Manuel de Lingui
9783110302219-021
Johannes Kramer et Aline Willems
19 Le français dans le monde : Europe
Abstract : Nous traiterons dans cet article des manifestations du français en Europe,
c ’est-à-dire dans les pays où le français est la langue officielle soit parce qu’il est la
langue-mère d ’un nucléus important de la population (le sud de la Belgique, l’ouest de la Suisse) soit parce qu’il est inscrit dans les traditions communicatives du pays (Luxembourg, Andorre, les Îles anglo-normandes, la vallée d ’Aoste). Par contre, le
français hexagonal ne sera pas intégré dans la thématique de l’article car ses aspects variés sont traités dans d ’autres articles du présent volume.
Keywords : Français en Belgique, Français dans la Suisse, Français au Luxembourg,
Français en Val-d ’Aoste, Français aux Îles anglo-normandes
1 Belgique
La Belgique (officiellement Royaume de Belgique / Koninkrijk België / Königreich
Belgien) est un État de taille moyenne (32.545 2 km, 11.008.000 habitants) du Nord-
Ouest de l ’Europe continentale, situé entre les Pays-Bas au nord, la France au sud et l’Allemagne à l’est. Le nom Belgique remonte à l’adjectif belgique (attesté en 1583) :
une forme humaniste dérivée du latin B BELGI CU S E L GI CU S (d ’après le nom de la tribu gauloise des B BE L GA E E LG AE) ; les historiens et géographes aimaient appeler les Pays-Bas espagnols et
autrichiens Belgium ou provinciae Belgicae, et la révolution brabançonne de 1789 baptisa sa république éphémère États Belgiques Unis. Le substantif ethnique Belgique
« a suivi l’histoire de la Belgique jusqu’à sa constitution en État indépendant (1830) » (Rey 1992, 204), et a été le nom du pays depuis ce temps-là.
Pour comprendre le système compliqué de l’organisation de l’État belge, il peut être utile de citer les cinq premiers articles de la constitution :
« Art. 1 : La Belgique est un État fédéral qui se compose de communautés et de régions.
Art. 2 : La Belgique comprend trois communautés : la Communauté française, la Communauté
flamande et la Communauté germanophone.
Art. 3 : La Belgique comprend trois régions : la Région wallonne, la Région flamande et la
Région bruxelloise.
Art. 4 : La Belgique comprend quatre régions linguistiques : la région de langue française, la
région de langue néerlandaise, la région bilingue de Bruxelles-Capitale et la région de langue allemande. […]
Art. 5 : La Région wallonne comprend les provinces suivantes : le Brabant wallon, le Hainaut,
Liège, le Luxembourg et Namur. La Région flamande comprend les provinces suivan-tes : Anvers, le Brabant flamand, la Flandre occidentale, la Flandre orientale et le Limbourg. »
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458 Johannes Kramer et Aline Willems
La Belgique est donc un royaume parlementaire fédéral composé de trois Commu-
nautés – française, flamande et germanophone – rattachées aux particularités individuelles (langue, culture, enseignement, santé, recherche, aide), et de trois Régions rattachées au sol : la Wallonie (y compris les communes germanophones),
la Flandre et Bruxelles (cf. Lagasse 2007, 80). Environ 90% des Bruxellois, qui sont francophones, appartiennent à la Communauté linguistique française, tandis que les
10% néerlandophones restant font partie de la Communauté néerlandaise. La divi-sion en régions linguistiques se superpose aux communautés linguistiques : ainsi à Bruxelles (la seule region bilingue), le choix de la communauté à laquelle on veut
appartenir est laissé à la décision de chacun ; dans le reste du pays on appartient forcément à la region linguistique de la commune où on vit et par conséquent à la
communauté correspondante. La Belgique est donc un État avec trois langues qui
sont strictement liées à un territoire déterminé, c’est-à-dire avec un monolinguisme territorial ; seule la capitale Bruxelles est bilingue. La frontière linguistique entre le
néerlandais, le français et l’allemand, la fixation de la zone bilingue de la capitale et la mise en évidence de quelques « facilités linguistiques » dans des communes
limitrophes au nord et au sud de la frontière est fixée depuis 1962, et ce tracé ne
peut plus être modifié ; l’etablissement de la frontière depuis les Romains jusqu’à notre époque est traité avec tous les détails historiques par Brigitte Raskin (2012), à
compléter par l ’étude sociolinguistique de la frontière franco-allemande d’Annette Gramms (2008).
Les trois langues parlées en Belgique appartiennent à différentes grandes familles linguistiques. Les dialectes néerlandais sont le flamand et les parties méridionales du
brabançon et du limbourgeois (cf. Kramer 1984, 114) ; les variétés allemandes appar-tiennent aux dialectes rhénans, plus précisement réalités ripuaires dans le Nord et
empreintes mosellano-franciques dans le Sud (cf. Begenat-Neuschäfer 2010) ; et la dialectologie française différencie le wallon, présent dans la plus grande partie du
pays, le picard oriental à l’ouest dans la province de Hainaut, et le lorrain dans la partie sud de la province de Luxembourg (cf. Kramer 1984, 116). Dans la langue courante, flamand (Vlaams) est la désignation de toutes les manifestations du néer-
landais parlé en Belgique, et wallon (Waals) est l ’appellation de toute forme parlée du français à l ’exception du français bruxellois. Depuis 1990, on ne parle plus officielle-
ment dans la Communauté française – comme auparavant – de dialectes français, mais on classifie le wallon, le picard et le lorrain comme langues régionales endogènes.
Cette mutation se refère aux paragraphes de la Charte européenne des langues régiona-
les ou minoritaires du Conseil de l’Europe, que du reste la Belgique n’a ni signée ni ratifiée ; dans ce document, les dialectes ne sont pas pris en considération, et on se
promet une revalorisation du wallon, du picard et du lorrain par une nouvelle
nomenclature qui par ailleurs n ’a aucune justification linguistique (cf. Tacke 2012a,
90 –92).
