Manuel de Lingui
9783110302219-005
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Gerhard Ernst
3 La diachronie dans la linguistique
variationnelle du français
Abstract : Le diasystème de la langue, système de sous-systèmes, situés dans les
dimensions de l ’espace (variétés diatopiques), de l’organisation sociale (variétés diastratiques) et des types de communication (variétés diaphasiques ou diasitua-tionnelles) subit des changements au cours des siècles (variation diachronique).
Ces changements peuvent se produire soit au sein des variétés elles-mêmes (chan-gements intravariationnels) soit dans la structure du diasystème : apparition ou
disparition de variétés, ou changements dans les rapports entre celles-ci (change-
ments intervariationnels). Le présent texte, en tenant compte de l’histoire sociocul-turelle, esquisse le rôle du facteur « temps » pour différents types de variétés, ainsi
que pour l ’organisation de l’ensemble variationnel qui constitue l’architecture du français.
Keywords : architecture variationnelle, changement linguistique intra-/intervariation-
nel, genèse/diffusion d ’un changement linguistique, variétés de l’immédiat/de la distance, linguistique variationnelle perceptive, banalisation, koinéïsation/standardi-sation, scriptae, français avancé
1 Qu’est-ce que la linguistique variationnelle ?
Dans la linguistique romane actuelle, il y a consensus sur la conception d ’une langue comme « diasystème », un système de systèmes, de variétés, qui sont conditionnées
par des facteurs extralinguistiques. Elles existent dans – au moins – quatre dimen-sions (pour les débuts de cette conception, liée aux noms de Leiv Flydal et Eugeniu
Coseriu cf. Völker 2011 ; pour d’autres conceptions cf. Sinner 2013) : a) la dimension diatopique ;
b) la dimension diastratique ;
c) la dimension diaphasique ou diasituationnelle ; d) la dimension diachronique.
Chaque membre de la communauté linguistique a sa place dans l ’espace géogra-phique et dans le réseau social ; c’est pourquoi sa parole, son usage de la langue sera conditionné par le lieu (géographique) de sa formation linguistique et par sa position
dans la société de son époque. Il s’agit dans ces cas de variation selon l’usager. Pour le facteur diaphasique ce même usager aura le choix entre plusieurs variétés pertinentes
dans les différentes situations communicatives ; c’est pourquoi on parle ici de varia-tion selon l ’usage. Pour cette terminologie, cf. Gadet (²2007, 23).
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La diachronie dans la linguistique variationnelle du français 73
La dimension diachronique n’est pas toujours mentionnée dans les présentations de la théorie linguistique variationnelle. Un petit panorama de la présence ou de
l’absence de la diachronie dans les modèles de la linguistique variationnelle se trouve dans Völker (2011) ; cf. dernièrement Sinner (2013, 231–237). On pourrait tout bonne-ment supposer que dans une grande partie de ces publications la diachronie manque pour le simple fait que les auteurs se limitent à faire la théorie du diasystème actuel,
tout en considérant comme donnée la dimension historique du système tridimension-
nel décrit. Des coupes synchroniques d’une variété doivent certainement précéder la recherche diachronique, mais il est aussi bien évident que le diasystème d’une langue
historique et les variétés qui le constituent subissent des changements le long de l ’axe temporel. Les coupes historiques d’une langue naturelle donnent des résultats comme
le français de l’an 1100, de l’âge classique, de l’année 2014 – eux-mêmes systèmes de variétés tridimensionnels. Notons qu’en diachronie, des changements peuvent se produire au sein des variétés (changement intravariationnel dans la terminologie
d’Albrecht 2003), que de nouvelles variétés peuvent apparaître (mais pas de nouvelles dimensions), ou que l’architecture de la langue peut se modifier à cause de change-ments dans les rapports entre variétés (changement intervariationnel).
Cette approche théorique paraît tout d’abord fort cohérente et maniable, à condi-tion que les variétés et les textes (écrits et oraux) réalisés dans celles-ci puissent être localisés à chaque fois à un point précis du système de variétés quadridimensionnel
(y compris la diachronie) : p. ex. « langage médical spécialisé de l’anatomie, textes techniques imprimés, Paris, 1550 » ou « langue des Parisiennes cultivées dans les situations formelles en 2013 ». Pourtant, elle présente également une série de problè-
mes, qui ont mené ces dernières années à des discussions intenses et à des modifica-tions importantes.
a) Il faut tout d’abord constater – c’est là une évidence – qu’un très grand nombre
d’éléments phoniques, morphologiques, syntaxiques et lexicaux sont communs à
de nombreuses variétés ; sans quoi elles ne feraient pas partie du même diasys-
tème. Il convient alors de se demander combien d’éléments (et de quel type :
phonétiques, morphologiques, syntaxiques, lexicaux) particuliers sont nécessai-
res pour pouvoir parler d’une variété. b) Les variétés sont évidemment une abstraction, une construction de linguistes. On
ne trouvera guère de textes concrets qui présentent une variété linguistique dans
sa forme pure. La variation se trouve dans la langue d’un même auteur, dans un
même texte, voire dans une même phrase.
c) Les variétés linguistiques sont – raisonnablement – définies sur la base de
facteurs extralinguistiques : la différenciation géographique, les groupes sociaux,
les différentes circonstances de la communication (le média, le sujet de l ’énoncé,
l’interlocuteur, le degré de familiarité entre les interlocuteurs, la situation). Les
facteurs géographiques et ceux liés à la position dans la société semblent relative-
ment clairs : le lieu de naissance et de l ’acquisition du langage est fixe. Parmi les
facteurs sociaux ni l’âge ni le sexe ne sont soumis à la volonté du locuteur. Le
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facteur « position dans le réseau social » est déjà moins clair. En sociolinguis-
tique, on considère généralement que le niveau d’études ou d’instruction est
déterminant ; d’autres facteurs comme la profession ou le lieu de résidence (ville/
campagne) y sont étroitement liés (Gadet ²2007, 92s.). Toutefois, pour le facteur
« études/instruction », les transitions progressives sont caractéristiques. Pour les
recherches portant sur des textes des siècles passés, il faut ajouter qu’il existe
certes des études sur le degré d’alphabétisation en divers endroits à diverses
époques (cf. celle, classique, de Furet/Ozouf 1977), mais que le chemin suivi dans
son instruction par tel ou tel scripteur des siècles passés ne peut être reconstitué
que rarement ou à titre exceptionnel. De plus, le facteur « études/instruction » n’a
pas à toutes les époques le même effet différenciateur pour la diversification
sociale (et partant, pour les variétés diastratiques). En particulier, l’enseignement
primaire obligatoire instauré en 1882 a limité les effets de ce facteur sur la
classification sociologique, de même que pour la constitution de variétés dia-
stratiques, menant ainsi au remplacement maintes fois constaté par les sociolin-
guistes de la variation diastratique par la diaphasique (cf. p. ex. Muller 1985, 175 ;
Gadet 22007, 16). En outre, à la différence des facteurs biologiques, l’apparte-
nance à un groupe social donné peut changer au cours de la vie sous l’effet d’une
initiative personnelle ou des vicissitudes de la biographie.
