Manuel de Lingui
9783110302219-024
Pierre Swiggers
22 Grammaticographie
Abstract : Ce chapitre fournit un aperçu de l’évolution de la grammaticographie française (= la description grammaticale du français), depuis le Moyen Âge jusqu ’à
l’époque actuelle. Cette évolution est marquée par la longue continuité du modèle latinisant centré autour des classes de mots, qui aux XVIIe e et XVIII siècles a fait
l’objet d’une réflexion épistémologique et d’un remaniement méthodologique et qui,
au XIX e e siècle, a été adapté à l ’ enseignement scolaire. Au XX siècle, la grammatico-graphie française s’est affrontée aux courants linguistiques, ce qui a entraîné une modélisation variable de la description grammaticale et un élargissement vers les
domaines de la sémantique et de la pragmatique. À l ’heure actuelle, la grammatico-
graphie du français se caractérise par l ’emploi de nouvelles technologies et par l’émergence de grands projets collectifs.
Keywords : analyse (grammaticale et logique), classes de mots, description linguis-tique, grammaire et enseignement, grammaire et linguistique, grammaticographie française
1 Introduction
Ce chapitre retrace l ’histoire de la grammaticographie du français depuis ses débuts
jusqu ’à l’époque contemporaine.
Les sources premières sont décrites dans Stengel (1890 ; réédition avec additions :
Stengel/Niederehe 1976 ; cf. Swiggers 1979) pour la période 1400 ‒1800 ; Chervel (1982, deuxième édition augmentée 2000) pour la période 1800‒1914 ; pour des fiches descriptives des principales grammaires du français depuis 1400, cf. Colombat/Lazca-
no (1998 ‒2000, vol. I). Répertoires de manuels de français publiés en Italie : Minerva (1996) et Minerva/Pellandra (1997) ; en Espagne : Fischer/García-Bascuñana/Gómez
(2004). Signalons que plusieurs anciennes grammaires françaises sont aujourd ’hui disponibles dans une édition moderne (cf. Colombat/Fournier/Ayres-Bennett 2010
[projet en cours]). Pour des aperçus historiographiques, cf. Livet (1859), Loiseau
(1875), Chevalier (1968 ; 1994), Padley (1976 –1988, où sont juxtaposées les traditions descriptives du latin et des vernaculaires), Stéfanini (1994), Swiggers (1990 ; 2001 ; 2007a ; 2007b) et diverses contributions dans Schmitter (1996 ; 2007). Pour des informations biographiques sur certains grammairiens (et précepteurs de langues), cf.
Stammerjohann (22009) et Brekle et al. (1992‒2005). Sur l’histoire de l’enseignement et l ’histoire de la grammaticographie didactique du français, cf. Chervel (2006, avec
amples indications bibliographiques) et la revue Documents pour l ’histoire du fran-çais langue étrangère ou seconde publiée par la Société internationale pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde (SIHFLES) ; pour une présentation des
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objectifs de la SIHFLES et pour un bilan et quelques perspectives de la recherche
conduite sous l ’égide de la SIHFLES, voir le n° 52 (juillet 2012) de Recherches et
applications (Le français dans le monde) : Histoire internationale de l’enseignement du français langue étrangère ou seconde : problèmes, bilans et perspectives.
Par « grammaticographie » – terme qui répond à « lexicographie » – nous enten-dons l’activité descriptive prenant comme objet les structures grammaticales d’une langue ; il s ’agit en l’occurrence du français. La langue française, de diffusion inter-nationale dès le Moyen Âge, a été décrite par des auteurs (grammairiens/linguistes)
français et non français. L ’histoire de cette activité « grammaticographique » (et de ses
résultats) s’inscrit, en premier lieu, dans ce qu’on appelle « l’historiographie de la linguistique ».
Pour un aperçu du domaine, des objectifs, des méthodes et de la bibliographie de
base de l ’historiographie de la linguistique, cf. Swiggers (2004). Pour une réflexion épistémologique sur l ’histoire de la grammaticographie (française), cf. Swiggers (1996) ; voir aussi les contributions dans Colombat/Fournier/Raby (2012).
Par rapport à l’objet « histoire de la grammaticographie du français », plusieurs décisions stratégiques, liées à des choix méthodologiques et en rapport étroit avec des options analytiques et terminologiques précises, sont à envisager (cf. Swiggers
1998b ; 2010 ; 2012a ; 2012b). L’histoire de la terminologie grammaticale reste à faire ;
pour quelques travaux d ’historiographie de la terminologie, cf. Yvon (1904 ; 1907 ; 1953 ‒1954 ; 1955‒1956) et Swiggers (2006b ; 2008 ; 2013b). Sur la terminologie et le métalangage linguistiques, cf. les contributions dans Colombat/Savelli (2001).
Ces décisions concernent des questions et des options qui se situent à différents
niveaux :
(a) Quant au statut qu’on accorde à la langue qui fait l’objet de la description grammaticale :
s’agit-il de la langue en tant qu’elle est enseignée, apprise et décrite comme langue seconde/
étrangère, ou s’agit-il de la langue « maternelle » ou « nationale » ?
(b) Quant à l ’insertion disciplinaire de l’approche historiographique : on peut concevoir et
pratiquer l’histoire/l’historiographie de la grammaticographie comme une branche, ou partie
intégrante, de l’histoire des idées, ou de l’histoire des sciences, ou encore de l’histoire de la
culture (au sens large : histoire des sociétés et de leurs institutions).
(c) Quant à la perspective historiographique : on peut opter pour une perspective diachronique
(et évolutive), ou pour une superposition d ’analyses en synchronie, ou pour une visée achro-
nique, qui part de problèmes descriptifs (ou théoriques) et passe en revue, de manière trans-
versale, les types de « solutions » qu’on peut relever au cours de l’histoire.
(d) Quant à la périodisation : il s’agit ici du rapport entre le temps de l’histoire et l’organisation
du discours historiographique. Deux grandes possibilités se présentent : une périodisation de
type externe, qui se base sur des coupes historiques arbitraires, mais commodes, et une pério-
disation de type interne, basée sur des caractéristiques propres à chaque période.
(e) Quant à la démarche descriptive et explicative de l’historiographe : l’historiographe dispose
d’une large gamme de « formats » de présentation, qui va de l’exposé analytique et énumératif à
une synthèse hautement théorisante (s’intéressant surtout aux concepts et aux modèles gramma-
ticographiques), en passant par un aperçu narratif (où les faits relevés sont subsumés par un
discours généralisant) et une description « structurale ».