Pour les introductions générales à la situation linguistique de la Belgique on doit
se référer à des études qui ne sont pas très récentes et qui doivent donc être ajustées à
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Le français dans le monde : Europe 459
la situation actuelle constitutionelle. Les 25 contributions qui forment le recueil publié
d’Anne Begenat-Neuschäfer (2007) offrent une analyse plus ou moins actuelle. L’ar-rière-plan historique et les faits linguistiques sont traités par Johannes Kramer (1984,
57–154), et complétés par la dissertation de Michael Treude (1996), offrant un sup-
plément concernant les développements constitutionnels jusqu ’aux années 90. Kra-mer (2014) compare les phénomènes du nationalisme linguistique belge avec des
aspects analogues dans les pays des Balkans. La partie francophone de la Belgique, particulièrement dans ses manifestations culturelles et littéraires, se trouve au centre
d’un livre de René Andrianne (1984), complété par un manuel de classe par le même auteur et par Norbert Becker (1988). Les diverses apparences du français en Belgique
sont illustrées par la contribution dans le recueil de Daniel Blampain (1999), ou l’on comparait sa situation linguistique avec celle de la Suisse et du Canada (De Coster
2007). Le caractère spécifique du français belge et l ’insécurité linguistique qui peut en résulter est traité par Jean René Klein/Corinne Rossari (2003).
Le vocabulaire est le champ où l’on voit très clairement la spécificité du français de Belgique. La base des études linguistiques sur les belgicismes est une dissertation
volumineuse de Jacques Pohl datant de 1950, qui n’a jamais été publiée à cause de ses 16 volumes, mais qui a été consultée par la plupart des chercheurs. Toutes les
recherches sur le vocabulaire français en Belgique mettent en évidence les mots qu’on ne trouve pas dans le français héxagonal contemporain ou qui y ont une signification
divergente. Il existe des collections commentées de mots (Massion 1987 ; Fuchs 1988 ; Bal et al. 1994 ; Lebouc 1998 ; Mercier 2000 ; Francard et al. 2010), ainsi que des
introductions plutôt populaires (Genion 2010), et des recherches sur l’acceptation des belgicismes dans les dictionnaires généraux du français (Spickenbom 1996). Un dictionnaire du français bruxellois a été publié par Lebouc (2006).
Beaucoup de belgicismes s’expliquent par l’influence du néerlandais, qui forme, au moins à Bruxelles, un substrat du français. Après la monographie classique de
Hugo Baetens Beardsmore sur le français régional de Bruxelles (1971), Paul V. Cassano
offre une introduction aux influences du néerlandais sur la phonologie (1991–1993a), la morphologie et la syntaxe (1991 –1993b). Jeanine Treffers-Daller examine les résul-tats du mélange entre néerlandais et français à Bruxelles (1994). Quelques questions de prononciation et de grammaire sont traitées par Lebouc (1998). Enfin, Doris
Panowitsch traite avant tout de la coexistence sociolinguistique du français et du néerlandais dans la capitale belge (1994).
La relation entre le français et l’allemand dans les cantons de l’est est beaucoup
moins critique que celle entre le français et le néerlandais, tout d’abord parce que l’allemand et le français ont plus ou moins le même prestige européen, mais aussi
parce que le nombre d’Allemands (±70.000) ne forme aucune menace linguistique pour le français. Une monographie d’Anne Begenat-Neuschäfer (2010) mentionne
l’ensemble des problèmes de la DG (= Deutschsprachige Gemeinschaft ‘communauté de langue allemande ’). L’histoire du rôle de l’allemand à l’école est retracée par Ursel Schmitz (1994).
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460 Johannes Kramer et Aline Willems
Une attention perpétuelle est consacrée aux phénomènes dialectaux. L’Atlas linguistique de la Wallonie, conçu en 1935 par Jean Haust, reste une source inépuisable
dans ce domaine ; une dizaine de volumes sont apparus jusqu’à aujourd’hui (1 : 1953 ; 2 : 1969 ; 3 : 1955 ; 4 : 1976 ; 5 : 1991 ; 6 : 2006 ; 8 : 1994 ; 9 : 1987 ; 15 : 1997 ; 17 : 2011), et
la série continue sereinement. On trouve des enregistrements linguistiques de textes dialectaux dans la collection Limes (1992). Le dialecte wallon de Bastogne est décrit
par Christoph Groß selon la méthode traditionnelle de la grammaire historique et comparative (2006).
L’onomastique, quant à elle, a toujours été un point fort des études romanes en
Belgique. Herbillon (1986) reste l’étude « classique » sur les noms des communes wallonnes, accompagnée de Herbillon/Germain (1996) pour ce qui concerne les noms
de famille. L’histoire des appellations wallon et Wallonie, un parcours de mots entre celtique, germanique et roman, est retracée par Albert Henry (1990).
2 Suisse
La Suisse (officiellement Confédération suisse, Schweizerische Eidgenossenschaft,
Confederazione svizzera, Confederaziun svizra ou en latin Confoederatio Helvetica
(CH)), est située au centre de l’Europe, dans les Alpes occidentales et centrales, entre l’Allemagne au nord, la France à l’ouest, l’Italie au sud et l’Autriche à l’est ; à la
frontière entre la Suisse et l’Autriche se trouve le petit État germanophone du Liech-tenstein (160 2 2 km , 36.000 habitants). La Suisse a une superficie de 14.285 km et
compte près de 7.952.555 habitants, dont 63,7% de langue allemande, 20,4% de langue française, 6,5% de langue italienne et 0,5% de langue romanche (rhéto-
romane). Le nom Suisse est une francisation du nom allemand Schweiz, qui est une variante de la langue cultivée du nom de lieu e Schwyz , attesté au X siècle sous les
formes Suuites, Suittes, Schwitz (LSG/DTS 2005, 819). L’explication du nom est diffi-
cile ; peut-être s’agit-il d’un nom de défrichement à joindre à la racine indo-euro-péenne *sueit ‘roussir, brûler’, donc ‘brûlis’. Selon la tradition, la Suisse existe depuis le 1 août 1291, date de la création de la première confédération entre les futurs cantons Uri, Schwyz et Nidwald ; depuis 1815 la Suisse a sa figure géographique moderne. La
confédération comprend 26 cantons responsables de toutes les questions politiques à
l’exception des affaires étrangères et de la défense qui relèvent de la compétence du gouvernement fédéral. Les 1,75 millions de francophones vivent dans la Romandie. Dans quatre cantons (Genève, Jura, Neuchâtel, Vaud) le français est la seule langue officielle, dans trois cantons (Berne, Fribourg, Valais) les communes romandes font
usage du français.
