Manuel de Lingui

Claudia Polzin-Haumann · Chapitre 14 sur 33

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Manuel de Lingui

9783110302219-013

Thomas Krefeld

 

11 L ’immédiat, la proximité et la distance

communicative

 

Abstract : Après la révolution médiale amenée par la victoire de l ’internet il est indis-pensable de repenser les rapports entre médialité, variabilité et spatialité. Les nouvelles

conditions communicatives exigent notamment de différentier entre l’immédiat, c’est-à-dire l’oralité spontanée d’une situation face-à-face, d’un côté, et l’emploi du langage

médiatisé par certaines techniques, soit-elles traditionelles comme l’écriture ou actuel-les comme les options électroniques. Dans un certain sens, l’histoire et le progrès des médias ont toujours et continuellement été stimulés par l ’effort de libérer les interlocu-

teurs de la coprésence spatiale, obligatoire pour se parler ‘immédiatement’.

 

Keywords : variation, oralité, graphie, nouveaux médias, langage médiatisé

 

À la mémoire de Peter Koch

 

1 La quatrième dimension de la variation linguistique

 

Le modèle en question dans cet article a été proposé et élaboré à plusieurs reprises par Peter Koch et Wulf Oesterreicher (1985 2 ; 1990/2011 ; 2001) ; il a été développé dans la

tradition de la linguistique variationnelle telle qu’elle avait été esquissée par Eugenio Coseriu depuis les années 50 (cf. Dufter/Stark 2002). Les deux concepts clés, « l’immé-

diat » et « la distance », désignent les pôles extrêmes d’une dimension particulière de la variation linguistique, à côté des dimensions diatopique (ou dialectale), diastra-

tique (ou sociale) et diaphasique (ou stylistique). Cette quatrième dimension servirait

à positionner les divergences entre l ’oralité et la scripturalité dans l’ensemble des variantes linguistiques ; elle se distingue donc essentiellement de la diatopie comme

de la diastratie parce qu’elle se situe aux trois niveaux du langage humain (Coseriu 31994, 7), qui sont les niveaux universel, historique et individuel/actuel. La quatrième

dimension englobe alors la parole (dans le sens saussurien), c ’est-à-dire l’activité verbale du locuteur et non pas seulement la langue, comme l’expression « langue de l’immédiat/de la distance » pourrait faire croire. Elle s’avoisine par contre de la diaphasie car le style aussi est un effet du discours qui implique la sélection des unités

verbales par le locuteur même ; l’opposition de tradition britannique entre la « varia-tion according to user » et la « variation according to use » est très claire à cet égard (cf. Halliday/McIntosh/Strevens 1964 ; Krefeld 2010).

L’immédiat et la distance communicatifs se distinguent par toute une série de paramètres et représentent des « options conceptionnelles » pour la mise en parole

d’une information. Chaque paramètre est défini comme continuum dont les extrêmes

 

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seulement sont marqués dans la figure suivante par deux termes opposés (à gauche et à droite) :

 

Figure 1 : Paramètres de caractérisation de l’immédiat et la distance communicative (Koch/Oesterreicher 2001, 586 ; figure complétée par la première ligne)

 

immédiat communicatif distance communicative

affinité avec le code phonique affinité avec le code écrit

➀ communication privée communication publique ➊

➁ interlocuteur intime interlocuteur inconnu ➋

➂ émotionnalité forte émotionnalité faible ➌

➃ ancrage actionnel et situationnel détachement actionnel et situationnel ➍

➄ ancrage référentiel dans la situation détachement référentiel de la situation ➎

➅ coprésence spatio-temporelle séparation spatio-temporelle ➏

➆ coopération communicative intense coopération communicative minime ➐

➇ dialogue monologue ➑

➈ communication spontanée communication préparée ➒

➉ liberté thématique fixation thématique ➓

etc. etc.