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Grammaticographie 527
Vu l’ampleur dans le temps, vu l’extension de la base documentaire et vu la comple-xité des problèmes traités par les grammairiens, on retracera ici les jalons d’un long
parcours, qui a conduit la grammaire française de l’état d’une grammaire d’apprentis-sage (méthodique) à celui d’une grammaire à l’appui d’une philosophie et d’une
langue « philosophique », le français de l’âge classique, ensuite à une production grammaticale d’usage scolaire, et finalement à une grammaticographie modélisée en dialogue plus ou moins étroit avec les courants en linguistique.
2 Aux origines de la description grammaticale du
français : la grammaticographie française au
Moyen Âge
La description grammaticale du français s’est d’abord développée en Angleterre : c e ’ est en terre britannique que, dès le XIII siècle, le français fait l’objet de descriptions orthographiques et morphologiques (ainsi que lexicales). 1 Les textes manuscrits qui
témoignent de ces types d ’activité sont : un « Traité de la conjugaison française » (Cambridge, Trinity College, R.3.56 ; vers 1250), Le tretiz ki Munseignur Gauter de Bithesway fist a ma dame Dyonise de Montechensi pour aprise de langage (texte rédigé après 1250), Tractatus orthographiae de « T.H. » (British Library Additional 17716 ; vers
1300), Orthographia Gallica (British Library, Harley 4971 ; Cambridge, University Library Ee.4.20), quelques traités de conjugaisons (Cambridge, University Library,
Dd.12.23, Ee.4.20, Gg.6.44 ; British Museum, Harley 4971 ; British Library, Sloane 512 ; Oxford, Magdalen 188), le Nominale sive verbale in Gallicis cum expositione eiusdem in
Anglicis (Cambridge, University Library Ee.4.20 ; vers 1340), les Manières de langage (nombreux manuscrits ; vers 1390), Tractatus ortographie gallicane per M. T. Coyfurelly
(Oxford, All Souls College 182 ; vers 1400).
La plus ancienne grammaticographie française reflète la forte influence des
modèles latins (surtout Donat, dont l’Ars minor est traduit en ancien français ; cf. B.N. lat. 14095, Bibl. Mazarine 3794 2 ; Berne, Burgerbibl. 439) : le plus ancien traité proprement grammatical est le 3 Donait françois (Oxford, All Souls College, 182). Déjà
dans les plus anciens traités, on rencontre les problèmes qui pèseront de tout leur poids sur la tradition grammaticale française : la volonté de maintenir un système
casuel pour les noms (afin de rendre compte de certaines fonctions syntaxiques) ; la
1 Pour des aperçus, cf. Lambley (1920), Streuber (1962‒1964), Lusignan (1986), Kristol (1989), Kibbee (1991).
2 Voir Stengel (1879), Städtler (1988) et Colombo Timelli (1996). 3 Il est suivi de deux traités à portée plus restreinte, Cy comence le Donait soloum douce franceis de Paris (British Museum, Sloane 513 ; vers 1410) et Donati liber (Cambridge, University Library, Dd. 12.23 et Gg. 6.44 ; vers 1415).
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lente reconnaissance d ’un système de détermination nominale (cf. Swiggers 1985b) ; la distinction malaisée entre substantif et adjectif ; la description du système verbal
français, très différent de celui du latin (cf. Swiggers 2006b).
Le Donait françois, rédigé à la demande d’un certain Johan Barton, offre un aperçu assez bien structuré des catégories du français. Le texte est divisé en plusieurs
sections qui suivent l ’articulation de plus en plus complexe de la langue. Les premiè-res sections offrent un classement des « lettres » (en 5 voyelles et 15 consonnes) et abordent quelques problèmes de prononciation. Les sections suivantes concernent la
morphologie. D’abord l’auteur étudie les « accidents » des mots : espèce, figure, nombre, genre, qualité (= nom propre vs nom appellatif), cas, degrés de comparaison, mode (muef), et genre verbal (actif, passif, neutre). Cette discussion est suivie par une
analyse de quelques parties du discours 4 : le nom (substantif et adjectif), le pronom,
et le verbe. Les dernières lignes du Donait françois contiennent un rappel du nombre
des modes et des temps du verbe français et une brève analyse de la formation de
certains temps à l’aide des auxiliaires être et avoir. De ces deux verbes, le paradigme (en texte suivi) est fourni au lecteur ; le traité inachevé (ou sa copie inachevée) s’arrête aux formes de la troisième personne du pluriel du passé simple.
Au cours du XVe siècle, le français sera évincé en Angleterre par l’anglais dans presque tous les domaines où la communication se passe en langue vernaculaire (le français résistera encore sous la forme du Law French utilisé dans les tribunaux). Mais
l’intérêt culturel du français, qui renforcera sa position au XVIe siècle, explique la
forte présence, tout au long du XVIe siècle, d ’une grammaticographie du français assurée par des auteurs anglais ou des précepteurs s ’étant établis en Angleterre
(Palsgrave, Du Wes, Bellot, Holyband, etc. ; voir à ce propos Kibbee 1989, avec d’utiles renseignements bibliographiques).
3 La grammaire française au XVIe siècle : sous la
main des imprimeurs
À l ’époque de la Renaissance, la grammaticographie française est caractérisée par un souci croissant de centralisation et de normalisation. Mais le français n’a ni une
orthographe codifiée, ni une forme « sociolectale » standard. C ’est dans ce contexte qu ’il faut situer les descriptions grammaticales et les traités orthographiques de la première moitié du XVIe siècle : issus avant tout des milieux de précepteurs, de
traducteurs ou d’imprimeurs, ils visent à proposer une première codification du français, en tenant compte du rapport entre langue parlée et langue écrite.
4 On relève une distinction, peu explicite, entre le article et le pronom personnel et l’intuition de l’existence d’une voix pronominale en français (sur l’histoire de cette problématique, cf. Stéfanini 1962).