Normalement, les francophones de la Suisse se nomment les Romands, et on parle
de la Suisse romande (en allemand : Welschschweiz). L’histoire de ce mot est assez confuse. De la forme latine romanice ‘en langue romane’ résulte le mot français romanz ; on a vu dans cette forme un cas-sujet, qui donna l’occasion de construir un
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Le français dans le monde : Europe 461
cas-régime analogique e e romant ou romand. Du XIII siècle au XVI siècle, ce mot est
appliqué à l’ancien français, mais à partir de 1550 on appelle le français de la Suisse occidentale e langue romande, et depuis le XVII siècle les habitants de cette région sont appellés les Romands (cf. Kramer 1998, 153s.).
La Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999 comprend trois articles concernant les langues. La responsabilité principale en matière de question-
nement linguistique relève du pouvoir des cantons, qui peuvent la transmettre aux communes ; la Confédération est responsable des conditions générales
«Art. 4 : Langues nationales.
Les langues nationales sont l’allemand, le français, l’italien et le romanche.
Art. 18 : Liberté de la langue.
La liberté de la langue est garantie.
Art. 70 : Langues.
(1.) Les langues officielles de la Confédération sont l’allemand, le français et l’italien. Le romanche est aussi langue officielle pour les rapports que la Confédération entre-tient avec les personnes de langue romanche.
(2.) Les cantons déterminent leurs langues officielles. Afin de préserver l’harmonie entre les communautés linguistiques, ils veillent à la répartition territoriale tradition-nelle des langues et prennent en considération les minorités linguistiques autochtones. (3.) La Confédération et les cantons encouragent la compréhension et les échanges entre les communautés linguistiques.
(4.) La Confédération soutient les cantons plurilingues dans l’exécution de leurs tâches particulières ».
Il y a deux introductions récentes à la situation linguistique de la Suisse en général :
le volume rédigé par Jean-Pierre Vouga et Max Ernst Hodel (1990) traite des problèmes
d’un pays bilingue ; Pierre Knecht donne un aperçu de «La Suisse et [de] la francopho-
nie de demain » (1990) ; et Bernard Comby, Paul Boschung et Jacques Lefert s’occu-pent du bilinguisme dans trois cantons franco-allemands, Valais (1990, 89–92), Fribourg (1990, 93 –98), Berne (1990, 99–105). Le recueil publié par Bickel/Schläpfer
(2000), une refonte complète d’Arquint et al. (1982), offre une vue d’ensemble de l’histoire des langues en Suisse, des quatre régions linguistiques, du plurilinguisme des Grisons (Carigiet 2000) et de la standardisation récente du romanche connue sous le nom de Rumantsch Grischun (Arquint 2000). La partie dédiée à la Suisse franco-
phone est signé par Pierre Knecht, qui décrit tout d ’abord la situation dialectale appelée « description du passé » (2000, 139 : ‘Vergangenheitsbeschreibung’, car les dialectes sont morts ou du moins moribonds depuis les années 1930 ; leur vocabulaire a été sauvé par la collection des matériaux linguistiques faite au commencement du XX e siècle pour le Glossaire des patois de la Suisse romande qui continue à apparaitre
à pas sûrs mais lents (actuellement on prépare les mots avec g-et f-). La seconde
partie de la contribution de Pierre Knecht est dédiée au français standard (2000, 164–
176), aujourd ’hui la forme normale du français dans la Romandie. Il n’y a pas de « français suisse » caractéristique ; on trouve quelques particularités qui existent aus-
si dans les régions limitrophes de la France, des régionalismes restreints à quelques
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462 Johannes Kramer et Aline Willems
communes et des mots qui se réfèrent à des institutions typiquement suisses (2000,
165). Il existe beaucoup moins d’influences allemandes qu’on croie généralement, et
beaucoup d’expressions apparamment figées sur un modèle allemand sont en vérité des locutions françaises archaïques (il faut lui aider). Généralement les Suisses de
langue française suivent les préscriptions parisiennes, et seulement dans les années plus récentes on essaie des voies propres (p. ex. des féminisations inconnues en
France). L’aperçu de Christian Schmitt (1990), rédigé avant la revision de la Constitu-tion en 1999, traite uniquement du français.
Le rôle des langues dans le domaine public est esquissé par Ribedaud (2010) et
par Widmer (2004) où l’on donne une évaluation de la révision de la Constitution de 1999. Dès le 01.02.1995, la Suisse avait déjà accepté la Charte européenne des langues
régionales ou minoritaires, entrée en vigeur pour la Suisse le 01.02.1999. Il existe une dissertation très détaillée qui compare la situation suisse à celle française (Willwer
2006), et l’on peut dire que la Suisse et le Conseil de l’Europe ont établi une coopéra-tion exemplaire (cf. Tacke 2012b, 280). Normalement, la Suisse, les cantons et les communes ont tracé un réseau pour la coexistence des langues du pays qui ne laisse
pas de place aux conflits linguistiques, toutefois une exception persiste : le canton du
Jura s ’ er est formé le 1 janvier 1979 à la suite d’un plébiscite positif de tous les cantons suisses pour mettre fin aux querelles avec le canton Berne dont le Jura faisait partie. Cette séparation se fonde en premier lieu sur la différence linguistique entre le Jura francophone et le canton germanophone de Berne, mais il y a aussi une diversité
religieuse entre catholiques jurassiens et protestants bernois. Le rôle de la langue dans ce conflit est examiné par Pierre-André Comte (2010) et les racines idéologiques
sont couvertes par Claude Hauser (1997).
Le vocabulaire romand traditionnel a pratiquement disparu de la vie quotidienne,
mais l’intérêt de la population pour les formes régionales et locales du français est resté très vif : le Dictionnaire suisse-romand (Thibault/Knecht 1997) et sa version
condensée sans références bibliographiques (Thibault/Knecht 2000) ont eu un grand succès. Ce dictionnaire avec ses 1.100 entrées est le complément suisse aux diction-naires de la langue française apparus en France, et a rendu obsolètes des travaux
antérieurs comme p. ex. Nicollier (1990). Le rôle du français régional le long de la
frontière franco-suisse est le sujet d ’une dissertation de Christian Billod-Morel (1997).