 

Les différentes options conceptionnelles qui résultent des diverses possibilités de

combinaisons entre les extrêmes et les degrés intermédiaires de tous les paramètres permettent de dessiner le profil conceptionnel de nombreux discours et traditions

discursives (cf. Koch 1997 ; Wilhelm 2001 ; 2003 ; Kabatek 2005) – de la conversation spontanée entre amis jusqu ’à la formulation d’une loi. On notera que les grades intermédiaires, qui ne sont pas verbalisés dans la Figure 1, n’étaient jamais rendus opérationnels par les auteurs ; cf. Androutsopoulos 2007, 80). Selon Koch/Oesterrei-cher, tous ces discours et genres se manifestent à travers deux, et seulement deux,

« options médiales », assavoir la phonie et la graphie. En principe, chaque constella-

tion conceptionnelle peut parfaitement être matérialisée par l’une ou l’autre de ces « options médiales », mais il existe des « affinités » assez fortes : plus une conception

s’approche du côté gauche de la Figure 1 (« immédiat »), plus elle a tendance à se manifester sous forme phonique et plus elle s’approche du côté droit (« distance »), plus elle tend vers la graphie.

Le croisement des deux types d’options (conception et média) avait été formulé pour la première fois par un autre linguiste allemand :

 

« C ’est au romaniste Ludwig Söll que nous devons la conceptualisation la plus explicite et la plus

convaincante en matière d’oralité et de scripturalité (cf. Söll 1974, 11– 3 19 =1985, 17–25). Lui aussi

met en évidence la différence fondamentale entre l’aspect médial et l’aspect conceptionnel d’un

énoncé. II faut, effectivement, insister sur le fait que la réalisation médiale, phonique ou

 

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graphique, est, en principe, indépendante de ‹ l’allure › linguistique de l’énoncé. C’est à ce

dernier aspect conceptionnel que Söll applique les termes de langue parlée et de langue écrite.

Les options conceptionnelles et médiales permettent quatre combinaisons possibles : ‹ parlé

phonique ›, ‹ parlé graphique ›, ‹ écrit phonique ›, ‹ écrit graphique › » (Koch/Oesterreicher 2001,

585).

 

Les options conceptionnelles et médiales se distingueraient fondamentalement, étant

donné que la conception représente un continuum de formes et que le côté médial est conçu comme dichotomie.

L’élaboration de cette approche par Koch/Oesterreicher est remarquable en raison

de sa souplesse et son applicabilité – peu fiable du reste parce que non opération-nelle. Elle a trouvé un écho assez fort (cf. Hennig/Feilke, en préparation) qui n’est pas du tout restreint aux pays de langue allemande ; la traduction espagnole des auteurs

mêmes a sans doute contribué à ce succès, mais aussi la réception par d’autres linguistes, comme p. ex. Françoise Gadet (2003) dans le contexte francophone ou Araceli López Serena (2007) dans le contexte hispanophone.

Cependant, plus de 40 ans après l’idée initiale de Ludwig Söll de croiser les deux oppositions et presque 30 ans après la première reformulation et réinterpretation de ce modèle dans le cadre du diasystème linguistique à la manière de Eugenio Coseriu,

il est indispensable de tenir compte du moment historique dans lequel cette approche

est née : à l ’époque, on constatait que le structuralisme en tant que paradigme descriptif des langues particulières ne tiendrait plus ce qu’il avait promis. Néanmoins on a tenté de conserver la linguistique de la langue (dans le sens saussurien) en y intégrant un maximum de variation ; les langues particulières, ou : historiques,

étaient donc reconçues comme architecture de variétés, chacune représentant une « langue » saussurienne, au moins potentielle. Par conséquent, le standard, lui aussi,

se voyait attribuer le statut de variété (dite « 3 variété exemplaire » par Coseriu1994,

55). Dans le même temps, on voyait la nécessité d ’intégrer au modèle certains procédés universels de la variation, et il touchait justement à la dimension de

l’immédiat et de la distance de satisfaire ce besoin de relier les langues particulières avec leurs idiosyncrasies, d’une part, et la faculté langagière universelle, d’autre part.

