Manuel de Lingui

Claudia Polzin-Haumann · Chapitre 32 sur 33

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Manuel de Lingui

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Michael Schreiber

 

29 Traduction

 

Abstract : Dans cet article, le phénomène de la traduction en langue française sera traité sous trois perspectives (cf. Schreiber 2006) : 1. Histoire de la traduction, 2. La

traductologie moderne, 3. Traduction et linguistique. Tous les chapitres commence-ront par une information bibliographique sommaire. Le premier chapitre montrera,

entre autres, quelles étaient les langues sources les plus importantes pour la traduc-tion en langue française, du Moyen Âge à nos jours, et quelles étaient les méthodes de traduction prédominant à une certaine époque. Le deuxième chapitre présentera

quelques théories et auteurs importants de la traductologie moderne en langue française. Le troisième chapitre discutera un choix de problèmes linguistiques de la

traduction et de l ’interprétation, rencontrés dans plusieurs domaines : de la phoné-tique à la rhétorique.

 

Keywords : traduction, traductologie, histoire de la traduction, traduction et linguis-tique, interprétation

 

1 Histoire de la traduction

 

L ’histoire de la traduction en France est relativement bien connue, grâce à un nombre important de publications sur ce sujet. Plusieurs d’entre elles traitent principalement de la traduction littéraire, notamment des « grands traducteurs » (Cary 1963). Les publications plus récentes proposent un panorama plus vaste. P. ex., Nies (2009) a

rassemblé les dates sociologiques de nombreux traducteurs français, pour la plupart peu connus. La série Histoire des traductions en langue française (Chevrel/Masson

2012ss.) ouvre le champ dans deux directions : géographiquement, vers la francopho-nie, et textuellement, vers la traduction non-littéraire. Le premier volume consacré au

XIXe siècle (Chevrel/D’hulst/Lombez 2012) comporte entre autres les articles « Scien-ces et technique », « Philosophes » et « Textes juridiques ».

Malgré ces publications importantes, l’aspect linguistique de l’histoire de la

traduction n ’a pas été étudié de façon systématique. C’est pourquoi les sous-chapitres suivants se proposent de le mettre en exergue. Bien entendu, ce panorama ne saurait

être exhaustif.

 

1.1 Moyen Âge

 

L ’histoire de la traduction au Moyen Âge en France, comme dans d’autres parties d’Europe, est dominée par les traductions « verticales » du latin vers la langue vulgaire (cf. Folena 1991, 13). Selon Albrecht (1995), les nombreuses traductions du latin vers

 

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les langues romanes ont joué un rôle important pour la relatinisation de celles-ci. Il cite, dans ce contexte, le traducteur Nicole Oresme qui a travaillé pour le roi Charles V

(le Sage), au XIV e siècle. Dans ses traductions, indirectes (grec > latin > français) pour la plupart, il introduit souvent un mot savant en y ajoutant un mot populaire ou une

paraphrase correspondante : « agent et faiseur, puissance auditive ou puissance de oïr, velocité et hastiveté » (Albrecht 1995, 21). Ce procédé explicatif se retrouve dans

beaucoup de traductions de l ’époque. Pöckl, qui a étudié les contextes historique et

sociologique de cette « école de traduction », met l’accent sur la nécessité communica-tive des traductions du latin vers la langue vulgaire à la cour de Charles le Sage :

 

« […] pour ce que les livres morals de Aristote furent faiz en grec, et nous les avons en latin moult

fort a entendre, le Roy a voulu, pour le bien commun, faire les translater en françois, fin que il et

ses conseilliers et autres les puissent mieulx entendre » (Nicole Oresme, d’après Pöckl 2006, 181).

 

Si la traduction est une pratique culturelle importante pendant le Moyen Âge, il n’en existe pas encore, en français, un concept bien défini, exprimé par un seul terme technique. En effet, les traducteurs utilisent des mots et périphrases divers pour

décrire leur activité :

 

« Les plus fréquemment utilisées sont translater en françois, translation et translateur, d’autres

formules surviennent plus rarement : convertir en françois [ …], mettre en latin […], transferer du dit

langaige latin en langue françoise [ …] » (Bérier 1988, 239).

 

1.2 Renaissance

 

Pendant la Renaissance, la langue latine perd de sa prédominance en tant que langue

source. Sous l ’influence de l’humanisme, on traduit de plus en plus de textes grecs d’après la langue originale. L’humaniste Jacques Amyot, qui passe pour un précur-seur des « e belles infidèles » du XVII siècle (cf. Mounin 1955, 135), est connu pour sa

traduction élégante des Vies parallèles de Plutarque (1559 –1565).

Parmi les langues vulgaires, l’italien devient la langue source la plus impor-tante :

 

« e Jamais on ne traduisit plus de textes italiens que durant les dernières décennies du XVI siècle.

Entre 1570 et 1600, les libraires français en publièrent plus de quatre cents titres, dont la moitié

étaient entièrement nouveaux » (Balsamo 1998, 90).

 

Les traductions de l’italien ont une influence importante sur la langue et la littérature françaises. Avec Marot, p. ex., le sonnet – en tant que genre et en tant que terme

technique – trouve sa place en France.

En outre, le XVIe siècle connaît le premier théoricien de la traduction en France :

le traducteur et imprimeur Étienne Dolet. En 1540, il publie un essai intitulé La

manière de bien traduire d ’une langue en aultre qui comporte cinq règles de traduction. Cary souligne l ’importance linguistique de la quatrième règle :

 

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« Il [Dolet] met en regard les langues jeunes de son époque, dites vulgaires, et les grandes langues

de l’antiquité classique, pour conseiller de ne pas se laisser envoûter par la richesse, la finesse, la

variété de la langue de l’original et de suivre ‘le commun langage’ » (Cary 1963, 12).

