Manuel de Lingui

Claudia Polzin-Haumann · Chapitre 19 sur 33

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Manuel de Lingui

9783110302219-018

Joachim Lengert

 

16 Les français régionaux

 

Abstract : L’article esquisse des aspects théoriques et descriptifs d’une variété diato-pique du français, les « français régionaux » ou « régiolectes ». Sont abordés la

terminologie, les critères de définition et la typologie des régiolectes. Ensuite, on a tenté une description sommaire portant sur la synchronie des régiolectes actuels,

notamment de France (phonétique/phonologie, grammaire, lexique/sémantique/ phraséologie). Enfin, sont décrites les sources historiques (archaïsmes, dialectismes, créativité interne, emprunts).

 

Keywords : archaïsme, emprunt, patois, régionalisme, variation diatopique

 

1 Terminologie

 

Les français régionaux ou régiolectes représentent un des phénomènes principaux de la diversification du français et constituent, dès les années 1980, un des domaines de

prédilection de la recherche variationniste (cf. pour un résumé de la recherche,

jusqu ’aux années 70 : Dauzat 1933 ; Straka 1977b ; Rézeau 1995).

Boulanger (1980, 43s.) a relevé 73 termes qui peuvent désigner cette variété

géolinguistique. De nos jours, le terme le plus répandu, en référence au français européen, est celui de « e français régional », qui remonte au début du XX siècle

(Dauzat 1906, 203). D’autres usages, p. ex. « français local », « français rural » ou « parler régional » (Brun 1931), sont beaucoup plus rares. On désigne les français

régionaux particuliers en y rajoutant le nom d’une région ou d’une localité, p. ex. « français régional alsacien/d ’Alsace ». En référence aux régiolectes non hexagonaux, on préfère souvent « français en Belgique », etc., afin d’éviter l’image trompeuse

d’une variante unitaire, délimitée nettement sur le plan géographique. Le terme « français régional » ne s’applique que rarement aux variantes extra-européennes,

pour des raisons sociolinguistiques. D’après Poirier (1995, 17), qui souligne le fait que l’influence du français de Paris se fait ressentir dans une moindre mesure au Québec, où le français constitue une « variété nationale » ayant sa propre norme, on ne pour-

rait l’employer qu’en référence à une région particulière du Québec. La dénomination « régiolecte » pour les variantes régionales du français est plus récente (p. ex. Salmon 2006) ; on notera encore le terme « topolecte » (p. ex. Rey 1986, 38s.).

Les usages isolés caractéristiques des français régionaux européens sont désignés

par le terme de « régionalisme » (depuis Dauzat 1927 [TLFi]), ou par des termes généraux

tels que « particularités lexicales », etc. – solution préférée par les dictionnaires du

français d’Afrique et d’autres régions exolingues. Plus récemment, certains chercheurs ont proposé le synonyme plus général et moins marqué connotativement de « diato-

pisme » (Chambon 1999, etc.). Surtout par rapport aux variétés extra-hexagonales, on

 

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se sert de termes tels que « belgicisme », « helvétisme » et « québécisme »/« canadia-

nisme » qui ont le désavantage d’insinuer l’existence d’un « français belge », etc., conçu comme plus ou moins uniforme. Pour certaines régions de France, on emploie des dénominations analogues tels que « normandisme », « provençalisme », etc.

 

2 Définition

 

Vu la diversité des approches définitoires (cf. l’inventaire dans Poirier 1987, 140s.),

certains auteurs ont parlé d’un concept flou et Corbeil (1986, 60) a même proposé d’abandonner la notion de français régional. En fait, sa définition soulève divers problèmes. Il faut élucider des concepts tels que la « région », tenir compte de la situation linguistique (endolingue ou exolingue) et sociolinguistique et du domaine

linguistique décrit (phonétique, etc.). En France, la distinction entre patois et régio-

lecte n’est pas toujours aisée, surtout en dehors du domaine occitan et francoproven-çal (cf. Rézeau 1984, 13s. ; Martin 1997, 59s.). Notons encore les déficits des dictionnai-

res et des grammaires (cf. Taverdet 1990, 709s. ; Serme 1998, 51s.) et la possibilité de

perte du statut de régionalisme par la « dérégionalisation », soit par extension d’un régionalisme, soit par polygénèse.

La définition des régiolectes se fait généralement dans une perspective contras-

tive qui les distingue de l’usage non délimité sur le plan géographique. Cela présup-

pose, dans une perspective normative, l’existence d’une norme ou, dans une perspec-tive descriptive, l ’usage soit d’un centre (socio-)géographique, soit de l’ensemble ou de la majorité des locuteurs francophones. Là encore, on constate le même désaccord terminologique (français standard/neutralisé, central, commun/général ou, de façon

plus neutre, français de référence). Des linguistes québécois en particulier (cf. Poirier

1987, 146s.) ont réfuté ce concept, tout en préconisant l ’analyse autonome des variétés diatopiques et en parlant de normes nationales, locales ou endogènes. En référence

au lexique, Baggioni (2000, 48s.) met en garde contre l’hypothèse d’une norme nationale unitaire et plaide en faveur d’une « norme internationale à la fois souple et

unifiée » – dénommée aussi « supranorme » – qui coexisterait avec des normes locales usitées dans des situations communicatives plus restreintes.

Vu la difficulté d’une définition précise, certains auteurs admettent tout simple-ment un certain nombre de « cas douteux » (Straka 1977a, 230 ; Tuaillon 1983, 10),

d’autres procèdent à des sous-catégorisations. Ainsi Carton (1981) a proposé le modèle suivant pour la zone lilloise : a) français commun, b) français régional, mélange à dominante de français commun, c) français dialectal (local), mélange à dominante

dialectale, d) patois. De telles tentatives de subdivision se heurtent au problème de

leur délimitation et de la validité de leurs critères. D ’autres enfin admettent un

continuum affectant tant la compétence individuelle que l’usage social entre le français standard et ses différentes variétés mais aussi, selon certains (p. ex. Francard

1991, 377), les patois, là où ils coexistent encore avec les régiolectes.

 

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2.1 Critère géographique

 

Marqués par la tradition dialectologique, certains auteurs ont défini le concept de « région » de façon assez statique (cf. Bruneau 1961, 174). De nos jours, il est conçu de

façon plus flexible :

 

« […] le français régional sera donc pour nous la RÉUNION de tous les faits linguistiques ORAUX

ou ÉCRITS, positifs ou négatifs, produits par des utilisateurs de la langue française et limités sur

le plan géographique à un point ou à un ensemble de points plus ou moins important » (Taverdet

1977, 41s.).

 

La parution du DRF a permis de dégager des aires typiques d’extension relativement

grande (Chambon 2005, 12s. ; Goebl 2005) et d’établir une typologisation aréologique (cf. Thorel 2005, 133 ; Lagueunière 2007, 317). Certains auteurs ont mis en avant une

conception monocentrique de la langue française, p. ex. Tuaillon (1983, 2 ; pour une critique cf. Corbeil 1984, 34) :

 

« […] un régionalisme linguistique est un écart de langage (phonétique, grammatical ou lexical)

qui oppose une partie de l’espace français au reste du domaine et plus précisément à la fraction

du domaine linguistique dont fait partie la capitale du pays, car l’aire linguistique qui comprend

Paris est de toute façon qualitativement majoritaire ».

 

De nos jours, elle est largement abandonnée en faveur d’une perspective pluricen-

trique, d’où la naissance du terme « francisme » pour désigner les particularités du français de France (Hausmann 1986, 8s.).

 

2.2 Critère linguistique

 

Traditionnellement, les régiolectes sont décrits comme des entités différentielles,

distinctes de l’usage général. Certains chercheurs, notamment des dialectologues, ont nié qu’ils forment des systèmes au sens structurel (Straka 1977a, 231) et y ont reconnu

un ensemble de « traits régionaux » isolés (Warnant 1973, 113). D’autres auteurs admettent l ’existence de systèmes phonétiques et phonologiques ainsi que de « mi-cro-systèmes » lexicaux (Taverdet 1977, 42). Müller (1975, 117) définit les français régionaux comme une couche linguistique intermédiaire entre les patois et le français

commun, une espèce d’interlangue, vision problématique par le fait qu’il traite les régiolectes et le français standard comme deux entités différentes (cf. Tuaillon 1983, 19). Brun (1946, 137) y voit le résultat de la francisation du domaine occitan, du moins

au tout début de l’apprentissage du français par les occitanophones comportant la naissance éphémère de variantes de transition mixtes.

Toutes ces conceptions ont été remises en question dès les années 80 (cf. déjà Voillat 1971, 217s.). On y substitue une vision globale qui identifie le français régional

comme « l’ensemble des usages linguistiques d’une communauté francophone bien

 

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localisée sur le plan géographique » (Poirier 1987, 142 ; cf. Francard 1991, 374). Dans cette optique, les régiolectes ne sont plus conçus ni comme inventaires de traits isolés

ou systèmes partiels, ni comme interlangues, ni comme langues intermédiaires ou

autonomes. Ils ne s ’opposent pas au français standard : « Les ‹ français régionaux › ne sont pas autre chose que les formes réelles et concrètes du français tout court » (Chambon 1997, 15 ; cf. Chambon/Greub 2009, 2556). Cette posture théorique a des

répercussions sur la conception du français standard, qui n’est plus identifié à la norme du « bon usage », mais qui ne se manifesterait concrètement que sous forme de « réalisations géographiquement particularisées » (Chambon 2005, 7). Chaudenson

(1996, 396s.) a proposé un modèle de compromis. Le français régional comporterait quatre « ensembles » de faits linguistiques, dont deux (C et D) vraiment spécifiques :

un « ensemble A » (majorité absolue des phénomènes linguistiques non soumis à une

variation quelconque – assimilable à ce que l’on considère comme français commun), un « ensemble B » (phénomènes sujets à la variation à caractère non régional, p. ex. si

j ’avais su/si j’aurais su), un « ensemble C » (phénomènes sujets à la variation à caractère régional, p. ex. Amérique du Nord on/français commun sous tension/fran-

çais central branché) et un « ensemble D » (phénomènes linguistiques régionaux non

soumis à une variation quelconque, tel le pronom y ʻle’, en domaine francoprovençal, dans une phrase du type j ’y sais pas ʻje ne le sais pas’).