Un chef d’œuvre de la toponomastique est le Dictionnaire toponymique des communes suisses (LSG/GTS) publié en 2005 par Andres Kristol et son équipe. On y
trouve une explication très détaillée des noms des 2.866 communes politiques suisses avec un résumé de la discussion scientifique ; la prononciation locale et les premières attestations historiques de noms sont toujours données.
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Le français dans le monde : Europe 463
3 Luxembourg
Le Luxembourg (officiellement Grand-Duché de Luxembourg) est un État de taille plutôt petite (2.586 2 1 km , 483.800 habitants dont 250.900 étrangers ; cf. SIP 2008, 1)
dans l’ouest de l’Europe continentale situé entre le Belgique au nord et nord-ouest, la France au sud et l’Allemagne à l’est. Le nom Luxembourg remonte à Lützelburg (qui devient e e Luxembourg au XIX siècle), nom d ’ un petit château fort édifié au X siècle par le comte Sigefroi. Ce nom provient du mot ancien germanique « Lucilinburhuc »
signifiant ‘petit château’. Le mot germanique est choisi car le territoire fait partie du Sacrum Romanum Imperium nationis Germanicae et on y parle donc le haut allemand (cf. SIP 2008, 2).
C’est aussi par l’histoire du pays que s’explique le multilinguisme caractérisant le Luxembourg d ’aujourd’ e hui (cf. Kartheiser 2007, 1 ; Kramer 2015) : au XIX siècle le pays se compose de deux grands quartiers linguistiques. Le nord-ouest est la partie
francophone où l’on parle le wallon et le français devient la langue écrite alors que le dialecte luxembourgeois est parlé dans la partie germanophone au sud-est où
l’allemand rempli la fonction de langue écrite. Bien que la ville de Luxembourg soit située dans le quartier germanophone, l ’administration choisit d’utiliser le français. Le français gagne de plus en plus de terrain comme langue véhiculaire : d’abord
sous l ’occupation du Luxembourg par les troupes de Louis XIV, puis sous l’impact de la Révolution française. La langue vernaculaire de la vie quotidienne devient le
luxembourgeois. En 1839, les frontières actuelles du pays sont fixées durant la conférence de Londres. Alors que le territoire se situe maintenant entièrement dans
la partie germanophone, le francais l ’emporte comme langue de l’administration, de la justice et de la vie politique (cf. SIP 2008, 2). Pendant la Deuxième Guerre
mondiale et sous l’occupation allemande, le luxembourgeois devient la langue de la Résistance et est ensuite déclaré « unique langue maternelle » dans un référen-
dum organisé par l ’occupant (SIP 2008, 3). Ce statut n’est plus menacé après la
guerre et la langue s’enrichit progressivement de mots français. À partir des années 1960, le Luxembourg connaît une grande vague d’immigration. Les nouveaux-arrivants sont principalement originaires des pays latins et préfèrent en conséquent le français comme moyen de communication avec les Luxembourgeois (cf. SIP
2008, 3).
L’année 1984 marque le premier succès de la langue luxembourgeoise dans son évolution d’une langue vernaculaire vers une langue véhiculaire, car elle devient la seule langue nationale du Luxembourg avec la Loi du 24 février 1984 :
1 Parmi eux 31.456 sont d’origine française (i. e. 6,1% de la population au Luxembourg) et les chiffres du recensement de 2001 montrent que le nombre de Français résidant au Luxembourg a augmenté de 57,4% jusqu’au recensement de 2011 (cf. Heinz/Peltier/Thill 2013, 1).
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464 Johannes Kramer et Aline Willems
« Art. 1er. – Langue nationale
La langue nationale des Luxembourgeois est le luxembourgeois.
Art. 2. – Langue de la législation
Les actes législatifs et leurs règlements d ’exécution sont rédigés en français. Lorsque les actes législatifs et réglementaires sont accompagnés d’une traduction, seul le texte français fait foi. […]
Art. 3. – Langues administratives et judiciaires
En matière administrative, contentieuse ou non contentieuse, et en matière judiciaire, il peut être fait usage des langues française, allemande ou luxembourgeoise, sans préjudice des dispositions spéciales concernant certaines matières » (SCL 1984, 196s.). »
En réalité, il existe un solide équilibre linguistique dans l’administration : les actes législatifs sont rédigés en français mais en revanche et probablement suite au
premier article de la loi mentionnée, la langue parlée dans la Chambre des députés (Parlement) est plutôt le luxembourgeois (cf. SIP 2008, 4). « Ainsi, en 1996, le
Premier ministre [de l ’époque] Jean-Claude Juncker a pour la première fois prononcé
la déclaration annuelle du gouvernement […] en Lëtzebuergesch » (SIP 2008, 4).
La tendance à préférer le luxembourgeois comme langue franche au Luxembourg
se voit également dans le recensement de la population 2011, où la question « Quelle(s)
langue(s) parlez-vous habituellement : À la maison, avec les proches ? À l’école, au travail ? » a rapporté que 70,5% des sondés utilisaient la langue luxembourgeoise,
55,7% le français et 30,6% l’allemand. Avec ces chiffres on constate aussi qu’en moyenne 2,2 langues sont utilisées, ce qui fait du Luxembourg un pays multilingue
(cf. Fehlen et al. 2013a, 1). De plus, environ 20% parlaient l ’anglais ou le portugais dans les situations en question (cf. Fehlen et 2 al. 2013a, 1). Mais ces chiffres ne
reflètent pas complètement la situation réelle du pays car ils ne rendent pas compte des travailleurs frontaliers qui exercent une forte influence sur le paysage linguis-
tique (cf. Fehlen et al. 2013a, 2).
D ’après les données du recensement de 2011, Fehlen et al. (2013a, 2) peuvent aussi constater que « le nombre de langues parlées dépend de l’âge » – le maximum de langues avec une moyenne arithmétique de 2,6 idiomes parlés est attesté pour les 15 à 19 ans, puis le nombre décroît progressivement. En outre, « la langue parlée dépend
de la nationalité » (cf. ibid.) comme le montre le tableau 1 :
2 Fehlen et al. (2013a, 2) citent les taux de langues parlées au travail, à l’école et/ou à la maison d ’après le recensement de 2011 comme suit : 70,5% Luxembourgeois ; 55,7% Français ; 30,6% Alle-mand ; 21,0% Anglais ; 20,0% Portugais ; 6,2% Italien ; 12,1% Autres.