 

Figure 2 : L ’immédiat, la distance et les trois niveaux du savoir linguistique (allem. Sprachwissen selon Coseriu)

 

Immédiat distance

communicatif ← → communicative

universel performances cognitives (« langage »)

variété linguistique (« langue »)

niveau historique

tradition discursive

individuel/actuel discours (« parole »)

 

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Finalement, et au-delà de la concurrence des modèles théoriques, il faut voir la condition épistémologique de la linguistique il y a 40 ans, car cette discipline portait

encore, et beaucoup plus nettement qu’aujourd’hui, l’empreinte de la tradition philo-logique. Les données brutes avec lesquelles on travaillait étaient par défaut écrites ou

correspondaient aux catégories dérivées de l’emploi écrit : il a fallu redécouvrir les données authentiques de l’oral. Étant donné maintenant que l’écriture est très claire-ment un média, c ’est-à-dire un moyen technique dont on se sert pour représenter la langue sous forme visuelle, il est bien compréhensible que le terme de média a

d’abord été interprété de façon plus générale, comme « manifestations physiques qui stimulent certaines modalités sensorielles 2 » (Koch/Oesterreicher2011, 14 ; trad.

Th. K.) et ensuite comme « médias ‹ techniques › d’enregistrement et de transmission » (ibid.). Média désigne donc dans le contexte cité la matérialité perceptible du signe linguistique, soit-elle phonique, visuelle ou tactile (graphie Braille).

Cette définition de média soulève des questions substantielles qui incitent à déconstruire le modèle en question et à repenser les rapports entre médialité, variabi-

lité, et spatialité. Ces questions touchent d ’abord aux conditions concrètes de la production et de la perception de la parole qui restent totalement implicites, comme si elles étaient négligeables. Ensuite le concept de média, à la base des « options

médiales », n ’est pas clair du tout.

 

2 La révision de l’immédiat

 

En considérant toutes les formes perceptuelles comme « médiales », on établit un

parallélisme fort problématique, car il est impossible, d’un point de vue anthropolo-gique, de mettre en doute le primat de la phonie : la communication linguistique élémentaire et naturelle est produite par le système articulatoire et perçue par les

modalités sensorielles, l ’audition avant tout, mais avec un support de la vision non négligeable (Krefeld/Pustka 2014) ; dans ce sens, la phonie se déroule effectivement face à face, et non pas seulement « de la bouche aux oreilles ». La temporalité de la

production acoustique comme de la perception auditive, c ’est-à-dire le caractère rigoureusement fugitif (verba volant) de la parole, explique la nature linéaire du signe

linguistique. Étant donné que cette communication orale n’a besoin d’aucun support technique, on pourrait la définir comme immédiate, tout en remotivant cette désigna-

tion, son étymologie la qualifiant initialement de « non médiatisée ». Dans ce cas-là,

la sémantique de l’étymologie vaut toujours : la « phonie » n’est pas un média ap-pliqué à la langue, parce qu’elle est la condition même du langage humain des points de vue phylogénétique et ontogénétique. Aussi les langues non-écrites sont-elles

absolument complètes. Il serait impossible de conceptualiser l’organisation systé-

mique et la fonctionnalité d’une langue quelconque (ou du langage au sens universel) sans recourir à l ’articulation ou à l’audition – d’où la nécessité de différencier catégoriquement entre, d ’un côté, la forme perceptible (« matérialité »), qui peut être

 

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phonique, graphique ou tactile (dans le cas de l ’écriture Braille), avec la perception correspondante et, d’autre côté, la production de cette forme (« matérialisation »), qui peut être immédiate ou médiatisée (dans le présent article cette variante est préférée à médié).

La communication de base – l’immédiat phonique – ne se distingue nécessaire-ment que par trois des critères identifiés dans la partie gauche de la Figure 1 :

– l’ancrage actionnel et situationnel ;

– l’ancrage référentiel dans la situation ; – la coprésence spatio-temporelle.

 

Tous les autres critères énumérés dans la Figure 1 (communication privée, interlocu-

teur intime, émotionnalité forte, coopération communicative intense, dialogue, communication spontanée, liberté thématique) ne sont pas essentiels mais accessoi-

res ; ils ne sont liés à l’oralité que par une certaine affinité. De plus, il faut tenir compte

du fait que les trois critères essentielles de l ’oralité immédiate ont le même fondement anthropologique parce qu ’ils représentent tous les trois des fonctions de la spatialité de la communication, plus précisément de la proximité (ou distance minimale) des

communicants : les interlocuteurs sont suffisamment près l’un de l’autre pour s’écou-ter en parlant à voix normale, c’est-à-dire ni en criant, ni en chuchotant, et en même temps ils partagent la situation actuelle commune ; cette situation est perçue avec tous les sens disponibles et est éventuellement modifiée par des réactions pratiques

non verbales, spontanées ou préméditées.