 

Cette formulation rappelle les principes de Luther pour la traduction de la Bible. Certes, le XVI e siècle connaît plusieurs traductions françaises de la Bible, mais aucune

d’elles n’aura une influence profonde sur la langue française :

 

« Il n ’y a pas eu l’équivalent de la Bible de Luther (1534) ou de la version du Roi Jacques (1611),

même si la Bible d’Olivétan souvent revue constitue l’épine dorsale des traductions réformées.

Mais Olivétan n’a pas marqué le français comme Luther l’allemand » (Bogaert 1991, 249).

 

1.3 XVII e e et XVIII siècles

 

Pendant le XVIIe siècle, la fonction principale des traductions change. Du Moyen Âge à la Renaissance, les traductions ont enrichi la langue et la littérature françaises. Au

XVIIe siècle, étant donné les efforts entrepris pour normaliser la langue française et donner des normes aux différents genres littéraires, la traduction littéraire devient un

moyen de « formation du goût classique » (Zuber 1968), c’est-à-dire qu’elle confirme

la norme plutôt que d’introduire de nouvelles expressions ou formes littéraires. Le but principal des traductions de l’époque, appelées « belles infidèles », est de plaire au lecteur :

 

« C ’est le nombrilisme de la société de Louis XIV et sa volonté d’être le phare de l’Europe qui ont

donné la priorité au lecteur français du XVIIe siècle, et non plus à l ’auteur classique » (Balliu

2002, 36).

 

Or, il y a aussi des voix critiques : Pierre Daniel Huet, dans son importante mono-

graphie en deux volumes, intitulée De interpretatione (1661), plaide pour une traduc-tion littérale, imitant le plus fidèlement possible les structures de la langue source (cf. Albrecht 1998, 69), et Madame Dacier défend la position des « anciens » contre les

« modernes » dans la querelle sur la traduction d’Homère (cf. Cary 1963, 51).

Le XVIIIe siècle connaît un changement important quant aux langues sources des

traductions. Avec plus de 1000 traductions, la langue anglaise devient, de loin, la

langue source la plus importante. Selon Nies (2009, 61), l ’« anglomanie » de l’époque est surtout un phénomène de traduction.

Quant à la méthode de traduction, le modèle des « belles infidèles » est suivi par de nombreux traducteurs, p. ex. dans les traductions des pièces de Shakespeare.

Dans une traduction de De la Place, la pierre se transforme en marbre, et « sweet Hamlet » devient un « noble Prince » (Stackelberg 1971, 589). Voltaire défend les

traductions naturalisantes des drames de Shakespeare en ces termes : « Shakespeare

était un grand génie, mais il vivait dans un siècle grossier ; et l’on retrouve dans ses pièces la grossièreté de ce temps, beaucoup plus que le génie de l’auteur » (Münz-

 

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berg 2003, 265). Et les encyclopédistes soulignent l ’esprit créateur d’un « bon » traducteur :

 

« […] l’encyclopédiste [d’Alembert] élabore un classement entre les écrivains et les traducteurs. Il

situe en premier l’écrivain créateur, ensuite le bon traducteur, et la dernière position est réservée

à l’écrivain sans génie » (Groult 2001, 220).

 

Étant donnée la prédominance de la langue et la culture françaises au XVIIIe siècle en Europe, cette époque connaît de nombreuses traductions indirectes. Stackelberg (1984, 186ss.) cite, entre autres, la traduction italienne (de Loschi) des Night Thoughts

de Young basée sur la traduction française (de Le Tourneur) ; deux versions qui sont

des « belles infidèles » typiques. Ainsi « her song » devient d’abord « sa douce chan-son », puis « la sua dolcissima canzonetta ».

Cependant, le siècle des Lumières est aussi marqué par d’importantes traductions de textes philosophiques et scientifiques, notamment de l ’anglais. Le huguenot Pierre

Coste, p. ex., traduit plusieurs textes de Locke et le Traité d’Optique de Newton (cf. Rumbold 1991, 49ss.).

 

1.4 Révolution française et XIXe siècle

 

La Révolution française, connue aujourd ’hui pour sa politique linguistique en faveur

d’une langue nationale unique, est une importante étape pour l’histoire de la traduc-tion des textes politiques, juridiques et administratives, car elle instaure une véritable

politique des traductions. Brunot cite un décret du 14 janvier 1790 prévoyant de

traduire les lois et décrets de l ’Assemblée nationale « dans tous les idiomes qu’on parle dans les différentes parties de la France » (Brunot 1967, 25). Cette première phase de la politique des traductions est donc focalisée sur les langues régionales, notam-

ment l’allemand (en Alsace), le breton, le flamand, l’italien et l’occitan (cf. Schlieben-Lange 1996, 64ss.). Une deuxième phase, moins connue, concerne diverses langues européennes, en incluant des langues de pays ennemis de la France. Aux Archives

nationales on peut trouver des traductions de décrets et de discours en allemand, anglais, espagnol, italien, néerlandais, polonais, russe et suédois, faites par le bureau

des traductions de la Convention nationale à des fins de propagande, sous les auspices du Comité de salut public (cf. Schreiber 2015). Un troisième volet de la

politique des traductions, également peu étudié, porte sur les régions occupées par la

France ou sous l’influence de la Grande Nation, et se poursuit durant l’époque Napoléonienne : Au ministère de la Justice, au bureau de l’envoi des lois, se font des traductions du Bulletin des lois en allemand, italien et flamand. A partir de 1810, on publie même séparément un « Bulletin hollandais », à côté du « Bulletin flamand »

pour la Belgique (cf. D’hulst 2015).