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Grammaticographie 529
Sur l’activité linguistique à l’époque de la Renaissance, voir l’aperçu de Percival (1975) ; sur la description grammaticale des principales langues romanes, voir Kuken-
heim (1932). Pour des aperçus de l e ’ activité grammaticale et lexicographique au XVI
-
siècle prenant comme objet le français, voir Livet (1859), Demaizière (1983) et Swig-
gers/Van Hoecke (1989) ; pour une bibliographie raisonnée cf. Goyens/Swiggers
(1989). Sur l ’histoire de l’orthographe française, voir Beaulieux (1927) ; sur l’ortho-graphe à l’époque de la Renaissance, voir Catach (1968), où sont confrontées les
propositions théoriques et les pratiques réelles. Pour un vaste aperçu de l’histoire de (la description) de la prononciation du français, voir Thurot (1881 ‒1883). Le processus de normalisation du français a été décrit, sur une échelle chronologique variable, dans Breitinger (1867), Neumann (1959), Glatigny (1989), Trudeau (1992).
I) Il faut mentionner d’abord des textes qui contiennent un appel à mettre en règles le français
et ceux qui proposent une systématisation orthographique (soit plutôt « phonético-phonolo-gique », soit plutôt étymologique) : Champ Fleury (1529) de l ’imprimeur Geoffroy Tory ; le Tres utile et compendieux traite de l ’art et science d’orthographie gallicane (texte anonyme de 1529) ; la Briefve doctrine pour deuement escripre selon la propriete du langaige françoys (1533) ; le traité d ’Étienne Dolet à propos des Accents de la langue françoyse (1540) et le Traite touchant le commun usage de l 5 ’ escriture françoise de Louis Meigret (1542) ; ce dernier texte déclenchera une vive polémique avec Peletier du Mans et Guillaume des Autels. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, deux auteurs importants se joindront au parti des réforma-teurs : le philosophe, mathématicien et grammairien Petrus Ramus et un maître d ’école aux idées originales et hardies, Honorat Rambaud. Le premier a été responsable de la régularisa-tion de i/j et u/v (lettres dites « ramistes ») et le second a proposé un « alphabet nouveau » (qui témoigne d ’une réflexion approfondie sur le système phonologique du français) ; cf. Hermans/Van Hoecke (1989).
II) Les premières grammaires imprimées du français commencent à paraître dans les années
1530 ; pour la période 1530‒1550 il faut signaler quatre grammaires importantes. La pre-mière, de John Palsgrave (Lesclarcissement de la langue francoyse compose par maistre Jehan Palsgrave Angloys natyf de Londres et gradue de Paris, Londres, 1530), peut être considérée comme une grammaire contrastive (augmentée de listes de notes) ; l’auteur a fourni une classification intéressante des pronoms et des constructions verbales. Celle de Jacques Dubois/Jacobus Sylvius (In Linguam Gallicam Isagωge, unà cum eiusdem Grammatica Lati-no-Gallica, ex Hebraeis, Graecis, & Latinis authoribus, Paris, 1531), comporte un traité de phonétique historique et une grammaire, essentiellement basée sur le modèle de Donat, dans laquelle l ’auteur décrit les parties du discours en français : nom, pronom, verbe, adverbe, participe, préposition, conjonction et interjection. La grammaire de Louis Meigret (Le tr ętté de la grammęre françoęze, fęt par Louís Męigret Líonoęs, Paris, 1550) est la première grammaire en français publiée par un Français (cf. Hausmann 1980). Meigret, grammairien original, offre des observations intéressantes sur des aspects formels et sémantiques des parties du discours (tout particulièrement le nom, le pronom et le verbe). Jean Pillot/Joannes Pillotus est l ’auteur d’une grammaire du français (Gallicae linguae institutio Latino sermone conscripta, e 6 Paris, 1550) qui a connu un très grand succès au XVI siècle ; son ouvrage
5 Le texte fut terminé en 1531, mais aucun imprimeur n’avait accepté de le publier. 6 Rééditions de l’ouvrage : en 1551, 1555, 1558, 1560, 1561, 1563, 1572, 1575, 1581, 1586, 1620, 1621, 1622, 1631, 1641.
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fournit un cadre de description latinisant, qui le rendait très accessible à un public d ’étu-diants et de savants.
L ’effort de ces premiers grammairiens du français est important du point de vue théorique, dans la mesure où ils réussissent à montrer que le français possède, tout
comme le latin, des règles – c’est-à-dire une structuration pouvant être mise en règles – et qu’il est capable de jouer un rôle comme langue de culture. Le travail de
ces grammairiens s ’insère ainsi dans le vaste projet de la « défense et illustration » des langues « vulgaires ».
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, d ’autres grammairiens français suivront dans leurs traces : c’est le cas surtout du lexicographe Robert Estienne, auteur d’un Traicté de la grammaire Françoise (Paris, 1557) qui se distingue par sa clarté typogra-phique et par la netteté de ses définitions et de sa description, et du philosophe
grammairien Pierre de la Ramée/Petrus Ramus, qui a publié deux éditions, assez
différentes, de sa grammaire française (Gramęre, Paris, 1562 ; Grammaire de P. De la Ramee. Lecteur du Roy en l ’Universite de Paris, Paris, 1572). Ramus propose une classification intéressante des classes de mots (mots ayant nombre : nom et verbe ; mots sans nombre : adverbe et conjonction) et une description originale des conjugai-
sons verbales et du système des pronoms. Il se montre aussi un bon observateur des contextes de distribution (p. ex. pour distinguer les adjectifs et les pronoms posses-sifs).
Mais la grammaticographie française de la seconde moitié du XVIe siècle est majoritairement représentée par des grammaires contrastives (français/allemand
ou néerlandais7 8 ou anglais) : il faut mentionner ici les ouvrages de Gabriel Meurier (La Grammaire françoise, contenante plusieurs belles reigles propres &
necessaires pour ceulx qui desirent apprendre ladicte langue, Anvers, 1557 ; cf. De Clercq 2000), Jean Garnier/Jo(h)annes Garnerius (Institutio Gallicae linguae, in
usum iuventutis Germanicae. Ad illustrissimos iuniores Principes, Landtgrauios Haessiae, conscripta, Genève, 1558), Gérard du Vivier (Grammaire Françoise, tou-chant la lecture, Declinaisons des noms & Coniugaisons des Verbes, Cologne, 1566 ;
Briefve institution de la langue françoise, expliquee en Aleman, Cologne, 1568), Antoine Cauchie/Antonius Caucius (Grammatica Gallica, suis partibus absolutior,
quam ullus ante hunc diem ediderit, Bâle, 1570), Peeter Heyns (Cort onderwys van de acht deelen der Françoischer Talen, Anvers, 1571), Jean Bosquet (Elemens, ou
institutions de la langue Françoise, Mons, 1586), et Johannes Serreius (Jean Serre/ Serrier ?) (Grammatica Gallica, compendiosa, utilis, facilis ac dilucida, in qua omnia fere a variis probatis et bonis authoribus utiliter et scite tradita, perspicua brevitate
7 e Dès le XVI siècle, le français a fait l’objet d’un enseignement grammatical et lexical dans plusieurs villes des anciens Pays-Bas (méridionaux et septentrionaux) ; voir Riemens (1919, 15 –76) et Swiggers/ De Clercq (1993).