d) À cela s ’ajoutent le flou des lignes de démarcation concernant la relation entre les
variétés linguistiques et les facteurs extralinguistiques mentionnés : dans des
situations appropriées, les personnes d’un niveau social élevé parlent ou écrivent
elles aussi un « français relâché » concordant sur plusieurs points avec le français
des personnes moins instruites. Gadet (²2007, 24s.) en tire la conclusion que
« diatopique, diastratique et diaphasique interagissent en permanence. Les locuteurs emploient
d’autant plus de formes régionales que leur statut socioculturel est plus bas et que la situation est
plus familière. Le spectre diastratique est donc plus large vers le bas de l’échelle sociale […]
L ’opposition [entre diastratique et diaphasique ; GE] n’existe que dans la définition des termes :
un même trait linguistique peut, en des progressions parallèles, correspondre à une position
sociale favorisée, ou à un usage formel de distance. ‹Français populaire› et ‹français familier›
partagent bon nombre de traits, et il est impossible d’établir une liste des formes relevant de
chacun ».
Les réflexions précédentes pourraient mettre en doute la belle conception des variétés
linguistiques. Elle est utile pour rendre compte des raisons de l ’hétérogénéité d’une langue, mais on voit facilement qu’elle est trop abstraite.
On a trouvé plusieurs façons de répondre à ces difficultés. Les linguistes d’au-jourd’hui tendent à fusionner le diastratique avec le diaphasique. Sornicola (d’après
Dufter/Stark 2002, 89) les réunit dans une seule dimension qu’elle appelle « variation pragmatique ». Gadet (²2007, 25) met en doute la notion de variété dans la mesure où
« en représentant la langue selon un certain nombre de variétés, elle les conçoit à leur tour comme homogènes ». Dufter/Stark (2002, 102) en arrivent même à la conclusion
qu ’il n’existe « aucun support au concept d’un ordre linéaire des ensembles de
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variantes linguistiques en corrélation biunivoque avec une échelle sociale ou un axe stylistique ».
Koch/Oesterreicher, à qui nous devons l’élaboration de la théorie de la linguis-tique variationnelle en Europe, n ’ignorent pas les problèmes ici discutés : pour eux ni les variétés ni les dimensions variationnelles ne sont des « tiroirs hermétiques », elles
permettent la montée unidirectionnelle d ’un phénomène dans la chaîne variationnelle du diatopique au diastratique et de là au diaphasique (Koch/Oesterreicher 2011, 16).
D ’une portée théorique encore plus importante me semble être un autre modèle, élaboré également par Koch et Oesterreicher, et qui, depuis les années ’90 du siècle dernier a trouvé un accueil très favorable parmi les linguistes variationnistes, même si
la terminologie qui y est liée (konzeptionelle Mündlichkeit ‘oralité conceptionnelle’
pour la langue de textes écrits qui s ’approchent du pôle de l’immédiat communicatif) et une certaine négligence du média phonique ont connu des critiques (Hunnius 2012).
Figure 1 : d ’après Koch/Oesterreicher (2008, 2576)
Ce modèle tient compte de la distinction fondamentale entre le média de réalisation
d’une part (code phonique/code graphique) et la conception de l’autre, qui corres-
pond à la situation communicative (de l ’immédiat/de la distance ; pour les paramètres de ces situations cf. Koch/Oesterreicher 2011, 7). Avant Söll (³1985), cette distinction
n’était pas toujours faite d’une manière très claire. Évidemment, ce modèle n’ignore pas quand même les multiples rapports qui existent entre la conception et le média.
Une discussion de cette dernière problématique se trouve déjà dans Selig (1997).
Le modèle de Koch/Oesterreicher est d’abord un modèle des situations communi-catives. Ce sont elles qui déterminent les différents types de texte et les instruments
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linguistiques requis (cf. les exemples donnés dans Koch/Oesterreicher 2011, 12). À ces
différents types de textes correspondent, dans le diasystème d’une langue, des varié-tés sur le plan diaphasique (diasituationnel), influencées en bonne partie par le facteur diastratique (lié à la position dans la société).
Pour Koch (1999) le continuum communicatif entre immédiat et distance consti-tue une quatrième dimension variationnelle (si on laisse de côté la diachronie). Cette
position n’est pas acceptée partout (cf. surtout les arguments de Dufter/Stark 2002 ; Selig 2011 et dernièrement la discussion détaillée de ce problème dans Sinner 2013,
209 –226). Étant donné les problèmes posés par les dimensions diaphasique et dias-tratique (en tant que dimensions laissant au locuteur ou scripteur le choix entre plusieurs variantes) il serait raisonnable (au moins dans le cadre de cet article) de
réserver la dénomination « diastratique » aux langues de spécialité et aux facteurs qui
ne sont pas soumis à la volonté du locuteur (ou du scripteur), comme l ’âge et le sexe, et de se servir, pour le reste, du modèle des situations communicatives de l’immédiat et de la distance.
2 Problèmes des sources d ’une linguistique
variationnelle historique
Problème spécifique de la dimension diachronique, toutes les variétés du passé ne
sont pas accessibles également aux chercheurs. Il faut tout d’abord se résigner au fait
que la communication orale directe des siècles passés, avant l’invention du micro-phone, est perdue à tout jamais. De larges pans du spectre des variétés (la langue de
l’immédiat, normalement réalisée oralement, secteur A de la Figure 1) sont de ce fait perdus pour la recherche historique ou ne lui sont accessibles qu’au prix de grandes difficultés ou dans des cas exceptionnels, avec de grandes incertitudes (cf. également
Lindschouw/Schøsler 2013, qui mettent l ’accent sur les questions de syntaxe). Ce qui est conservé et directement observable pour l’historien de la langue, c’est exclusive-ment la partie supérieure du schéma. Pour ce qui est de la partie inférieure, on peut tout au plus espérer en trouver des traces indirectes dans les textes écrits, surtout
dans les types suivants de sources, qui sont dans leur majorité des transcodages du
secteur A dans l ’écrit du secteur C (Ernst 1980 ; Ayres-Bennett 2004, 27–35 ; Schafroth 2005, 433–437 ; Lodge 2009, 202) :
– transcriptions historiques de propos effectivement prononcés ; – discours directs fictifs dans la littérature ;
– modèles de dialogues proposés par des textes didactiques ; – autres textes métalinguistiques ;
– « legal documents, including depositions, verbatim reports of court evidence
such as in defamation cases, or inquisitorial material from witchcraft interroga-
tions » (Ayres-Bennett 2004, 35) ;
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– textes écrits par des personnes qui ne suivent pas strictement les normes du
français écrit de leur temps, soit par manque de connaissance (personnes dites
« peu-lettrées ») soit parce que les textes ont un caractère privé et ne sont pas
destinés à la publication (lettres privées, livres de famille, autobiographies de
caractère privé etc.) ;
– études comparatives entre le français européen et le français (et les créoles basés
sur le français) hors d’Europe, permettant des conclusions sur la langue parlée du
passé.