Pendant le XIXe siècle, l ’anglais reste la langue source la plus importante pour les traductions en français, suivie de l’allemand (cf. Wilfert-Portal 2012, 270). Les romans

 

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de Walter Scott, p. ex., sont très populaires en France, mais les traducteurs littéraires

de l ’époque « sont assez mal lotis » (Pickford 2012, 173). Sous l’influence du roman-tisme allemand, les méthodes de traduction changent. Selon Stackelberg (1971, 585),

la période des « belles infidèles » s’achève dans les années 1830 pour faire place à des traductions plus littérales. Chateaubriand traduit Poe, en suivant de près la syntaxe de la phrase anglaise.

À l’échelle de l’enseignement, la pratique de la traduction des langues classiques vers le français, à savoir la « version latine » et la « version grecque », sert à former le

style des élèves, tandis que la traduction scolaire joue un moindre rôle dans d’autres pays (cf. Chervel 2008, 568ss.).

Dans plusieurs pays bilingues ou multilingues, des textes politiques et juridiques

sont traduits en français. En Suisse, pays officiellement trilingue à partir de 1848, les

lois sont traduites de l’allemand vers le français et l’italien. Au Canada, à partir de 1875, le parlement publie les débats des deux chambres dans les deux langues

officielles, c’est-à-dire l’anglais et le français (cf. Dullion 2012, 1085ss.).

 

1.5 XX e e et XXI siècles

 

Pendant le XX e e siècle et le début du XXI siècle, la prédominance de l ’anglais comme langue source des traductions en France va en grandissant. L’allemand vient en

deuxième position, devant l’italien, l’espagnol et le russe (cf. Sapiro 2008, 81). Linguistiquement, beaucoup de traductions françaises se conforment aux normes

stylistiques du bon usage, comme celles de la précision, de la concision, de l’harmo-nie et de l’objectivité (cf. Grünbeck 1976, 3).

À l’échelle internationale, la mondialisation semble plutôt favoriser la traduction que de la rendre superflue :

 

« […] le développement spectaculaire de la traduction tant écrite qu’orale à l’époque contempo-

raine est dans une très large mesure dû à l’apparition des organismes internationaux (première

mondialisation) ainsi qu’aux progrès techniques (deuxième mondialisation) » (Oustinoff 2003,

111s.).

 

Les professions dans le domaine de la traduction et de l’interprétation se spécialisent de plus en plus. Le Guide des métiers de la traduction-localisation et de la communica-

tion multilingue et multimédia de Gouadec (2009) contient des informations sur les

métiers d’interprète de conférence, de liaison, d’interprète en langue des signes, de lexicographe, terminologue, traducteur technique, traducteur littéraire, traducteur

audiovisuel, localisateur de logiciels, localisateur de sites Web, localisateur de jeux vidéo, rédacteur technique, de réviseur ou chef de projet.

Dans le domaine législatif, quelques pays bi- ou multilingues essaient de substi-tuer la « corédaction » à la traduction. P. ex., le Canada où

 

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« Traditionnellement, les lois étaient rédigées en anglais et ensuite traduites en français. En 1978,

le ministère de la Justice du Canada met en œuvre un mode de corédaction : deux rédacteurs, un

juriste anglophone et un juriste francophone, rédigent le texte de loi séparément et une équipe de

jurilinguistes les conseille pour assurer une concordance entre les versions » (Lavoie 2003, 129).

 

Le Canada est aussi le premier pays à connaître un système de traduction automatique

qui fournit des résultats acceptables, quoique dans un domaine restreint :

 

« Taum-Météo, mis en œuvre dès 1965 à l’Université de Montréal, commence à traduire des

bulletins météorologiques dès 1977. Ce système a deux caractéristiques qui en font un système en

utilisation réelle : il est fondé sur un sous-langage correspondant au style télégraphique utilisé

par les rédacteurs des bulletins (ne comportant par exemple ni articles ni verbes tensés) ce qui

simplifie la traduction. Deuxièmement, c’est le système lui-même qui détermine s’il est capable

ou non de traduire une phrase. Sinon il fait appel à un traducteur humain » (Léon 2006, 2775).

 

2 La traductologie moderne

 

La traductologie, en tant que discipline plus ou moins autonome qui étudie la traduc-

tion sous diverses perspectives, se développe à partir des années 1950. L ’ouvrage

d’Oustinoff (2003), destiné au grand public, donne un premier aperçu. Pour une introduction plus complète, voir Guidère (22010). Les paragraphes qui suivent présen-

tent quelques chercheurs et écoles importants de la traductologie francophone. Ils se limitent à un choix de publications caractéristiques (cf. Schreiber 2008).

 

2.1 Deux pionniers

 

Ayant publié leurs premières monographies dans les années 1950, le linguiste Georges

Mounin et l’interprète de conférence Edmond Cary, d’origine russe, font figure de pionniers de la traductologie francophone. Si leurs positions semblent être incompati-

bles à première vue (pour Mounin, l’étude de la traduction relève de la linguistique, tandis que Cary s’est prononcé contre une telle approche), les deux chercheurs partagent néanmoins un intérêt commun pour les méthodes de traduction. Dans sa monographie intitulée Les belles infidèles (1955), Mounin présente une typologie des

méthodes de traduction, basée sur deux expressions métaphoriques : les « verres transparents » (traductions « naturalisantes », orientées vers la culture cible) et les « verres colorés » (traductions « exotisantes », fidèles aux structures formelles du

texte source). Certes, cette dichotomie n ’est pas nouvelle, mais Mounin va plus loin que ces prédécesseurs en appliquant ces deux principes de traduction à trois champs

différents : la langue, la culture et le temps, tout en donnant des exemples historiques pour chaque méthode de traduction (cf. Mounin 1955, 109ss.). Pour Mounin, le choix

de la méthode de traduction dépend donc avant tout du contexte historique.

 

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Un an après Les belles infidèles de Mounin, Cary publie La traduction dans le monde moderne (1956) où il dresse un panorama des différents types de traduction et

d’interprétation : la traduction littéraire, la traduction technique, la traduction auto-matique et l’interprétation de conférence, etc. Pour Cary, la méthode de traduction dépend de plusieurs critères :

 

« […] il n’existe pas de traduction dans l’abstrait. Le traducteur travaille sur un texte donné, à une

certaine époque, dans un certain pays, pour un certain public, en vue d’une utilisation détermi-

née du texte » (Cary 1956, 25).