8 Cf. Streuber (1962‒1964) et Kibbee (1989 ; 1991).
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Grammaticographie 531
et ordine bono concinnata sunt : ita ut quae antea variis hinc inde ex libris cum taedio et molestia quarenda erant in hoc unum volumen congesta et redacta sint :
et a quovis huius linguae studioso utiliter et fructuose legi ac disci possunt, Strasbourg, 1598) ; pour une analyse comparative du contenu des manuels gram-
maticaux français du XVIe siècle rédigés à l’intention d’un public germanophone, voir Swiggers (1992a).
4 Le XVIIe siècle
C’est vers les années 1630 que le français entre dans sa phase « classique ». C’est le français classique qui sera dès lors décrit dans les nombreuses grammaires pratiques
parues dans la période 1630–1700, et qui affichent de plus en plus un caractère contrastif (français-anglais ; français-allemand ; français-néerlandais, français-ita-lien, etc.).
On trouvera d’utiles informations biobibliographiques et méthodologiques sur
les activités des enseignants de français (et d’autres langues modernes) dans Schrö-der (1980 ; 1989–1995 ; 1992) et dans Caravolas (1994). Pour des informations biblio-graphiques sur les grammaires françaises du XVIIe siècle, voir Swiggers/Mertens (1984). Pour diverses études portant sur des grammaires et manuels de français publiés en Europe entre 1500 et 1700, cf. De Clercq/Lioce/Swiggers (2000). Sur les
(nombreuses) grammaires françaises rédigées à l’usage des Allemands, voir le relevé bibliographique de Stengel (1890) et Stengel/Niederehe (1976) et cf. les études de
Dorfeld (1905), Schmidt (1931) et Greive (1993). Sur les grammaires françaises rédi-
gées pour des néerlandophones, voir Riemens (1919, 77 –155) et Swiggers/De Clercq
(1993). Sur les grammaires du français à l ’usage des Italiens, voir Mormile (1989) et plusieurs contributions portant sur l’Italie dans De Clercq/Lioce/Swiggers (2000) ; cf. aussi les répertoires bibliographiques de Minerva (1996) et Minerva/Pellandra (1997).
Avant la parution de la Grammaire de Port-Royal en 1660, quatre grammairiens
français ont tenté d ’énoncer des principes généraux et des règles sûres. Le premier fut Charles Maupas (Grammaire Françoise, Contenant reigles tres certaines et addresse tres
asseuree à la naïve connoissance & pur usage de nostre langue, Bloys, 1607 [réédi-tions : 1618, 1623, 1625, 1632, 1638]), qui a formulé des réflexions intéressantes à
propos de l ’emploi des articles et à propos de la fonction des temps verbaux. La grammaire de Maupas fut corrigée et adaptée par Antoine Oudin (Grammaire Fran-çoise, rapportée au langage du temps, Paris, 1632 [rééditions : 1633, 1636, 1640, 1645,
1648, 1656]), auteur de la première grande grammaire décrivant le français classique
(cf. Winkler 1912). Une grammaire originale, et témoignant d’un remarquable effort de systématisation, est celle de Claude Irson (Nouvelle methode pour apprendre facile-ment les principes et la pureté de la langue françoise, Paris, 1656 [rééditions : 1662,
1667]). Celle de Laurent Chiflet (Essay d’une parfaite grammaire de la langue françoise,
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Anvers, 1659), 9 moins originale mais très didactique, combine la description gramma-ticale avec les observations lexicologiques et stylistiques du courant puriste illustré
par les Remarques sur la langue françoise (Paris, 1647) de Claude Favre de Vaugelas.
La grammaire de Chiflet sera utilisée dans les établissements de l ’ordre des jésuites. Le travail de Vaugelas (cf. Ayres-Bennett 1987), qui sera révisé par Olivier Patru,
Valentin Conrart et Jean Chapelain, s’insère dans le courant puriste (entamé au XVI e siècle et continué jusqu’à l’époque actuelle), qui prend pour objet l’examen
normatif d ’expressions et de constructions et la proscription de tours désuets ou considérés comme vulgaires. L’œuvre de Vaugelas sera continuée dans la seconde moitié du XVIIe siècle par Gilles Ménage et, surtout, par le jésuite Dominique Bou-
hours (Les Entretiens d ’Ariste et d’Eugène, Paris, 1671 ; Doutes sur la langue françoise, Paris, 1674 ; Remarques nouvelles sur la langue françoise, Paris, 1675) qui a eu une grande influence sur la langue des grands écrivains classiques. 10
Toutes ces grammaires sont organisées autour du schéma des parties du discours,
comprenant le nom (= le nom substantif et le nom adjectif), le pronom, le verbe,
l’adverbe, le participe, la préposition, la conjonction, l’interjection et l’article (de plus en plus reconnu comme partie du discours). La section morphologique, le plus
souvent précédée d’une partie grapho-phonétique, définit le sens de chaque partie du discours et fournit une description de ces accidents.
En 1660 paraît, à Paris, chez Pierre Le Petit, la Grammaire générale et raisonnée de
Port-Royal (les auteurs, Claude Lancelot et Antoine Arnauld, ont préféré garder
l’anonymat). Cette « grammaire » systématise le schéma des parties du discours en le rapportant à une théorie des opérations mentales. Les opérations de l ’esprit, envisa-
gées du point de vue de l’analyse dialectique, sont de trois types : concevoir, juger et raisonner. Les deux premières opérations permettent de faire la distinction entre deux
sortes de mots :
(a) les mots qui se rapportent au concevoir et qui signifient les objets de notre pensée : noms,
articles, pronoms, participes, prépositions et adverbes ;
(b) les mots qui se rapportent au juger et qui signifient la forme (ou la manière) de notre
pensée : verbes, conjonctions et interjections.
