Manuel de Lingui
9783110302219-010
Carolin Patzelt
8 Linguistique populaire et chroniques de
langage : Francophonie
Abstract : L’article traite de la linguistique populaire dans les pays francophones hors de la France. L ’accent est mis sur une contemplation des chroniques de langage, un
ensemble d ’articles à propos de la langue qui paraissent régulièrement dans des journaux, où ils occupent une rubrique fixe. Partant d’un aperçu des travaux portant sur les chroniques de langage dans le monde francophone, on expose surtout la
situation des chroniques au Canada, en Suisse et en Belgique. Lors de l ’examen des pays en question, l’article fait appel tant aux jugements normatifs contenus dans les
chroniques de langage qu’à l’importance qu’accordent les profans aux renseigne-ments prononcés dans les chroniques.
Keywords : chroniques de langage, linguistique populaire, Canada, français fédéral, Belgique
1 Introduction
Selon Brekle (1989, 39), la linguistique populaire s’entend comme une pratique sociale qui comprend :
« tous les énoncés qu ’on peut qualifier d’expressions naturelles (c’est-à-dire qui ne viennent pas
des représentants de la linguistique comme discipline établie) désignant ou se référant à des
phénomènes langagiers ou fonctionnant au niveau de la métacommunication. Il faut y ajouter les
énoncés dans lesquels on utilise de façon explicite ou implicite les qualités phonétiques,
sémantiques, etc. des unités d’une langue afin de produire des résultats pertinents pour la
régulation du comportement social d’un individu ou d’ 1 un groupe social ».
Ainsi, la linguistique populaire 2 englobe, à la fois, la circulation des idéologies linguistiques et des recommandations des comportements langagiers parmi des
« amateurs » de langage et non pas par des professionnels en linguistique. Or, il faut
se rendre compte du fait qu ’il y a bien des zones intermédiaires entre experts et non-
1 Antos accentue l’aspect de consultation, en soulignant le fait que la linguistique populaire constitue une discussion del’usage du langage dans la communication (cf. Antos 1996, 13). 2 Cette expression est un calque d’une série de dénominations anglo-saxonnes basées sur folk-, traduit en français par « populaire », « spontané » ou même « naïf » (cf. Paveau 2005, 96). On trouve différen-tes désignations dans la littérature linguistique. Osthus (2006), p. ex., propose les termes linguistique des profanes ou linguistique populaire, tandis que Paveau/Rosier (2008) utilisent le terme linguistique d ’amateur.
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Linguistique populaire : Francophonie 197
experts. Ainsi, les activistes participant aux débats « populaires » font souvent preuve de connaissances étonnantes (cf. Osthus 2006). Paveau (2007) considère la linguis-
tique populaire comme un cadre théorique et méthodologique d’unification d’un ensemble de pratiques linguistiques profanes reposant sur une conception perceptive
de la norme et produisant différents types de discours sur la langue (cf. Lobin 2015, 35). Selon Paveau (2005), la linguistique populaire rassemble, avant tout, trois catégo-
ries fondamentales de pratiques linguistiques : descriptives (on décrit l ’activité de langage), normatives (on prescrit les comportements langagiers) et interventionnistes (on intervient sur les usages de la langue, cf. Paveau 2005, 98). Les questions liées à la
norme et aux comportements langagiers des locuteurs se discutent dans les différen-tes formes de mass média, ce qui comprend des ouvrages de référence, des pages
internet, des chroniques de langage, ainsi que des essais séparés ou les lettres de lecteur dans les quotidiens (cf. Osthus 2006).
La linguistique populaire en tant que discipline linguistique fut beaucoup travail-
lée aux États-Unis depuis les années 1960 sous l ’appellation de Folk Linguistics, ainsi qu ’en Allemagne sous le nom de Laienlinguistik (littéralement : linguistique des
amateurs). Or, elle a toujours suscité moins d’intérêt dans les pays francophones (cf. Achard-Bayle/Paveau 2008, 7). Le format le plus présent en France – ainsi que dans
d’autres pays francophones comme le Canada – e depuis la fin du XVIII siècle est la chronique de langage, publiée dans la presse écrite et renseignant le lecteur sur des problèmes de langue et du « bon usage ».
2 Les chroniques de langage dans la Francophonie
2.1 Les chroniques de langage comme genre
Comme l’indique Remysen (2009a, 1), les chroniques de langage contiennent des commentaires et des jugements à propos des usages que les locuteurs font de leur langue. Plus particulièrement encore, elles contiennent des conseils et des orienta-
tions à propos des bons et des mauvais usages, notamment dans le but de les modifier. Les conseils portent surtout sur les emplois lexicaux, mais les usages
observés par les chroniqueurs peuvent être de nature assez diverse. Dans la mesure où les chroniqueurs abordent généralement des points problématiques et débattus
par ceux qui veulent se conformer au bon usage de la langue, les chroniques de langage sont étroitement liées au discours normatif (cf. Cellard 1983, 661ss. ; Daoust
2000 ; Quemada 1970 –1972, vol. 1, i). Par ailleurs, à travers la description et l’évalua-tion que les chroniqueurs proposent des usages commentés, leur discours rend
compte, à la fois, de leur conception de la langue, c’est-à-dire de leurs représentations linguistiques (cf. Daoust 1974, 51ss.).
Caractérisées par une production abondante et une large diffusion, les chroniques
de langage connaissent une riche tradition dans plusieurs pays francophones, surtout
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en France ( ↗6 Linguistique populaire et chroniques de langage : France) et au Cana-da. On sait bien que le français parlé par l’élite parisien commença vite à servir de norme de référence, ce qui donna lieu à un certain purisme linguistique. Or, tout ce qui était conforme à cette norme imaginaire fut jugé comme représentant le bon usage
et la francophonie à l ’extérieur de Paris commença à se référer plus ou moins inconsciemment à cette norme (cf. Reinke 2004). Les chroniques de langage consti-
tuent, pourtant, un phénomène sociolinguistique important (cf. Remysen 2009a, 2).