Le schéma classique de Roman Jakobson se laisse facilement préciser pour

résumer cette constellation fondamentale de la communication.

 

Figure 3 : L’immédiat et les « facteurs inaliénables de la communication verbale » (en majuscules et en italiques ceux proposées par Jakobson 1963, 214)

 

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On notera que ‘immédiat’ est l’équivalent français, que Koch/Oesterreicher eux-mêmes ont établi pour le terme allemand de Nähesprache ‘langue de proximité’, qui s’oppose

sémantiquement à 2 Distanzsprache ‘ langue de distance ’ (cf. Koch/Oesterreicher2011, 10, n. 7). Il s’agit d’un choix bien justifié, bien que les deux concepts (‘proximité’ et

‘immédiat’) ne soient pas synonymes ; leur relation sémantique est plutôt d’ordre méronymique, parce que l’immédiat, c’est-à-dire la phonie issue de l‘articulation et perçue par les organes de sens, implique la coprésence spatio-temporelle des commu-

nicants aussi bien que l ’ancrage actionnel et référentiel du message fugitif dans le contexte situationnel actuel. En bref : l ’IMMÉDIAT implique la PROXIMITÉ et dans la proximité la co-présence temporelle est impliquée par la co-présence spatiale.

 

Figure 4 : L ’immédiat et les implications factorielles (symbolisées par les rectangles à taille décroissante)

 

Deux observations sont importantes pour comprendre le statut particulier – unique – de

l’immédiat phonique : d’abord, le fait que l’implication de l’immédiat et de la proximité n’est pas corrélative : ni l’ancrage actionnel et référentiel dans la situation, ni la

coprésence spatio-temporelle des communicants implique l’immédiat. Ensuite, il s’a-vère que chaque modification au niveau d’un seul ou de plusieurs des facteurs telles qu ’elles sont spécifiées dans la Figure 3 exclut obligatoirement l’immédiat. En l’expri-mant de façon positive : chaque modification de ces facteurs implique une quelconque médiatisation de la communication, sans toutefois exclure automatiquement la proxi-

mité (cf. infra) ; la distance communicative telle qu’on la trouve chez Koch/Oesterrei-cher peut parfaitement être de nature métaphorique, contrairement à la proximité qui

est forcément concrète quand elle est impliquée par l’immédiat. C’est pourquoi le rapport entre l ’immédiat et la distance est catégoriquement asymétrique. Dans ce sens, l’opposition fondamentale n’est pas celle entre le « phonique » et le « graphique », ni

 

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entre la « proximité » et la « distance », mais entre « l’immédiat », nécessairement phonique, et « le médiatisé », sous forme phonique, graphique ou tactile.

 

Figure 5 : Production, médiatisation et forme perceptuelle du message verbal

 

En résumé de ce chapitre : la révision de l’immédiat fait éclater le cadre théorique du modèle en question ; l’articulation et l’audition n’ont besoin d’aucun support médial

et constituent en même temps des performances très concrètes, c ’est-à-dire impossi-bles à classer parmi les « options conceptionnelles ». De plus, elle fournit une défini-

tion de « média » répondant aux besoins de la linguistique : un média est tout moyen qui permet de communiquer verbalement malgré une distance qui dépasse la portée de la voix ou malgré la co-présence manquante des communicants.

Dans un deuxième temps, il sera maintenant nécessaire d ’esquisser l’impact des médias sur la production et la soi-disant conception du message verbal.

 

3 Le message verbal médiatisé

 

Les 20 années qui se sont passées depuis la première édition (1990) du manuel de

Koch/Oesterreicher ont vu la révolution médiale la plus radicale qu ’on puisse imagi-ner et les auteurs, évidemment, n’ont pas manqué d’ajourner leur livre dans la seconde édition (22011). Ainsi, la communication médiatisée par ordinateur y est explicitement mentionnée :

 

« Man könnte nun auf den Gedanken kommen, dass das Schema [des Nähe-Distanz-Konti-

nuums], das allein die Medien Phonie und Graphie berücksichtigt, nicht ausreicht, die Komplexi-

tät, dieser neuesten medialen Entwicklungen zu erfassen. Einer solchen Einschätzung ist jedoch

entschieden zu widersprechen 2 1 » (Koch/Oesterreicher 2011, 14).