 

2.3 Critères sociolinguistiques et variationnels

 

Wolf (1972, 176) a caractérisé le français régional « par sa subordination linguistique et par sa subordination sociolinguistique à la koïné ». Cette subordination est mani-

feste dans la tradition des écrits normatifs et dans un sentiment d ’infériorité des locuteurs, qui seraient conscients du fait que leur usage régional représente un écart

de la norme qu’ils auraient tendance à corriger. Ces caractéristiques ne sont pourtant pas exclusives aux régiolectes et Wolf lui-même doit excepter, en matière de lexique,

les « régionalismes de bon aloi », c’est-à-dire les « statalismes » et les régionalismes

indispensables parce qu ’ils reflètent une particularité extralinguistique spécifique.

Un autre critère sociolinguistique, le caractère inconscient des régionalismes, qui

distinguerait notamment les régiolectes des patois, a déjà été signalé par Brun (1931, 17). Il est mentionné dans la plupart des contributions du colloque de Dijon de 1976

(cf. Straka 1977a, 229s. ; Gonon 1977, 148), et Martin (1997, 58) affirme également,

quoiqu’avec précaution, que « les traits régionaux […] sont le plus souvent employés inconsciemment ». Cependant, la conscience linguistique des locuteurs est trop

complexe pour être pertinente comme trait définitoire absolu : Paquot (1988, 37), sur

la base d’une enquête où les sujets étaient censés identifier 29 canadianismes de

divers types, signale qu ’une moyenne de 50,46% des informateurs ont identifié l’ensemble des mots. Qui plus est, ses résultats démontrent que l’identification du régionalisme varie selon le mot (cf. ibid., 38, tableau III.1) : si un anglicisme comme

 

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jumper ʻsauter, bondir’ (92,6%) est un canadianisme conscient pour une large majo-rité, en revanche vivoir ʻsalle de séjour’ (7,4%) ne l’est pas.

Piron (1978, 22) et d’autres ont souligné l’affinité du français régional au langage parlé, mais c’est là un critère tout aussi relatif. Si les régionalismes sont en fait plutôt

marginaux dans le langage de la presse (à l’exception des statalismes, de l’usage des annonces ou encore de l ’emploi à intention stylistique), ils apparaissent dans la langue littéraire dès le XVI e siècle (cf. Baldinger 1957, 65s.) et c’est surtout à partir du

XIXe siècle (cf. Rézeau 1995, 687 ; 2007, 266) que l’usage littéraire de régionalismes devient un élément de style chez des auteurs tels que G. Sand ou A. Daudet. Rézeau

(1995, 681s.) souligne aussi l ’importance de textes écrits privés comme source du français régional.

Certains auteurs ont voulu caractériser les régiolectes comme un phénomène essentiellement rural, p. ex. Taverdet (1990, 715). Cette hypothèse correspond à une

pratique de recherche héritée de la dialectologie (pour une critique, cf. Chambon

1997, 16s.) – bien des études décrivent les particularités de localités relativement petites en milieu campagnard –, mais il est évident que les régiolectes sont aussi un phénomène des grandes villes.

 

2.4 Critère chronologique

 

Borodina (1982, 33) a fait valoir le critère de la naissance tardive des régiolectes, afin

de les distinguer des patois. Selon elle, il s’agirait pour l’essentiel d’un phénomène

qui daterait du début du XIXe siècle, par suite de l’imposition du français commun comme langage parlé. D ’après Lengert (1994, 459), qui a extrait un échantillon de 949

helvétismes d’un corpus restreint au langage littéraire, les couches chronologiques se présenteraient comme suit :

 

Tableau 1 : Chronologie des régionalismes (Suisse romande)

 

siècle régionalismes %

XI e e – XVII 156 16,4%

XVIIIe 71 7,5%

XIXe (1800–1849) 111 11,7%

} 365 } 38,5%

(1850–1899) 254 26,8%

XXe (1900–1949) 215 22,7%

} 357 } 37,6%

(1950–1994) 142 15,0%

 

Si l’on compare ces données à la statistique citée dans Manno (2004, 346), établie sur la base des 880 articles du DSR¹, les informations sont similaires e e : XI – XVII siècle 208 régionalismes (23,7%), XVIII e e e siècle 92 (10,5%), XIX siècle 268 (30,4%), XX siècle

 

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312 (35,4%). Malgré certaines divergences, le régiolecte est essentiellement un phéno-mène des XIX e e et XX s.

Ce postulat a été combattu par Chambon (1997, 20, etc.), qui reconnaît dans

l’expansion du français ainsi que dans l’élaboration d’une variante de référence par la lexicographie et la grammaticographie des arguments pour situer le début de régio-lectes relativement stables à la fin du XVe e et au début du XVI siècle. Cette hypothèse

a été défendue, avec quelques modifications, par Chambon/Greub (2009, 2553s. ; cf.

aussi Greub 2007) qui, s’appuyant sur des arguments historiques internes (l’évolution du système phonologique et du lexique) et externes (la diffusion du français dans la

Galloromania), aboutissent à la conclusion que « la formation des ‹ français régio-naux › e est surtout un fait du 16 s. », du moins en ce qui concerne le lexique et la grammaire.

 

3 Typologie

 

On peut distinguer les régionalismes positifs – traits linguistiques concrets – des régionalismes négatifs, à savoir des éléments faisant partie de l’usage général qui sont (presque) absents de l’usage d’une ou de plusieurs communautés régionales (cf.

Séguy 3 1 1978 [1950], 11). Voillat (1971, 226s.) cite le cas de l’adjectif brun, qui serait en usage en Suisse romande, tandis que marron y serait inexistant. En ce qui concerne

les régiolectes européens, ce concept théorique a eu peu de répercussions pratiques.

Malgré Salmon (1991, 28) qui postule « l’absence avérée […] d’un très grand nombre de mots » en français régional du Lyonnais, les exemples restent isolés et dépourvus de

fondement statistique. Par contre, l’étude de Martel (1987) recense un nombre consi-dérable de mots du français de France inexistants ou de fréquence très basse en français québécois. Dès la fin des années 80, certains dictionnaires québécois, tel le

DQA (1992), signalent des francismes, donc des « régionalismes négatifs » (cf. Ver-reault 1996, 200s., pour des exemples et leur critique).

La notion de « régionalismes de fréquence » comporte des unités lexicales signifi-

cativement plus (ou moins) fréquentes dans une variété diatopique (ou plusieurs variétés diatopiques) que dans le reste de la francophonie. Thibault (1996, 359s.)

distingue les régionalismes de fréquence intralinguistiques et extralinguistiques. Les

premiers sont motivés par l ’absence ou la fréquence très basse, en français régional, d’un synonyme ou d’une variante de forme connus en français général ; les seconds

sont reliés à l ’usage ou au degré de connaissance d’une réalité extralinguistique. Pour déterminer la fréquence on peut se référer à la lexicographie générale (cf. Thibault

2007, 469s.) tandis que les dictionnaires de fréquence ne sont que d’une utilité limitée pour des recherches variationnistes. Martel/Cajolet-Laganière (2004) et Thibault

(2007) mettent en évidence l’utilité des banques de données textuelles, qui, malgré leurs déficits, permettent d’objectiver ce concept qui attend encore des analyses systématiques.

 

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On peut classifier les particularités régionales synchroniquement, diachronique-ment ou diatopiquement. Une sous-catégorie est celle des « statalismes », terme créé

par Pohl (1984) qui a souvent été appliqué au vocabulaire officiel, mais qui désigne

tout fait linguistique fréquent dont l’aire géographique s’arrête ou dont l’usage se

raréfie nettement à la frontière politique d’un pays.

On a élaboré diverses typologies spécifiques qui, pour la plupart, se réfèrent au

lexique (cf. Boulanger 1985, 132s. ; Massion 1987, 64s. ; Pauleau 1995, 207 ; Serme

1998, 190s.). Dans une classification globale, Poirier (1995) distingue, d ’un point de vue historique, les archaïsmes, les dialectismes, les innovations et les emprunts (à

l’anglais et aux langues amérindiennes). Synchroniquement il systématise les diver-gences entre le français de France et le français québécois :

 

– québécisme lexématique : le mot (simple ou complexe) n’existe pas en français de France (en

fait, dans certains cas, ce n’est que le signifiant qui n’existe pas en France, p. ex. parmi les attestations apportées par Poirier (1995, 32), achaler ʻimportuner’).

– québécisme sémantique : le mot existe en français de France, mais avec un sens dénotatif

différent ou plusieurs sens dénotatifs différents.

– québécisme grammatical : le mot existe en français de France, mais le comportement

grammatical n ’est pas le même. D’après Poirier, les différences peuvent affecter l’apparte-nance à des classes de mots différents, le comportement flexionnel (p. ex. des différences de genre ou de nombre) ainsi que des phénomènes de construction syntaxique.

– québécisme phraséologique : une unité phraséologique existe au Québec, mais pas en

France.

– québécisme de statut : le mot existe en français de France et en français québécois, mais il a

un statut différent.