Quemada (1970‒1972, vol. 1, i) a été l’un des premiers à souligner l’intérêt que présente l’analyse de leur discours :
« [Les chroniques de langage] représentent […] une somme de témoignages privilégiés pour ce
qui touche à la ‹ pureté › et à l’esthétique de la langue, et plus généralement, pour la définition
ou la préservation de tel ou tel ‹ bon usage ›. […] Le fait mérite […] une attention des plus
scrupuleuses puisque, si le contenu des articles ne présente pas un égal intérêt (ils peuvent
même en être tout à fait dépourvus), les questions abordées sont en revanche toujours révéla-
trices de situations propres au français du moment. Considérées dans leur ensemble, elles
apportent des données significatives sur l’évolution des principaux aspects de la langue
d’aujourd’hui ».
2.2 Travaux portant sur les chroniques de langage dans le monde
francophone
Les chroniques de langage ayant pour objet la langue française ont donné lieu à un
certain nombre de travaux à ce jour. Nous tenons compte ici de ceux qui portent sur les chroniques publiées hors de France, notamment au Canada, en Belgique et en
Suisse. Tout d ’abord, il faut mentionner les textes de portée générale, ce qui englobe des ouvrages portant sur l ’histoire de la langue française qui contiennent quelques paragraphes consacrés aux chroniques de langage. 3 Sans clairement la définir, tous les auteurs mentionnés associent la chronique de langage au discours sur le bon usage et sur la norme :
« [Les chroniqueurs] montrent à leur manière leur respect pour ce qu’ils pensent être la bonne
langue […] en inclinant du côté conservateur, souvent avec l’envie de trancher en montrant leur
savoir, plutôt qu’ ils ne cherchent à s’informer des causes des changements et de leurs justifica-
tions possibles. […] » (Cohen 1967, 345).
Certains chroniqueurs ont même explicitement commenté leur propre activité. C ’est le cas, notamment, de René Georgin (1965), en France, et de Louis-Paul Béguin
(1976), au Canada français. Ces chroniqueurs se sont essentiellement interrogés sur
3 Ce qui montre bien que celles-ci sont considérées comme un phénomène sociolinguistique non négligeable (cf. Caput 1972–1975, vol. 2, 246s. ; Cohen 1967, 345 ; Daoust 2000 ; Gadet 1999, 643ss.).
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leur rôle normatif et pédagogique en tant que chroniqueur linguistique, ainsi que
sur la relation qu ’ils entretiennent avec leur public (cf. Remysen 2009a, 7). À part ces ouvrages, il y a aussi des inventaires des chroniques de langage, dont il
convient de mentionner deux œuvres importantes ayant pour objet la langue
française : tout d’abord, la première Bibliographie de chroniques de langage (Que-mada 1970–1972), ouvrage publié en France et présentant, en deux tomes, « une bibliographie signalétique de l ’ensemble des chroniques publiées [en France] de-
puis le milieu du siècle » (Quemada 1970–1972, vol. 1, ii). Cette bibliographie est le fruit du dépouillement d ’une vingtaine de périodiques, publiés entre 1950 et 1970 (cf. Remysen 2009a, 8).
Le Canada français, à son tour, dispose d’une bibliographie semblable, publiée
sous la direction d’André Clas (1975–1976). Celle-ci recense les chroniques parues dans huit quotidiens et un hebdomadaire canadien-français, couvrant une période
qui va de 1879 à 1970 (Remysen 2009a, 8). Quemada (1970–1972, vol. 1, ii) signale en
outre, dans sa préface, que d’autres projets d’inventaires seraient en préparation en Belgique et en Suisse, mais ceux-ci ne semblent jamais avoir donné lieu à des
publications (cf. Remysen 2009a). Ainsi, Skupien Dekens (1998, 156) souligne « l’ab-sence de répertoire des chroniques publiées en Suisse romande » et, malgré quelques
mémoires de licence destinés à inventorier des chroniques belges (cf., entre autres,
Bourgeois 1981 ; De Coster 1981), aucune bibliographie générale n ’est disponible pour la Belgique francophone, contrairement à la France et au Canada français (Remysen
2009a, 8).
Concernant le concept de chronique, il est notable que dans leurs bibliographies
respectives, Quemada et Clas donnent un sens très large au terme chronique de langage :
« […] nous avons donné au concept de chronique de langage un contenu extensive ; seront donc
retenus [sic] par principe toutes les rubriques destinées au grand public et relatives à la langue
française actuelle, à travers son usage, ses tendances, les institutions qui la régissent, l’étudient
ou la diffusent, ainsi que les commentaires consacrés à des ouvrages d’actualité sur la langue.
Parmi toutes ces rubriques, une place prépondérante revient d’évidence aux ‹ Courriers des
lecteurs › comme aux chroniques régulières, et se trouvent par conséquent exclus tous les articles
de vulgarisation encyclopédique sur la langue (étymologie, anthroponymie, dialectalismes) […] »
(Quemada 1970–1972, vol. 1, iii).
L ’organisation des bibliographies en question suit un classement thématique qui rend compte des différents domaines de la langue abordés par les chroniqueurs. Ainsi, les
articles recensés par Quemada sont regroupés en cinq chapitres (cf. Quemada 1970– 1972, vol. 1, ix –xxviii, et vol. 2, xi–xxx) : 1° problèmes généraux ; 2° prononciation et graphie ; 3° lexique ; 4° syntaxe ; 5° études de style. Dans la bibliographie de Clas, laquelle présente sensiblement la même organisation, des rubriques supplémentaires
ont évidemment été ajoutées pour mieux refléter les particularités des sujets abordés dans les périodiques canadiens-français (Remysen 2009a, 9). On trouve p. ex., dans le
chapitre « Problèmes généraux », les rubriques « Patois canadien », « Parlers d’Aca-
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die » et « Parisian French » (cf. Clas 1975–1976, vol. 1, x), absentes dans la bibliogra-phie de Quemada.4
3 Les chroniques de langage au Canada
3.1 Importance des débats sur la qualité de langue au Canada
Au Canada français, l ’apparition des chroniques de langage remonte à la seconde moitié du XIX e siècle. Leur apparition coïncide, donc, avec les premières manifesta-
tions d’une conscience linguistique propre aux Canadiens français, fortement mar-
quée par un sentiment d’insécurité linguistique.