 

Puisqu’il prend en compte la fonction de la traduction, Cary pourrait être considéré comme un « fonctionnaliste » ante litteram (cf. la théorie du « skopos » dans la

traductologie allemande à partir des années 1970, résumée par Guidère 22010, 72ss.).

 

2.2 La stylistique comparée

 

La stylistique comparée est une approche située entre la linguistique contrastive et la traductologie. Elle poursuit deux objectifs : la comparaison du « style » propre à deux

langues et l’étude des problèmes de traduction entre celles-ci. Les deux livres classi-

ques de cette approche sont la Stylistique comparée du français et de l’anglais des deux Canadiens Jean-Paul Vinay et Jean Darbelnet (1958), et la Stylistique comparée du

français et de l ’allemand d’ 5 Alfred Malblanc (1968). Le volume dédié au français et l’italien, de Pierre Scavée et Pietro Intravaia (1979), aura moins de succès.

En traductologie, la stylistique comparée est surtout associée à la classification des « procédés techniques de la traduction » : une liste de sept procédés, allant du

procédé le plus littéral (l ’emprunt) au procédé le plus libre (l’adaptation). Cette classification a été maintes fois discutée, critiquée et modifiée (cf. Henschelmann

2004).

L’approche bilatérale de la stylistique comparée, focalisée sur deux langues, a fait l’objet de critique de quelques linguistes. C’est pour élargir l’horizon linguistique que le romaniste Mario Wandruszka (1969) a proposé une comparaison multilatérale de textes traduits dans plusieurs langues romanes et germaniques, appelée « Interlin-

guistik » (cf. Pöckl 2001).

 

2.3 La « théorie du sens »

 

La « théorie du sens », appelée aussi « théorie interprétative », a été élaborée par

Danica Seleskovitch et Marianne Lederer, de l ’ESIT (École Supérieure d’Interprètes et

de Traducteurs), à l ’Université Paris 3 (Sorbonne Nouvelle) où la traductologie fait l’objet d’un cursus de doctorat depuis les années 1970. La « théorie du sens » a été conçue par Seleskovitch dans le champ de l’interprétation (orale) et appliquée plus

 

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tard à la traduction (cf. Seleskovitch/Lederer 1984). Le principe en est assez simple : Pour éviter une traduction mot-à-mot (« transcodage ») qui présuppose des rapports

univoques entre les structures des deux langues, le traducteur (ainsi que l’interprète) doit interpréter (« déverbaliser ») le sens du texte source et le réexprimer (« reverbali-

ser ») de manière idiomatique dans la langue cible, sans égard pour les structures de la langue source.

Cette « théorie », qui est plutôt une recette pédagogique basée sur l ’expérience

professionnelle qu’une théorie au sens strict, a été critiquée par d’autres chercheurs, notamment par Daniel Gile (1995), qui a plaidé pour une étude empirique de l’inter-prétation.

 

2.4 « Sourciers » et « ciblistes »

 

Jean-René Ladmiral, de l ’ISIT (Institut Supérieur d’Interprétation et de Traduction, rattaché à l ’Institut catholique de Paris), est surtout connu dans la traductologie

française pour la distinction faite entre « sourciers » et « ciblistes », c’est-à-dire entre les traducteurs qui donnent la priorité au texte source et ceux qui donnent la priorité

au texte cible (cf. Ladmiral 1986). Dans le débat vif suscité par cette distinction, Ladmiral défend la position des « ciblistes » et critique les « sourciers » :

 

« […] le littéralisme, que prônent lesdits ‘sourciers’, n’est en réalité très souvent chez le traducteur

qu’une forme de régression face à une difficulté insurmontée » (Ladmiral 1999, 45).

 

La position des sourciers a été défendue, entre autres, par Antoine Berman et Henri

Meschonnic. L’approche de Berman est basée sur une étude de la théorie de la traduction pendant le romantisme allemand (Berman 1984). Pour B. Godard, ce livre

signale le début d ’un « virage éthique » en traductologie :

 

« On aurait pu inscrire la transformation des théories de la traduction sous le signe d ’un ‘virage

éthique’ qui aurait été inauguré en 1984 avec la publication de L’Épreuve de l’étranger, car

Antoine Berman a privilégié lui aussi les rapports interculturels avec l’autre. […] Il articule ‘la

visée éthique du traduire’ en termes de reconnaissance ‘de l’Autre’ : ‘l’essence de la traduction est

d’être ouverture, dialogue, métissage, décentrement’ » (Godard 2001, 55).

 

Henri Meschonnic s ’est occupé surtout de la traduction de la Bible. Il a critiqué les traductions françaises existantes :

 

« Les traductions courantes de la Bible se sont toutes résignées à ne garder que les idées

(‘l’esprit’) et ont abandonné sa ‘forme’ à l’original, comme intraduisible. Elles transforment un

langage poétique en sous-littérature où subsiste seul le ‘sens’ » (Meschonnic 1973, 411).

 

Meschonnic donne la priorité à l ’oralité du texte biblique, notamment au rythme. Il a publié des traductions de plusieurs livres de l’Ancien Testament.

 

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2.5 Philosophes et sociologues

 

Ces derniers temps, la traductologie a été influencée par des représentants de disci-plines voisines, comme la philosophie et la sociologie. Nous citerons le philosophe

Jacques Derrida et les sociologues Pierre Bourdieu et Bruno Latour.