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Le français dans le monde : Europe 465
Tableau 1 : Langues utilisées au Luxembourg selon la nationalité du répondant en pourcent (source : STATEC – RP 2011 cf. Fehlen et al. 2013a, 3)
ois ais ais tres is
bourge mand italien au angl frança alle portug
luxem
Luxembourgeois 96,4 35,1 46,6 5,7 3,8 17,6 5,7
Étrangers 32,2 24,1 69,2 41,3 9,8 26,0 21,5
Allemands 50,5 87,5 40,8 1,5 2,4 36,4 9,6
Français 25,3 18,0 97,5 3,4 5,1 32,8 7,7
Portugais 34,9 17,4 67,9 96,9 2,0 8,0 2,6
Italiens 37,6 19,3 73,2 5,9 84,3 24,5 6,3
Britanniques 17,9 20,2 50,1, 1,2 3,5 97,9 10,3
Belges 30,4 21,3 92,1 1,5 3,2 33,2 20,4
Néerlandais 50,6 49,3 46,9 2,6 2,5 47,8 77,5
Monténégrins 49,2 35,7 50,4 2,0 1,0 6,1 86,5
Espagnols 21,6 17,1 76,5 11,3 9,7 44,4 84,4
Autres 23,8 24,7 54,3 8,4 3,4 43,9 68,4
La langue luxembourgeoise se présente donc comme porteuse de l ’ 3 identité nationale,
car 96,6% des Luxembourgeois déclarent la parler, alors que seulement 46,6% d ’entre eux parlent le français. On observe aussi que la langue française est préférée comme
moyen de communication entre les étrangers qui viennent d ’autres pays romanopho-nes. De plus, l ’utilisation du français dépend fortement de la situation géographique :
le nombre d’utilisateurs préférant le français comme langue principale est le plus élevé le long de la frontière avec la Belgique. Les taux sont également relativement
forts pour la capitale (cf. Fehlen et al. 2013b, 3s.).
Une autre raison de la suprématie du luxembourgeois se trouve dans le système
éducatif du pays (cf. Fehlen et al. 2009, 91–101, 122–131) : l’enseignement préscolaire est majoritairement donné en luxembourgeois et les autres langues ne sont introdui-
tes qu’à l’école primaire.
«À l’age de six ans, les enfants apprennent à lire et à écrire en allemand ; l’année suivante, ils
commencent l’apprentissage du français. La langue véhiculaire de l’enseignement primaire est
l ’allemand » (SIP 2008, 5).
3 Pour plus d’informations cf. aussi Fehlen et al. (2009) – une enquête sociolinguistique sûr le multilinguisme au Luxembourg.
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466 Johannes Kramer et Aline Willems
Carte 1 : Le français comme langue principale par communes (source : STATEC – RP2011 cf. Fehlen et al. 2013, 4)
La situation change à l’école secondaire : l’allemand reste prédominant dans l’ensei-
gnement secondaire technique tandis que l ’enseignement secondaire classique se sert du français comme langue véhiculaire (à l ’exception des cours de langue) (cf. SIP 2008, 5). Dans le secteur de l’éducation tertiaire, l’état a créé l’Université du Luxem-
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Le français dans le monde : Europe 467
bourg en 2003 qui tient parmi ses principes fondamentaux le « caractère multilingue de son enseignement » (cit. p. SIP 2008, 6) ou pour citer le slogan présenté sur son site
internet français : « University of Luxembourg | Multilingual. Personalised. Connec-ted. » (http://wwwfr.uni.lu/, 21.09.2013).
Le Luxembourg est aussi trilingue en ce qui concerne les médias et la culture :
pour la presse écrite, les Luxembourgeois préfèrent lire l’allemand comme le constate Bender-Berland (2000, 36s.), mais la langue choisie dépend également du sujet traité
dans les articles (cf. aussi Fehlen et al. 2009, 110–122 ; SIP 2008, 8s. ; cette situation est similaire pour la situation du français dans la littérature et au cinéma cf. p. ex. SIP
2008, 10).
La norme linguistique avisée par les locuteurs est celle de l ’Hexagone mais comme dans toutes les situations où différentes langues entrent en contact, elles
s’influencent mutuellement (cf. Pöll 1998, 60). Ainsi Doppagne constate déjà en 1971 la nasalisation imparfaite rendant les phonèmes français [õ] et [ã] à peu près sembla-bles et la désonorisation des consonnes finales (p. ex. <grand> [grã]) (cf. Doppagne 1971, 11s.). 4 La plus grande différence entre le français parlé en France et au Luxem-
bourg se trouve toutefois dans le lexique (cf. p. ex. Bender-Berland 2000, 38s.). Les Luxembourgeois ont tendance à utiliser plusieurs mots qui ne sont plus au goût du
jour dans l ’Hexagone (p. ex. en égard à ‘en ce qui concerne’, nonobstant ‘malgré/en
dépit de’, fabrique ‘usine’) et ils ont intégré des belgicismes (p. ex. tapis-plain ‘mo-quette’, tirette ‘fermeture-éclaire’, le régent ‘le professeur principale’, un ajournement
‘un examen de rattrapage’ ; Bender-Berland 2000, 39) ainsi que des germanismes (p. ex. se blamer ‘commettre un impair’ < lux. sech blaméiren, componiste ‘composi-
teur’ < all. Komponist, culture ‘civilisation’ < all. Kultur, omineux ‘fatal’ < all. ominös ; Kramer 1992, 209s.) dans « leur » français. En outre, les locuteurs luxembourgeois
utilisent des calques d’origine allemande comme p. ex. : ensemble avec ‘concurrement avec ’ < all. zusammen mit ; place de travail ‘emploi’ < all. Arbeitsplatz ; respectif/ respectivement ‘autrement dit’ < all. respektive ‘beziehungsweise’ ; signer responsable
‘prendre la responsabilité’ < all. verantwortlich zeichnen (Bender-Berland 2000, 41) ; et peuvent alors avoir recours à un certain nombre de faux amis : raffinesse ‘raffine-
ment’, en revanche ‘en retour’, fidèlement ‘conformément’ (ibid., 42s.). La liste des différences entre le « français luxembourgeois » et celui de l’Hexagone peut être élargie par la syntaxe, la morphosyntaxe ainsi que par la grammaire (cf. p. ex. ibid.,
44–49), car pour la plupart des Luxembourgeois le français reste une langue secon-daire, mais les deux variétés du français restent toujours intercompréhensibles.