Parmi les francophones au Canada, les questions d’ordre linguistique occupent une place importante dans la presse qui regorge de textes de tout genre sur la langue,
et parmi lesquels figurent les chroniques de langage. Comme l ’a souligné Jean-Paul Vinay, ces textes sont significatifs des rapports que les Canadiens français entretien-
nent avec leur langue :
« […] L’un des aspects les plus intéressants de la presse quotidienne CF [canadienne-française]
réside dans le grand nombre d’articles, éditoriaux, lettres à la Rédaction, comptes-rendus, etc.,
relatifs à des questions de linguistique. À Montréal comme à Québec, la langue est à la une, tout
au moins pour les journaux sérieux comme Le Devoir ou Le Soleil. [ …] Il faudrait pouvoir publier
plusieurs volumes de ces textes, de valeur inégale, certes, mais toujours révélateurs d’un état
d’esprit bien particulier au CF [Canada français] » (Vinay 1973, 332).
Dès le XIX e siècle, le débat sur la qualité de langue au Québec a été très présent dans
les médias, soit à la télévision, soit à la radio ou la presse écrite, et ici plus particuliè-
rement dans les chroniques de langage. L ’importance des débats sur la qualité de la langue au Québec s ’explique par l’histoire du français au Canada :
Le français en usage au Québec fut longtemps dévalorisé, bien que les premiers jugements de valeur que les voyageurs français firent de la langue parlée dans la
Nouvelle-France au début du XIX e siècle fussent plutôt positifs (cf. Reinke 2004, 3). Ces voyageurs furent confrontés à un français relativement standardisé qui se greffa
sur les patois des nouveaux arrivés. Par contraste, il est à noter que les patois concurrençaient encore le français en France métropolitaine. En outre, comme les
colons français venaient de villes qui disposaient d’un système éducatif développé, ils avaient une bonne connaissance du français. Ainsi, les voyageurs considéraient ce français importé au Québec comme étant pur.
4 Il semble que certains auteurs se sont inspirés de la perspective thématique adoptée dans ces bibliographies à des fins de recherche ; c’est notamment le cas des travaux de Bouchard (2002) et de Daoust (1974).
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Linguistique populaire : Francophonie 201
Dans la suite, la conquête anglaise en 1760 rompit entièrement les liens avec la
France. Par conséquent, le français québécois n ’était plus en contact avec le français de France. Ainsi, la langue au Québec se caractérisa non seulement par la dominance
d’un registre populaire parlé par la majorité de la population à l’époque, mais aussi
par l ’influence de l’anglais qui introduisit beaucoup d’emprunts pendant l’époque de la conquête. Au début du XIXe siècle, la population anglaise jugea le français québé-
cois comme étant archaïque et populaire. Elle critiqua le grand nombre d’anglicismes
qu ’elle considérait comme la raison principale de la dégradation du français au Québec. En général, on estime que le français commença à se dégrader après la
conquête anglaise, celle-ci constituant le début d’une autoperception négative qui a longtemps dominé le rapport des Québécois à leur propre langue. C’était surtout
l’ e intelligentsia canadienne-française qui, dès le milieu du XIX siècle, commença à dénoncer la langue de ses compatriotes lorsqu’elle prit conscience du fait que cette langue présentait plusieurs différences par rapport à celle qui avait cours en France (cf. Remysen 2012, 422).
Au début du XXe siècle, lorsqu’une intensification du contact entre le Québec et la
France fut en cours, les Québécois commencèrent à s’apercevoir de plus en plus des différences existantes entre le français québécois et le français de la France (cf. Reinke
2004, 7). Tout cela contribuera à la mise en place d ’un mouvement de correction de la langue, dont les chroniques de langage feront partie intégrante (cf. Remysen 2012, 422).
Ainsi, le discours sur la qualité de langue s’est désormais concentré à la relation entre le français québécois et le français de la France. La relation problématique que
le Québécois entretient avec sa langue est souvent caractérisée par la notion d ’insécu-rité linguistique. Cette insécurité linguistique se manifeste dans l’utilisation de diction-
naires qui décrivent ou prescrivent les usages tels qu ’ils existent dans la variété exogène, par la consultation des services linguistiques et par la discussion sur la
qualité de la langue utilisée à l’école, dans l’administration, au travail et dans les médias (cf. Reinke/Ostiguy 2005).
3.2 Les jugements normatifs dans les chroniques de la langue au
Canada
Au vu de cette insécurité linguistique, il n’est pas étonnant qu’au Québec, les chro-niques de langues aient une tradition particulièrement riche (cf. Remysen 2010). Elles contiennent « des commentaires à propos des faits de langues qui constituent des
difficultés et qui risquent de poser problème à ceux qui souhaitent se conformer au
‹ bon usage › » (cf. Remysen 2011, 53). De plus, elles apportent une contribution
importante à l’élaboration d’une norme. Les premières chroniques de langue appa-rues vers la fin du XIX e siècle étaient essentiellement prescriptives. Ce n ’était qu’à partir du XX e siècle qu’apparurent aussi des chroniques plus descriptives (cf. ibid.).
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202 Carolin Patzelt
Apparemment, il y a toujours des critères assez fixes qui déterminent si un usage
est acceptable ou pas. Ainsi, en général, l ’usage d’une expression est considéré
comme étant la norme si l’écart sémantique d’une expression est faible comparé à son usage en France, si les mots expriment bien ce qu ’ils désignent (cf. Remysen 2010, 675), si la formation des mots est faite selon les règles en France, quand ils « comblent
un vide lexical » (ibid., 676), si l’usage d’un mot apparaît dans les dictionnaires et dans les grammaires utilisées en France, « pour des raisons uniquement esthétiques »
(ibid., 677), si un emploi est bien ancré dans l ’usage des Canadiens et si un emploi a un caractère « français » (ibid., 678). Parmi ces arguments, celui de l’usage en France est le plus important (ibid., 679).
Les représentations de la langue sont étroitement liées à la perception que les
Québécois se font de leur identité en tant que groupe linguistique (cf., entre autres,
Bouchard 2002). Le Québec est d’ailleurs souvent donné en exemple pour illustrer comment une revendication identitaire forte peut contribuer au développement d’une
image plus positive d’une variété de langue qui, sur le marché linguistique, est jugée illégitime par certains (cf., p. ex., Francard 1998).