Derrida a « déconstruit » plusieurs distinctions dichotomiques classiques propres

à la théorie de la traduction, p. ex., la distinction entre « traduisibilité » et « intraduisi-bilité » qui est, pour lui, un faux problème : « Or je ne crois pas que rien soit jamais

intraduisible – ni d’ailleurs traduisible » (Derrida 2004, 563). Pour une application de plusieurs concepts de la philosophie de Derrida à la théorie de la traduction, cf. Dizdar (2006).

Les théories du sociologue Pierre Bourdieu, p. ex., la théorie du champ littéraire,

ont été importantes pour la naissance d ’une « sociologie de la traduction », qui élargit les perspectives des études traductologiques :

 

« […] d’une part il y a lieu d’intégrer au modèle de pensée pratique les conditions économiques et

sociales qui rendent possible la traduction [ …]. D’autre part, il convient également d’intégrer au

modèle les activités des agents […], à savoir en tout premier lieu les traducteurs, mais également

les auteurs du texte source (et leurs éditeurs), l’éditeur du texte cible et les autres agents d’édition

du texte cible » (Gouanvic 2007, 80).

 

Une autre théorie sociologique qui a été récemment appliquée à la traduction, est la

« théorie de l’acteur-réseau » (« actor-network-theory ») de Bruno Latour. À la diffé-rence de l’approche bourdieusienne, elle met l’accent sur le processus de traduction et inclut des acteurs non-humains (cf. Folaron/Buzelin 2007).

 

2.6 Théoriciens et praticiens

 

Avant de conclure ce chapitre, notons que la traductologie moderne souffre parfois

d’un écart considérable entre théorie(s) et pratique(s). L’enseignant et praticien Daniel Gouadec critique la multitude de théories et le statut peu claire de la discipline, dans un article intitulé Trop de traductologies tuent la traductologie (Gouadec 2006). Dans

plusieurs manuels, Gouadec décrit les pratiques professionnelles dans le domaine de la traduction, tout en renonçant à un cadre théorique explicite (cf., p. ex., Gouadec

2009).

Rares sont ceux qui publient sur des aspects théoriques et pratiques. On citera,

p. ex., Michel Ballard qui a publié, entre autres, une monographie sur l’histoire des théories de la traduction (Ballard 21995) et un manuel pratique (avec exercices)

destiné à la traduction de l 2 ’ anglais au français (Ballard2005).

Une tentative récente de concilier théorie, pratique et enseignement est le livre La

traduction. La comprendre, l ’apprendre de Daniel Gile (2005), comme on peut le reconnaître à l’intitulé des chapitres : « Les langues de travail du traducteur profes-

 

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sionnel », « Éléments pratiques pour la didactique de la traduction », « Éléments de traductologie », etc.

 

3 Traduction et linguistique

 

Les problèmes linguistiques de la traduction dépendent largement de la paire de

langues concernée. Un certain nombre de manuels sont consacrés à l ’introduction à la traduction de diverses langues en français ou vice versa. Citons, à titre d’exemple, Ballard ( 22005, anglais-français) et Hervey/Higgins (1992, français-anglais), Truffaut (1983, allemand-français) et Henschelmann (1999, français-allemand), ainsi que Po-

deur (2002, français-italien et italien-français). Pour une approche plus vaste, voir la

monographie d’Albrecht (2005), qui contient des exemples en plusieurs langues, notamment romanes et germaniques.

Pour des raisons évidentes, les paragraphes suivants ne pourront que traiter un choix très sélectif de problèmes linguistiques de traduction. Par ce choix, nous

essayerons de démontrer des affinités entre quelques disciplines linguistiques et

certains types de traduction ou d’interprétation.

 

3.1 Phonétique : le doublage

 

Il est évident que le doublage de films ou de séries télévisées présente des problèmes

d’ordre phonétique. On peut, selon Herbst (1994), distinguer plusieurs types de synchronisme, notamment un synchronisme quantitatif, qui relève de la durée de

l’énoncé, et un synchronisme qualitatif qui concerne l’ouverture de la bouche et le mouvement des lèvres. Or, ce ne sont pas tous les sons qui posent problème. Parmi les

sons les plus problématiques, on peut citer les consonnes bilabiales et labiodentales.

En guise d ’illustration, voici une citation tirée du film Some like it hot et de sa version française doublée (Certains l ’aiment chaud) :

 

« Daphne, your boyfriend’s waving at you ! ».

« Daphné, ton petit ami te fait signe ! » (Le Nouvel 2007, 49; mes italiques, MS).

 

Ici, l’adaptateur-dialoguiste français a introduit l’adjectif « petit » pour permettre la prononciation synchrone des labiales [b] et [p]. Un autre effet de synchronisme se présente dans la prononciation des labiodentales [v] (dans « waving ») et [f] (dans

« fait ») tandis que la version française ne présente pas d’équivalents appropriés pour la bilabiale [w] et la labiodentale [f] (dans « boyfriend »).

Toutefois, la nécessité d’un synchronisme qualitatif se relativise dans certaines

situations, p. ex., si la bouche de l ’acteur n’est pas clairement visible (cf. Reinart 2004, 94).

 

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3.2 Typographie : la traduction littéraire

 

Dans la traduction littéraire, des moyens typographiques, comme la ponctuation et

l’emploi des alinéas, peuvent jouer un rôle non négligeable, notamment à propos des signes qui marquent le discours direct (cf. Schreiber 2012). Si on suit les normes de ponctuation, un texte narratif allemand présente une frontière plus nette entre récit et

discours qu’un texte français. Ceci est surtout valable pour le traitement des incises.

Voici, en guise d’illustration, un passage extrait de Balzac et sa traduction en alle-mand :

 

« – Votre cousin ne se ressemble plus à lui-même, dit le Portugais en riant à la vicomtesse quand

Eugène les eut quittés. Il va faire sauter la banque ».

« ‹ Ihr Vetter ist ja ganz verwandelt ›, sagte der Portugiese lachend zur Gräfin, nachdem Eugen sie

verlassen hatte. ‹ Er wird die Bank sprengen › » (Schreiber 2012, 250).