Cette dernière catégorie, dans laquelle rentrent également les régionalismes de fréquence, comprend différents phénomènes connotatifs ou diasystématiques. Nous

reproduisons ici, sous forme simplifiée et modifiée (informations supplémentaires

d’après DHFQ et Dulong 1999), le tableau synthétique établi par Poirier (1995, 43) :

 

Tableau 2 : Classification des régionalismes lexicaux (Québec)

 

lexématique sémantique grammatical phraséologique de statut

archaïsme abrier ʻcouvrir’ suçon ʻbonbon dinde s.m. avoir le corps aboyer (soigné au

moulin à scie fixé au bout dérangé ʻavoir Québec, usuel en

ʻscierie’ d ’un bâtonnet’ la diarrhée’ France)

dialectalisme placoter vase ʻboue’ égal adv. à cœur de jour

ʻbavarder’ ʻà longueur

de jour ’

amérindia- atoca ʻsorte caribou ʻrenne du nisme d’airelle’ Canada’ (< mic-

(< iroquoien maque kăleboo, (a)toxa) etc.) (plus usuel

au Québec)

 

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lexématique sémantique grammatical phraséologique de statut

anglicisme drave ʻtrans- char ʻvoiture’ argents pl. parler à travers condom ʻpréser-

port, flottage (< angl. car) (< angl. son chapeau vatif ’ (usuel au du bois’ moneys) ʻparler à tort Québec, langage (< angl. drive) et à travers ’ technique en

(< angl. to talk France) through one’s hat)

innovation marchable cartable ʻcahier autobus n.f. se faire passer arachide (usuel

ʻoù l’on peut à anneaux’ un sapin ʻse au Québec, marcher’ faire duper’ langage commer-

cial en France)

 

À l’exception des amérindianismes, cette classification n’est pas spécifique au fran-çais québécois et peut s ’appliquer sans difficultés à d’autres régiolectes en situation

de français langue maternelle. On pourrait y ajouter les régionalismes formels, c’est-à-dire des variantes (morpho-)phonétiques de mots, p. ex. français standard poireau – français régional (populaire ?) porreau (cf. DSR ²2004, 595s.). En situation exolingue,

elle doit être adaptée à la variante respective, tel que l ’illustrent plusieurs contribu-tions du volume de Francard/Latin (1995). Ainsi Pauleau (1995, 205) signale, en

français de Nouvelle-Calédonie, l’absence d’archaïsmes et de dialectismes.

 

4 Caractéristiques linguistiques

 

Il n’existe pas de régionalismes graphiques, à l’exception de graphies régionales

reflétant une prononciation différente, p. ex. France sébile [sebil] – Suisse romande sébille [sebij]. Dans le cas d’emprunts, la graphie peut varier en fonction de différents degrés d’adaptation, p. ex. block (Québec) – bloc (France) ou, au contraire, balloune

(Québec) – ballon (France) (Rézeau 1987, 203s.). Des traditions typographiques diver-gentes peuvent amener des différences. Ainsi, l’on écrit la date 1-1-2013 ou 1/1/2013 en

France, tandis qu’en Suisse romande, on peut également l’écrire 1.1.2013, probable-ment sous l’influence de l’allemand.

 

4.1 Phonétique. Phonologie

 

Dans la perspective des locuteurs, les particularités phonétiques sont englobées sous

le terme d ’« accent », peu précis et non exempt de connotations normatives (cf. Carton et al. 1983, 3) ; terme qui a pénétré aussi dans le discours scientifique (p. ex. Woehr-

ling 2009). Leur analyse variationnelle soulève plusieurs problèmes (cf. Hambye

2007, 365s.) : l ’établissement de corpus est complexe, la variabilité phonétique et phonologique est grande, ce qui rend difficile l ’identification des particularités régio-

 

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nales et leur distinction de phénomènes diastratiques et diaphasiques ou encore de

tendances d ’évolution générales. La spécificité d’une variante régionale ne résulte pas

forcément de l’(in)existence d’un phénomène, mais de sa fréquence plus ou moins élevée, et un système phonologique régional peut présenter plusieurs sous-systèmes

(cf. Rittaud-Hutinet 1991).

Au XXe siècle, on constate d’une part l’existence de nombreuses monographies visant le lexique qui contiennent des remarques sur la prononciation régionale, p. ex.

Brun (1931, 28 –46). D’autre part, la variation diatopique du français devient l’objet de l’ e attention des phonéticiens, dès la fin du XIX siècle. Un des pionniers est Koschwitz (1892), avec son étude comparative de la prononciation parisienne et genevoise. Les phonéticiens ont tenté les premières synthèses à large échelle, tel Fouché (1936) ou

Carton (1973, 236) qui admet neuf traits phonétiques caractéristiques de la France septentrionale :

 

– absence de liaisons facultatives (i(l) vient / avec)

– tendance à la fermeture des voyelles non accentuées (proposé [pʀopoze] au lieu de

[pʀɔpoze])

– harmonisations vocaliques (raidi [ʀedi] au lieu de [ʀɛdi])

– amuïssements de e muets facultatifs

– assimilations consonantiques (Israël [izʀaɛl] au lieu de [isʀaɛl])

– relâchement articulatoire, d’où timbres peu nets et sons de transition (théâtre [teja:t] au lieu

de [tea:tʀ])

– inégalité de la durée syllabique

– simplification de groupes consonantiques (escalier [ɛskaje] au lieu de [ɛskalje])

– patterns d’intonation ayant une fonction syntaxique

 

La seule tentative globale de description phonétique des particularités du Nord-Est,

du Midi et du français parisien, est l ’ouvrage à but didactique de Carton et al. (1983 ; cf. les textes enregistrés sur http://accentsdefrance.free.fr/). Le nombre réduit des

enquêtes menées surtout en milieu rural et la restriction à une seule localité explorée dans chaque zone rendent problématique la généralisation des résultats, dont nous

retenons ici quelques spécificités consonantiques de trois régions de l ’Est (Carton et al. 1983, 14s.) :

 

Tableau 3 : Traits consonantiques de trois régiolectes de l ’Est

 

Jura Alsace Lorraine (Lamoura, dépt. Jura) (Riquewihr, dépt. Haut-Rhin) (Gérardmer, dépt. Vosges)

occlusives désonorisation des 1. tendance à la sonorisation aspiration de l ’occlusive

occlusives sonores en des occlusives sourdes sourde initiale, p. ex. tapait position finale ou devant (occlusives « douces [t ʰɑpɛ] ʀ̥, p. ex. habitude [-tud̥] sourdes »), p. ex. pièce [b̥jɛs]

2. aspiration de l’occlusive sourde initiale, p. ex. qualité [kʰɑlite]

 

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Jura Alsace Lorraine (Lamoura, dépt. Jura) (Riquewihr, dépt. Haut-Rhin) (Gérardmer, dépt. Vosges)

fricatives [ʒ] > [dʒ], p. ex. Julien 1. sonorisation de [f, s] désonorisation de [v, z, ʒ]

[dʒyljɛ͂] (« possible »), p. ex. français en finale > [f, s, ʃ], p. ex.

[vrɑ͂:zɛ] neige [ne:ʃ] 2. désonorisation de frica-tives sonores (« possible »), p. ex. jaune [ ʃo:n]

nasales [ɲ] > [n], p. ex. vigne [vi:n] latérales [l] final après une occlusive

> Ø, p. ex. peuple [pœp]

vibrantes [ʀ] reculé, fortement vibré [r] apical (« généralement »), [ ʀ] final très reculé et

et sourd, p. ex. abri [ab̥ʀ̥i] p. ex. règle [rɛ:gl] assourdi ou affaibli

(« parfois » ; aussi après une occlusive), p. ex. alors

[alo ʀ̥], encore [ɑ͂ko:]

h aspiré h aspiré initial en syllabe h aspiré initial prononcé [h],

accentuée prononcé [h], p. ex. p. ex. haut [ho] hache [ha ʃ]

groupes 1. simplification par 1. simplification par consonanti- amuïssement, p. ex. quelque amuïssement, p. ex. ques [kek] métallurgiste [-ʒis]

2. simplification par interversion, p. ex. mètre [mɛtər]

 

En phonologie, Martinet (1945) fait figure de pionnier, tant par sa conception théo-

rique qui surpasse la vision structuraliste classique d ’un système linguistique homo-gène que par sa méthode d’une enquête systématisée. Cette approche innovatrice a été élaborée à partir des années 70 par un groupe de chercheurs, dont on lira les

résultats dans Walter (1982). À l’aide d’un questionnaire complété par des conversa-tions enregistrées, les auteurs ont mené une enquête dans toute la Galloromania

(France, Belgique, Suisse, Val d’Aoste) pour systématiser les différences diatopiques du diasystème phonologique segmental (phonèmes, principaux allophones, opposi-tions), ce qui a permis quelques généralisations (ibid., 203s.) :

 

– le maintien, dans de nombreuses régions, d’archaïsmes tels que la différenciation quantita-

tive du système vocalique, l ’existence de systèmes comprenant 5 ou même 6 voyelles nasales, la survivance de la consonne latérale [ ʎ]

– la pression, chez bien des informateurs, entre le système régional traditionnel et celui qui se

diffuse à partir de la région parisienne

 

Les auteurs constatent une scission marquée entre les régions méridionales et non-

méridionales, p. ex. en ce qui concerne la réalisation du schwa. La frontière entre

 

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Les français régionaux 375

 

langue d ’oïl et langue d’oc serait à situer plus au sud, l’ancien domaine francopro-vençal aurait subi largement l ’influence oïlique. Dans une zone centrale qui va de la

Saintonge jusqu’en Franche-Comté existent des particularités phonologiques cohé-rentes, distinctes du système du français courant, tandis que l ’influence du français

parisien est notable dans certaines zones de l ’Est (Champagne), de l’Ouest (Maine, Orléanais) et du Centre-Sud (Centre, Bourgogne). Dès la fin des années 90, l’ap-proche la plus importante de la variation diatopique du système phonologique est le projet PFC (= Phonologie du Français Contemporain) (cf. Detey et al. 2010 et http:// www.projet-pfc.net/) qui se distingue de ses prédécesseurs par la méthode et par les

buts théoriques et pratiques, dont voici les plus importants : a) l ’orientation pan-francophone ; b) la réalisation d’enquêtes méthodiquement élaborées et opérées sur

un échantillon important d’informateurs ; c) l’établissement d’une base de données du français oral, mise à disposition sur internet ; d) l’orientation didactique. C’est de ce projet que provient l ’essentiel des informations qui suivent.