Selon Remysen (2009a), les jugements normatifs auxquels donnent lieu les emplois canadiens se situent sur un continuum qui va de la condamnation sans
appel d’un emploi à son acceptation pleine et entière. Or, entre ces deux pôles on trouve une multitude de jugements moins clairs. Les différents chroniqueurs peuvent, en plus, entretenir un rapport très divergent avec la norme. À ce propos,
Remysen propose de classer les divers chroniqueurs en tenant compte non seule-ment du type de prises de position normatives qui prédominent dans leur dis-
cours, mais aussi de l’importance qu’ils accordent à la description des emplois évalués.
3.3 Les chroniqueurs de la ChroQué
Actuellement, les chroniques québécoises de langage sont recueillies dans une base
de données textuelles dénommée ChroQué (cf. Gagné/Verreault/Mercier 2004).
Cette base, mise au point à l’Université Laval par Claude Verreault, fut élaborée à
partir de la bibliographie d’André Clas (1975–1976), puis elle a été complétée par des dépouillements supplémentaires. Elle comprend aujourd ’hui une quarantaine de chroniques de langage (cf. Remysen 2005 pour plus de détails). Outre la mise en réseau de plusieurs chroniques québécoises de langage, permettant ainsi leur consultation en ligne et leur exploitation à des fins de recherche, ce projet a pour
objectif de préciser le rôle que les chroniques de langage ont joué dans la
construction de l’imaginaire linguistique québécois ainsi que de caractériser la pratique lexicographique particulière dont elles relèvent. Par la suite, on donnera un bref aperçu des chroniqueurs les plus connus qui figurent dans la base
ChroQué.
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Linguistique populaire : Francophonie 203
1) Étienne Blanchard (1883 –1952) a non seulement publié des ouvrages de type
normatif,5 mais il est également l’auteur de divers lexiques qui dénotent des
préoccupations d’ordre terminologique. L’Académie française a reconnu la
contribution de Blanchard en le nommant officier en 1930 et en couronnant son
Dictionnaire de bon langage ainsi que son Manuel du bon parler. La base ChroQué
comprend plusieurs chroniques publiées par Blanchard, que ce soit sous son
propre nom ou sous un de ses pseudonymes, notamment Paul Lefranc ou Jacques
Clément. Ces chroniques, pour la plupart parues dans La Presse ou encore dans le
Bulletin du parler français au Canada, sont identifiées par les sigles BlanchAngl,
BlanchAnn, BlanchBLang, BlanchParlMieux, ClémMots et LefrLangFr.
2) À partir des années 1970, Pierre Beaudry (1917–1996) se fit aussi connaître auprès
du grand public. En plus de participer à des émissions à la radio et à la télévision,6
il tint plusieurs chroniques de langage, entre autres dans la revue L’Inter (1971–
1972) et dans La Presse (1972–1979). Les prises de position de Beaudry suscitaient
fréquemment la controverse. Il a continué à lutter pour la correction du français
jusqu’à la fin de sa vie, comme en font foi ses dernières chroniques parues dans
La Presse (1991) et dans Le Devoir (1995–1996). Dans la base ChroQué, ces deux
chroniques sont identifiées par le sigle BeaudFrLois et BeaudLang.
3) C’est à partir de la fin des années 1950 que Gérard Dagenais (1913–1981) commen-
ça à se prononcer publiquement sur les questions de langue. Sa rubrique « Ré-
flexions sur nos façons d’écrire et de parler », qui paraîtra dans Le Devoir de 1959
à 1961, marqua le début de sa carrière comme chroniqueur de langage. Tout au
long de cette carrière, Dagenais publia pas moins de sept séries de chroniques
dans trois périodiques (Le Devoir, La Patrie et La Presse) et dans un magazine
(Allô Police). Plusieurs de ces chroniques ont par la suite été reprises, partielle-
ment ou intégralement, dans des recueils (cf. Dagenais 1973), ce qui témoigne de
leur succès. Dagenais s’illustra également comme chroniqueur dans les médias
audio-visuels. Il était régulièrement invité à la télévision de Radio-Canada et
anima des émissions de radio, comme « Parlons-nous français ? » (sur les ondes
de CKAC ; cf. Zolty 1968, 50) et « Pour un Québec français » (sur les ondes de
CKVL ; cf. Beaudry 1974).
Les propos tenus par Dagenais sont toujours fortement teintés de purisme et le
chroniqueur n’avait qu’un seul objectif en tête, celui de montrer aux Québécois
comment on parle et écrit en France :
« [ …] L’usage (on ne le répétera jamais assez : celui de France, pas le nôtre, qui ne compte pas en français, sauf dans des cas extraordinaires) repose sur un instinct de la langue qui
5 Dont En garde !, 1912, réédité jusqu’en 1925 ; le Dictionnaire de bon langage [1914, réédité jusqu’en 1949], et leManuel du bon parler, 1927, réédité jusqu’en 1960. 6 Il fut invité à plusieurs reprises à l’émission Langage de mon pays, diffusée à la radio de Radio-Canada.
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204 Carolin Patzelt
s’égare rarement. Il s’appuie aussi sur des faits qui n’existent qu’en France mais dont nous devons tenir compte sous peine de ne pas être compris des Français, c’est-à-dire sous peine d ’isolement » (Dagenais 1960a, 2).
Comme plusieurs de ses contemporains, Gérard Dagenais s’inquiéta de l’avenir
du français en Amérique du Nord. Il est toutefois un des rares chroniqueurs de
langage à aborder de front la question sous un angle politique, comme il le fait
dans la chronique « Pour un Québec français associé à un Canada bilingue »
(1971–1973). Il y affirme que le français « ne peut vivre au Canada que par
l’existence d’un État français » (Dagenais 1971, 32). Déjà en 1960, Dagenais avait
souhaité un certain « dirigisme […] en matière de langue » lorsqu’il avait plaidé
pour « l’établissement d’un office de la langue française » (Dagenais 1960b, 7),
institution qui verra le jour en mars 1961. Dagenais a certainement été l’un des
chroniqueurs de langage les plus influents de son époque. Pour cette raison,
toutes ses chroniques ont été intégrées dans la base ChroQué, où elles sont
identifiées par les sigles DagDites, DagÉcriv, DagFr, DagGaz, DagMots, DagQcFr
et DagRéfl.