 

Ici, le texte source contient une incise élargie. La distance entre la première et la

deuxième partie du discours direct est plus grande que dans le cas d’une incise minimale du type « dit-il ». Par conséquent, le lecteur doit faire un certain effort pour

interpréter la phrase « Il va faire sauter la banque » comme faisant partie du discours

direct. Dans la traduction, les choses sont beaucoup plus claires : L’emploi strict des guillemets exclut l’incise du discours direct et y inclut la dernière phrase. Ce procédé

est conforme aux règles orthographiques de l’allemand, et, par conséquent, le cas normal dans les traductions allemandes.

Or, tous les écrivains ne suivent pas les règles prescriptives de l ’orthographe. Dans l’exemple suivant, tiré du roman Berlin Alexanderplatz, Alfred Döblin présente un collage du récit et de plusieurs citations et allusions (conte de fée, chansons, etc.).

Comme il n’emploie ni alinéa ni guillemets, il y a une fusion complète de tous ces composants, typique pour ce roman. La traduction française, elle, présente une image totalement différente :

 

« Das schwammige Weib lachte aus vollem Hals. Sie knöpfte sich oben die Bluse auf. Es waren

zwei Königskinder, die hatten einander so lieb. Wenn der Hund mit der Wurst übern Rinnstein

springt. Sie griff ihn, drückte ihn an sich. Putt, putt, putt, mein Hühnchen, putt, putt, putt, mein

Hahn.

 

La grosse fille rit à gorge déployée. Elle déboutonna le haut de son corsage.

Il y avait une fois un prince et une princesse qui s’aimaient tendrement.

Quand le cleb,

Dans la plèbe,

Fait un saut,

Un peu haut,

Il tient entre ses dents

Un saucisson appétissant

 

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Traduction 707

 

Elle le prit dans ses bras.

Chouette, chouette, chouette,

Ma poulette

Toc, toc, toc,

Mon petit coq ».

(Schreiber 2012, 249s.)

 

Avec l’aide de deux signes typographiques, les italiques et l’alinéa, le mélange de

l’original a été remplacé par un arrangement nettement divisé. On pourrait dire que le style individuel de Döblin a été victime d ’un cartésianisme excessif de la traductrice française.

Pour d’autres problèmes relatifs à la traduction des textes narratifs, souvent sous-estimés, cf. Zuschlag (2002) et Roux-Faucard (2008).

 

3.3 Terminologie : la traduction spécialisée

 

D’aucuns pensent que la traduction spécialisée ne devrait pas poser de problèmes majeurs, les termes techniques étant tous standardisés selon des critères extralinguis-

tiques et, par conséquent, facilement interchangeables d’une langue en autre. Or, rien

n’est moins vrai, car les langues de spécialité sont imprégnées de spécificités cultu-relles (cf. Albrecht 1992 ; Reinart 2005 et 2009). Cela est même valable pour certains

termes des « sciences exactes », comme la physique ou la chimie. Reinart cite le cas des éponymes, à savoir des termes techniques qui contiennent des noms propres,

souvent le nom d’un scientifique de la culture source :

 

« Ainsi, le principe de Carnot [note en bas de page : D’après le physicien français Sadi Carnot

(1797–1832)] est plus connu en allemand en tant que ‹ zweiter Hauptsatz der Thermodynamik › –

bien que la désignation ‹ Carnotscher Kreisprozess › existe aussi. […] De même, le ‹ Blaugas › – qui

ne désigne point, comme on pourrait le croire, un ‹ *gaz bleu ›, mais un gaz incolore développé

par Blau et Riedinger […] – s’appelle gaz cyanogène en français, etc. » (Reinart 2005, 13).

 

Dans le cas de principe de Carnot, le traducteur allemand a donc le choix entre deux

synonymes (l ’éponyme étant moins usité qu’en français), tandis que le Blaugas est un faux ami du traducteur français.

Les divergences culturelles sont encore plus importantes dans le domaine du

langage économique :

 

« Ainsi, un comité d’entreprise français n’a pas les mêmes compétences qu’un Betriebsrat alle-

mand, le revenu minimum d ’insertion ne correspond ni tout à fait au Arbeitslosengeld ni à Hartz

IV, une société anonyme française peut avoir une structure et des organes différents de ceux

d’une Aktiengesellschaft allemande, etc. Comme les termes répondent aux besoins habituels

d’expression des usagers, les traducteurs se trouvent là aussi en face d’équivalents partiels voire

de lacunes linguistiques qu’ils doivent – selon les contextes – combler par différents procédés de

traduction » (Reinart 2005, 16).

 

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708 Michael Schreiber

 

Au lieu d ’utiliser un équivalent partiel qui pourrait créer un malentendu, le traducteur aura souvent recours à un emprunt, un calque ou une périphrase explicative. Le choix

du procédé de traduction approprié dépend du contexte. Schneiders (2007) discute

cette problématique à propos d ’un problème notoire du langage juridique : les noms

des tribunaux. Selon Schneiders (2007, 233), dans le cadre d ’une traduction littéraire, il serait tout à fait légitime de traduire Tribunal d’Instance par l’équivalent partiel Amtsgericht, qui donnerait au lecteur allemand une idée approximative de l’institu-tion désignée. Pour la traduction juridique, en revanche, Schneiders propose de

traduire Tribunal d’Instance par le calque analytique Erstinstanzgericht, qui signale-rait au lecteur averti à quelle catégorie de tribunal il a affaire, sans évoquer le système juridique allemand.