D ’après Woehrling (2009, 17 ; cf. aussi Lyche 2010, 143s.), le système phonolo-gique du français standard est largement répandu dans la moitié nord de France, à

quelques exceptions près (Nord, Alsace). Lyche (2010, 150s.) signale, parmi les in-

stabilités du système vocalique dépendant des régions, la disparition de l ’opposition

/a/ ~ / ɑ/, l’antériorisation de /o, ɔ/, la postériorisation du schwa et l’évolution des voyelles nasales. Le consonantisme semble être relativement uniforme, à l’exception de la variation de / ʀ/ ou de la perte de /ɲ/ > /nj/. Certaines analyses récentes incitent

à croire que l’importance de la variation phonologique régiolectale serait en recul, par rapport à certains traits et de manière inégale selon les régions, tandis que la variation

diastratique deviendrait plus importante (cf. Boughton 2007).

On trouve une synthèse des particularités phonologiques du Midi dans Durand

(2009) et Coquillon/Durand (2010). Le « Midi », selon Durand, comprend la région occitanophone définie par Bec (1963) ainsi que le Pays basque et le Roussillon

catalanophone. L ’Auvergne et le Limousin semblent être des zones de transition qui partagent des traits avec le Midi (systèmes vocaliques) et le Nord (disparition du schwa, voyelles nasales). Le vocalisme semble être assez stable, comparé p. ex. à la

description de Brun (1931). Le système vocalique oral minimal, caractérisé par la

disparition de l’opposition quantitative et la réduction des différences d’aperture, comporte sept unités (Durand 2009, 130) :

 

palatal vélaire

fermé i y u

E Ø O

ouvert a

 

E, Ø, O marquent des voyelles moyennes dont la réalisation semble dépendre

surtout de la position (mi-ouvert /ɛ/, /œ/, /ɔ/ en syllabe fermée ou devant un schwa dans la syllabe suivante, mi-fermé /e/, /ø/, /o/ en syllabe ouverte). Ce système est

sujet à des variations régionales. Ainsi on relève, en Gascogne, en Languedoc et en

 

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376 Joachim Lengert

 

Provence, la conservation de l ’opposition /e/ ~ /ɛ/. À cela s’ajoute le problème complexe du schwa. Il est réalisé [ ǝ] (non arrondi), mais aussi [œ]/[ø] (arrondi). Son

degré de réalisation dépend de la région, de la position à l ’intérieur du mot et de la présence ou non d’un ‹-e › graphique (cf. Durand 2009, 141s.). En ce qui concerne

les voyelles nasales, l’opposition /ẽ/ ~ /œ ̃/ est conservée, mais c’est surtout leur réalisation avec appendice consonantique [ŋ] qui constitue un trait méridional spécifique. Ce phénomène se produit soit après une voyelle orale ([e ŋ], [œŋ], [ɔŋ],

[aŋ]), soit après une voyelle nasalisée ([ẽŋ]/[ɛŋ ̃], [œ ̃ŋ], [ɔŋ ̃], [ãŋ) (pour l’interpréta-tion phonologique, cf. ibid., 147s.). Le système consonantique ne diffère pas essen-

tiellement de celui du français de référence, on retiendra les particularités suivantes (ibid., 149s.) :

 

– dévoisement total ou partiel en finale de mot (p. ex. gas [gas], sud [syt])

– voisement régressif (p. ex. islamique [izlamik] et même en position initiale, slip [zlip])

– simplification des groupes consonantiques internes ou finaux (p. ex. infect [ɛ̃ɱfɛk])

– remplacement de /ɲ/ par /nj/

– survivance de /ʎ/, dans la vieille génération

– substitution du r apical [r] (attesté encore çà et là dans la vieille génération) par un r

postérieur [ ʀ] (chez les locuteurs nés après 1945)

– différences de distribution et de comportement à l’intérieur du mot des semi-consonnes,

tendance à la diérèse (p. ex. lier, nouer : [lje], [nwe] en français standard, [lije], [nue] en français méridional)

 

Malgré quelques travaux préliminaires, la variation prosodique régiolectale n ’a sus-cité de l ’intérêt que récemment ; on se reportera notamment à Simon (2012).

 

4.2 Grammaire

 

Les particularités grammaticales ne semblent pas former une caractéristique majeure des régiolectes (cf. Brun 1931, 144 ; Blanche-Benveniste 1991, 218). Tuaillon (1983, 370), parmi les 950 entrées relevées dans le français régional de Vourey (dépt. Isère),

ne compte que 29 traits grammaticaux (3,05%) et Martin (1997, 61) admet un taux

moyen de moins de 5% des matériaux relevant de la grammaire. À titre d’exemple, on comparera le relevé simplifié des faits grammaticaux essentiels signalés dans trois régions différentes de la Galloromania :

 

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Tableau 4 : Traits grammaticaux de trois régiolectes galloromans

 

domaine d’oïl francoprovençal domaine d’oc Franche-Comté : Authoison Dauphiné : Vourey Toulouse (Moreux/Razou (Dondaine 1977, 52s.) (Tuaillon 1983, 371) 2000, 618s.)

nom : nombre gent s.f.sg. ʻpersonne’ : c’est -s du pluriel prononcé dans

une bonne gent certains emprunts à l’occitan

nom : genre divergences de genre, p. ex. divergences de genre, (1) -e du féminin généralement

fourmi, s.m. au lieu de s.f. p. ex. horloge, s.m. au prononcé

lieu de s.f. (2) divergences de genre, p. ex.

lièvre s.f. au lieu de s.m.

adjectif rection divergente : Il est

pareil comme son père au lieu de pareil à

verbe : emploi (1) je suis été au lieu de j ’ai je suis été au lieu de j’ai je suis été au lieu de j’ai été des auxiliaires été (« est constant ») été (« est en voie de (« reste fréquent chez les

(2) régression ») vieux ») rester, tomber, partir :

passé composé formé avec

avoir au lieu de être, pour

exprimer une action : il a

parti à 5 heures

(3) expression du futur

proche par la périphrase

vouloir + infinitif : il veut

pleuvoir

verbe : participe passé de coudre : participes tronqués participe coudu au lieu de cousu (adjectifs verbaux),

p. ex. gonfle ʻgonflé’

verbe : emploi de la locution avoir

infinitif besoin avec un infinitif

actif : ces carreaux ont

besoin de laver au lieu de …

d’être lavés

verbe : temps passé surcomposé dans la passé surcomposé dans passé surcomposé dans la

proposition conditionnelle : la proposition principale proposition principale : Je l’ai si j’avais eu pensé et temporelle : Après eu connu

qu ’on a eu mangé […]

verbe : (1) v.pron. au lieu de v.tr., v.pron. au lieu de v.tr. : (1) v.tr. au lieu de v.intr., p. ex. construction p. ex. se penser s’aider à qqn. ʻaider tomber le crayon

(2) v.tr. direct au lieu de v. qqn.’ (2) accord divergent : Je l’ai intr./v.tr. indirect, p. ex. faite venir causer une fille ʻla courtiser’ (3) rection divergente, p. ex.

(3) rection divergente, p. ex. sentir à l’ail au lieu de sentir se décider de au lieu de se l’ail décider à

 

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domaine d’oïl francoprovençal domaine d’oc Franche-Comté : Authoison Dauphiné : Vourey Toulouse (Moreux/Razou (Dondaine 1977, 52s.) (Tuaillon 1983, 371) 2000, 618s.)

article article indéfini des devant le article défini devant les (1) article défini au lieu du

syntagme adjectif + nom : prénoms : le Pierre, la pronom possessif : Mets-toi le des bonnes saucisses Jeannette chapeau

(2) omission de l’article dans le tour Dans demi-heure

pronom (1) pronom d’objet y [yi/i] au (1) pronom neutre de la (1) emploi du datif éthique : Je

lieu de e lui : i faut i donner à 3 personne y au lieu de me le mange manger le : j’y veux (2) omission du pronom (2) leurs deuxau lieu de tous (2) ordre des pronoms impersonnel : Hier a fait huit les deux : ils sont allés leurs personnels complé- jours que … deux e ments de la 3 per-(3) sonne : je lui le donne nous deux mon père ʻmon père et moi’

(4) tout chacun/tout chaque au lieu de chacun/chaque

adverbe tout partout au lieu de les autres fois ʻautrefois’ quelque chose / quelqu’un

partout plus au lieu de …d’autre

négation point au lieu de pas : j’en ai position divergente de

point ʻje n’en ai pas’ la négation : en pas +

gérondif : […] on aura fini bien avant midi, en

pas forçant.

numéral deux trois ʻquelques’ deux-trois ʻquelques’ préposition vers au lieu de auprès de :

il est vers moi ; après au lieu de dans : la clef est après la serrure

conjonction en place que ʻparce que’

 

Ce choix limité (cf. toutefois pour des résultats similaires, p. ex. Brun 1931, 47–49 ;

Séguy 3 1 1978 [1950], 41–57 ; Wolf/Fischer 1983, 189–194), permet un certain nombre de généralisations. Les rares particularités flexionnelles sont fortement menacées par

la pression des formes équivalentes considérées comme normativement correctes (cf.

Séguy 3 1 1978 [1950], 41). Parfois il s ’agit de faits lexicalisés, ainsi Moreux/Razou (2000, 620) signalent la conservation du morphème d’origine occitane -o comme marque du féminin des noms, mais uniquement comme composante de quelques

phrasèmes du type à tchicos et à micos ʻchichement’. En dehors de la flexion, les particularités grammaticales régiolectales constituent fréquemment des paradigmes restreints ou sont liées à des mots isolés, notamment aux mots grammaticaux. On est

confronté à des phénomènes de rection ou à des collocations grammaticales. Malgré

 

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Les français régionaux 379

 

l’absence de données statistiques explicites, on peut supposer que la fréquence de bien des régionalismes grammaticaux est plus basse que celle des synonymes géné-

raux et on relève des restrictions d ’emploi, p. ex. à l’usage oral, ou des stigmatisa-tions. En revanche, la féminisation des noms de métier (auteure, professeure) a eu plus

d’impact au Québec ou en Suisse romande qu’en France.