4) Jean Darbelnet (1904–1990), étant donné son intérêt pour l’analyse comparative
de l’anglais et du français, s’intéressa de très près aux pays bilingues et aux
conséquences sociales et linguistiques de la cohabitation des langues. De nom-
breux articles portant sur la situation linguistique qui prévaut au Canada et au
Québec témoignent de ces préoccupations, tout comme le rapport sur le rôle de la
traduction dans l’anglicisation du français en Amérique du Nord qu’il a rédigé
pour le compte de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le
biculturalisme (Darbelnet 1965). Plusieurs de ces textes ont été réunis dans Le
français en contact avec l’anglais en Amérique du Nord, livre paru en 1976. Sans
surprise, la question de l’anglicisation est aussi omniprésente dans les publica-
tions de Darbelnet à titre de chroniqueur de langage. Ainsi, tant dans la rubrique
« La langue et la vie » (publiée dans l’hebdomadaire montréalais Notre Temps de
1957 à 1962) que dans la « Petite chronique de la langue française » (parue de 1963
à 1967 dans L ’Enseignement secondaire, une revue destinée aux enseignants),
Darbelnet commente de nombreux anglicismes utilisés au Québec et s’interroge
sur leur légitimité. Dans la base ChroQué, ces chroniques sont identifiées par les
sigles DarbLang et DarbPChron. Darbelnet eut aussi l’occasion de faire connaître
ses idées sur la langue auprès du grand public dans l’émission La parole est d’or,
diffusée à la radio de Radio-Canada, à laquelle il participa de 1966 à 1968 en
compagnie de René de Chantal et de Marcel Paré (cf. Zolty 1968).7
7 Pour les informations sur les chroniqueurs cités ici, cf. http://catfran.flsh.usherbrooke.ca/chroque/ chroniqueurs_beaudry.php (27.04.2015).
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Linguistique populaire : Francophonie 205
3.4 La place du dictionnaire dans les chroniques de langage
canadiennes-françaises
Comme l 2 ’ a souligné Bouchard (2002, 280), les chroniqueurs du Canada français voient généralement le dictionnaire comme « la seule référence infaillible ». Néan-moins, à partir des années 1920, il y eut un changement notable de postures, parce
qu ’un nombre croissant de chroniqueurs commencèrent à remettre en question certai-
nes pratiques des lexicographes français, surtout concernant l ’inclusion d’anglicis-mes. En outre, dès les années 1970, on commença à revendiquer que les dictionnaires
français s ’ouvrirent aux particularités canadiennes – signe que l’attitude adoptée à l’endroit de ces ouvrages s’était modifiée au fil du temps (cf. Remysen 2013, 519s.).
Les dictionnaires français côtoient dans le discours des chroniqueurs canadiens
quelques dictionnaires publiés au Canada. Il s’agit surtout de dictionnaires de correc-tion, auxquels le chroniqueur a recours pour donner plus de poids à ses prises de position normatives. Aux yeux du chroniqueur Blanchard, il est clair que les diction-naires faits au Canada ne peuvent être que de nature prescriptive, « renforçant par le
fait même l ’image selon laquelle le français des Canadiens est largement imparfait et lacunaire » (cf. Remysen 2013, 525).
Les dictionnaires de traduction occupent également une place relativement importante dans le discours de beaucoup de chroniqueurs canadiens. Ces ouvrages ne servent pas seulement à traduire, mais ils sont aussi invoqués pour autoriser un
certain emploi de mot dont le lecteur avait douté. La profonde insécurité linguistique
des locuteurs, liée à un besoin des travaux correctifs et des œuvres qui orientent sur
l’acceptabilité des éléments langagiers explique que ce type d’ouvrages soit relative-ment fréquemment mentionné. Certains lecteurs demandent p. ex. au chroniqueur de
se prononcer sur la légitimité d ’un mot qui est absent des dictionnaires ou sur la description d’un mot dans un dictionnaire. Pourtant, les lecteurs éprouvent des difficultés à interpréter le contenu des dictionnaires et ils s’en remettent au chroni-queur pour les aider à le faire. Par conséquent, des chroniqueurs comme Blanchard
insistent à quelques reprises sur l’importance de bien savoir se servir du dictionnaire. Selon ces auteurs, la responsabilité du chroniqueur, ou bien son rôle pédagogique, ne
devrait pas se limiter à se prononcer sur la légitimité d’un certain emploi, mais il devrait aussi donner aux lecteurs des pistes qui leur permettraient de mieux tirer profit du dictionnaire (cf. Remysen 2013 ; Lajeunesse 2010).
3.5 Le traitement de canadianisme/québécisme dans les
chroniques de langage
Il est intéressant que les chroniqueurs recourent à diverses dénominations pour
qualifier les emplois qu’ils identifient comme ayant cours dans la langue des Cana-diens. Certaines de ces appellations se basent sur des critères surtout géographiques
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206 Carolin Patzelt
(régionalisme, provincialisme etc.), tandis que d’autres ont un caractère historique (comme archaïsme, anglicisme) ou normatif (faute, barbarisme, solécisme). Il faut
ajouter à cette liste les termes canadianisme et québécisme, qui ont toujours une
portée géographique, mais dont il n ’existe pas de définition cohérente dans la littéra-ture (cf. Remysen 2009b, 210). Selon Remysen (ibid.), seul un petit nombre de mots est qualifié de canadianisme ou de québécisme par les chroniqueurs. En outre, il constate
que plusieurs chroniqueurs n’utilisent jamais ces termes. La grande majorité des emplois que les chroniqueurs qualifient de canadianismes ou de québécismes relèvent du lexique. Barbaud est le seul chroniqueur qui aborde explicitement la question des
caractéristiques morphosyntaxiques du français canadien, ce qui l ’amène à proposer le terme de québécisme grammatical, qu’il oppose au québécisme lexical.