4 Bien que l’analyse de Doppagne ne soit pas tout à fait actuelle, Bender-Berland (2000, 38) constate que les recherches récentes n ’ont pas prouvé de résultats contraires.
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468 Johannes Kramer et Aline Willems
4 Andorre
Andorre (officiellement Principat d ’ 2 Andorra) est un petit État (468 km, 78.115 habi-tants, dont 43% Andorrans, 28% Espagnols, 15% Portugais, 5% Français) au c œur des Pyrenées. Le nom e Andorra est attesté au début du IX siècle (cf. Coromines 1994, 189)
mais l’étymologie reste obscure, quoiqu’il existe le nom latin A AN DU R EN S IS N DU R EN S IS en Andalou-sie (cf. CIL II 1693). Selon la légende, Charlemagne aurait accordé une charte de liberté aux Andorrans pour les récompenser de leurs combats contre les Arabes, cet évène-
ment étant relaté au début de l’hymne andorran (El gran Carlemany, mon pare, dels Alarabs me deslliurà). En 1278, un traité instaura la souveraineté partagé (pareatge)
entre l ’évêque d’Urgell et le comte de Foix. Depuis 1607, le chef de l’État français et
l’évêque d’Urgell sont les coprinces d’Andorre. Dans la constitution adoptée par référendum du 14 mars 1993, Andorre est devenu coprincipauté parlementaire avec
un conseil général qui choisit un chef du gouvernement (Cap de Govern) ; le rôle des coprinces est purement symbolique.
La langue parlée en Andorre est une variété du catalan nord-occidental (Veny
101993, 120–151). La constitution de 1993 fixe le catalan comme langue officielle d’Andorre (art. 2, 1 : La llengua oficial de l’Estat és el català), et les dispositions d’exécution du 16 décembre 1999 (Llei d’ordenació de l’ús de la llengua oficial) règlent
les détails. Tous les Andorrans ont l’obligation de connaître la langue catalane et de l’employer (art. 4), les institutions publiques doivent se servir du catalan (art. 8), les communications sociales se font en catalan (art. 25), etc.
Pourtant, l’espace laissé aux autres langues, c’est-à-dire au français et à l’espa-
gnol, reste vaste. Tout d ’abord, trois types d’écoles sont représentés : le système scolaire français (avec un enseignement spécifique de la langue catalane et de la
culture andorrane) qui prépare aux examens français, le système espagnol (en langue espagnole avec un enseignement spécifique de la langue catalane et de la culture
andorrane) et le système andorran en catalan qui comprend des cours en espagnol et en français ; les deux écoles religieuses suivent le système espagnol. La majeure partie
des Andorrans apprennent donc les langues française et espagnole à l’école, et vu le
caractère touristique de l’économie du pays, le français et l’espagnol sont une neces-sité dans la vie de tous les jours au contact des étrangers. L’article 23 de la loi sur les
langues porte le titre prometteur El català, llengua de l’educació, mais la teneur du texte sanctionne le maintien du vieux système qui ne favorise pas le catalan (« Tot el
que fa referència a la llengua en l’àmbit educatiu es regula per la legislació específica en aquesta matèria i pels convenis internacionals establerts » ). Même dans les écoles
maternelles et dans les garderies, on peut recourir au français ou à l’espanol « a
l’efecte de facilitar la comunicació » (art. 24). Les communications qui s’adressent aux étrangers, avant tout dans le secteur du tourisme, peuvent être rédigées « en l ’idioma que faciliti la comunicació » (art. 13), donc pas en catalan normalement. Le personnel
du secteur social et médical doit alors connaître d’autres langues pour communiquer avec ceux ne connaissant ni ne comprenant le catalan.
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Le français dans le monde : Europe 469
Ainsi, on voit bien que l’Andorre est un pays largement trilingue, avec sa langue propre, le catalan, qui est appuyée par la législation, et avec deux autres langues
supplémentaires, l’espagnol et le français, qui sont pratiquement indispensables dans la vie de tous les jours et qui sont enseignées dans les écoles.
5 Les Îles anglo-normandes
Les Îles anglo-normandes sont situées dans le golfe de Saint-Malo – d’où elles tirent
leurs deux autres appellations, Îles de la Manche/L ’Archipel de la Manche (angl. Channel Islands) – et constituent un archipel relié au Royaume-Uni, mais juridique-ment indépendant depuis plus de 800 ans (cf. Leclerc 2011, 1 5 ; Sallabank 2011, 21).
Politiquement, elles se sont organisées en deux baillages (angl. 6 bailiwicks ) sous la
dépendance de la Couronne britannique (mais ne sont ni des colonies britanniques ni des parties du Royaume-Uni ; cf. Leclerc 2011, 1). Elles sont composées du baillage de Jersey (avec Écréhou, Minquiers et autres îlots inhabités 2 ; 118,2km, 97.850 habitants,
une hausse de 10% depuis 2001 ; cf. SJSU 2012, 2) et du baillage de Guernsey (avec Aurigny, Sercq, Herm, Jéthou, Brecqhou, Burhou et Lihou 2 ; 78km, 63.090 habitants ;
cf. PCSG 2013, 3, 7). À Guernsey, l’anglais est la seule langue officielle depuis 1966, mais à Jersey le français tient un statut co-officiel (cf. Leclerc 2011, 2), utilisé seule-
ment comme signe d’ouverture des séances parlementaires et pendant des scrutins
car les membres de l’Assemblée votent avec les mots « pour » et « contre » (cf. Leclerc 2011, 4). D ’après Leclerc (2011, 2) « [o]n estime que les insulaires parlent couramment
le français dans une proportion de 11% » mais la plupart, soit 98%, tiennent l’anglais comme langue maternelle (cf. Leclerc 2011, 2). Il apparait que la question des langues
n’aurait aucune importance pour les gouvernements des deux baillages, car personne n’a intégré de questions relatives à l’usage ou à la compétence dans les recensements (cf. PCSG 2013 ; SJSU 2012). Leclerc (2011, 6) commente ce fait de la manière suivante :
« En réalité, les gouvernements des îles Anglo-Normandes n’ont pas de politique linguistique autre que la non-intervention » – car on ne trouve la langue française que
dans certains toponymes, odonymes et formulations juridiques, mais elle n ’occupe aucune place dans la vie quotidienne des insulaires (excepté les gens qui travaillent
dans le tourisme) (cf. p. ex. Sallabank 2011, 21), et cela malgré le statut du français,
langue de la littérature, de l’éducation et de la religion, jusqu’ e au XX siècle (cf. Sallabank 2011, 22).