On peut s’attendre à un nombre plus important de régionalismes syntaxiques (cf. p. ex. Salmon 2006, 273–294), puisque les « écarts » sont moins notables qu’en morphologie. En revanche, ils ne sont pas toujours faciles à dépister et demandent des corpus extensifs. Bon nombre de traits syntaxiques « régionaux » sont plutôt

marqués diaphasiquement ou relèvent de l ’usage oral (cf. Gadet 2009). Sur la base d’exemples classifiés à tort ou à raison comme régionalismes, Blanche-Benveniste (1991) fournit une typologie (morpho-)syntaxique (dont les localisations sont forcé-ment incomplètes) :

 

Tableau 5 : Typologie des régionalismes syntaxiques

 

type caractérisation exemple

[pseudo- infraction à la norme, usitée « dans que ʻdont, où’ (« ce film exactement qu’il régionalisme] toutes les régions francophones » parle ») [Marseille]

possibilité d’expression à valeur auxiliaire avoir au lieu de être (« J’ai monté fonctionnelle, qui n’est pas conforme plusieurs fois à Paris ») [Marseille] à la norme

régionalisme phénomènes répandus un peu relatifs/indéfinis/interrogatifs renforcés par de fréquence partout, peut-être plus fréquents c’est que (« mais où c’est que je vais le

dans certaines régions mettre ») [Marseille]

régionalisme faits lexico-syntaxiques : être après + inf. ʻêtre en train de’ (« je suis

constructions après faire ma lessive ») [Forez]

faits de « micro-grammaire » y ʻle’ (« la précision faut pas y chercher là-(structuration d’éléments dedans ») : le/la en fonction individualisante, grammaticaux restreints) y en fonction globale [domaine

francoprovençal]

faits d ’extension du système détermination du nom par un article défini, un

possessif ou un démonstratif, à l’intérieur de constructions impersonnelles (« et il venait la batteuse ») [« usages [ …] peu connus au nord de la Loire »]

 

Des analyses telles que Valli (1999) sur le français parlé à Marseille (p. ex. l ’emploi de

l’article partitif : beaucoup des gens) remettent en question une conception absolue des régionalismes syntaxiques. L’auteur souligne que leur usage peut dépendre du

niveau d ’instruction des locuteurs et émet l’hypothèse que le statut de régionalisme se manifeste également par une fréquence plus élevée de traits qui appartiennent au

français populaire.

 

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4.3 Lexique

 

Malgré l ’absence de marquage dans de nombreux glossaires, le lexique présente la même structuration variationnelle que le lexique général. Bourcelot (1973, 225) dis-

tingue p. ex., en référence au régiolecte de la Haute-Marne, des mots familiers

(enrotter ʻs’embourber’) ou soutenus (se diligenter ʻse hâter’) et allègue l’exemple du régionalisme neutre riblette s.f. ʻensemble du foie, des poumons, de la cervelle et de la

saignée du porc ’, tandis que cochonnade et cochonnaille sont réputés « vulgaires ».

La lexicographie régiolectale (cf. Hausmann 1986, 5s., pour une typologie géné-

rale ; Thibault 2008, pour un survol historique ; Bavoux 2008) est caractérisée par sa qualité hétérogène (cf. la critique de Chambon 1997, 11s.). Les seuls dictionnaires à la

hauteur de la méthodologie lexicographique actuelle sont le DHFQ (1998), le DRF (2001), le DRFA (2007) et encore le DSR (¹1997, ²2004). Le DRF (cf. Heinz 2005), qui

porte sur la France entière, compte parmi ses avantages une description géographique

(entre autres à l ’aide de plus de 300 cartes) et historique explicite, des définitions sémantiques et grammaticales précises, un marquage variationnel et une exemplifica-

tion philologique très riche.

 

4.3.1 Formation de mots

 

En français européen, la morphologie lexicale des régiolectes n ’a guère été l’objet d’études systématiques. Même sur la base de grands corpus numériques, il est difficile

d’identifier les néologismes régiolectaux. Il convient de distinguer les formations non-spécifiques attestées dans un corpus « régional » des néologismes internes typi-

ques de l ’usage d’une région. Afin de déceler ces spécificités, une vision purement synchronique, fondée sur la transparence morphologique, ne convainc pas : repour-

voir v.tr. ʻnommer qqn. pour combler un départ […]’ (DSR², 654s. ; GR, 8, 274) ne dévie

pas des fonctions du préfixe re- en français standard, c ’est uniquement le fait qu’il a été lexicalisé en Suisse romande et non pas ailleurs qui permet de le classifier de

dérivé régiolectal. Dans cette optique diachronique, il faut exclure les « pseudo-

dérivés » (Lengert 2000), c’est-à-dire des formations motivées synchroniquement, mais qui ne représentent pas des néologismes internes (cf. des attestations ibid.,

305s., p. ex. décesser ʻcesser’, attesté en Suisse romande depuis 1824, mais qui est un élément repris au français populaire).

L’importance quantitative de la morphologie lexicale régiolectale ressort de Man-no (2002, 47), qui, sur la base de 1286 formes enregistrées dans le DSR (¹1997), relève

385 (29,9%) formations de mots immanentes (la suffixation et la composition consti-tuent les procédés les plus importants, cf. infra, 5.4). Les procédés de formation sont

fondamentalement les mêmes qu ’en français standard. Un cas comme celui du suffixe diminutif d’origine néerlandaise/flamande, -je, -ke, en français régional de Bruxelles, dans des dérivés (occasionnels ?) à base française tel que mademoiselleke (Baetens

 

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Les français régionaux 381

 

Beardsmore 1971, 109s.) est isolé et soumis à des restrictions de fréquence et d’usage (« par plaisanterie »). Les particularités semblent être plutôt graduelles (dérivés isolés,

formation de variantes de mots généraux, productivité et fonctionnalité d’affixes, etc.).

En général, les remarques ponctuelles des ouvrages plus récents ne dépassent

pas le niveau descriptif atteint par les précurseurs de l ’analyse de la morphologie lexicale régiolectale, Wißler (1909, 44s.) et Boillot (1929, 40s., 67s.). Une des rares exceptions se trouve dans Moreux/Razou (2000, 627s.) qui analysent notamment

l’affixation. Ils indiquent un inventaire de 18 suffixes régionaux typiques dont les plus fréquents sont les suffixes diminutifs hypocoristiques -ou et -et ainsi que le suffixe

péjoratif -as. Ces suffixes entrent dans 318 (24,75%) des 1285 mots recueillis par les auteurs, mais la majorité absolue de ces dérivés ont un équivalent en occitan et ne constituent pas des formations internes, dont on ne relève que très peu de représen-

tants, p. ex. maigrot/maigrichot adj. ʻmaigrelet’. Seulement deux suffixes typiques (-ou, -ot) sont encore couramment représentés parmi les témoins urbains de la jeune génération qui, en outre, a tendance à franciser les suffixes régionaux, ainsi pégous

adj. ʻpoisseux ; sale’ cède la place à pégueux. La vitalité actuelle des suffixes, en français régional de Toulouse, reste malaisée à systématiser, et les auteurs préfèrent

parler, au lieu de productivité, de « disponibilité » (ibid., 640) des suffixes régionaux fréquents, usités sporadiquement et surtout comme éléments expressifs.

 

4.3.2 Sémantique

 

Les « régionalismes sémantiques » sont des unités lexicales qui sont généralement ou

largement répandues et dont le signifié représente des particularités propres à une

région ou à plusieurs régions, tandis que le signifiant est identique. Il s’agit surtout de mots, plus rarement de phrasèmes, p. ex. Normandie, région parisienne tout de suite

ʻmaintenant, en ce moment’ < ʻimmédiatement, sans délai’ (DRF, 944s.). Il existe deux types, les régionalismes sémantiques inclusifs et exclusifs d’après Serme (1998, 193) :

ou bien le sens régional coexiste avec le sens général ou bien il s ’y substitue. On peut les catégoriser par rapport au sens du français de référence, p. ex. (exemples tirés du

DRF) :

 

– métaphore : Est, Sud-Est jésus ʻgrosse saucisse de porc […]’ ;

– métonymie : Lyon ficelle ʻchemin de fer à câble ou à crémaillère’ < régional Lyon ʻcâble ou

système de traction du funiculaire ’ ;

– restriction : Sud-Est quartier ʻl’une des parties obtenues lors du découpage d’une oie ou d’un

canard […]’ < ʻpartie d’un animal de boucherie’ ;

– extension : Ouest, Centre, Est, Sud-Est, Suisse romande écurie ʻbâtiment d’une exploitation

agricole où l ’on abrite […] le bétail’ < ʻbâtiment pour les chevaux’ ;

– euphémisme : Sud-Est fatigué ʻ(gravement) malade’ < ʻdont les forces ont diminué […]’ ;

– mélioration : Sud-Ouest con ʻterme d’adresse’ fam. ou pop. ;

 

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382 Joachim Lengert

 

– antonomase : Midi çà et là laguiole s.m. ʻfromage à pâte pressée, non cuite, de couleur jaune

[…]’ < fromage de Laguiole < Laguiole, localité de l’Aveyron ;

– calque : Midi plier ʻenvelopper’ < occitan plegá.

 

4.3.3 Phraséologie

 

La phraséologie régiolectale a suscité peu d ’intérêt. On ne dispose pas, en francopho-nie européenne, de dictionnaires spécifiques de qualité. En comparant français de

France et français québécois, Roques (1993, 132s.) a esquissé la typologie synchro-nique suivante : a) locutions identiques ; b) locutions ayant un sens différent : France

avoir le pied marin ʻêtre accoutumé à la mer’ – Québec ne pas avoir le pied marin ʻtituber en état d’ivresse’ ; c) locutions ayant une forme différente : Québec avoir les deux pieds dans la même bottine ʻne pas être débrouillard’ – France ne pas avoir les deux pieds dans le même sabot ; d) locutions québécoises sans équivalent en français

de France [et l’inverse] : changer de pied d’ancre ʻmodifier son approche’ ; e) locutions québécoises qui ont des équivalents en français régional de France ; f) emprunts du français québécois au français hexagonal.