Pour chacun de ces types des doutes sur l ’authenticité (reflet direct et fidèle du parlé) sont possibles (cf., entre autres, Schafroth 2005, 420–423), mais ici vaut plus que jamais le mot de Labov, selon lequel la linguistique historique peut être considérée comme « the art of making the best use of bad data » (Labov 1994, 11).
Un autre problème des textes du passé concerne leur interprétation sous l ’aspect
de la linguistique variationnelle : tout ce qui aujourd’hui fait partie d’une variété de l’immédiat, n’avait pas nécessairement la même caractéristique dans le passé. Ce
n’est pas tellement un problème pour les phénomènes universaux, anhistoriques du parlé : hésitations, répétitions, pauses etc. Mais ce type même de phénomènes ne se
trouve pratiquement jamais dans les textes écrits. Un trait plus contingent, au contraire, comme la prononciation [i] pour il (Blanche-Benveniste 2010, 56), la phrase
segmentée ou le remplacement de nous par on pourrait – théoriquement – avoir, dans
un texte des siècles passés, une attribution variationnelle différente de celle d’au-jourd’hui (Selig 1997, 218 ; Schafroth 2005, 422s.).
3 Esquisse de l’histoire de quelques variétés du
français
3.1 La variation diatopique
Pour le français hors d’Europe, ↗20 Le français dans le monde : Canada ; ↗21 Le
français dans le monde : Afrique ; pour la variation diatopique d ’aujourd’hui ↗16 Les français régionaux.
Les idiomes vernaculaires du Moyen Âge issus du latin parlé en Gaule constituent des entités linguistiques indépendantes. Le terme « dialectes français » serait
commode, mais impropre, parce qu’il ne s’agit pas de variétés « déviantes » d’une
langue standardisée ; il faut plutôt y voir des idiomes indépendants, même s’ils partagent beaucoup de traits linguistiques qui rendent possible la compréhension
réciproque et une conscience linguistique commune (Rey/Duval/Siouffi 2007, 105). Ils
ne sont pas, bien entendu, observables directement au chercheur d’aujourd’hui. On dispose tout de même de textes de la période précédant la standardisation de la
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langue nationale, qui présentent des variétés linguistiques différenciées dans l ’es-pace : les textes administratifs (chartes) et les textes littéraires du Moyen Âge. Les
régions du Nord (Artois), de l’Est (Lorraine) et du Sud (Poitou), ainsi que l’Angleterre furent les premières à voir apparaître des chartes en langue vulgaire (au lieu du latin)
vers le milieu du XIII e siècle (Berschin/Felixberger/Goebl ²2008, 190ss.). Pour l’édition des chartes cf. le projet « Les plus anciens documents linguistiques de la France »
(Glessgen/Kihaï/Videsott 2011 ; Glessgen/Duval/Videsott, éd. électronique). La néces-
sité d ’une « recontextualisation » de ces textes, c’est-à-dire la reconstitution du cadre socioculturel et situationnel qui déterminait leur fonction communicative est souli-
gnée par Völker (2004). La différenciation diatopique (et, en général, diasystéma-tique) des textes écrits en langue vulgaire, une espèce de variété régionale écrite,
constitue un objet d’étude central pour l’histoire du « français » du Moyen Âge ; elle peut aussi éclairer à un certain degré l’histoire des variétés parlées dans le Nord de la France.
Même dans une période qui est encore loin de la standardisation à l’échelle nationale, les manuscrits du Moyen Âge ne reflètent pas directement l’oral d’une
région : il y a d ’une part la tendance latinisante des scribes (et des copistes) du premier Moyen Âge dans la transposition de l’oral dans l’écrit et, de l’autre, les tendances traditionalistes (surtout pour la graphie, dans les correspondances phono-graphiques, mais aussi pour certaines formules) des textes tardifs (Goebl 1995, 325). Ces traditions se formèrent dans les chancelleries des cours féodales et dans les
scriptoria des monastères. Ces lieux d’écriture professionnelle avaient chacun ses propres habitudes graphiques, morphologiques, ses particularités lexicales et éven-
tuellement syntaxiques, où l ’on observe, certes, un « substrat » local / régional, mais leurs textes (les chartes comme les textes littéraires) ne présentent presque jamais une
surface linguistique homogène, expression d’une variété diatopique homogène de l’écrit. Comment expliquer ces divergences internes ? Dees (1987, IX) pose la question dans les termes suivants :
« e la variabilité observée pour le wallon du 13 siècle doit-elle être attribuée à l’influence de
pressions externes, et plus spécialement à l’intrusion de formes étrangères de provenance
centrale [= francienne, GE], ou bien peut-on considérer qu’un dosage d’éléments variables et
d’éléments invariables est naturel pour un dialecte médiéval ? ».
En remplaçant dans la phrase de Dees l’expression impropre « un dialecte médiéval » par « une scripta médiévale », on trouve parmi les historiens de la langue essentielle-ment des tenants des deux réponses esquissées par Dees. Ce dernier lui-même, sur la
base d’analyses de chartes datables et localisables (1980) et de manuscrits de textes littéraires (1987), résultant en cartes dialectologiques et en statistiques de la fréquence des phénomènes régionaux / dialectaux, ne croit pas à une koïnéisation précoce des
scriptae émanant du centre, et il évoque une pluralité de causes qui pourraient être à
l’origine de la variabilité dans les textes d’une même région ou à l’intérieur d’un seul texte.
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Les réponses d’autres linguistes vont plutôt dans un autre sens : ils soulignent le rôle de la scripta francienne, la variété du centre (Goebl 1970, 317 ; Holtus 1990, 579 ;
Wüest 1995, 303). Et pourquoi justement la variété du centre ? Greub/Chambon (2008,
2509) considèrent comme décisive la position géographique centrale de l ’Île-de-
France, position qui fait « qu’un dialecte situé au centre d’un domaine linguistique est moins divergent des autres […] que ceux-ci ne le sont entre eux ». Ils distinguent entre a) « le fait que la langue de communication de l’espace linguistique d’oïl tend
structurellement à ressembler au dialecte du centre parisien » et b) « l ’influence du dialecte francien » (ibid.).
La variation diatopique des scriptae se perd au bas Moyen Âge sous la pression de la variété utilisée dans les chartes de la chancellerie royale émanant de Paris. Videsott
(2013), en soulignant l ’apparition tardive du français dans ces chartes, dont le premier texte français ne date que de 1241, explique par là que la scripta parisienne « apparaît
dès les débuts sous une forme plus ‹supralocale› que d’autres scriptae », tout en
restant « nettement identifiable à l ’intérieur des scriptae oïliques » jusque dans la deuxième moitié du XIII e siècle. Ce n’est qu’un siècle plus tard qu’elle exerce son
influence sur les autres scriptae (Videsott 2013, 35 –38). Videsott n’exclut même pas une influence de cette variété écrite sur l ’oral dans la période suivante. Il s’oppose ainsi à Lodge (2004), qui défend la naissance de la koïné parisienne comme le résultat
d’un mouvement de bas en haut.