La Grammaire de Port-Royal, qui fournit plusieurs apports originaux, p. ex. dans
l’analyse de la détermination du nom, dans la définition du verbe comme marque de l’acte énonciatif du locuteur et dans l’analyse des temps et des modes, a obligé les grammairiens postérieurs à repenser méthodiquement les fondements de la gram-
maire. 11 Un exemple illustratif est fourni par Denis Vairasse d’Allais, auteur d’une
9 Pour la liste des très nombreuses rééditions de la grammaire de Chiflet, voir Swiggers/Mertens (1984, 98 –100).
10 Sur le courant du purisme et la théorie du « bon usage », voir François (1905), Weinrich (1960), Wolf (1982) et Trudeau (1992) ; sur Bouhours, voir Rosset (1908). 11 Sur la vogue des termes méthode, méthodique, voir Swiggers (1984c ; 2007b, 667–672).
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Grammaticographie 533
Grammaire méthodique contenant en abrégé les principes de cet art et les règles les plus nécessaires de la langue françoise dans un ordre clair et naturel (Paris, 1681) et de A
short and methodical introduction to the French tongue (Paris, 1683). Vairasse nous fournit une théorie originale de la détermination du nom : celle-ci dépend non des
articles, mais de la signification des substantifs, d’où la distinction entre noms dividuels (comme : du vin, du pain) et noms individuels (désignant des objets indivi-
duellement nombrables : un livre, un arbre).
À propos de la Grammaire de Port-Royal, de son lien avec les courants philosophi-
ques de l ’époque, et de sa position dans la tradition de la « grammaire générale »,
voir, e.a., Donzé (1967), Chevalier (1968, 483–539 [= 2006, 487–543] ; 1994, 48–61), Dominicy (1984), Swiggers (1984b) et Pariente (1985). Pour une liste des rééditions de
la Grammaire de Port-Royal, voir Swiggers/Mertens (1984, 100–102). Sur la tradition de la grammaire générale, voir Joly/Stéfanini (1977).
À la fin du XVIIe siècle paraît L ’art de bien parler françois (Amsterdam, 1696 [rééditions : 1710, 1720, 1730, 1737, 1747, 1760, 1762, 1772]) de Pierre de la Touche : cet ouvrage combine le modèle classique des grammaires (comportant une phonétique et
une orthographe, une morphologie et une syntaxe) avec le contenu des ouvrages puristes présentant des « remarques », « doutes » ou « observations » sur la langue
française.
En complément à cet aperçu centré sur les ouvrages plutôt théoriques, il faut
relever l ’importante activité grammaticographique déployée au XVIIe siècle par des
enseignants de français en territoire alloglotte. Un des grands centres d ’enseignement de français fut Strasbourg (cf. Swiggers 1998a), où plusieurs maîtres de français ont
été actifs et ont publié des grammaires ou des manuels d’ 12 apprentissage du français.
En Angleterre, les ouvrages qui ont eu le plus de succès sont ceux de Claude Mauger
( e French grammar , Londres, 1653 [nombreuses rééditions au XVII siècle] ; cf. Bouton 1972), de Guy Miège (A short and easie French grammar, Londres, 1658 [nombreuses
rééditions au XVII e e et au XVIII siècle]), de Paul Festeau (French Grammar, Londres,
1667 [nombreuses rééditions au XVIIe siècle]) et d’Abel Boyer (The Compleat French-Master e , Londres, 1694 [rééditions jusqu ’ à la fin du XVIII siècle]). Pour les Pays-Bas, on peut mentionner les noms de Thomas la Grue et ses fils Jean-Joachim et Philippe, de Nathaniel D(h)uez, de Jean-Nicolas Parival, de Barthélemy Piélat, de Pierre Marin,
et pour les régions germanophones ceux de Jean Menudier (Le Secret d ’apprendre la langue françoise, Francfort, 1680 [nombreuses rééditions] ; Le Génie de la langue
françoise, Iéna, 1681) et, surtout, de Jean-Robert des Pepliers, auteur d’une Grammaire royale françoise & allemande contenant une Methode nouvelle & facile pour apprendre en peu de temps la langue françoise (Berlin, 1689), un manuel de langue qui a eu des
12 e Pour la première moitié du XVII siècle, on peut mentionner les noms de Samuel Bernhard, Philippe Garnier, Daniel Martin et Stephan Spalt ; cf. la liste de leurs publications dans Swiggers (1998a).
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534 Pierre Swiggers
dizaines de rééditions jusqu ’ e au début du XIX siècle et qui a été traduit en danois, en néerlandais, en russe et en suédois (cf. Stengel 1890, 58–61 et Swiggers/Mertens 1984,
103 –104).
Pour un relevé bibliographique général, cf. Stengel (1890) et Stengel/Niederehe
(1976). Sur les ouvrages didactiques de Th. La Grue et ses fils, de D(h)uez, de Parival,
de Piélat et de Marin, voir l ’appendice bibliographique dans Riemens (1919, 223–271) ; sur D(h)uez et Marin, voir Loonen (1995 ; 1997) ; cf. Swiggers (2007b, 678–680). Au
sujet de la méthode didactique de Menudier, voir Caravolas (1994, t. 1, 157–159).
5 La grammaire française au XVIII e siècle, ou la
grammaire (générale) à l’état naturel
Au XVIIIe siècle, la grammaire française évolue vers une véritable « science », inté-grant une théorie systématique des classes de mots et de leurs accidents et une théorie
de la construction phrastique (cf. Swiggers 2006a). Cette évolution, en rapport avec les courants philosophiques du siècle des Lumières (cf. Ricken 1978 ; Hoinkes 1991),
s’est déroulée en plusieurs étapes ; pour un bilan de l’activité grammaticale au XVIII e siècle, voir Swiggers (1997).
Dans la première moitié du siècle, les efforts de grammairiens traditionnels
comme François-Séraphin Régnier-Desmarais (Traité de la grammaire françoise, Paris, 1705 [rééditions : 1706, 1707]) et de Pierre Restaut (Principes généraux et raisonnés de
la grammaire françoise avec des observations sur l’orthographe, les accents, la ponctua-tion, et la prononciation. Et un abregé des règles de la versification françoise, Paris,
1730),13 qui, tout en restant fidèles au modèle latinisant, fournissent des descriptions intéressantes des articles, des pronoms et des verbes, ont incité des grammairiens
perspicaces comme Claude Buffier (Grammaire françoise sur un plan nouveau, pour en rendre les principes plus clairs & la pratique plus aisée, contenant divers traités sur la
grammaire en général, sur l’usage, sur la beauté des langues et sur la manière de les
apprendre, sur le style, sur l’orthographe, Paris, 1709 [rééditions : 1711, 1714, 1723, 1724, 1729, 1731, 1732, 1741, 1754]) et Gabriel Girard (Les vrais principes de la Langue
Françoise ou la parole réduite en méthode, conformément aux loix de l’usage, Paris, 1747) à approfondir la réflexion grammaticale. Buffier, qui dans son analyse de la
proposition opère avec quatre « parties » (le nom, le verbe, le modificatif et le terme de
supplément) a fait entrer la syntaxe dans une nouvelle phase : celle de l’analyse de la construction phrastique par un ensemble de relations qui permettent de relier non
13 Pour la liste des très nombreuses rééditions et adaptations de la grammaire de Restaut, voir Stengel (1890, 81s. ; Stengel/Niederehe 1976, 81s. et 217) ; à propos de l ’influence de Restaut sur la tradition postérieure, cf. Swiggers (1985a).