 

1 ‘On pourrait parvenir à l’idée, que le schéma [i.e. le continuum immédiat-distance ; Th. K.] qui considère seulement la phonie et la graphie, ne serait pas suffisant pour tenir compte de la complexité des tout derniers développements médiaux. Il faut s’opposer fermement à un tel jugement’ (Koch/ Oesterreicher 22011, 14 : trad. Th. K.).

 

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Les auteurs insistent donc sur le fait que leur modèle ne serait aucunement mis en question par ces nouvelles formes de communication ; ils le voient, tout au contraire,

confirmé par le fait que « le tchat est un des plus beaux exemples illustrant la possibilité de se rapprocher au sein du média graphique, toutefois de façon limitée à

l’ 2 2 immédiat communicatif, dialogique et spontané » (Koch/Oesterreicher2011, 14 ; trad. Th. K.). Ils concluent donc que les nouvelles formes de communications peuvent

parfaitement être expliquées par les « médias de la phonie et de la graphie » qui seraient des « catégories anthropologiquement fondées » (ibid. ; trad. Th. K.).

L’argumentation est pourtant plus suggestive que convaincante. Christa Dür-scheid (sous presse) en tire une conséquence aussi stricte que claire quand elle

affirme qu ’il s’agit d’un concept de média incompatible avec celui de la linguistique

des médias, parce qu’il ne se laisse tout simplement pas appliquer aux développe-ments récents.

Cette position est sans doute incontestable, mais elle ne résout pas non plus les problèmes inhérents qui concernent déjà le « fondement anthropologique » réclamé par Koch/Oesterreicher. Il faudrait, encore une fois, distinguer la production de la

perception pour voir les différences entre phonie et graphie : dans le cas de la phonie,

les deux aspects, l’articulation et l’audition, sont effectivement conditionnés par l’équipement neurophysiologique de l’homme. Dans le cas de la graphie, par contre,

ce n’est valable que pour la perception visuelle, c’est-à-dire la lecture ; sa production par le moyen – le média – de l’écriture n’est évidemment pas fondée dans la neurophysiologie.

Voyons donc comment les facteurs inaliénables de la communication (selon

Figure 3) peuvent être médiatisés et comment la médiatisation se répercute sur les options conceptionnelles et sur la variation linguistique. Le point de départ est sans

aucun doute le fait que la communication immédiate − non médiatisée − est absolu-ment incompatible avec la distance des communicants. Il ne serait même pas exagéré

de dire que tout progrès médial a été stimulé par l’effort de libérer la communication

verbale de la prison de la proximité ; c’est pourquoi l’invention du premier média, l’écriture, a causé une profonde réorganisation de la civilisation et de la société, qui, par la suite, a mené à la scripturalité générale (concernant le progrès médial comme

moteur de l ’histoire de la civilisation cf. Raible 2006). Le message écrit est un objet durable, qui survit la situation de sa production et qui, en rétro-perspective historique, a bien souvent même survécu la communauté des locuteurs (« langues mortes »).

Les conséquences linguistiques du message-objet sont multiples ; d’abord il per-met et exige de se concentrer sur le message et de le retravailler ; le texte écrit tend

vers la précision logique et sémantique. La réflexion du message verbal s’intensifie

 

2 En version originale : « Der chat ist sogar eines der schönsten Beispiele dafür, dass im graphischen Medium eine relative, allerdings auch in diesem Fall noch limitierte Annäherung an dialogische, spontane Nähesprache möglich ist 2 » (Koch/Oesterreicher2011, 14).