La question du rapport entre les aires géographiques des scriptae médiévales et
les variétés diatopiques parlées modernes trouve une réponse sur la base des recher-ches (et des cartes qui en résultent) de Dees et de Goebl :
« le centre de gravité de la répartition spatiale de tel trait dialectal [ …] se trouvait au Moyen Âge
plus ou moins là où il se trouve encore de nos jours […]. Les comparaisons entre les données
scripturaires médiévales et les données dialectologiques modernes y ayant trait, ont fait voir […]
un étonnant parallélisme géographique entre le niveau écrit médiéval et le niveau oral moderne »
(Goebl 1995, 327 ; cf. aussi Goebl 2001, 846 ; similairement Greub/Chambon 2008, 2511 et, pour la
scripta picarde, Lusignan 2012, 75).
Un tel parallélisme pourrait être confirmé ou réfuté par un atlas linguistique du
français médiéval. Möhren discute les problèmes et les possibilités d ’un tel atlas sur la base du DEAF, mais il est sceptique quant à la transposition mécanique des données
du DEAF sous forme d ’atlas (Möhren 2005, 113).
Suite à la disparition des scriptae régionales et parallèlement au prestige toujours
croissant du français parisien on assiste à la formation – d’abord à l’écrit, puis dans le média oral – d’un autre type d’entités marquées diatopiquement, mais d’une exten-sion plus vaste : les « français régionaux », basés sur la langue de référence émanant de Paris. Ils coexistent, depuis le XVIe siècle avec les dialectes primaires successeurs
directs du latin parlé, pour enfin se substituer à eux, en se généralisant de haut en
bas, selon l’axe diastratique (Greub/Chambon 2008, 2554). Le recul des dialectes se poursuivit dans les siècles suivants ; il s’ e est considérablement accéléré au XIX siècle
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par l’introduction de la scolarité obligatoire et gratuite sous Jules Ferry (1881/1882). Mais la situation de contact se fit sentir dans les deux sens : les dialectes fonctionnant
comme substrat eurent une influence considérable sur les variantes régionales, ce qui résulte dans les nombreux parallèles entre les variétés diatopiques modernes recueil-
lies dans les atlas linguistiques du XX e siècle et ce qu’on sait des dialectes primaires du Moyen Âge. Au lieu d’un remplacement des dialectes par les français régionaux on pourrait alors y voir plutôt une espèce de koinéïsation (Berschin/Felixberger/Goebl ²2008, 289ss.). Mais sous les deux aspects, on ne saurait contredire Glessgen/Thibault (2005, V), qui jugent résolument à propos de la situation des dialectes primaires au
XX e siècle : « La présence des dialectes d ’oïl en France ne relève plus aujourd’hui que de l’histoire » – même si la date du certificat de décès reste inconnue.
Pour la formation de la variété « français de Paris » Lodge (2004, 79) voit « an unbroken line of descent between the spoken koiné which developed in medieval
times and the colloquial speech of today ». Cette koiné se serait développée « during a spectacular surge of demographic growth in the twelfth and thirteenth centuries ». Sur cette base déjà koïnéisée se serait formée plus tard la variété « français stan-
dard ».
D ’autres linguistes s’opposent à cette vue des choses. Lebsanft (2005), sur la base d’ e une lettre de rémission dans un procès de 1388, fait voir que vers la fin du XIV siècle il était encore possible à un Picard de ridiculiser (à Paris) un Parisien en imitant le
langage de celui-ci. Lebsanft en tire la conclusion qu ’à ce stade, il n’existait pas encore dans le petit peuple de koïné parisienne orale considéré par les non-Parisiens comme une variété non-marquée et exemplaire.
Comme les français régionaux se sont développés sur la base d’un français standard émergent (ou, selon l ’autre interprétation, constituent un compromis entre
les dialectes primaires et un français standard), un français régional du Midi s ’est même formé en Occitanie depuis que celle-ci a adopté le français comme variété
haute.
Ces dernières décennies, on observe dans l’Internet une intense activité journalis-tique visant à conserver, voire à propager l ’usage des variétés diatopiques comme le wallon et le picard (Michel 2008). Étant donné les circonstances socioculturelles
actuelles, leur succès n ’est aucunement assuré.
3.1.1 Exemple de la variation diatopique : la Picardie
Pour le français picard au Moyen Âge, cf. dernièrement Lusignan (2012).
Wüest (1995) considère comme évidente l’ e influence du francien, au XIII siècle, sur les autres scriptae mais il relève aussi la position forte de la scripta picarde, due à
la domination économique et culturelle de la Picardie durant cette période (cf., avec
plus de détails, Lusignan 2012). La scripta picarde (comme celle d ’autres régions) apparaît sous deux formes (variation diaphasique interne, due aux genres différents
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La diachronie dans la linguistique variationnelle du français 81
des textes) : la scripta des textes administratifs et celle des textes littéraires. Dans la
concurrence entre la scripta administrative et le latin c’est un aspect sociolinguistique
qui joue un rôle considérable : l ’utilisation de la scripta (picarde) au lieu du latin est fortement liée aux auteurs et aux destinataires de la bourgeoisie urbaine. La scripta
picarde littéraire a exercé une certaine influence sur les textes littéraires d’autres régions. Elle semble toutefois avoir été plus éloignée du picard oral que celle des
textes administratifs (Wüest 1995, 304, en suivant Gossen).
Dans les textes administratifs, la scripta picarde a résisté plus longtemps que
celles des autres régions à l’avancement d’une norme commune provenant du centre. Et de cette manière « les débuts de la littérature en moyen picard, qui met un tout autre souci à rester proche du dialecte oral, sont donc pratiquement contemporains
des dernières chartes en scripta franco-picarde » (Wüest 1995, 303). Wüest fait ici
allusion aux premiers textes d’une littérature dialectale (picarde) qui se sert cons-ciemment du dialecte à des fins littéraires (la littérature dialectale réfléchie). Ces textes furent composés, en règle générale, par des lettrés. Mais des hommes du peuple comme François Cottignies dit Brûle-Maison, marchand, chanteur des rues et chan-
sonnier à Lille (1678–1740), et son fils Jacques-François Decottignies, marchand mercier (1706–1762) (cf. Carton 1965 ; 2003), publient eux aussi parallèlement des vers en français et en patois. Pour ces derniers on peut légitimement se demander dans quelle mesure ils reflètent le « vrai patois lillois ». Carton (1965, 57) juge à raison :
« Évidemment l ’emploi du ‹vrai patois› est une entreprise hasardeuse : le langage y est
artificiel, car personne ne s ’exprime tout à fait naturellement en vers ». Et pourtant ces textes, tout comme ceux de la période allant du XVIe e au XVII siècle (Flutre 1970 ;
1977), peuvent fournir des matériaux pour reconstruire la ligne diachronique qui
s’étend entre le picard du Moyen Âge et celui de l’époque moderne. Ces matériaux sont préstructurés dans les chapitres et les annexes grammaticales et lexicales de
Flutre (1970, 189 –517), Flutre (1977, 17–175), Carton (1965, 383–435), Carton (2003, 43–56 ; 361–457). Pour qui voudrait faire l’histoire de la variété diatopique (ou des variétés diatopiques) de Picardie, il reste pourtant le problème de vérifier la corres-pondance entre le picard de ces auteurs et le picard oral des siècles séparant le Moyen
Âge et le XIX e siècle ( → 3.3.3).