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Grammaticographie 535
seulement des phrases, mais aussi divers types de syntagmes. On assiste ici au
dépassement d ’une syntaxe qui se limitait au modèle logique d’un rapport prédicatif entre un sujet et un prédicat et à la transition vers une syntaxe étudiant la constitution de groupes syntagmatiques et prenant aussi comme objet les relations incidentes au
schéma prédicatif (cf. Swiggers 1983a). Avec Girard, la grammaticographie du français
s’ouvre au champ de la typologie des langues et à une approche sémantico-synta-xique du discours. L’apport le plus novateur de Girard réside dans sa théorie du
régime, c ’est-à-dire tout ce qui concerne les rapports de dépendance entre les mots d’une phrase. Si Girard admet l’analyse en sujet et prédicat, il élargit ce modèle binaire en y ajoutant cinq fonctions syntaxiques ; cela donne un total de sept fonctions : subjectif, attributif, objectif, terminatif, circonstanciel, conjonctif et adjonctif
(de ces sept fonctions, les deux premières sont indispensables). L’analyse du régime comporte deux aspects : le but du régime et ses moyens d’expression. En ce qui concerne le premier aspect, le régime peut avoir une incidence sur la structure, c’est-
à-dire la composition de la phrase, et, d’autre part, sur l’expression des parties constructives par des mots. Dans le premier cas, on parle de régime constructif (= les
fonctions syntaxiques qui entrent dans la composition de la phrase et qui en consti-tuent les macro-constituants), dans le second de régime énonciatif (= la construction
des mots à l ’intérieur d’une fonction). Le deuxième aspect du régime est également double. Il s ’agit ici de l’emploi correct des mots qui sont les « seuls & nécessaires moyens » du régime. L’emploi des mots dans la phrase se caractérise par un arrange-ment particulier où chaque mot a sa place. En outre, les mots y revêtent une forme
spécifique qui correspond à leur fonction dans la phrase. Le régime qui règle l ’arran-gement des mots est appelé régime dispositif, celui qui décide de la forme des mots
s’appelle régime de concordance.
La réflexion sur les fondements de la grammaire sera poursuivie par les deux
principaux grammairiens de l’Encyclopédie : César Chesneau Du Marsais et Nicolas Beauzée.
L’oeuvre grammaticale de Du Marsais (cf. Sahlin 1928) comprend plusieurs textes fondateurs : Exposition d’une méthode raisonnée pour aprendre la langue latine (Paris, 1722) ; Les véritables principes de la grammaire ou nouvelle grammaire raisonnée pour aprendre la langue latine (Paris, 1729) ; Logique et principes de grammaire. Ouvrages
posthumes en partie et en partie extraits de plusieurs traités qui ont déjà paru de cet
auteur (Paris, 1729). Beauzée est l ’auteur de très nombreux articles grammaticaux rédigés pour l ’Encyclopédie (1751–1765 [17 volumes de texte]) et révisés en vue de leur
publication dans l’Encyclopédie méthodique : Grammaire et littérature (Paris/Liège, 1782‒1786), et d’une remarquable Grammaire générale, ou exposition raisonnée des
éléments nécessaires du langage, pour servir de fondement à l’étude de toutes les langues (Paris, 1767) ; cf. Bartlett (1975), Swiggers (1984a ; 1986).
Du Marsais, latiniste et spécialiste de grammaire et de rhétorique, avait subi
l’influence de l’empirisme lockien ; ancien précepteur et maître de pension, il s’est intéressé à l’enseignement de la grammaire française et on lui doit d’importantes
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536 Pierre Swiggers
réflexions sur le lien entre les adjectifs et les articles (et autres actualisateurs), sur la concordance, ainsi que sur les notions de « syntaxe » et de « construction ».
« Je crois qu’on ne doit pas confondre Construction avec Syntaxe. Construction ne présente que
l ’idée de combinaison & d’arrangement. Cicéron a dit selon trois combinaisons différentes, accepi
litteras tuas, tuas accepi litteras, & litteras accepi tuas. Il y a là trois Constructions, puisqu ’il y a
trois différents arrangements de mots : cependant il n’y a qu’une Syntaxe ; car dans chacune de
ces Constructions, il y a les mêmes signes des rapports que les mots ont entre eux ; ainsi, ces
rapports sont les mêmes dans chacune de ces phrases. Chaque mot de l’une indique également le
même corrélatif qui est indiqué dans chacune des deux autres ; ensorte qu’après qu’on a achevé
de lire ou d’entendre quelqu’une de ces trois propositions, l’esprit voit également que litteras est
le déterminant d’accepi, que tuas est l’adjectif de litteras ; ainsi, chacun de ces trois arrangements
excite dans l’esprit le même sens, j’ai reçu votre lettre. Or ce qui fait, en chaque langue, que les
mots excitent le sens que l’on veut faire naître dans l’esprit de ceux qui savent la langue, c’est ce
qu’on appelle Syntaxe. La Syntaxe est donc la partie de la Grammaire qui donne la conoissance
des signes établis dans une langue pour exciter un sens dans l’esprit » (article Construction de
l ’Encyclopédie et de l’Encyclopédie méthodique ; cet article de Du Marsais est longuement cité par
Beauzée dans l’article Régime).