 

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énormément par l’écrit et, de fait, sous les conditions de la distance des communi-cants et du détachement situationnel. Dans le même temps, il est facile de reproduire

le message écrit, de telle manière qu’il devient l’objet de plusieurs lecteurs, qui découvrent ses imperfections, réelles ou supposées et proposent ensuite d’autres

textes etc. Plus concrètement, le passage à l ’écrit (cf. Selig/Frank/Hartmann 1993) déclenche toute une gamme de changements et de développements dont il se fait

accompagner continuellement, mais qui sont énormément accélérés par la première

révolution médiale, l ’invention de l’imprimerie. Citons au moins les trois évolutions suivantes :

 

(1) l ’élaboration croissante de la langue aussi bien dans le lexique que dans la

syntaxe (p. ex. en ce qui concerne les techniques de subordination) ;

(2) l ’établissement d’une norme d’abord descriptive (ou bien, ce qui revient au

même, la réduction de la variation linguistique dans l’usage écrit) ;

(3) l ’émergence d’un discours métalinguistique, sous forme écrite, qui aboutit à une

norme prescriptive, c ’est-à-dire à une variété standard.

 

Ces trois évolutions sont intimement liées entre elles, sans qu’il soit possible de schématiser leur enchaînement historique. On pourrait dire, p. ex. et grosso modo, que

(2) précède (3) dans le cas de l’italien (cf. Krefeld 2011), tandis que le français a connu le développement inverse. Mais l’élément bien plus important encore que ces différen-

ces historiques, c ’est le rôle décisif des variétés standard, qui se sont formées sous les conditions de la distance communicative, pour l’organisation de l’architecture des

langues, parce qu’elles constituent les variétés de référence autour desquelles toutes les autres variétés de ces langues se regroupent.

Dans l’actualité, c’est-à-dire après la deuxième révolution médiale marquée par les nouveaux médias, la situation est radicalement différente. Les nouvelles technolo-

gies réussissent à médiatiser la distance des communicants de telle façon qu ’ils puissent dialoguer quasiment en synchronie (cf. Dürscheid 2003 ; Hess-Lüttich/Wilde 2003), grâce à leur co-présence temporelle ; le décalage temporel (la soi-disant

latence) est minime et négligeable dans la communication humaine quotidienne,

dans l’activité commerciale en ligne, toutefois, il procure un avantage certain aux bourses reliées par des câbles moins longs.

Tandis que le premier média qui permettait le dialogue synchronique à distance

spatiale, le téléphone, était limité à la phonie, les nouveaux médias électroniques conquièrent les formes visuelles, soit comme forme supplémentaire (dans la vidéo-

téléphonie), soit comme forme alternative. C ’est justement l’exploit de la graphie pour dialoguer en co-présence dans un contexte créé partiellement par le média qui mérite

l’intérêt des linguistes pour plusieurs motifs (cf. Androutsopoulos 2007).

La graphie médiatisée par l’ordinateur représente pour une grande masse de personnes la seule graphie qu’ils pratiquent très fréquemment. Il est justifié de parler d’une revalorisation et augmentation substantielle de la graphie dans la communica-

 

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tion vécue de tous les jours parce qu’il s’agit dans la plupart des cas de gens qui ne se serviraient pas, ou très rarement, de l ’écriture traditionnelle (analogue). L’écriture

utilisée, cependant, n ’est plus la même et les conditions d’emploi sont totalement différentes. Avant tout, les « affinités » entre les options conceptionnelles et médiales

postulées par Koch/Oesterreicher ne sont plus valables :

 

« [w]ir alle kennen phonisch realisierte Äußerungen, deren sprachlicher Duktus kaum unserer

‹ Intuition › von ‹ Mündlichkeit › entspricht (z.B. Grabrede, Erklärungen bei einer Schlossführung

oder Festvortrag) ; andererseits gibt es aber auch graphisch realisierte Äußerungen, die sich

schwerlich mit unseren Vorstellungen von ‹ Schriftlichkeit › decken (z.B. Privatbrief, oder neuer-

dings besser noch 2 3 chat , ferner ‹ Sprechblasen › ( !) in Comics) » (Koch/Oesterreicher 2011, 3).