Les textes des peu-lettrés de cette époque posent des problèmes semblables mais
non identiques : on y trouve, certes, des traits (graphiques, lexicaux, plus rarement
morphologiques) qui pourraient servir d ’attestations pour établir la ligne diachro-nique unissant le dialecte du Moyen Âge à la variété diatopique moderne. Mais le
regard porté sur l ’arrière-plan dialectal est soumis à de fortes restrictions (→ 3.3.6).
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82 Gerhard Ernst
3.2 La variation diastratique
3.2.1 Variétés des âges de la vie
3.2.1.1 Langage des enfants
La diachronie joue certainement un rôle dans les variétés linguistiques déterminées
par le facteur « âge de la vie ». Ainsi, l ’acquisition du langage par l’enfant est-elle un procès qui se déroule dans le temps selon des principes considérés comme universels.
Mais il s ’agit là d’une diachronie liée à une période de la vie d’un individu, une diachronie qui sort du cadre de la présente étude consacrée aux variétés supraindivi-
duelles. La transcription semiphonétique des propos d’un petit enfant du début du
XVIIe siècle (le Journal d’Héroard ; pour ce texte →3.3.1) ne contient pas de phénomè-nes du langage enfantin qui a) dépassent la biographie linguistique individuelle et
qui b) peuvent varier dans le temps.
3.2.1.2 Le français des jeunes
Le langage des jeunes (entre 13 et 17/18 ans environ; ↗13 Langue et générations : le langage des jeunes) suppose l’existence d’une catégorie sociale « jeunesse », qui ne
s’ e est constituée qu ’ avec les sociétés industrielles du XX siècle (Bernhard/Schafroth 2008, 2390). Au cours des siècles précédents, les jeunes rejoignaient plus tôt le monde
des adultes, leur langage était avant tout déterminé par la position sociale de la famille. De la sorte, une histoire de la variété « français des jeunes » ne peut couvrir
qu ’ e un laps de temps réduit (en gros, à partir du milieu du XX siècle).
Certes, le langage des jeunes est lié à un groupe de la société auquel tout
individu appartient un certain temps sans possibilité de choix, il est donc à considé-
rer comme une variété diastratique. Toutefois, l ’emploi du langage des jeunes dépasse probablement la limite d’âge de 17/18 ans. Par ailleurs, tous les membres de
la classe d’âge des 13–17/18 ans ne sont pas automatiquement des locuteurs du langage des jeunes, comme pourrait le faire croire sa forte notoriété dans la presse
périodique et la publicité ; des études empiriques sérieuses sur sa diffusion effective
auprès de l ’ensemble des jeunes et sa différenciation régionale manquent toujours.
Il faudrait en outre tenir compte du fait qu ’en général, les jeunes disposent égale-ment d’autres variétés, « non-juvéniles » et recourent seulement (ou principalement) au langage des jeunes dans la communication avec d’autres jeunes : « they appear to know the difference between the way they speak within their peer groups and with outsiders, especially adults » (Gadet 2003, 82 ; Bedijs 2012, 51). De ce point de
vue, on pourrait également songer à classer le langage des jeunes comme variété diaphasique.
Les caractéristiques générales du langage des jeunes – pour la période durant laquelle il est délimitable – restent sans doute les mêmes, indépendamment du temps et de l’espace, puisque les intentions qui y sont liées, comme la provocation et la démarca-
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tion vis-à-vis de la génération précédente, le cryptage, la créativité ludique (Bernhard/ Schafroth 2008, 2392), restent les mêmes. La réalisation particulière de ces caractéristi-
ques supratemporelles, dépassant le cadre des langues distinctes, est toutefois liée à une culture et à une langue déterminées et peut changer en diachronie. Mis à part les
phénomènes plutôt rares relevant de la prononciation, de la morphologie et de la
syntaxe (à ce sujet, cf. Gadet 2003, 78s.), c ’est avant tout le lexique qui est concerné. Ainsi le langage des jeunes des banlieues des grandes villes (facteur diatopique, lié à des facteurs sociologiques !) est-il soumis depuis quelques années, outre ses multiples
emprunts à l’anglo-américain, à l’influence des langues arabe, berbères, africaines occidentales, ainsi que du romani. Les mécanismes permettant de jouer avec le langage
peuvent eux aussi se modifier avec le temps. C’est ainsi que la redécouverte et la
diffusion du verlan (langage « à l’envers »), vieille technique de cryptage venue de l e ’ argot, peuvent être datées des années 80 et 90 du XX siècle (Bernhard/Schafroth 2008, 2397).
En général, les individus jeunes abandonnent l’usage du langage des jeunes en arrivant à l ’âge adulte. Le langage des jeunes ne peut donc être considéré comme la langue du futur, même si des éléments lexicaux isolés sont repris dans la variété « français familier » (Bernhard 2000, 296). Une telle « banalisation », rendant caduc
l’effet de démarcation par rapport au monde des adultes, est sans doute la raison de
l’obsolescence souvent rapide des mots de ce langage (attestations dans Helfrich 2003, 94 et Bernhard/Schafroth 2008, 2399).
3.2.1.3 Le français des personnes âgées
Pour le groupe des personnes âgées ( ↗14 Langue et générations : le langage des personnes âgées), il existe un problème de délimitation similaire à celui des jeunes : à partir de quand est-on âgé au sens en question ? Une limite raisonnable peut être fixée
avec l ’âge de la retraite, vu ses conséquences pour la position dans la société.
À part les aspects biologiques et variables individuellement, tels que la modifica-tion du timbre de la voix, une accentuation et une intonation très explicites, des
périodes intonatives plus courtes, la fréquence de phénomènes d ’atermoiement et d’hésitation, les difficultés à trouver les mots (Gerstenberg 2011, chap. 7 ; chap. 9), les
personnes âgées ne connaissent pas de propre variété, liée à l ’âge, qui puisse avoir une dimension historique. De même, l’accroissement constaté de la dialectalité et des variantes de moindre prestige chez les personnes âgées (Mattheier 1987, 81, repris par Gerstenberg 2011, 33 ; Gadet ²2007, 79 : « relâchement langagier par raréfaction des enjeux sociaux ») est lié à la biographie individuelle de chacun.