Comme le démontre Remysen (2009b), les termes canadianisme et québécisme,
bien qu’ils ne soient pas fréquemment utilisés par les chroniqueurs, donnent lieu à des interprétations bien différentes, et leurs différentes significations peuvent même revenir chez le même chroniqueur. Le sens le plus ancien de canadianisme que
Remysen (ibid., 215) découvre dans son corpus est celui de « faute propre à l ’usage des
Canadiens ». C’est ainsi qu’Arthur Buies s’en sert dans sa chronique publiée en 1888, après avoir utilisé surtout l’expression barbarisme canadien dans sa chronique pu-bliée antérieurement (Buies 1865 –1866, cf. Remysen 2009b, 215). Tout comme Buies, Gérard Dagenais (1960a ; 1960b) utilise le terme souvent avec une connotation péjora-
tive, et c’est précisément cette connotation véhiculée par le terme canadianisme qui
explique pourquoi Dagenais préfère recourir à d ’autres expressions lorsqu’il veut exclure une telle connotation. Il se sert notamment des expressions canadianisme de
bon aloi ou canadianisme français pour qualifier des particularismes canadiens qu’il juge acceptables.
Le terme québécisme évoque généralement une interprétation plus objective, mais il existe au moins un chroniqueur assez connu, notamment Pierre Beaudry, qui se sert
du terme dans un sens extrêmement péjoratif (cf. Remysen 2009b, 216). Pour Philippe Barbaud, par contre, le terme québécisme désigne uniquement les particularismes québécois acceptables (cf. Remysen 2009b). En outre, il y a plusieurs chroniqueurs
qui estiment que canadianisme et québécisme devraient être réservés exclusivement aux innovations créées au Canada. Pour Dagenais, p. ex., ces innovations se limitent
généralement aux seuls néologismes lexicaux, mais il y a aussi des chroniqueurs qui estiment que les innovations sémantiques ne sont pas du tout exclues.
Dans une telle perspective, ni canadianisme ni québécisme ne peuvent donc être
utilisés pour désigner les emplois archaïques ou les emplois dialectaux. C’est pour cette raison que Daviault considère que les particularismes canadiens qui sont des
survivances dialectales ou des archaïsmes constituent des prétendus canadianismes,
contrairement aux véritables canadianismes. En somme, l’analyse par Remysen (2009b) montre que la diversité des points de vue est très étroitement liée aux différentes positions sur ce qui devrait être considéré comme canadien-français tout
court, comme l’a également souligné Daoust (2000, 200) et, surtout, à la position
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Linguistique populaire : Francophonie 207
normative des chroniqueurs. Par conséquent, les chroniqueurs s’interrogent souvent sur la portée ou l’extension de ces termes, ainsi que sur la légitimité de ces emplois.
Toutefois, même s ’ils s’adressent à un public composé de lecteurs canadiens-français, les chroniqueurs ne se limitent souvent pas à commenter des faits de langue particu-
liers à l’usage des Canadiens. En outre, les canadianismes ne sont pas toujours identifiés tels quels, ce qui rend le discours des chroniques plus complexe à analyser
(cf. Remysen 2009a, 6).
4 Les chroniques de langage dans d ’autres pays
francophones
4.1 La Suisse
Bien que le Canada représente le pays francophone le mieux documenté quant aux
chroniques de langage, il vaut également considérer la situation dans des pays
francophones de l’Europe, notamment la Suisse et la Belgique. Il est bien connu que la situation du français en Suisse romande représente une situation particulière à
cause de l’existence de plusieurs langues officielles. L’article 116 de la Constitution fédérale stipule que l’allemand, le français, l’italien et le romanche sont les langues
nationales de la Suisse. Les langues officielles de la Confédération sont l’allemand, le français et l’italien (cf. Camartin 1985, 253). Il existe pourtant un déséquilibre entre les trois langues officielles qui affecte aussi le français, occupant le second rang dans
l’ordre d’importance des langues officielles. En Suisse romande, territoire recouvrant les cantons de Genève, du Jura, de Neuchâtel, de Vaud et en partie les cantons de Fribourg et du Valais, 20,4% de la population parlent le français (cf. Lobin, 2015, 31).
Or, en Suisse romande, le monolinguisme a été une constante tout au long de
l’histoire et peut compter sur d’ardents partisans. Ainsi, toute officialisation d’une autre langue est perçue par grand nombre de personnes comme une atteinte au moins
virtuelle d ’une part à la position du français en Suisse (on craint un rétrécissement du territoire francophone), d’autre part à l’ 8 identité culturelle de la Romandie (Knecht/Py 1996, 1865).
Bien avant l’apparition de la première chronique de langage, on vit déjà apparaî-tre des collections de « barbarismes » ainsi que de nombreuses publications traitant des « e problèmes linguistiques » en Suisse. Puis, à partir du XVII siècle, furent pu-
bliées les premières chroniques, p. ex., l’« Essai des remarques particulières sur la
langue françoise pour la ville de Genève » par François Poulain de LaBarre. Jusqu ’au
8 La question de savoir s’il existe ou pas une identité romande a fait l’objet de débats controversés (Seiler/Knüsel 1989).
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208 Carolin Patzelt
XX e siècle on trouve de nombreuses publications linguistiques dans la presse écrite et
à la radio, tandis qu’aujourd’hui le genre de chronique de langage a presque fait
disparaître des journaux en Suisse (cf. Molitor 2004, 56). En cas d ’insécurité linguis-tique, on s ’adresse plutôt à la Délégation à la langue française (DLF), institution
fondée en 1992, qui a pour but d ’« observer les pratiques et usages de la langue française en Suisse » (http://www.dlf-suisse.ch).