5 Les îles ne sont pas membres de l’Union Européenne (U. E.), pour plus d’information cf. p. ex. Lösch (2000, 40s.), qui constate aussi que les baillages ne sont pas associés à l ’U. E., bien qu’on trouve cette déclaration souvent dans la littérature secondaire (cf. Lösch 2000, 3). 6 I. e. « a territory headed by a bailiff » (Sallabank 2011, 21), alors ‘un territoire dirigé par un huis-sier’.
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470 Johannes Kramer et Aline Willems
Toutefois, des variétés franco-normandes7 ont survécu dans les registres bas de
la communication. Ces « patois » – teintés de vieux français, de dialectismes des
Vikings ainsi que de vieil anglais (cf. Leclerc 2011, 2) – sont aujourd’hui menacés car « practically all native speakers are aged over 70 » (Sallabank 2011, 19 ; cf. aussi
Moseley 2010, s. p.) : à Jersey, c’est le jèrriais qui est parlé par 3,2% de la population d’après le recensement de 2001 (soit 2.874 locuteurs, dont 2/3 avaient plus de 60 ans et seulement 113 personnes le déclare comme leur langue quotidienne), et à Guerne-sey, le guernesiais ou dgèrnésiais survit avec 1.327 locuteurs en 2001 (soit 2,22% de la population, parmi lesquels 70,4% avaient plus de 65 ans ; cf. Sallabank 2011,
24).8 Ces deux langues sont déclarées différentes, mais intercompréhensibles selon Leclerc (2011, 2) et (Sallabank 2011, 22) pendant que Brasseur (1978a, 49) postule que
« l’intercompréhension des locuteurs des Îles est très faible ». En plus, sur l’île de Sercq on parle le serquiais ou sèrtchais, une ancienne variété du jèrriais, mais il
n 9 ’ existe aucune statistique officielle sur le nombre des locuteurs. Jusqu’au milieu
du XXe siècle on parlait également l’auregnais dans l’île d’Aurigny, mais cette langue est classée comme disparue depuis la mort du dernier locuteur maternel
dans les années 1960 (cf. Moseley 2010, s. p.). Comme le dégré d ’intercompréhen-sion de ces variétés est controversé, Lösch (2000, 45) se pose la question de savoir
s’il y avait une koiné dans les Îles anglo-normandes : historiquement les îles n ’en avaient pas besoin, car le français était la langue véhiculaire (ou High Variety selon
Fishman) et les insulaires se servaient d’une variété régionale pour communiquer
avec les locuteurs des différents dialectes insulaires (cf. Lösch 2000, 45 –47). Ces suppositions sont renforcées par des recherches lexicales et phonétiques : tandis
que le jèrriais, le guernesiais et le sercquais disposent de plusieurs caractéristiques
linguistiques distinctes, on trouve aussi des points communs. À titre d ’exemple, la
1 ère ère personne du pluriel est la même que la 1 du singulier, « j’allons », et la palatalisation des groupes /kl/, /gl/, /pl/, /bl/ et /fl/ (p. ex. fr. « claire », guer.
« cllaïre » /kjaiə/, jèr. « clai » /kje/ ; fr. « blanc », guer. « bllanc » /bjæ/, jèr. « blianc » /bjæ/), mais il faut aussi constater que les caractéristiques phonétiques communes dans les îles sont aussi les mêmes que dans les autres parlers normands (cf.
Brasseur 1978a ; 1978b ; Sallabank 2011, 22s.).
Pour lutter contre la mort des parlers, des associations de citoyens se sont formées
comme p. ex. l’Office du Jèrriais (cf. www.jerriais.org.je, 23.09.2013) et le Comité de la Culture Guernesiaise et depuis quelques années, les gouvernements des deux bailla-
ges ont commencé à s ’engager. Depuis 2003, les élèves des écoles primaires peuvent
7 Leclerc (2011, 1) soutient l’hypothèse que les îles de Guernesey, de Serq et de Herm formaient une seule île à l ’époque romaine et que les îles de Jersey, d’Aurigny, des Ecréhou et de Chausey faisaient partie du continent, d’ou les ressemblances parmi les dialectes. 8 Pour des données détaillées sur le nombre des locuteurs, leur âge et la strucutre sociolinguistique cf. p. ex. Lösch (2000, 59–75) ; Jones (2001, 45–69 ; 2005, 15–18). 9 Les nombres varient de 12 à 20 locuteurs entre 2007 et 2009 (cf. Sallabank 2011, 25).
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Le français dans le monde : Europe 471
apprendre le guernesiais comme langue facultative ; à Jersey, des classes comparables existent depuis 1991 sous la dénomination « Salut Jersey ». Le gouvernement de
Guernesey a publié une « Language Strategy 2011–2015 » (CLD 2011) et a de plus l’intention de créer une commission gouvernementale pour conserver le guernesiais
(cf. CLD 2013 ; Sallabank 2007 ; Leclerc 2011, 4 –8).