Un changement linguistique supraindividuel, et donc pertinent pour la diachro-
nie du diasystème, s ’observe cependant dans une certaine mesure sur la base des
différences d’usage linguistique entre les jeunes et les personnes âgées, même si ces derniers ne constituent pas davantage un groupe homogène que les jeunes et que
l’individualité joue un grand rôle, peut-être même plus que chez les jeunes. Les
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statistiques collectées auprès d’un nombre important de locuteurs permettent toute-fois de distinguer certaines tendances. Dans le discours d’un groupe de personnes très âgées, on trouve encore des occurrences de (mes) gosses, vieillard, bougrement, ma
foi, remplacés dans le langage d’un groupe moins âgé (enfants / fils, filles ; vieillard ; très ; Ø) (Gerstenberg 2011, 194s.). Dans le domaine de la morphosyntaxe, on observe chez les locuteurs âgés une « im Verhältnis zum Gegenwartsfranzösischen auffällige
Häufigkeit von ne (ne … pas, ne … jamais etc.) » (« fréquence frappante de ne (ne… pas,
ne… jamais, etc.) par rapport au français contemporain »), ainsi que « eine offenbar generationsspezifisch noch vorhandene Verwendung von nous » (« un emploi encore
effectif de nous, manifestement lié à la génération »), qui confirme e contrario des tendances déjà constatées ailleurs du français oral ou familier (Gerstenberg 2011, 234 ;
245).
3.2.2 La langue selon les sexes
De même que l ’âge, le sexe d’un individu influe sur sa position dans la société ( ↗15 Sexe et genre). Les différences dans la biologie et le rôle social ont des consé-quences pour l’oralité et l’écriture des hommes et des femmes. Les différences dues à la biologie (comme la hauteur de la voix) ne possèdent pas de dimension diachro-nique et peuvent être négligées ici. Cependant, des siècles durant, les différences
biologiques ont été considérées comme la base des différences (supposées ou réelles)
dans la façon de parler des sexes. Notons que l ’accent était en général mis sur le sexe féminin, dont le langage était considéré comme une déviance par rapport au cas normal du langage masculin. Ainsi, le discours sur la garrulitas (loquacité) féminine a
une longue tradition (Kramer 1997, 15s.). En France, c’ e est en particulier du XVI au
XVIII e siècle que l’attribution de phénomènes langagiers au sexe féminin et à ses caractéristiques considérées comme typiques joue un rôle particulier : mollesse, déli-catesse, douceur des femmes (opposées à la rudesse masculine) sont ainsi rendues responsables de phénomènes notamment phonétiques (cf. les détails dans Kramer
1997, 32ss. ; Neumann-Holzschuh/Heinemann 2008, 2381ss.). Kramer (1997, 38) cons-tate que les remarques métalinguistiques de cette période concernent des phénomè-
nes basés non sur la différence biologique des sexes, mais sur le niveau peu élevé de
l’éducation des jeunes filles dans toutes les couches de la société.
Par ailleurs, du fait précisément de leurs connaissances lacunaires du latin et du grec, Vaugelas voit les femmes de la cour comme des personnes de référence pour le
« bon usage », car elles ne sont pas influencées par les perturbations de l ’évolution naturelle de la langue dues au latin, langue étrangère (Kramer 1997, 42). Dans le
même ordre d e e ’ idées, on soulignera le rôle des salons des XVII et XVIII siècles, tenus
par des femmes et qui ont contribué au développement d’une conscience linguistique approfondie et à l ’élaboration d’un standard (Neumann-Holzschuh/Heinemann 2008, 2382). Évolution particulière, la tendance des « précieuses » à recourir à des néologis-
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mes souvent déconcertants et à des périphrases pour éviter les termes considérés comme trop bas a été caricaturée par Molière, dont les Précieuses ridicules ne reflètent
toutefois pas la réalité (Ayres-Bennett 2004, 172–176). Tandis que l’absence de culture classique chez les femmes était considérée comme positive pour le bon usage (oral),
sa présence pouvait en revanche être caricaturée comme inconvenante, comme le montre le type des « femmes savantes » (Ayres-Bennett 2004, 112 ; pour une vue
exhaustive du « e women ’ s language » au XVII siècle incluant des détails sur ses
« specific features », cf. Ayres-Bennett 2004, 111–180).
Un rôle important dans la discussion sur l’opposition entre langage des femmes et langage des hommes revient également à la question du caractère conservateur ou innovateur, mais aussi de la dialectalité plus ou moins forte de la variété considérée.
Tant que des communautés traditionnelles et marquées par la ruralité constituent la
base de l ’observation, il est probable qu’en raison du moindre contact des femmes avec l ’extérieur, la caractérisation du langage des femmes comme étant plus conser-vateur et plus dialectal est valable (Neumann-Holzschuh/Heinemann 2008, 2379).
Avec l ’ e effacement de la répartition traditionnelle des rôles depuis le milieu du XX siè-
cle environ, les choses changent, même si les femmes et les hommes ne forment en aucun cas des groupes homogènes. « Die aufstiegsorientierten Frauen im städtischen
Raum sprechen normorientierter, um ihren noch prekären Status abzusichern » (‘Les
femmes de l ’espace urbain désireuses de faire carrière parlent de manière plus conforme à la norme, afin de garantir leur statut encore précaire’, Jungbluth/Schlie-
ben-Lange 2001, 334, d ’après Labov). Et même au sein de communautés traditionnel-les et rurales, le contact avec les variétés de prestige conduit plutôt chez les femmes à
l’abandon du dialecte, en raison de leur rôle d’éducatrices (Bierbach/Ellrich 1990, 251).
Indépendamment de l ’affinité avec d’autres variétés, les différences entre le discours féminin et masculin sont attribuées à la différence entre les attentes liées au
rôle (domination masculine vs. retenue féminine), se manifestant chez les femmes par le fait de parler moins fort, une manière indirecte de dire les choses et une plus grande retenue dans la prise de parole (Jungbluth/Schlieben-Lange 2001, 336). À ma connais-
sance, il n ’existe pas encore d’études sérieuses consacrées à la question de savoir si de telles différences sont restées les mêmes au cours des dernières décennies, ou bien
si elles ont été abandonnées, parallèlement à l ’évolution de la société.
3.2.3 Langues de spécialité
Les spécialistes d ’une matière (médecins, menuisiers, linguistes …) se servent d’un langage, d’une variété, qui leur est particulière. On pourrait alors penser à ranger ces
variétés parmi les variétés diastratiques, liées à un groupe social. Il n ’en est rien : même les spécialistes ne se servent de leur variété « spécialisée » que dans les
circonstances professionnelles. Les langues de spécialité se situent donc dans la
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dimension diaphasique. Même pour les sujets de leur spécialité, les spécialistes connaissent des situations communicatives différentes qui exigent des stratégies
communicatives différentes : le langage utilisé par un médecin-chercheur dans une
revue d ’oncologie sera différent de celui utilisé dans une conversation avec ses collègues sur le même sujet ; et celui-ci ne sera pas le même que celui dont il se sert
vis-à-vis d’un patient. Pour les différents degrés de Fachlichkeit (‘spécialisation linguistique ’) Pöckl (1990, 268s.) distingue entre Theoriesprache (‘langage théorique,
scientifique’), Werkstattsprache (‘langage d’atelier, langue spécialisée familière’) et Verteilersprache ( ‘langage utilisé dans la communication avec les non-spécialistes’).