En 1959 fut déjà créé le Fichier français de Berne, un cercle initié par les traduc-
teurs des services administratifs fédéraux, visant à la sauvegarde et à l ’aménagement de la langue française en Suisse. Le cercle vise à « lutter surtout contre les altérations
de la langue et fait front aux traductions hasardeuses » (http://www.fichier-francais.
ch). Ce qui a survécu comme ‹ chronique ›, ce sont surtout les chroniques de Jacques
Bron, publiées sur le site de l’Association de Défense du français (http://defensedu-francais.ch).9
Au contraire du développement observable au Canada, on constate la persistance
d’une grande insécurité linguistique en Suisse romande, laquelle est fortement liée à l’influence de l’allemand sur le français en Suisse :
La région linguistique francophone n’a de contigüité qu’avec le territoire germa-nophone au détriment de voisinages avec les autres langues latines de Suisse. Ceci
renforce la position privilégiée du contact linguistique français-alémanique, déjà très
forte en raison du poids démographique majoritaire de l ’allemand en Suisse (Knecht/ Py 1996, 1863).10 Par conséquent, les discussions linguistiques des profanes sur
internet se montrent très marquées par le conflit entre le rapport français-allemand et la crainte des germanismes (cf. Matthey/De Pietro 1997, 167). Dans cette discussion
s’inscrivent, p. ex., des contributions comme celles de Forster (1994) :
« Chers Confédérés, vous avez, en partage, l’usage de la langue française. […] De tout temps […],
le français d’ici a été exposé à ‹ la › langue majoritaire de ce pays, que l’on appelle, sans doute
plus par simplification que par ignorance, ‹ l’allemand ›. […] Le français de Suisse, donc ? Le
français fédéral y fleurit, surtout dans des textes venant des services fédéraux, mais aussi
quotidiennement dans la bouche et sous la plume de Romands, contaminés. […] Le français,
langue des Romands ? Le français, dont il faudrait se préoccuper chez nous ? L ’intervention-
nisme – si interventionnisme il y a – hésite entre la ‹ romandisation › et le Kantönligeist »
(https://sites.google.com/site/reynaldfrancaisfederal/).
9 L’Association fut fondée en 2004, « d’un constat inquiétant : l’hégémonie des anglo-américanismes dans la vie quotidienne qui met en danger [les] langues nationales » (http://defensedufrancais.ch, 27.04.2015).
10 Ainsi, le français en Suisse subit une forte influence par l’allemand dans le cadre de textes officiels. Étant donné que la grande majorité des textes publics est initialement rédigée en allemand, les Romands sont confrontés à une multitude de traductions, ceci ayant un impact direct sur la qualité de la langue (cf. Lobin 2015, 32).
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Linguistique populaire : Francophonie 209
Ces mots sont extraits d’une lettre ouverte du 29 septembre 2011 que Reynald Forster, blogueur actif pour la défense de la langue française en Suisse romande, adressa aux
cantons de Suisse occidentale. Il était intervenu déjà en 2005 auprès des responsables
de l ’éducation et de l’instruction publique des cantons romands avec deux lettres dans
lesquelles il déplorait à titre d’exemple l’expression problématique de « notice d’embal-lage ». Il qualifie celle-ci de « virus », ayant désormais atteint toute l ’industrie pharma-ceutique suisse (https://sites.google.com/site/reynaldfrancaisfederal). Comme le ré-
vèle le texte de l’une des lettres ouvertes, ce fut déjà en 2005 que Reynald Forster était à la recherche d ’une plateforme appropriée et envisageait de se plaindre en public :
« Pour ma part, la seule chose que je n’aie pas encore faite, c’est de monter sur une grue, Place fédérale. – À propos : où se trouve notre Hyde Park Corner pour la Suisse romande? » (https://sites.google.com/site/reynaldfrancaisfederal). Se désespérant de
l’inertie et du non-professionnalisme des autorités responsables, il se résolut à choisir une forme de communication participative et interactive qui permettait le transfert de connaissances entre partenaires égaux et se mit à bloguer sur ce sujet dès 2007.
En général, on constate chez les blogueurs une peur profonde de la contamina-
tion du français par l’allemand. Parmi les sujets les plus discutés par les profanes se trouve la dénomination du français de la Suisse comme « français fédéral », ce terme
figurant aussi dans le Dictionnaire suisse romand (Thibault/Knecht 2004, 3791) :
« Français germanisé (ou simplement fautif) des textes produits par l ’administration centrale,
ainsi que par les entreprises et agences de publicité dont le siège social est situé en Suisse
alémanique ; (par ext.) français germanisé (ou fautif) pratiqué par les Suisses alémaniques (et,
éventuellement, par les Suisses romands) ».
L ’influence de l’allemand est tant ressentie dans la conscience linguistique des
locuteurs que dans une enquête sur les jugements d’ 11 acceptabilité, l’étude révéla que l’identification d’un item non-standard comme germanisme entraîne une plus grande sévérité à son égard (Lüdi et al. 1995, 130). Il suffit qu ’un terme soit ressenti comme
influencé par l ’allemand pour que son acceptabilité diminue (Matthey 2003, 97). Les auteurs de l ’étude ont interprété ce résultat comme l’indice d’une conscience linguis-tique fortement monolingue et surtout très méfiante vis-à-vis de tout ce qui vient de
l’allemand (cf. ibid.).
Selon Kolde (1981, 51), les Romands ont une haute conscience d’eux-mêmes au niveau linguistique et culturel. Par rapport à leur langue, ils ont une attitude plus
normative que les Suisses alémaniques. Ils soutiennent la défense de la langue dans le sens du maintien de la pureté, p. ex. à travers des blogs sur Internet.
11 Une centaine de Neuchâtelois furent invités à évaluer sur une échelle de 1 à 7 l’acceptabilité dans une conversation entre amis et dans une situation formelle de 40 énoncés comportant des régionalis-mes, des germanismes (réels ou fantasmatiques), des anglicismes et quelques exemples de français standard (cf. De Pietro 1995, 238).
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210 Carolin Patzelt
4.2 La Belgique
En Belgique – tout comme ailleurs dans la francophonie européenne –, l’expansion du français commun comme langue parlée au XIX e siècle conduisit à des formes
intermédiaires entre les patois et le français standard. Perçus, pour longtemps, comme des formes contaminées et viciées du bon langage, ces français régionaux
constituèrent la première cible d ’un purisme prônant l’alignement total sur le français de Paris et menant à une insécurité linguistique profondément intériorisée.