6 Le Val-d’Aoste
Le Val-d ’Aoste (dénomination officielle depuis 2001 : Région autonome de la Vallée d ’Aoste/Regione Autonoma della Valle d’Aosta ; cf. Leclerc 2013, 2) est une des cinq
régions autonomes d ’Italie, situé au nord-ouest du pays à la frontière de la France (Savoie) et de la Suisse (Valais). Elle est peuplé de 126.802 habitants, soit 0,2% de la
population totale de l 2 ’ Italie (cf. ISTAT 2011, 6). Avec une superficie de 3.263 km, elle est la plus petite des régions italiennes et qualifiée comme une « région de montagne
encerclée par les plus hauts sommets d’Europe » (Josserand 2003, 33). Selon Barbé
(2003, 11), la situation linguistique s ’affiche comme une triglossie définie de la manière suivante : 1) italianisation croissante dans laquelle l’italien remplace la diglossie français(HV)/patois(LV) 10 ; 2) le francoprovençal/patois occupe le deuxième rang des langues utilisées le plus fréquent avec 3) le français au troisième rang. Le dernier recensement linguistique officiel date de 1921, mais en 2001 la Fondation
Émile Chanoux (2008–2013, s. p.) a effectué une enquête sociolinguistique qui prouve que l ’italien est la langue maternelle de 71,5% des Valdôtains et que cette langue est utilisée par 96% des habitants. 12,8% ont indiqué le patois et 3,4% le francoprovençal comme L1 pendant que le français occupe le septième rang avec 1,05%. Néanmoins,
l’Observatoire de la langue française cite 90.000 francophones en 2010 au Val-d’Aoste (cf. ObLF 2010, 1), comme le français est la langue co-officielle de l’italien dans cette région. Selon Leclerc (2013) cette co-officialité existe plutôt sur le papier que dans la
réalité : depuis 1948, les droits linguistiques des francophones au Val-d’Aoste sont définis par le Statut spécial de la Vallée d’Aoste :
« Article 38
1) La langue française et la langue italienne sont à parité en Vallée d ’Aoste.
2) Les actes publics peuvent être rédigés dans l’une ou l’autre langue, à l’exception des actes
de l’autorité judicaire, qui sont rédigés en italien.
10 Au Val-d’Aoste on appelle généralement le francoprovençal « patois », « patoué » ou « dialetto » (cf. Leclerc 2013, 3). Ce glottonyme, assez courant et sans connotation péjorative, est souvent accompa-gné de caractérisations géographiques (cf. Jablonka 2014, 516). La Fondation Émile Chanoux n’ex-plique pas pourquoi elle distingue les deux dénominations ‘francoprovençal’ et ‘patois’ dans la réponse sur la langue maternelle, car il n ’existe pas de différenciation dans les autres questions (cf. Fondation Émile Chanoux 2008 –2013, s. p.).
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472 Johannes Kramer et Aline Willems
3) Les administrations de l ’État prennent à leur service dans la Vallée, autant que possible, des
fonctionnaires originaires de la région ou qui connaissent le français » (Conseil de la Vallée/Consiglio Regionale della Valle d’ 11 Aosta 2008, s. p.).
Malgré cette situation juridique la langue italienne est « prépondérante » au Parle-ment local, car beaucoup de représentants ne comprennent pas le français et les lois
sont d’abord rédigées en italien et puis traduites en français (Leclerc 2013, 13). De même, il vaut mieux ne pas réclamer son droit de parler français en justice, car « les
juges en poste au Val-d ’Aoste ne sont pas tenus de connaître cette langue » (ibid., 13s.), en conséquent les verdicts sont toujours rendus en italien, la seule langue
officielle de l’État italien. Conformément au Statut spécial (cf. supra), l’administration locale emploie, autant que possible, des fonctionnaires originaires de la région où au
moins ceux, qui ont réussi un examen en français. Toutefois, dans la réalité, s’adres-ser à l’administration en français au détriment de l’italien, peut dramatiquement prolonger les processus (cf. Leclerc 2013, 14s.).
Le statut spécial stipule aussi dans l’article 39 que :
« 1) [d]ans les écoles de tout ordre et degré qui dépendent de la Région, un nombre d’heures égal
à celui qui est consacré à l’enseignement de l’italien est réservé, chaque semaine, à l’enseignement du français.
2) Certaines matières peuvent être enseignées en français »
(Conseil de la Vallée/Consiglio Regionale della Valle d’Aosta 2008, s. p.).
Notons que l’utilisation du français comme langue d’enseignement dépend « du bon
vouloir de l ’administration. […] [S]eul l’enseignement du français, ainsi que certains cours de civilisation valdôtaine se font dans cette langue » (Josserand 2003, 100).
Selon l’enquête de Josserand (2003, 100s.), l’italien est la langue dominante pendant et à l ’ 12 extérieur du cours. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que « les élèves valdôtains sont très distants de la moyenne OCDE » concernant leur compétences réceptives du français, comme le prouvait le test PISA de 2010 (cf. AECR 2013, 13).
À part le français comme variété haute (HV) – selon la dénomination de Fish-
mann –, il existe également le francoprovençal ou « patois » (cf. note 10) comme langue parlée au Val-d ’Aoste. Comme l’enquête de la Fondation Émile Chanoux pouvait le montrer, la situation de cette variété romane est plus favorable que celle du français, car elle est parlée quotidiennement (cf. Josserand 2003, 53) et le nombre de
dialectophones est plus haute que celui des francophones13 (cf. Fondation Émile
11 Pour plus d’informations concernant des lois linguistiques en Italie en vue de protéger le français en Val d’Aoste cf. p. ex. Leclerc (2013, 11–27) ; Josserand (2003, 138–142) ; Bauer (1999, 141–199). 12 Pour plus d’informations sur le système éducatif et le choix de langue, cf. p. ex. Leclerc (2013, 16– 19) ; Schulz (1995, 80–91).
13 Sur la vitalité des trois langues en Val d’Aoste (soit italien, francoprovençal et français) cf. les enquêtes de Schulz (1995), Bauer (1999) et Bert (2011).
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Le français dans le monde : Europe 473
Chanoux 2008 – 14 2013, s. p.). De plus, le Bureau régional pour l’ethnologie et la linguistique (BREL) a été fondé pour soutenir le francoprovençal, organisant des cours
spéciaux ainsi qu’annuellement le « Concours Cerlogne » (cf. Leclerc 2013, 3, 19).
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14 Pour une discussion de la question du « vrai français » valdôtain, le français standard ou le francoprovençal cf. p. ex. Jablonka (1997, 146 –151).
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