L ’œuvre de Du Marsais a été continuée, dans le sens d’une systématisation plus rigide, par Beauzée, qui a organisé la grammaire en deux grandes branches : l’ortho-graphe (étude des lettres, des signes diacritiques, et de l ’emploi de types de caractè-
res), et l’orthologie, cette dernière étant subdivisée en lexicologie et en syntaxe. La lexicologie est divisée en trois sous-branches, qui étudient respectivement « le mate-
riel » des mots (= phonétique et prosodie), « la valeur » des mots (= morphosyntaxe),
et « l’étymologie » des mots. La classification d’après la « valeur » combine des critères grammaticaux formels, des critères logico-sémantiques et des critères discur-sifs : elle établit un clivage entre mots affectifs (= interjections) et mots énonciatifs, ces
derniers étant divisés en quatre classes de mots déclinables (noms et pronoms, classes de mots désignant des êtres déterminés ; adjectifs et verbes, classes de mots désignant
des êtres indéterminés), et trois classes de mots indéclinables (conjonctions ou mots de liaison discursive ; et deux types de mots « supplétifs » : les adverbes et les
prépositions). La deuxième branche de l’orthologie est la syntaxe. L’objet central de celle-ci est la proposition dont on examine la matière et la forme. La matière est constituée par la totalité des parties qui composent la proposition : parties logiques
(les fonctions « sujet », « attribut » et « copule », à quoi s’ 14 ajoute le « complément »)
et parties grammaticales (« les mots que les besoins de l’énonciation & de la langue que l ’on parle y font entrer, pour constituer la totalité des parties logiques »). Cette matière doit être organisée par une forme, qui confère un arrangement particulier aux
parties de la proposition. L ’organisation formelle de la proposition répond à trois
14 Cf. l’étude détaillée de Chevalier (1968, réédition 2006) ; sur l’histoire du terme complément au XVIII e siècle, cf. De Clercq/Swiggers (1990).
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Grammaticographie 537
principes de structuration : la concordance, le régime et la construction (cf. Swiggers 1989).
Dans la lignée de l’effort de systématisation conceptuelle et terminologique de Du Marsais et de Beauzée, l ’abbé Jean-François Féraud se profilera comme un technicien de la terminologie grammaticale, avec son Dictionnaire grammatical de la langue
françoise (Avignon, 1761), couvrant les domaines de l’orthographe, de la prononcia-tion, de la prosodie et des « règles grammaticales ».
À la fin du XVIII e siècle, la grammaire sera intégrée au programme éducatif des
Idéologues (cf. Baum 1982), un groupe de penseurs qui s ’inspirent de la philosophie
sensualiste de l’abbé Étienne Bonnot de Condillac (Essai sur l’origine des connoissan-ces humaines, Paris, 1746).
Condillac a publié une Grammaire comme premier tome de son Cours d ’étude pour l ’instruction du Prince de Parme (1775) ; l’ouvrage a connu de nombreuses rééditions : sous le titre Principes généraux de grammaire pour toutes les langues, avec leur application particulière à la langue françoise en 1788 ; sous le titre Principes de grammaire françoise en 1802 ; sous le titre Grammaire et leçons préliminaires en 1803 ;
sous le titre Grammaire françoise et art d’écrire en 1808 ; sous le titre Grammaire et art d ’écrire en 1818.
Les Idéologues se sont nourris de l ’enseignement philosophique et grammatical de Condillac, mais ils font aussi appel à la grande tradition de la grammaire générale (Port-Royal, Girard, Du Marsais, Beauzée), à leur propre formation linguistique et
philologique, et, surtout, à leur expérience de professeurs et d’éducateurs. Il faut mentionner d’abord les apports de Roch-Ambroise-Cucurron Sicard (Elémens de grammaire générale, appliquée à la langue française, Paris, 1799 [rééditions : 1802, 1803]), pour qui le nom est la catégorie linguistique centrale, et Antoine-Louis-Claude
Destutt de Tracy (Eléments d ’idéologie, vol. II : Grammaire, Paris, 1803), chez qui on trouve une analyse intéressante des modes verbaux. Mais les deux grammairiens les
plus importants se rattachant au mouvement de l ’Idéologie sont François-Urbain
Domergue et Antoine-Isaac Silvestre de Sacy. Domergue a laissé une œuvre lexicogra-phique et grammaticale15 impressionnante : Grammaire françoise simplifiée ou Traité
d ’Orthographe, avec des notes sur la prononciation et la syntaxe, des observations critiques, et un nouvel essai de prosodie (Lyon, 1778) ; Grammaire françoise simplifiée.
Purement élémentaire à l’usage des classes inférieures + Grammaire françoise simpli-fiée. Soumise au raisonnement, à l’usage des classes supérieures (Lyon, 1788) ; Gram-maire françoise simplifiée élémentaire (Paris, 1791) ; Grammaire générale analytique
distribuée en différents mémoires lus et discutés à l ’Institut national de France (Paris, 1799). Dans son approche grammaticale, la proposition est centrale. L’analyse de la
proposition se déroule sur deux axes : l’axe grammatical et l’axe logique (sur ce dernier axe, Domergue distingue le « sujet », l’« attribut composé » et le « complé-
15 Sur Domergue, voir Busse (1985) et Busse/Dougnac (1992).
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538 Pierre Swiggers
ment »). Domergue a posé les bases d’une théorie de la rection et de la valence, en distinguant différents types de compléments (prochains vs éloignés ; directs vs indi-
rects). Son approche à orientation propositionnelle le conduit à renouveler la termino-
logie des classes de mots (avec différentes sortes d’attribut et un surattribut) ; l’auteur introduit aussi des désignations nouvelles pour les temps et les modes. Chez Silvestre de Sacy (Principes de grammaire générale, mis à la portée des enfans, et propres à servir
d ’introduction à l’étude de toutes les langues, Paris, 1799 [rééditions : 1803, 1815]), la notion (toujours centrale) de proposition est insérée dans un cadre communicatif plus
large (cf. Swiggers 1983b). L’apport fondamental de l’auteur réside dans la modélisa-tion de la structure propositionnelle qui comporte les aspects suivants :
(a) la modélisation par rapport à la conjonction d’une structure formelle et d’une structure
sémantique dans une unité propositionnelle : l’analyse centrée sur les classes de mots est
disposée à l’intérieur d’une décomposition en macro-constituants (sémantico-logiques) ;
(b) la modélisation par rapport à la décomposition des termes de la proposition : ceux-ci (appelés
parties du discours par Silvestre de Sacy) reçoivent un remplissage au niveau lexématique des
classes de mots (appelées espèces de mots) ;
(c) la modélisation par rapport à la coexistence du principe de linéarité et du principe de
« relationnalité » dans la proposition : ici, l’auteur applique la distinction traditionnelle entre
syntaxe (= le domaine des rapports entre les mots) et construction (= le domaine du positionne-
ment des formes).