Ce courant puriste trouva son accomplissement dans l’œuvre Chasse aux belgicis-mes (Hanse/Doppagne/Bourgeois-Gielen 1971). Ce dictionnaire correctif devenait un véritable succès de librairie (cf. Pöll 2007, 31ss.) et fut constamment utilisé par les
locuteurs pour clarifier des doutes linguistiques. Cependant, actuellement et depuis quelques temps déjà, on assiste à un notable rejet du modèle français et une auto-
évaluation beaucoup moins dépréciative de la pratique de langage, laquelle a aussi conduit à un changement de la conception lexicographique : Un récent dictionnaire
différentiel – Belgicismes. Inventaire des particularités lexicales du français de Belgique
(cf. Bal/Doppagne/Goosse 21994) – gratifie les mots qu’il recense de toutes les vertus, car ils « exprime[nt], au-delà des réalités et des sentiments présents, le goût du passé,
le bonheur de l ’enfance, les souvenirs d’étudiants, le plaisir des mots oubliés et
retrouvés […] » (ibid.). Curieux détail à signaler : deux des auteurs de ce dictionnaire avaient collaboré à la Chasse aux belgicismes, et la plupart des mots et expressions
dénoncés dans le célèbre recueil de mots à éviter apparaissent dans Belgicismes sans
faire l ’objet de critique.
En outre, dans les années 1990, les instances de la politique linguistique en Communauté française de Belgique (CFB : Conseil supérieur de la langue française,
Service de la langue française) se lancèrent dans des activités d ’aménagement linguis-tique, c’est-à-dire qu’elles intervinrent sur le corpus de la langue, et ce souvent indépendamment de la France. Ainsi, la Belgique francophone a poursuivi sa propre
politique, aussi en ce qui concerne la Réforme de l ’orthographe de 1990, dont l’application est recommandée alors que ces propositions sont restées lettre morte en
France. Moreau/Brichard/Dupal (1999) ont pu montrer que la fusion, dans l’imagi-naire linguistique, entre les catégories belge et incorrect (et inversement : français et
correct) n’est plus pertinente et qu’il existe une catégorie spéciale de belgicismes : il en est des « nobles », qui échappent à la stigmatisation : ceux qui prennent leur
ancrage dans le groupe socioculturellement dominant (Moreau/Brichard/Dupal 1999, 10).
Cela dit, il n’est pas étonnant que les chroniques de langage, de nos jours, montrent une attitude plutôt positive envers les belgicismes. Ceux-ci se dénomment et se contrastent avec les expressions de la France, mais on ne vise pas à les « corriger ».
Bien au contraire, les belgicismes sont souvent traités comme des signes d’identité linguistique des Belges. Le plus souvent, ces chroniques attestent un refus conscient
des emprunts du français aux langues de contact (cf. Reutner 2009), notamment au
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Linguistique populaire : Francophonie 211
flamand et aux dialectes gallo-romands. En outre, on critique souvent l ’influx des anglicismes dans la langue française, mais la critique ne se dirige presque jamais
envers le français belge en tant que variété propre et distincte du français hexagonal.
Parmi les chroniqueurs les plus connus en Belgique, il faut mentionner Henry
Landroit, qui écrit une chronique dans le journal Le Ligueur où il essaye d’expliquer l’origine de néologismes comme babysitter. Comme beaucoup de chroniqueurs en Belgique, il s ’occupe surtout des anglicismes. Le style des chroniques est léger, mais
prescriptif et sert à orienter le lecteur concernant l’usage des anglicismes.
André Goosse, grammairien belge, est un autre chroniqueur connu, notamment
pour être le successeur de Maurice Grevisse. Il a réédité et mis à jour l ’ouvrage de ce dernier, 12 Le Bon Usage . Goosse a, quinzaine après quinzaine, et ce pendant près d’un quart de siècle (de 1966 à 1990), publié dans le quotidien belge La libre Belgique des chroniques de langage intitulées Façons de parler, rédigées dans un style simple et
souriant, et dont une collection est disponible en livre aujourd’hui (cf. Goosse 2011).
Outre le Bon Usage, Maurice Grevisse a publié plusieurs ouvrages scolaires ou utilitaires traitant de difficultés linguistiques. On mentionnera spécialement les Pro-
blèmes de langage (1961–1970) où Grevisse réunit les chroniques littéraires publiées dans le journal La Libre Belgique. Il faut également mentionner les chroniqueurs
Pierre Mélot, avec ses discussions souriantes de belgicismes, et Albert Doppagne,
professeur de l’Université Libre de Bruxelles et membre du Conseil International de la langue française. Doppagne participa, entre autres, à l’élaboration des œuvres Chasse aux belgicismes (1971), et Belgicismes. Inventaire des particularités lexicales du français en Belgique (1994). En fin de compte, Cléante, docteur en philosophie et lettres, rédige
une chronique dans le journal belge Le Soir intitulée « En bons termes ». Cléante offre aussi au lecteur une chronique régulière de recherche sur la langue française intitulée
« 13 Les incontournables de Cléante ».
5 Résumé
Au Québec, la plupart des journaux à grand tirage ont acueilli, à partir du milieu du XIXe siècle, des chroniques de langage visant à corriger la langue des Québécois. À
ces chroniques s’ajoutent de nombreux autres types d’articles publiés dans la presse écrite, soit des éditoriaux, soit des lettres d’opinion. Toutes ces publications ont pour but d ’influencer en quelque sorte l’opinion publique concernant des questions lin-
guistiques. Bien que les chroniques de langage n’occupent pas une place aussi dominante dans d ’autres pays francophones qu’au Canada, la presse constitue, dans
12 Lequel ne peut pas être considéré comme grammaire ordinaire, englobant, entre autres, des chroniques de langage.
13 Cette chronique se publie dans les brochures du Cercle d’Or, appartenant au club belge d’ortho-graphe (http://lecercledor.jimdo.com).
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212 Carolin Patzelt
tous les pays, un moyen puissant et important pour commenter des questions de langue et pour commenter et influencer le processus de standardisation et fixation de
la langue écrite. Entre les pays francophones, ce sont surtout le Canada et la Belgique dont les discours métalinguistiques sont largement diffusés dans la presse. 14 Les
profanes utilisent de plus en plus l ’internet pour échanger des opinions et du savoir sur de nombreuses questions linguistiques. En outre, la langue utilisée par les
journalistes sert souvent de modèle, ainsi qu’une étude de la presse écrite permet de
mieux comprendre l ’émergence de normes standard locales (cf. Percy 2012).
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