 

3.4 Syntaxe : l’interprétation simultanée

 

Dans l’interprétation simultanée, les différences syntaxiques entre la langue source et la langue cible peuvent causer des problèmes importants. La place du verbe en allemand, notamment dans les subordonnées et les constructions à prédicat bipartite

(« Satzklammer »), est un problème récurrent. Afin d’éviter un décalage trop grand

entre l’énoncé source et l’interprétation, l’interprète doit parfois anticiper le verbe allemand. Cela est normalement possible dans le cas des formules conventionnelles

(salutations, remerciements, etc.). Feldweg cite, à ce propos, le discours d’ouverture d’une conférence internationale, qui commence en ces termes :

 

« Meine Damen und Herren, zu Beginn unserer Tagung möchte ich den Herrn Oberbürgermeister

dieser schönen Stadt, in welcher wir heute und morgen zu Gast sein dürfen, und in welcher wir

vor 17 Jahren schon einmal zusammenkamen, der auch freundlicherweise die Schirmherrschaft

über unseren Kongress übernommen hat… » (Feldweg 1996, 48 ; mes italiques, MS).

 

Ce passage contient, jusqu ’ici, un verbe modal fléchi (« möchte »), en tant que première partie du prédicat, mais on attend la seconde partie du prédicat, un infinitif.

Le discours a été interprété simultanément en anglais, français et italien, trois langues qui ne connaissent pas de « Satzklammer ». Les trois interprètes ont alors anticipé

l’infinitif le plus vraisemblable, « danken » (‘remercier’). Or, l’orateur a poursuivi en disant « … bei Ihnen entschuldigen » (‘excuser’), obligeant les interprètes à corriger ce qu ’ils venaient de dire (Feldweg 1996, 49). En français, on utilise dans une telle

situation un marqueur de reformulation comme c’est-à-dire, même si on ne reformule la phrase, mais on la corrige.

Pour d’autres problèmes linguistiques de l’interprétation simultanée, cf. Niemann (2012, allemand, anglais et français) et Russo (2012, espagnol et italien).

 

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Traduction 709

 

3.5 Linguistique des variétés : le sous-titrage

 

Le sous-titrage est un type de la traduction audiovisuelle qui concerne, par définition, la linguistique des variétés, car il consiste à transformer un énoncé oral en un énoncé

écrit. Cette transformation implique la nécessité d’abréger le texte, car la lecture des sous-titres contenant une traduction complète dépasserait les capacités perceptives

des spectateurs. Heureusement, la redondance de la langue parlée permet de réduire les pertes sémantiques dans le sous-titrage :

 

« On peut par exemple remarquer qu ’il y a normalement plus de redondance à l’oral, plus

d’hésitation, de répétitions, de marqueurs d’interaction, ainsi qu’un registre moins soutenu. En

même temps, il ne faut pas oublier que, lors du transfert, les sous-titres écrits ne seront pas lus

isolément, mais seront perçus en tant que composante du texte multimodal que constitue le

programme audiovisuel » (Şerban 2008, 92).

 

Pour illustrer le passage de la langue parlée à la langue écrite, Şerban cite ce passage extrait du film américain « Twelve Angry Men » et de sa version française sous-titrée

(« Douze hommes en colère ») :

 

« Look, maybe… Maybe this is an idea. Now, I haven’t given it much thought, but it seems to me that

it’s up to us to convince this gentleman that he’s wrong and we’re right. Now, maybe if we each

took a couple of minutes just to… Well, it was just a quick idea. […] »

« J’ai une idée. Il me semble / que c’est à nous de convaincre monsieur / qu’il a tort et que nous

avons raison. / Chacun de nous pourrait… / Enfin, je dis ça comme ça. / […] »

(Şerban 2008, 96).

 

Dans ce passage, le sous-titreur a éliminé plusieurs marqueurs d’hésitation (en italiques dans le texte), tout en gardant quelques mots et expressions qui évoquent un

registre parlé, p. ex., dans la dernière phrase (« Enfin, je dis ça comme ça. »).

Pour d’autres problèmes spécifiques du sous-titrage cf. Reinart (2004, 80ss.).

 

3.6 Rhétorique : la traduction des discours politiques

 

Il n ’est pas surprenant que la traduction des discours politiques pose des problèmes

de nature rhétorique. En guise d’exemple, nous analyserons une figure rhétorique qui est typique pour les discours de Nicolas Sarkozy, l’ancien président de la République française. Il s ’agit de l’anaphore (dans le sens rhétorique), c’est-à-dire, la répétition des mots ou syntagmes en début de phrase. Cette figure est quasi omniprésente dans les discours de Sarkozy et leur donne souvent un caractère pathétique. Voilà un

passage d’un discours qu’il a prononcé le 16 mai 2007, après son entrée en fonction en tant que président de la République, et la traduction allemande officielle :

 

« e Je pense à tous les Présidents de la V République qui m ’ont précédé.

Je pense au Général de Gaulle qui sauva deux fois la République, qui rendit à la France sa

souveraineté et à l’État sa dignité et son autorité.

 

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710 Michael Schreiber

 

Je pense à Georges Pompidou et à Valéry Giscard d’Estaing qui, chacun à leur manière, firent tant

pour que la France entrât de plain-pied dans la modernité.

Je pense à François Mitterrand, qui sut préserver les institutions et incarner l’alternance

politique à un moment où elle devenait nécessaire pour que la République soit à tous les

Français.

Je pense à Jacques Chirac, qui pendant douze ans a œuvré pour la paix et fait rayonner dans le

monde les valeurs universelles de la France ».

 

« Ich denke an alle Präsidenten der V. Republik, die mir vorausgegangen sind.

Ich denke an General De Gaulle, der die Republik zweimal gerettet hat, der Frankreich seine

Souveränität und dem Staat seine Würde und Autorität zurückgegeben hat.

Ich denke an Georges Pompidou und Valéry Giscard d’Estaing, die – jeder auf seine Weise –

dafür gesorgt haben, dass Frankreich entschlossen den Schritt ins Zeitalter der Moderne voll-

zog.