L’approche actuelle la plus ample et systématique est le projet BFQS (cf. Lami-roy 2010) qui élabore un dictionnaire comparé des locutions verbales de quatre variantes nationales du français (Belgique, France, Québec, Suisse = BFQS). Géogra-

phiquement, les auteurs regroupent les phrasèmes en 15 catégories (ibid., 51) qui comprennent le français commun, les variantes nationales et leurs diverses combi-

naisons, p. ex. pour ʻcoûter cher’ BFQS coûter les yeux de la tête, FS coûter bonbon, B coûter un pont. Ce sont notamment les caractéristiques structurelles et formelles

des phrasèmes qui ont été décrites (p. ex. BFS se mettre en quatre, Q se fendre en

quatre ʻfaire tout son possible’, etc.), mais aussi les relations sémantiques, tels les « géosynonymes » (p. ex. pour ʻne plus pouvoir supporter’ : BFS en avoir ras le bol – Q avoir son load, etc.).

 

5 Sources historiques

 

En ce qui concerne l ’origine des régiolectes, on a d’abord mis l’accent sur les patois et les archaïsmes. Bruneau (1953, 549) caractérise encore le français régional comme un « mélange de reliques anciennes et de faits patois plus ou moins francisés ». Mais déjà Brun (1931, 9) mentionne la « 3 1 création sémantique » et Séguy ( 1978 [1950], 9) sou-

ligne l ’importance des emprunts. Baldinger (1961b, 161) est un des premiers à rendre compte des quatre sources principales : le patois, l’archaïsme (lexical ou sémantique),

l’évolution spontanée (lexicale ou sémantique) et l’emprunt.

 

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Les français régionaux 383

 

5.1 Influence dialectale

 

Par analogie avec le contact entre gaulois et latin dans la Galloromania, certains auteurs (Müller 1975, 117 ; Straka 1977a, 237s., etc.) ont appliqué le concept de substrat

pour caractériser l ’influence des patois français et francoprovençaux sur les français régionaux. Cette conception a été critiquée p. ex. par Chauveau (2005) qui essaie d ’y substituer un modèle plus complexe de contacts linguistiques multilatéraux.

On peut différencier différents types d’influences patoises sur les régiolectes : dialectismes phonétiques ou phonologiques, grammaticaux ainsi que lexicaux, sé-

mantiques et phraséologiques. De Vincenz (1974, 11) constate qu ’« aucune forme morphologique du patois n’a été empruntée directement par le français local » – cette constatation semble être largement généralisable. En revanche, des influences mor-

phologiques peuvent affecter le genre, p. ex. à Magny-lès-Aubigny (dépt. Côte-d ’Or) serpent s.f. au lieu de s.m. (Rouffiange 1983, 259) ou l’emploi des verbes, p. ex. La

Mure (dépt. Isère) s ’avorter ʻavorter’, d’après le modèle du patois s’avortâ (Serme 1998, 210 ; Duc 1990, 19, plaide en faveur d’un archaïsme).

Dans le lexique, l’influence des patois est particulièrement manifeste. En passant en français régional, les mots patois s’adaptent, dans la plupart des cas, aux struc-tures formelles du français de référence. Citons quelques régionalismes de Magny-lès-

Aubigny (dépt. Côte-d ’Or) d’après Rouffiange (1983) :

 

Tableau 6 : Exemples d ’adaptation phonético-morphologique de régionalismes d’origine patoise (Bourgogne)

 

mot patois régionalisme adaptation adaptation

phonétique morphologique

[trezi] v.intr. ʻcommencer à trésir v.intr. ‹ r › (?) désinence verbale -ir sortir de terre […]’ (222)

[rus œt] s.f. ʻchanterelle, roussottes s.f. [œ] > [ɔ] suffixe [régional] -otte girolle ’ (239) (pl. ?)

[kwiɲɛ] v.intr. ʻpousser de couigner v.intr. [ɛ] > [e] désinence verbale -er petits cris aigus [ …]’ (249)

[v ɛrdjo] s.m. ʻgros lézard verdeau s.m. [djo] > [do] suffixe -eau vert ’ (259)

 

Ce sont des correspondances (rapprochements phonétiques et analogies morpholo-

giques) et des réfections (substitutions lexicales) qui expliquent ces processus d’adap-tation. Dans le lexique, on relève des adaptations par étymologie populaire, mais Dondaine (1977, 61) cite aussi un cas de réfection lexicale supposant une certaine

conscience des structures morphologiques, auprès des locuteurs de Traves (dépt.

Doubs), où d’après l’équivalence tourner – patois virī, le mot patois ãvirmã devient entournement ʻvertige’. Il n’y a qu’un nombre restreint de mots qui maintiennent des

 

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384 Joachim Lengert

 

traits formels propres aux patois (Chambon 1999, 56, 64, parle de marqueur phonétique dialectal ou de marque phonique). Certains auteurs ont essayé de réserver le terme de

patoisisme à ce type de régionalismes, pour bien les distinguer des dialectismes

adaptés formellement au français commun. L ’influence des patois se manifeste égale-

ment par des calques, p. ex. Sud-Est, Sud-Ouest donner ʻsuppurer’ < patois ˹bailler˺ (DRF, 372), qui sont favorisés par la proximité formelle des mots dans deux systèmes

apparentés, p. ex. Meyrieu-les-Étangs (dépt. Isère) truffe s.f. ʻpomme de terre’ < patois trufa (Martin/Pellet 1987, 162). Un problème méthodique majeur est soulevé par la question de savoir si on a affaire à des calques sémantiques proprement dits qui

constituent des cas de polysémie ou à des emprunts de mots patois qui aboutissent à des homonymies, en français régional (cf. la discussion dans Serme 1998, 211s.).

Il est difficile d’apprécier à sa juste valeur l’importance quantitative des patois. La seule comparaison globale des structures lexicales, en patois, en français régional et

en français commun, a été réalisée par De Vincenz (1974, 102) qui, sur la base d ’un corpus de 2131 mots, établit 13 catégories dont voici le relevé simplifié (comportant des modifications du calcul statistique) :

 

Tableau 7 : Structures lexicales contrastives (Dauphiné)

 

catégorie exemple mots %

I. identité àlümá: – allumer 625 29,3

II. concordance partielle sólá: – soulier 150 7,0

III.–VI. divers types de notamment le calque homophonique, p. ex. 487 22,9 calques àrã ž é i > arranger ʻarranger’ et ʻchâtrer’

VII. –XII. divers types de avant tout par des termes du français commun, 495 23,2 remplacement p. ex. šàrá: > eau de vaisselle

XIII. survivance du terme šurèlá: > choureler ʻglaner les noix ou les 374 17,6 patois, adapté au régiolecte châtaignes ’

 

L ’influence du patois s’avère importante (XIII. et en partie III.–VI.), mais reste limitée. Pourtant ce sont notamment les dialectologues qui ont eu tendance à surestimer

l’apport des patois (cf. Bloch 1921, 121 ; Dondaine 1977, 62 ; Tuaillon 1983, 42).

C’est surtout Chambon qui a combattu la thèse de l’origine patoise des régiolectes (cf. 1997, 20s. ; 1999, 13s., 60s. ; Chambon/Chauveau 2004). Il critique l’automatisme

qui suppose, lors d ’équivalences entre patois et français régional, que les mots patois sont plus anciens et qu ’en conséquence, ceux-ci doivent provenir du patois. Il refuse une explication polygénétique des régionalismes, qui fait remonter un seul régiona-

lisme à différents étymons dialectaux (ou variantes formelles d ’étymons), selon les régions, et y substitue, dans une large mesure, celle de la migration de mots par

emprunt à d’autres régiolectes. Cette hypothèse est étroitement reliée à une mise en relief des particularités de la diffusion du français et à la théorie des centres urbains

 

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diffuseurs. Dans son étude des 49 régionalismes recueillis par Dauzat (1915) à Vin-zelles (dépt. Puy-de-Dôme), Chambon (1999, 57s.) aboutit à une double conclusion :

l’origine du français régional est caractérisée par une multiplicité de sources et l’influence des patois occitans proprement dits est assez réduite (moins de 10% des matériaux).

 

5.2 Archaïsmes

 

On parle d ’archaïsmes pour désigner et expliquer des particularités conservatrices des français régionaux, bien que cet emploi ne soit justifié que dans la perspective du

français de référence. Serme (1998, 11) propose de réserver ce terme à l ’usage stylis-tique du phénomène et de parler de survivances quand il s’agit du maintien d’un élément linguistique dans une variété du français. L ’identification d’un archaïsme

lexical peut se heurter à divers problèmes (cf. Serme 1998, 91s., 304s.). Il n ’est pas toujours évident si on a affaire à une survivance ininterrompue ou à une nouvelle

création régiolectale, et de nombreux régionalismes peuvent s ’expliquer à la fois par survivance, par influence dialectale (cf. Straka 1981, 42) ou par emprunt (cf. quant à la

distinction entre archaïsme et occitanisme, Séguy 3 1 1978 [1950], 9).

On peut classifier les archaïsmes selon leur appartenance à un domaine du système linguistique (cf. Serme 1998, 214s., et Thibault 1996, 336s., pour une

description approfondie de la plupart des exemples suivants). Les archaïsmes pho-nétiques ou phonologiques concernent la phonétique lexicale (p. ex. Suisse ro-

mande se nayer ʻse noyer’) ou le système phonétique ou phonologique (p. ex. la conservation des quatre voyelles nasales). Les archaïsmes grammaticaux peuvent

relever de la rection verbale, p. ex. Alsace, Suisse romande aider à qqn. ʻaider qqn.’, ou de la flexion nominale, p. ex. horloge, s.m. au lieu de s.f., qui sont des survi-

vances d e ’ usages encore vivants au XVII siècle (ou des dialectismes), attestés dans plusieurs régions. Parmi les archaïsmes lexicaux, on distingue des mots simples ou

complexes, p. ex. Belgique, Alsace etc. pissoir ʻurinoir’, dont le processus de régio-

nalisation n e ’ est entamé qu ’ au XX siècle (DRF, 789), ou Suisse romande pique-bois ʻpic, pivert’. En phraséologie, on trouve des locutions (p. ex. Basse Bretagne que

Dieu lui fasse paix ! ʻformule de souhait quand on parle d’un défunt’, DRF, 722) ou des variantes archaïques de locutions restées vivaces en français général, sous une

autre forme, p. ex. Suisse romande à bonne heure ʻde bonne heure’. Notons enfin les

archaïsmes sémantiques, p. ex. Midi peureux ʻqui inspire la peur’ (général jusqu’au XVI e siècle) (DRF, 770s.).

