/Lucci 1985, 203, pour la région gapençaise).

 

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Langue et générations : enjeux linguistiques du vieillissement 325

 

Dans les manuels linguistiques, le langage parlé par des locutrices et locuteurs âgés est parfois qualifié de « langue de groupe » (Müller 1975, 136). On a même parlé

de gérolecte ou de gérontolecte (Veith 2002, 173). L’évidence empirique d’un tel postulat reste cependant très discutable. Cherubim/Hilgendorf (2003, 235) n ’excluent

pas la possibilité d’une particularité du langage « des » personnes âgées (dt. Alters-sprache), qui serait caractérisé par des fonctions communicatives ou des stratégies

sémiotiques particulières. Sinner (2013, 162) voit dans cette hétérogénéité terminolo-

gique le symptôme d’une sous-discipline en train de s’établir.

Concernant le comportement linguistique des personnes âgées, l’absence d’étu-des empiriques spécialisées conduit à des opinions assez contradictoires. Le phéno-

mène d ’orientation diaphasique des personnes âgées n’est traité dans la plupart des

manuels que de façon marginale. D ’un côté, on parle d’un langage très conservateur des personnes âgées (Müller 1975, 141 ; Ager 1990, 118 : « Older speakers are likely to

be more conservative, pedantic, and linguistically defensive than younger ones »), de

l’autre côté on parle du relâchement qui accompagne la retraite (cf. supra, Gadet 2003, 55).

L’investigation scientifique des usages langagiers a mis en évidence l’importance de facteurs individuels (Baltes 2007, 16) dont résulte une grande hétérogénéité carac-

térisant le langage de personnes âgées. Il semble adéquat d’éviter une terminologie qui parle de façon globale du langage des personnes âgées.

 

5.2 Les niveaux internes de variation

 

Les études phonologiques de Martinet (1971), effectuées en 1941 avec des prisonniers

de guerre français, ne montrent pas de stratification d’âge nette dans ce groupe d’officiers socialement assez homogène (entre 20 et 60 ans) alors que pour certains phénomènes on observe une répartition par générations. Trente ans plus tard (1968– 1971), de nouvelles enquêtes ont été menées pour le Dictionnaire de la prononciation

française dans son usage réel (Walter 2001, 325 –327). Certaines tendances se confir-ment pour la période considérée : on observe p. ex. chez les jeunes la perte de

l’opposition, pour le a, entre la voyelle postérieure et la voyelle antérieure, ainsi que

l’opposition entre les voyelles nasales /œ ̃/ et /ɛ̃/ ; on observe en revanche, chez la génération la plus âgée, la conservation de ces distinctions. Toutefois, concernant

certains phénomènes, aucune stratification d ’âge n’est observée (opposition entre les voyelles fermées/ouvertes en finale ouverte).

Autre trait affecté par une orientation normative plus ou moins exprimée des

locutrices et locuteurs : la liaison (Mallet 2009, 92, 201 : « plus le locuteur était âgé, plus la fréquence de la liaison était élevée » ; données du corpus PFC, Phonologie du

Français Contemporain).

Dans beaucoup d ’études, les variables morphosyntaxiques montrent une ten-dance conservatrice des locutrices et locuteurs âgés, ainsi que des pourcentages

 

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326 Annette Gerstenberg

 

élevés pour les variables « innovatrices » dans les groupes d’âge plus jeunes (pour le ne de négation, cf. p. ex. Ashby 1991 ; Armstrong 2001 ; Hansen/Malderez 2003). Cette

variabilité se situe entre le changement linguistique en cours et les dynamiques de la

norme linguistique. Comme l’ont souligné plusieurs chercheurs, le changement lin-

guistique est lié non seulement à la fréquence d ’un phénomène, mais aussi au prestige sociolinguistique (p. ex. Hausmann 1979, 444). Le choix du registre qualifié

d’approprié pour une situation communicative comme celle d’une enquête n’est pas

seulement un facteur qui perturbe les résultats empiriques : c’est en soi un sujet de recherche en linguistique diachronique.

Une partie du lexique employé par des locutrices et locuteurs âgés peut être

considérée comme « vieilli » (Müller 1975, 141 ; Ager 1990, 118 ; Fiehler 1997). Si l’on prend en considération des paires de variantes formelles vs. moins formelles (travail

vs. boulot, ami vs. copain), on constate que les groupes d’âge de 65 ans et plus font un emploi élevé des variantes formelles (Beeching 2007). Ce phénomène n’est cependant

pas très fréquent (Thimm 2002). L ’emploi de termes historiquement dépassés peut en revanche susciter l ’intérêt des locutrices et locuteurs eux-mêmes, comme en attestent

l’emploi de marques diachroniques (cf. supra), ou de recueils comme celui de Guil-laume/Beyler (2004/2005). On observe par ailleurs, dans le langage de certaines

personnes âgées, la reprise de termes récents, parfois accompagnés de marques métalinguistiques (dur dur dur / comme disent les jeunes ; LangAge, Gerstenberg 2011, 195). Cette reprise de termes du langage actuel dépend de la nature des échanges

linguistiques pratiqués : échanges avec les enfants, avec les petits enfants ou avec des membres de la même génération.