Ich denke an François Mitterrand, der es verstanden hat, die Institutionen zu erhalten und – zu

einem Zeitpunkt, wo ein politischer Wechsel erforderlich war, um die Republik zur Republik aller

Franzosen zu machen – diesen politischen Wechsel zu verkörpern.

Ich denke an Jacques Chirac, der sich zwölf Jahre lang für den Frieden eingesetzt und den

universellen Werten Frankreichs weltweit Ausstrahlung verliehen hat » (Schreiber 2011, 395s.).

 

Le traducteur allemand a gardé toutes les répétitions, probablement à cause du

caractère solennel du discours.

Passons à un autre discours, prononcé le même jour. Tout juste après son entrée en fonction, le président est allé au Bois de Boulogne pour rendre hommage aux

« martyrs du Bois de Boulogne », c ’est-à-dire à un groupe de résistants français assassinés par la Gestapo allemande le 16 mai 1944. Ci-après un passage extrait de ce

discours, suivi de sa traduction allemande :

 

« Ici en ce 16 août 1944, ces 35 jeunes Français qui vont mourir incarnent ce qu’il y a de plus noble

dans l’homme face à la barbarie.

Ici en ce 16 août 1944 ce sont les victimes qui sont libres et les bourreaux qui sont esclaves.

[ …] Ils [les résistants] ont dit ‹ non ›, ‹ non › à la fatalité, ‹ non › à la soumission, ‹ non › au

déshonneur, ‹ non › à ce qui rabaisse la personne humaine, et ce ‹ non › continuera d’être entendu

bien après leur mort parce que ce ‹ non › c’est le cri éternel que la liberté humaine oppose à tout ce

qui menace de l’asservir.

Ce cri nous l’entendons encore.

Ce cri, je veux que dans les écoles on apprenne à nos enfants à l’écouter et à le comprendre ».

 

« Die 35 jungen Franzosen, die am 16. August 1944 an dieser Stelle ihr Leben lassen müssen,

verkörpern das Edelste, was der Mensch im Angesicht der Barbarei in sich trägt.

An diesem 16. August 1944 im Bois de Boulogne sind es die Opfer, die frei sind, und die Scharf-

richter unfreie Sklaven.

[ …] Sie [die Widerstandskämpfer] haben ‹ Nein › gesagt, haben sich gewehrt gegen ein unabwend-

bar scheinendes Schicksal, gegen Unterwerfung, gegen Entehrung, gegen alles Erniedrigende,

und dieses ‹ Nein › wird lange nach ihrem Tod weiter hörbar bleiben, denn dieses ‹ Nein › ist der

immerwährende Aufschrei, mit dem sich die menschliche Freiheit allem widersetzt, das sie zu

versklaven droht.

Diesen Aufschrei hören wir noch heute.

 

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Traduction 711

 

Ich wünsche mir, dass unseren Kindern in den Schulen beigebracht wird, diesen Aufschrei zu

hören und zu verstehen » (Schreiber 2011, 396s.).

 

Dans cette traduction, nous constatons, entre autres, deux choses :

 

1) Les anaphores sur « Ici en ce 16 août 1944 » et « Ce cri » n’ont pas toujours été traduites en

tant qu ’anaphores, c’est-à-dire au début de la phrase. Ainsi, l’emphase du discours a été atténuée.

2) Tandis que le mot « non » se trouve sept fois dans le texte source, l ’équivalent allemand

« nein » ne se trouve que trois fois dans le texte cible, ce qui donne encore un effet d ’atténuation.

Le traducteur allemand avait peut-être des difficultés avec un discours si pathétique à propos d’un sujet aussi douloureux. Mais, il y a aussi un problème de traduction plus général : Sarkozy s’ e appuie, dans une certaine mesure, sur une tradition rhétorique de la V

République. Plusieurs de ces prédécesseurs ont employé des anaphores dans leurs discours, notamment Charles de Gaulle. Dans la politique rhétorique de la République fédérale d ’Allemagne, en revanche, les figures rhétoriques pathétiques, comme l’anaphore, semblent être moins fréquentes, peut-être à cause de la connotation négative du pathos après les discours de propagande des nationaux-socialistes. Le traducteur d’un discours politique doit donc se poser la question de savoir s ’il donne la priorité au style individuel de l’orateur ou au style collectif de la culture cible (cf. Schreiber 2011).

 

Quant à la traduction des discours politiques vers le français, on s ’attendrait à ce que les traducteurs n’aient pas de problèmes majeurs à rendre des discours pathétiques

dans leur langue. Mais il n’en est rien : Olivier Demissy-Cazeilles (2007, 145) cite des traductions françaises de plusieurs discours de l’ancien président américain George

W. Bush, dans lesquelles on trouve parfois les mêmes effets d ’atténuation que dans notre dernier exemple cité ci-dessus. Pour expliquer ces effets, on pourrait évoquer les

raisons suivantes :

 

1) Beaucoup de traducteurs français ont tendance à atténuer des effets stylistiques marqués

(cf. Grünbeck 1976, 3).

2) Selon certains chercheurs, cette tendance de « normalisation » serait même une propriété

« universelle » de la traduction (cf. Laviosa 2009, 308).

 

4 Conclusion

 

En guise de conclusion, notons quelques pistes pour la recherche future dans les

trois domaines traités dans cet article : Dans le domaine de l’histoire de la traduc-tion, malgré d ’importantes publications, une « histoire linguistique de la traduction en langue française » fait toujours défaut. Quant à la traductologie francophone

moderne, si cette discipline présente aujourd’hui un grand éventail d’approches,

elle n ’offre pas encore de modèle intégratif, englobant théorie(s), pratique et didac-tique. Pour ce qui est des problèmes linguistiques des différents types de traduc-

tions, les problèmes spécifiques de la traduction littéraire et de la traduction spécia-

 

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712 Michael Schreiber

 

lisée sont mieux étudiés que ceux de la traduction audiovisuelle ou de l ’interpréta-tion.

 

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