Sur la base d’un inventaire limité de 112 régionalismes, Serme (1998, 246s.) a établi une catégorisation selon laquelle la majorité des survivances seraient des

archaïsmes lexicaux (46 = 41,07%), suivis de près des archaïsmes sémantiques (40 =

35,71%). Il n’y aurait qu’une minorité d’archaïsmes véritables (7 = 6,25%), tandis que la majorité absolue des survivances existe aussi en patois.

 

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386 Joachim Lengert

 

5.3 Emprunts

 

Le concept d ’emprunt en matière de régionalismes est vague. On y range les in-fluences d ’autres langues ; bien des auteurs parlent également d’« emprunts aux

patois ». Ces deux catégories peuvent se combiner, ainsi des emprunts à l’occitan sont en fait des emprunts à un patois occitan particulier. Des chercheurs tels que Chambon

(cf. supra, 5.1) prennent en compte également les « emprunts » d ’un régiolecte à

d’autres régiolectes ou à d’autres variétés.

Derrière des caractérisations sommaires du type germanisme peut se cacher une

réalité plus complexe, tel qu ’il ressort de Thibault (2000, 72s. ; cf. DSR) qui, en référence aux germanismes de la Suisse romande, établit le modèle suivant :

 

Tableau 8 : Typologie exemplaire des emprunts (Suisse romande)

 

emprunts

directs indirects

aux patois alémaniques à l’allemand latinismes anglicismes

de Suisse d’Alsace et du à l’allemand à l’allemand

Bade-Wurtemberg de Suisse standard

commun

caquelon knepf(l)es ʻpetites röstigraben benzine dies academicus tip-top ʻrécipient de boules de pâte’ ʻdifférences de ʻessence’ ʻcérémonie ʻparfait, cuisine en mentalité entre universitaire […]’ impeccable’ terre cuite Romands et […]’ Alémaniques’

 

Cette catégorie de mots est couramment la cible du discours normatif qui interprète

de façon erronée certains régionalismes, notamment comme calques. Ces réactions

puristes peuvent aboutir à des emplois différents. Ainsi, tandis qu ’on emploie p. ex. les anglicismes sponsor et stick en France, on préfère une innovation interne ou un

calque de l ’anglais au Québec, commanditaire et bâton désodorisant (cf. Cajolet-Laganière/Martel/Théoret 2000, 208). La catégorie de l’emprunt peut coïncider avec

d’autres sources historiques : goal ʻbut’, apparu depuis 1882 en France où il sort de l’ e usage vers le milieu du XX siècle (marqué « vieilli » dès 1956, Höfler 1982, 111) constitue de nos jours un belgicisme (Goosse 1984, 33 ; Francard et al. 2010, 187 :

ʻ[…] cadre qui délimite le but’). Il s’agit donc à la fois d’un anglicisme et d’un archaïsme.

Les emprunts peuvent être typiques du régiolecte ou exister en français de référence, et présenter alors des particularités formelles (cf. supra, 4), grammaticales

ou sémantiques. Il existe des emprunts directs et indirects, p. ex. boiler ʻchauffe-eau’, connu en (Basse-)Alsace, dans la Moselle et en Suisse romande (DRFA, 116s. ; DSR²,

140s.) qui est un anglicisme (boiler) transmis par le biais de l’allemand (Boiler). On

 

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relève des emprunts multiples, indépendants l ’un de l’autre, qui peuvent alors pré-senter des résultats d’intégration formelle ou sémantique différents, p. ex. choke, s.m.

ʻstarter d’une voiture’ < anglais choke, au Québec [tʃo:k], en Belgique [ʃok, tʃok] et en Suisse romande [tʃo:k, tʃɔk] (DSR² 239 ; Francard et al. 2010, 102). Les structures

lexicales des emprunts peuvent différer : job s.m. (Québec s.f.) ʻtravail rémunéré, emploi’ est un anglicisme largement répandu (« fam. » TLFi), en revanche les dérivés jobbage (jobber + suffixe -age), jobber (< anglais to job ; cf. aussi Francard et al. 2010, 206), jobette (job + suffixe -ette), jobbeur (< anglais jobber) (Dulong 1999, 288s.) sont

typiques de l’usage québécois. Des remprunts se produisent sporadiquement, p. ex.

cordon-bleu s.m. ʻescalope de veau fourrée d’une tranche de jambon blanc et d’une tranche de gruyère ’, attesté en Suisse romande et en Alsace (DRFA, 180s.), qui

provient de l ’allemand Cordon bleu (< français cordon-bleu ʻbonne cuisinière’). La spécificité de l’usage régional peut dépendre de la fréquence. DRFA (355, 493s.) cite les composés manteau de pluie s.m. ʻimperméable’ et rue principale ʻrue la plus

importante d’un village’, connus dans la France entière, mais particulièrement fré-quents en Alsace, probablement sous l’influence de l’alémanique Rajemantel/Häupt-

strooss ou de l’allemand Regenmantel/Hauptstraße.

En phonétique ou en phonologie, on est confronté à des emprunts lexicalisés qui

restent confinés à des xénismes. Moreux/Razou (2000, 612) citent l’exemple de l’affriquée [tʃ], en français régional de Toulouse, que l’on rencontre à l’intérieur d’emprunts à l’occitan : accroutchadis s.m. ʻobstacle ou aspérité où l’on s’accroche’

< occitan acrotchadìs. Le caractère régiolectal d’emprunts généralement répandus peut résider dans leur phonétisme différent, dû à une adaptation divergente. Ce

phénomène a été illustré par Goosse (1984, 29), en référence aux anglicismes : club

France [kl œb] – e Belgique [klyb] (prononciation du XIX siècle, TLFi) et [klyp]. À

proprement parler, il ne s ’agit d’emprunts phonétiques ou phonologiques que s’ils affectent le système de la langue réceptive, en dehors de mots d’emprunt. Ainsi Rousseau Payen (1979, 106s.) note, à Hilbesheim (dépt. Moselle), parmi les traits attribuables au dialecte alémanique, une tendance au relâchement articulatoire des

occlusives, la réalisation de [h] (en haut [ɑ͂ho]) ou la tendance à la fermeture des

voyelles (avec [aveġ], œuf [øf]). En grammaire, les emprunts semblent être largement restreints à l’emploi de certaines classes de mots (prépositions, articles, etc.) et aux caractéristiques constructionnelles de mots isolés, p. ex. en français régional alsacien

et suisse romand, attendre sur qqn. ʻattendre qqn.’ d’après l’allemand auf jmdn. warten (DRFA 75s.).

On peut distinguer dans le lexique, selon le degré d’adaptation formelle, les emprunts (unités lexicales totalement ou fortement adaptées) – le québécisme pinotte ne dénonce plus, à première vue, son origine anglaise (< peanut) (cf. Perriau/Seutin

1984, 153) – et les xénismes (emprunts comportant une ou plusieurs caractéristiques formelles qui ne sont pas propres au système de la variété emprunteuse). La comple-xité des calques ressort de Thibault (2000, 75s.), qui distingue cinq catégories diffé-

rentes (sémantiques, morphosyntaxiques, syntaxiques, phraséologiques, pragmati-

 

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ques). Fischer (1985), sur la base d ’une analyse statistique d’un échantillon de 190 particularités lexicales tirées de Wolf/Fischer (1983), propose une typologie statis-

tique, dont voici le résumé simplifié:

 

Tableau 9 : Typologie statistique des emprunts (Alsace)

 

calques lexicaux (73%)

calques-traductions (93%) calques approximatifs

(7%)

aucune ressemblance avec les structures de ressemblance sur le plan du se mettre sale ʻse la langue donneuse sur le plan du signifiant signifiant salir ’ < sich schmutzig

machen

calque selon des calque selon des calque selon calque selon structures préexistan-structures propres à des structures des structures tes en français (37%) la langue donneuse/ préexistantes propres à la

transfert de relations en français langue don-grammaticales (60%) (3%) neuse (0%)

carte à vues ʻcarte à Michel son chien < clinique de Ø postale’ < Ansichts- dem Michel sein poupée < karte Hund Puppenklinik

calques sémantiques (27%)

analogie sémantique analogie sémantique analogie phonétique/calque par étymologie populaire

(78%) et phonétique (20%) (2%)

pouvoir ʻsavoir’ thé ʻinfusion’ < Tee soigner pour quelque chose ʻs’occuper de quelque < können chose ’ < sorgen für

 

La très grande majorité des emprunts phraséologiques provient de calques, p. ex. en

Alsace (cf. DRFA) : avoir libre ʻêtre en congé […]’ < frei haben. On ne relève que peu de

xénismes, p. ex. Belgique half en half loc.adv. ʻen deux parties égales’, emprunté au flamand (Francard et al. 2010, 197). Signalons encore des phrasèmes hybrides qui sont

soit des calques partiels conservant des composantes de la langue donneuse (en fr.

régional d ’Agde (dépt. Hérault) avoir le bomi ʻavoir des nausées, en avoir assez’ < occitan avè lou bomi, Camps 1977, 208) soit des formations immanentes, sans modèle étranger, comportant des composantes lexicales empruntées (québécois ça

frappe dans le dash ʻc’est étonnant’, DesRuisseaux 1990, 127).