 

5.3 Perspectives

 

Les résultats obtenus par les études empiriques mentionnées ci-dessus soutiennent

partiellement l’idée de l’apparent time : ils montrent en effet une tendance des locutrices et locuteurs âgés à adopter un langage plus conservateur. L ’impact de la

variable de l ’âge étant encore peu exploré, les traits linguistiques analysés ne per-mettent pas de reconnaître, pour l ’ensemble des phénomènes observés, les contours

d’une « variété âgée » du français. Malgré la mise au jour de différences claires entre un usage innovant des jeunes et un usage conservateur des plus anciens, force est de

constater que la plupart de ces phénomènes ne sont pas abordés sous l’angle du changement en temps réel (real time). Les exemples mentionnés renvoient aussi au

processus d’adaptation au langage actuel et aux effets du communal change.

 

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Langue et générations : enjeux linguistiques du vieillissement 327

 

6 Linguistique appliquée

 

6.1 Stéréotypes et ageism

 

Le langage parlé des aînés est représenté par les médias selon des stéréotypes (comme

la verbosité : senex loquax, Cherubim/Hilgendorf 2003, 234) que l’on retrouve pour-tant aussi dans les usages individuels ou dans les usages collectifs. La composante

discriminatoire de ces stéréotypes, qui soutiennent l ’ageism, est étudiée depuis les années 1960 (Butler 1969 ; Barbato/Feezel 1987). L’attention portée aux stéréotypes

négatifs de la vieillesse stimule l ’étude d’expressions comme vieux salaud, vieux pour-ri ou vieux baveux, et de leur connotation dépréciative (Berman/Sobkowska-Ashcroft

1986, 140). La représentation de la vieillesse est par ailleurs très souvent associée à des stéréotypes positifs comme la sagesse (ibid., 142).

 

6.2 Elderspeak

 

La communication dans les hôpitaux et dans les maisons de retraite est dans une

certaine mesure marquée par les règles du « parler lentement, soigneusement, sim-plement » (Caporael/Culbertson 1986, 109 ; cf. Cohen 1979, 428 : « speech [to old people] should be slow and messages short »). De ce genre de règles peut résulter une

sorte de baby talk que l’on adresse aux personnes âgées – qu’on appelle elderspeak –, dont l ’efficacité a été discutée ; Cohen/Faulkner (1986) soulignent au contraire l’im-portance de la prosodie (focal stress).

Les stratégies communicatives des aide-soignants et des infirmières sont deve-

nues un sujet d ’étude pour la linguistique appliquée, qui définit les traits caractéristi-ques de l ’elderspeak (emploi de diminutifs, tutoiement, voix très haute sans accentua-tion efficace, etc. ; cf. Sachweh 2003 ; Backhaus 2013) et contribue à améliorer la formation des soignants gériatriques en matière de communication.

 

6.3 Rencontre intergénérationnelle

 

Les différences de comportements linguistiques entre les générations peuvent affecter

soit la communication intra-groupe, p. ex. familiale (Williams/Harwood 2004 ; Gers-tenberg 2012), soit la communication inter-groupe (Tuckman 1953). Un aspect impor-

tant de ce domaine est analysé dans le cadre de la théorie de l’adaptation communica-tive (CAT, Communication Accomodation Theory) qui aborde les différentes formes

que prend l’orientation du comportement propre en fonction du comportement

linguistique (perçu) de l ’interlocutrice ou l’interlocuteur et de son besoin (perçu). Ce sont par exemple les cas où la PSD (painful self-disclosure) rompt les règles (inofficiel-

les) de la CAT : la PSD au début d’une conversation peut embarrasser des locutrices et

 

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328 Annette Gerstenberg

 

locuteurs plus jeunes (underaccomodation, Barker/Giles/Harwood 2004). L’évalua-tion de ce phénomène a mis en évidence le fait que les cas de PSD sont moins

embarrassants pour les sujets âgés eux-mêmes que pour des témoins plus jeunes (Bonnesen/Hummert 2002, 291).

 

7 Resumé

 

L ’étude du langage de personnes âgées nous apprend que le rapport complexe qui lie un individu et un collectif (génération) reste en grande partie à explorer. La concep-tion homogénéisante de la linguistique variationnelle a aidé à mettre en évidence les

différences entre groupes d’âges, mais elle n’a pas vérifié à ce stade le rôle joué par les facteurs de variation à l’intérieur de ces groupes, ni leurs possibles co-variation et interrelation. L’impact des facteurs extralinguistiques mériterait lui aussi d’être ex-

ploré par le biais d’une analyse approfondie et critique (stratification socioprofession-nelle, conditions/qualité de vie, normes culturelles).

Il est important de rappeler que les personnes âgées font partie des communautés

linguistiques dont s ’occupent les sciences du langage. De ce point de vue, la (socio-)

linguistique – tout comme la psycholinguistique, la sociologie, la psychologie et l’histoire – trouve sa place et participe pleinement aux initiatives pluridisciplinaires émergentes dans le domaine.

 

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