 

L ’existence de ces « idées de ‹ scripturalité › » (‘Vorstellungen von ‹ Schriftlichkeit ›’) chez la plupart des personnes qui utilisent couramment les services de messagerie est

fortement contestable ; par conséquent on devrait renoncer à associer automatique-

ment l’écriture à la distance communicative selon les critères de la Figure 1 ; cela entraîne également l ’abandon de l’idée des liens étroits entre l’écriture et la variété

standard. Contrairement au standard, la graphie médiatisée par l ’ordinateur se dis-tingue par une variabilité élevée (cf. Frehner 2008), de sorte que la seconde révolution

médiale semble emmener une déstandardisation qui concerne toute l’architecture de la langue ; elle produira par conséquent des effets opposée à celles de l’imprimerie.

Les variantes de cette nouvelle graphie non-standard concernent aussi les princi-

pes fondamentaux de l’écriture alphabétique, étant donné que les usagers se servent plus ou moins régulièrement de signes idéographiques (dont les fameuses émoticô-

nes) qu’on ne peut pas lire parce qu’ils ne rendent pas des entrées lexicales mais des concepts ou scènes extralinguistiques ou bien des modalités émotives.

Les émoticônes mettent en relief une autre particularité de la communication

médiatisée par l’ordinateur, qui est incompatible avec la dichotomie des options « conceptionelles » et « médiales ». À part les rares émoticônes fréquentes qui ont

aussi une représentation alphabétique (bien que non phonique) comme :-) [= J] ou :-( [= L], il s’agit d’un inventaire de signes proposés par le service de messagerie, c’est-à-

dire par le média même. D’autres services, notamment les médias sociaux confrontent les usagers à très peu, voire un seul signe visuel (p. ex. le like de Facebook <) doté

d’un sens bien spécifique. Cela veut dire que la partie du message exprimée par ce signe non alphabétique, qui est d’ailleurs très important du point de vue pragmatique, échappe complètement aux options conceptionnelles parce que l ’usager n’a aucun

 

3 ‘Nous connaissons tous des énonciations réalisées phoniquement dont l’allure linguistique corres-pond très peu à notre ‹ intuition › d’‹ oralité › (p. ex. une oraison funèbre, les explications au cours de la visite guidée d ’un château, ou une allocution de fête) ; d’autre côté il y a des énonciations réalisées graphiquement, qui coïncident difficilement avec nos idées de ‹ scripturalité › (p. ex. une lettre privée, ou récemment, encore mieux, le tchat, et les bulles dans les bandes dessinées) ’ (Koch/Oesterreicher 2 2011, 3 ; trad. Th. K.).

 

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choix concernant l’expression de l’information correspondante ; autrement dit : la tâche conceptionnelle est accomplie, du moins partiellement, par le (choix du) média.

Selon le service de messagerie, il y existe également d’autres composantes du message qui sont préprogrammées, comme la thématisation de certains mots-clés, les

formules de salutation etc. L’autonomie des média et l’indépendance croissante de la forme perceptuelle du message à l’égard des conditions de sa production se manifeste encore dans la possibilité de transformer automatiquement des entrées phoniques sous forme graphique par des systèmes de reconnaissance vocale ou, dans le sens inverse, des entrées graphiques sous forme phonique par des systèmes de synthèse

vocale. Ces techniques sont encore restreintes à quelques langues standard ; mais il

est déjà évident que l ’affinité étroite des options conceptionnelles et des formes

perceptuelles est dépassée. La figure suivante résume la médiatisation par l ’ordina-teur en co-présence temporelle.

 

Figure 6 : Communication médiatisée par l’ordinateur en co-présence temporelle

 

On a reproché à Koch/Oesterreicher d ’avoir oublié les médias (cf. Androutsopoulos 2007, 80). Cette critique paraît quelque peu étrange à l ’égard de l’opposition fonda-mentale entre « options conceptionnelles » et « médiales » ; ce qui est cependant

critiquable, c ’est moins l’oubli que la défiguration du média. La réduction de défini-tion à la forme perceptuelle du signe linguistique ne laisse pas de place pour conce-voir le rôle toujours plus actif des médias dans la vie quotidienne. Il suffit de rappeler

qu ’ils peuvent même substituer l’interlocuteur et diriger nos actions par des messages tout à fait référentiels et directement ancrés dans la situation actuelle, comme les systèmes de navigation le font déjà très fréquemment. Avec la prochaine multiplica-

tion des applications d’augmented reality, la communication verbale entre humains et machines sera bientôt indispensable dans beaucoup de circonstances.

 

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