Il est difficile de tenter une stratification globale des emprunts dans les français régionaux européens. Pour ce qui est de la France, la seule tentative est celle de Buchi

(2005, cf. notamment l ’inventaire, 83–94) qui se sert des données du DRF :

 

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Les français régionaux 389

 

Tableau 10 : Statistique des emprunts dans les régiolectes de France

 

langue prêteuse emprunts %

occitan 156 56%

allemand/alsacien 31 11%

patois français 21 8%

breton 14 5%

francoprovençal 13 5%

galloroman [emprunts attribuables à plusieurs langues 12 4% galloromanes]

gascon 11 4%

langues romanes [catalan, espagnol, italien ou emprunts 7 3% attribuables à plusieurs langues romanes]

latin 2 1%

néerlandais/flamand 4 1%

anglais 3 1%

basque 2 1%

 

Parmi les 1052 entrées dénombrées par cet auteur, 276 sont des emprunts (26%),

comprenant les dialectismes d’oïl. Ce chiffre, qui dépasse la marge quantitative d’environ 10 à 15% d’emprunts relevée par d’autres études (cf. infra, 5.5), est inter-

prété par Buchi comme le résultat de la sélection de l’inventaire du DRF. De nombreux emprunts proviennent de zones de contacts linguistiques intenses, ce qui explique la

part importante d’occitanismes, de germanismes et de bretonnismes, tandis que les anglicismes et les italianismes sont nettement sous-représentés, si on compare leur

taux à celui de langue commune.

 

5.4 Évolution interne

 

De nos jours, l ’importance des créations autonomes lexicales (cf. supra, 4.3.1), séman-tiques (cf. supra, 4.3.2), phonétiques et grammaticales des régiolectes est largement

reconnue. Elles peuvent apparaître dans diverses régions, par polygénèse. Ainsi Thibault (1996, 354s.) signale des helvétismes et québécismes nés indépendamment :

case postale ʻboîte postale’ ou rouleau à pâte ʻrouleau à pâtisserie’. En français européen, la seule systématisation statistique de ce secteur a été effectuée par Manno (2002, 47), qui a extrait du DSR (¹1997) les 556 (43,2%) régionalismes romands nés par

création interne :

 

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Tableau 11 : Créativité interne du régiolecte (Suisse romande)

 

Régionalismes sémantiques 141 (11,0%)

dérivation affixale 187 (23 + 164) (14,5%)

(préfixale et suffixale)

Procédés de

dérivation dérivation non affixale 49 (8 + 41) (3,8%)

(régression et conversion)

Morphologie flexionnelle 30 (2,3%)

Formes apocopées et autres procédés 8 (0,6%)

Composition 141 (11,0%)

 

Il n ’est pas étonnant que, d’après ces données, ce soient la suffixation, la composition et le changement de sens qui constitueraient les facteurs les plus importants.

 

5.5 Statistique lexicale

 

La quantification historique des régionalismes se heurte à des problèmes d ’attribution à une source précise et aux conceptions méthodiques divergentes. Ainsi Chambon/ Greub (2009, 2560s.) substituent la classification traditionnelle (archaïsmes, dialec-

tismes, innovation, emprunt) par une typologie modifiée appliquée au lexique, comprenant cinq classes :

 

– « régionalismes dépendants de mouvements de l’aire » : a) mots régionaux dont l’aire s’est

étendue (ce qui amène des emprunts dans un ou plusieurs régiolecte(s) voisin(s) ou, en cas d ’expansion maximale, la dérégionalisation) ; b) mots régionaux dont l’aire s’est rétrécie ; c) mots d’usage général dont l’aire s’est rétrécie (sous-catégorie des archaïsmes et des em-prunts au français général ou à une de ces variétés)

– « régionalismes de toujours » (mots d’origine patoise, attestés depuis le Moyen Âge)

– innovations

– dialectismes

– emprunts

 

En ce qui concerne la systématisation diachronique, la Suisse romande constitue un

cas privilégié, puisqu’on dispose de deux statistiques reposant sur le DSR¹, Manno (2004, 341s.) qui analyse 1286 unités lexicales contenues dans les 880 articles de ce dictionnaire et Chambon (2005, 15) qui a pris en compte un échantillon de 200 mots, choisis au hasard :

 

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Les français régionaux 391

 

Tableau 12 : Sources diachroniques du régiolecte (Suisse romande)

 

Manno Chambon

catégorie mots % catégorie %

archaïsmes 130–143 10,1%–11,1% archaïsmes du français général 8%

archaïsmes – 37 2,9%

dialectalismes

archaïsmes – 4 0,3%

autres

catégories

diatopismes remontant au français 12% régional médiéval ou à l’ancien francoprovençal

dialectalismes 262–307 20,6%–23,9% emprunts (plus récents) aux patois 12%

galloromans de Suisse

germanismes 137–165 10,7%–12,8% emprunts à l’allemand et à l’allemand 7%

régional

emprunts au suisse alémanique 7%

autres emprunts 35–38 2,7%–3% emprunts à l’italien 2%

(italianismes, emprunts à l’anglais 1% latinismes,

anglicismes, fr. emprunts au français du Lyonnais et 1% régionaux) de la Savoie

créations 555–640 43,2%–49,8% innovations du innovations 23%

autonomes français de Suisse morpholexicales } 50%

romande innovations 27%

sémantiques

régionalismes 12–17 0,9%–1,3%

de statut

régionalismes 18 / 8 1,4% / 0,6%

inclassables / = 26 = 2%

cas incertains

 

Malgré quelques différences de détail, dues à des conceptions méthodiques diver-

gentes, les résultats sont similaires : l ’innovation interne est la source la plus impor-

tante, suivie de l’influence des patois ; les archaïsmes et les emprunts constituent des sources mineures. Chambon lui-même (2005, 15) a démontré la relativité de ces

chiffres. Sur la base d’un échantillon restreint de 100 mots du français régional de Roanne (dépt. Loire), il aboutit à un résultat fondamentalement différent : a) ar-

chaïsmes du français général : 40% ; b) diatopismes remontant au moyen français de la région : 1% ; c) emprunts aux patois : 10% ; d) emprunts au français de la région

lyonnaise : 34% ; e) emprunts à des variétés de français autres que lyonnaises : 13% ;

 

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392 Joachim Lengert

 

f) innovations françaises autochtones : 2%. La stratigraphie diachronique des régio-lectes peut donc varier considérablement selon les régions.

Synchroniquement, l’approche classificatoire la plus répandue des régionalismes lexicaux est celle conçue au sein d’un champ conceptuel (« Begriffssystem »). Dans son ouvrage sur le français régional de Vourey, Tuaillon (1983, 372) en fournit un exemple :

 

Tableau 13 : Structure onomasiologique du lexique régional (Dauphiné)

 

catégorie % catégorie %

1. Corps, attitudes physiques, 77 8,23 16. Jardin 16 1,71

maladies

2. Comportements, caractères 62 6,63 17. Travail du bois 34 3,63

3. Le temps qu’il fait 22 2,35 18. Foin 31 3,31

4. Animaux sauvages 56 5,98 19. Élevage, animaux 71 7,59

domestiques

5. Plantes non cultivées 37 3,95 20. Charcuterie, boucherie 17 1,81

à la maison

6. Construction, rues 19 2,03 21. Vigne 50 5,34

7. Métiers, société, famille 26 2,78 22. Vin, alcool 32 3,42

8. Jeux 12 1,28 23. Champ : labour, 21 2,24

engrais, limites,

mesures

9. Pêche, chasse 8 0,85 24. Moissons, autres 28 3,00

cultures

10. Cuisine, nourriture 39 4,17 25. Lait, beurre, fromages 16 1,71

11. Meubles, ustensiles 9 0,96 26. Arboriculture 27 2,98

domestiques

12. Habits, lessive, 16 1,71 27. Noix 19 2,03

raccommodage

13. Éducation des enfants 5 0,53 28. Véhicules, harnais, 23 2,45

joug

14. Sol, rivières 22 2,35 Divers, inclassables 124 13,26

15. Travail (généralités) 16 1,71

 

Il est instructif de comparer ce classement à celui de Manno (2004, 349), établi sur la

base des 763 mots contenus dans l ’index onomasiologique du DSR¹. Malgré la dissem-blance des analyses – d’une part un régiolecte campagnard et villageois, recueilli

dans une aire très restreinte, d’autre part une variété nationale tant urbaine que rurale répandue dans une aire relativement grande – on constate des similitudes : en Suisse, l’homme (31,1%) et sa nourriture (14,5%), ainsi que l’agriculture (12,6%), sont égale-

 

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Les français régionaux 393

 

ment bien représentés. La différence la plus notable réside dans l’importance des statalismes qui représentent presque un tiers (31,7%) des helvétismes.

 

6 Perspectives

 

En l’état actuel de la recherche, on peut formuler un certain nombre de desiderata. Une bibliographie exhaustive fait défaut, en France comme ailleurs. Les bibliogra-phies de Baldinger (1961a) et de Rézeau (1986) sont vieillies et lacunaires ; à défaut,

on pourra s’en tenir à Wissner (2012). Quant au lexique, l’étude des régiolectes urbains et des technolectes régionaux ainsi que l ’étude historique des régionalismes deman-derait à être intensifiée. Il faudrait des dictionnaires de la qualité du DRFA, pour les

autres régions de la France. L’élaboration d’une sorte de TLF régiolectal – mis à part la question de savoir si un tel projet est réalisable – est controversée. Piron (1978,

139s.) a déjà envisagé un « inventaire général des ‹ usances › de la francophonie » ; Rézeau (2007, 266), cependant, se montre plutôt sceptique quant à l ’utilité d’un

« trésor compilant, sans les approfondir, un grand nombre de données ». Même s’il est quantitativement hétérogène et de qualité inégale, l ’ébauche d’un tel trésor, sous forme électronique consultable sur Internet, a été élaborée par le projet BDLP-Inter-nationale (Base de données lexicographiques panfrancophone, cf. http://www.bdlp. org/).

 

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