C’est une catégorisation valable grosso modo pour beaucoup de langues de spécialité. Mais elle dépend de la situation particulière de chaque discipline et des types de texte
(ou de discours) qu’elle connaît. Cf. pour la langue juridique la catégorisation de V. K. Bhatia (dans Ondelli 2007, 105), qui est beaucoup plus différenciée selon les
types de texte. Pour « la langue des sports », Schweickard (1987, 3) arrive à six variétés au moins, sans même tenir compte de la diversité des disciplines.
Chaque langue de spécialité évolue avec le développement de la spécialité elle-
même. Mais son existence est aussi conditionnée par la situation socioculturelle et par
le prestige des langues en concurrence. C’est ainsi que le français, dans les premiers
siècles de son existence, ne connaissait guère de langage des sciences (s ’il est permis d’utiliser le mot « sciences » au sens moderne ; cf. Kramer 2008, 3354) ou de la religion, des variétés réservées au latin jusqu ’à la Renaissance. Pour l’histoire du lexique des langues de la science cf. les projets de Ducos/Salvador 2013 (Moyen Âge)
et de Giacomotto-Charra 2013 (pour la période 1400–1650).
Au cours du XXe siècle c’est l’anglais qui est devenu la langue dominante dans les sciences, et ceci sous deux aspects : l’usage de l’anglais comme langue des textes scientifiques et la pénétration de termes anglais dans le français scientifique (pour plus de détails cf. Pöckl 1990, 275 ; Haarmann 2008 ; Faure 2010).
3.2.3.1 Un exemple : la langue de la médecine
Parmi les variétés linguistiques des sciences, celle de la médecine et son histoire
jouissent d’un intérêt particulier de la part des linguistes. En médecine les premiers textes français (du XIIIe siècle) adressés à un public de spécialistes étaient des
traductions d ’un texte latin (Flinzner 2006, 2214 ; Kramer 2008, 3355), qui pour sa part pouvait continuer une tradition arabe (cf. Trotter 2005). La tradition des textes
médicaux traduits en français (et d ’autres langues) s’ e enrichit au XIV siècle avec Henri de Mondeville et Guy de Chauliac (Tittel 2004). Dans un domaine du langage médical
du Moyen Âge utilisant le français et le latin, celui des maladies de la peau, un excellent aperçu est donné par Vedrenne-Fajolle (2012), qui conclut cependant avec
scepticisme : « Comment, dans ces conditions difficiles, articuler de façon satisfai-
sante histoire des formes et histoire des significations ? », objectif qu’elle juge elle-même « peut-être inatteignable » (ibid., 208). Pour des recherches ultérieures sur le
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lexique du langage de la médecine entre 1320 et 1500, on aura utilement recours à Jacquart/Thomasset (1997).
Au XVIe siècle, les textes médicaux spécialisés écrits en français gagnent du terrain, même si Ambroise Paré, chirurgien à la cour du roi de France, mais sans
formation universitaire, fut parfois vivement critiqué pour ses textes écrits en français. Il se défendit en invoquant la plus large diffusion des textes ainsi rendue possible.
La rédaction de textes français scientifiques (ici médicaux) se heurtait à une terminologie spécialisée encore insuffisamment standardisée. On aboutit alors à une certaine pluralité synonymique, due à la coexistence de termes latins à la graphie/
phonie presque identique à celle des mots correspondants de la langue vulgaire, les
auteurs accentuant plus ou moins l’une ou l’autre tendance (Faure (2010) ; Vons (2011) pour la dénomination des dents ; Clément (2011) pour la dénomination du
clitoris e ; cf. les réflexions des traducteurs du XVI siècle sur l’adoption de la termino-logie latine et sur la critique contemporaine de ce phénomène dans Osthus 2011, 108–
116). Parallèlement aux tendances existant dans la littérature de l’époque, l’effort d’enrichissement de la langue française a sans doute joué un rôle : Jacques Grévin,
auteur d’un traité d’anatomie de 1569, déclare explicitement ne pas vouloir bâtir sa présentation sur des « pierres empruntees ailleurs » (c’est-à-dire à la terminologie des auteurs antiques), mais « fouir des carrieres francaises » (cité dans Vons 2011, 16).
Au XVIIe siècle, siècle de l ’honnête homme, les éléments techniques dans la langue commune (orale et écrite) étaient proscrits. « La honte du mot technique
devient une sorte de distinction sociale » (Brunot 1966, 423, avec nombreuses prises
de position de l ’époque). Reflétant cette situation, le Dictionnaire de l’Académie Française de 1694 bannissait les « termes des Arts & des Sciences qui entrent rarement dans le Discours ». Ils furent relégués dans un volume complémentaire, le Diction-
naire des Arts et des Sciences (Thomas Corneille 1694). Le développement de la
littérature médicale spécialisée en langue française au cours du XVII e siècle ne s ’en trouva pas entravé : « [E]n 1600, la médecine n ’emploie pas beaucoup plus la langue
nationale qu’en 1525 ; après 1685, par contre, la littérature médicale en latin disparaît pratiquement. La terminologie en sera profondément modifiée » (Quémada 1955, 11).
Pour la terminologie actuelle de la médecine, cf. le Dictionnaire de l’Académie de la Médecine, version 2013, avec ses 48525 entrées (www.academie-medecine.fr/
dictionnaire).
Le langage spécialisé de la médecine, notamment sa terminologie, est bien
entendu lié à l ’évolution de la médecine elle-même. En outre, du point de vue du changement diachronique les mêmes facteurs et tendances que dans la langue
commune y sont à l ’œuvre. Pour un changement sémantique en cours, dû à une métonymie, cf. dans ce dictionnaire sous étiologie : « Étude des causes des maladies
[…]. Dans le jargon médical actuel, le mot étiologie est souvent mal utilisé, de façon
emphatique à la place de cause ou d’origine ».
En fonction du degré d’extension de la connaissance d’un langage spécialisé (p. ex. celui du sport) ou scientifique (comme celui de la médecine), ses termes
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techniques (souvent avec changement sémantique métonymique ou métaphorique) peuvent être adoptés par la langue commune. Une certaine « scientifisation » de la
communication publique favorise de telles évolutions. Schmitt (1998, 224) cite virus, symptôme, syndrome, affection, contamination dans un texte qui déplore le mauvais
état de la langue française (cf. aussi Muller 1985, 210). Des éléments de formation des mots peuvent être concernés, cf. p. ex. les nombreuses attestations relevées dans la
presse quotidienne par Fabellini (2003) des suffixes -ite et -ose, comme thrombose
parlementaire, nécrose d’un système de pouvoir monopolistique, eurosclérose, décli-nose, bruxellose, collectionnite, réformite, etc.
La question des spécificités (et de leur diachronie) des langages scientifiques, voire techniques au sens large, au-delà des aspects lexicaux et terminologiques, p. ex.
dans le domaine de la syntaxe, se pose naturellement. Il est difficile d ’y apporter une réponse satisfaisante. Même pour la synchronie du présent, il n ’existe pratiquement pas d ’études (Blumenthal 1983). L’un de ces rares travaux en conclut, sur la base
d’une étude de corpus, que mis à part la présence de termes spécifiques dans les types de textes spécialisés, scientifiques et non-scientifiques, on ne trouve guère de « belast-
bare Kriterien für Wissenschaftssprachlichkeit auf der sprachlichen Oberfläche » (‘cri-tères fiables de la scientificité d’un langage à la surface de la langue’, Maaß 2011, 289).
3.3 La diachronie des variétés de l’immédiat
Seront repris ici les types de sources dans lesquels on peut espérer trouver des traces
de variétés de l’immédiat des siècles passés (→ 2). Pour plusieurs de ces sources il s’agit, rappelons-le, de la transposition à l’écrit de variétés réalisées d’habitude
oralement. Et beaucoup de ce qui a été dit dans les études d’historiens de la langue à propos de l’histoire du « français parlé » (comme conception) peut valoir ici sous le signe des « variétés de l’immédiat », même si l’on part de textes écrits (« l’oral dans
l’écrit »).
3.3.1 Transcriptions historiques de propos effectivement prononcés
C’est un cas extrêmement rare de trouver un texte des siècles passés qui reproduise exactement des propos effectivement prononcés. On trouvera, bien sûr, des phrases isolées, prononcées par des personnages célèbres et censées attester le caractère, la
manière d’être et d’agir de cette personne. Mais ces passages ont d’habitude un caractère anecdotique ; la personne à laquelle est attribuée la phrase respective pour-
rait l ’avoir dite – d’une manière ou d’une autre. Du point de vue strictement linguis-
tique un tel texte n ’est absolument pas fiable.
Une heureuse trouvaille nous est transmise par ce qu’il est convenu d’appeler le Journal d ’Héroard, journal tenu au jour le jour par le médecin du Dauphin et futur roi
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Louis XIII, depuis la naissance de celui-ci (1601) jusqu’à sa propre mort (1628). Le médecin enregistre non seulement les aspects médicaux, conformément à son devoir
professionnel, mais aussi nombre de détails relatifs à l ’éducation de cet enfant royal, ses activités, son évolution intellectuelle – et aussi beaucoup de ses propos prononcés
dans un contexte situationnel donné. Héroard choisit pour les propos du petit enfant – au moins jusqu’à son couronnement en 1610 – une espèce de notation phonétique, ce qui donne – avec de nombreuses petites corrections banales (p. ex. je m’en va, corrigé
sur jiray) – une grande fiabilité même à leurs aspects formels (Ernst 1985 ; Ernst 1989 ; Prüßmann-Zemper 1986). On pourrait contester la valeur de ce texte comme source de
notre connaissance du français parlé (familier) du XVIIe siècle. Il serait certainement exagéré de considérer les propos de cet enfant royal comme représentant le français
de son temps. Mais au vu du caractère très familier des situations recueillies par
Héroard et en tenant dûment compte du facteur « acquisition du langage par l’en-fant » (→ 3.2.1.1), on y trouvera – au-delà des phénomènes de prononciation – les traces de toute une série de phénomènes du français parlé au début du XVIIe siècle
dans une situation familière (Ernst 1985, 35–102 ; Prüßmann-Zemper 1986 ; Ernst
1989) : des traces (encore très faibles) d’une généralisation de on ‘nous’ ; la distribu-tion des pronoms d’adresse tu / vous, éventuellement sous l’influence du milieu royal (cf. aussi Kristol 2009b), la sérialisation des pronoms objets, l’emploi des démons-
tratifs et de l’article partitif, la morphologie verbale, l’usage du subjonctif et du passé simple (tous les deux fréquents ! pour la distribution du passé simple et du passé
composé cf. Ossenkop 1999) ; s’en aller + inf. vs. aller + inf. pour le futur proche, la négation sans ne (avec le seul forclusif), plusieurs types de mise en relief et de
rhématisation, les différents types de dislocation, la rareté des interrogations par intonation et la fréquence des interrogations par inversion (simple et complexe), les
phrases secondaires sans que, le décumul (rare) du pronom relatif. Plusieurs de ces phénomènes attendent encore des études approfondies pour analyser les lignes
diachroniques qui les lient aux siècles précédents et au français parlé familier moderne. Pour donner un exemple : Martineau/Mougeon (2003) attribuent les nom-
breuses attestations de l’omission de ne dans le langage du Dauphin au facteur
« langage enfantin ». Mais vu que « le nombre d’omissions du ne augmente nettement avec l’âge du Dauphin » (Dufter/Stark 2007, 123), cette thèse est peu probable et
l’autorité du Journal d’Héroard sur ce point prime sur celle de l’oralité fictive des textes littéraires du XVIIe siècle.
3.3.2 Textes didactiques
Dans la recherche des traces du français parlé autrefois on a pensé aux textes
didactiques, qui au Moyen Âge et jusqu’ e au XVII siècle avaient souvent la forme de dialogues modèles. Mais le modèle enseigné correspond rarement à la réalité – dans le passé comme aujourd ’hui. Les auteurs de ces textes n’ont pas intérêt à enseigner les
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hésitations, les répétitions « inutiles », les marqueurs du discours, les phénomènes existant dans la réalité concrète mais considérés comme incorrects ; manquent les
phénomènes non verbaux, les mimiques, les dialogues se déroulent en général d’une façon plus linéaire et plus monothématique qu ’en réalité (Radtke 1994, 28–30 ; Kristol 1992, 49s.). En tenant compte de ces restrictions, de tels textes offrent malgré tout des
matériaux pour notre connaissance des variétés de l ’immédiat situationnel (avec transposition du parlé dans le média écrit). Certains de ces dialogues offrent même le
choix entre plusieurs possibilités de s ’exprimer. Kristol (1992), en analysant les « e e manières de langage » des XIV et XV siècles, souligne entre autres la richesse des
formes allocutives, différentes entre elles selon la position sociale des partenaires du
dialogue, même si leur emploi très fréquent « semble plutôt artificiel et ‹scolaire› » (52).
La mode des textes didactiques sous forme de dialogue se prolongea au moins
jusqu ’ e au XVIII siècle. Radtke (1994), dans son étude des manuels de français des
XVIIe e et XVIII siècles, analyse entre autres les formules d’adresse, la macrostructure (ouverture et fin) ainsi que les microstructures (les particules du dialogue) de ces