De plus, Silvestre de Sacy fournit des apports intéressants à propos de la diathèse et
des types prédicatifs de verbes, à propos de l’attribut du complément d’objet direct (qu’il appelle sur-attribut), et à propos de diverses fonctions morphosyntaxiques
(l ’auteur parle de « cas » : cas absolus, cas adverbiaux, cas complémentaires). Se réclamant d’un double héritage – celui des grammaires générales et celui des gram-maires de « principes » –, Silvestre de Sacy se montre soucieux de vérifier les princi-
pes généraux à travers la diversité des moyens utilisés par les langues qu’il a étudiées (langues romanes et germaniques, langues sémitiques, langues finno-ougriennes, le
basque, etc.).
En marge de cette évolution vers une théorisation de la grammaire, il faut relever
l’intense activité de grammairiens-praticiens (ou « grammatistes ») qui nous ont laissé des grammaires pratiques, dont certaines ont connu un très grand succès. Pour la
France, il faut mentionner les ouvrages de Noël-François de Wailly (Grammaire françoise ou la manière dont les personnes polies et les bons auteurs ont coutume de
parler et d’ 16 écrire , Paris, 1754) et de François-Charles Lhomond (Elémens de la
16 e À partir de la réédition en 1763, cet ouvrage, qui a connu des dizaines de rééditions au XVIII et au
XIX e siècle, porte comme titre Principes généraux et particuliers de la langue françoise confirmés par des exemples choisis.
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Grammaticographie 539
grammaire françoise e e 17 , Paris, 1780 [nombreuses rééditions aux XVIII et XIX siècles]).
Parmi les ouvrages pratiques destinés aux étrangers, on peut mentionner ceux de
Antonio Galmace (Llave nueva y universal para aprender con brevedad y perfección la lengua francesa, Madrid, 1748), de Pierre-Nicolas Chantreau (Arte de hablar bien
francés o gramática completa e , Madrid, 1786 ; nombreuses rééditions aux XVIII et
XIXe siècles), de Jean-Pont-Victor de Levizac (L’art de parler et d’écrire correctement la langue françoise, ou nouvelle grammaire raisonnée de cette langue à l ’usage des étrangers, Londres, 1797 [rééditions : 1800, 1801, 1809, 1818, 1822]), de Johann Valen-tin Meidinger (Kurzgefasste und sehr deutliche practische französische Grammatik,
Berlin, 1783 [avec des dizaines de rééditions jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle]) et de Simon Debonale (Neue französische Grammatik für Schulen, Ham-
burg, 1798 [avec de nombreuses rééditions jusque dans les années 1830]).
6 La grammaire française au XIXe siècle
Au XIX e siècle, la grammaire française entre dans une nouvelle phase, du point de vue institutionnel. La scolarisation, après la réforme scolaire de 1802, a entraîné une
prolifération de grammaires, souvent pauvres en qualité, destinées à l ’enseignement primaire et secondaire.
Sur les grammaires scolaires du XIXe siècle, voir la bibliographie de Chervel
(1982 ; 2000), où l ’on trouvera aussi toutes les informations sur les rééditions des manuels grammaticaux. Sur les manuels grammaticaux scolaires à l’usage de germa-nophones entre 1850 et 1950, voir Niederländer (1981). Sur les rapports entre gram-maire et enseignement scolaire, voir Delesalle/Chevalier (1986).
Les nombreuses grammaires scolaires, généralement dues à des enseignants ou à
des inspecteurs, relèguent à l’arrière-plan la théorie. Le remplacement, en 1802, des Écoles centrales par les lycées, restaure la position du latin (même si les compétences sont défaillantes, tant du côté des élèves que de celui des maîtres) et favorise un enseignement où il est plus important de connaître des règles que de penser. La
grammaire générale meurt d ’ 18 une lente mort ; la dernière grammaire générale à voir le jour est celle du grammairien luxembourgeois Pierre Burggraff (Principes de gram-
maire générale, ou Exposition raisonnée des éléments du langage, Liège, 1863). Il est
vrai qu ’en 1811 Charles Girault-Duvivier publie une Grammaire des grammaires (qui sera rééditée jusqu’en 1886), mais cet ouvrage ne saurait passer pour une synthèse de la grammaire générale, voire pour une encyclopédie « totale » de la grammaire (cf. Levitt 1968 ; Christmann 1971).
17 La grammaire de Lhomond, grammaire élémentaire orientée vers le latin, a été élargie par Charles Le Tellier en une grammaire modestement « raisonnée », imposant l’exercice de l’analyse logique et de l’analyse grammaticale.
18 Voir les contributions dans Bourquin (2005).
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540 Pierre Swiggers
La fonction de la grammaire, dans ce nouveau contexte de scolarisation, est
ancillaire : elle doit sous-tendre l ’explication des textes et l’enseignement de l’ortho-
graphe. Un trait typique des grammaires scolaires est la juxtaposition d’une analyse grammaticale (en classes de mots) et une analyse logique (en sujet, copule, attribut)
de la phrase (cf. Chevalier 1979). Au centre de l’enseignement grammatical se trouvent le problème orthographique de l’accord du participe passé et l’apprentissage de conjugaisons de verbes (irréguliers). Avec Chervel (1977), on peut distinguer deux vagues :
(a) la « première grammaire scolaire », récupérant l’héritage de Lhomond (Élémens de la gram-
maire françoise [cf. supra, §5]) et représentée de façon emblématique par le succès commer-cial que fut la Nouvelle grammaire française de François-Joseph-Michel Noël et Charles-Pierre Chapsal (Paris, 1823 [plusieurs dizaines de rééditions jusque dans les années 1930, avec des exercices]). Cette grammaire prône une analyse grammaticale centrée sur la nature et la fonction des mots. Elle est entièrement au service de l ’orthographe : l’enseignement grammatical sert à donner un fondement aux règles de l’accord du verbe avec son sujet, l’accord de l’attribut avec le sujet, l’accord du participe avec le régime direct. Au centre de cette grammaire sont les problèmes liés à la fonction « sujet », aux compléments, à la fonction « attribut », et au participe. La doctrine grammaticale consiste en une combinaison peu réussie de critères sémantiques et de critères syntaxiques.
(b) la « deuxième grammaire scolaire », diffusée dans l ’ 19 ouvrage à succès de Larive et Fleury et
recourant à une analyse logique étendue. Cette « nouvelle » grammaire scolaire élabore une théorie du complément circonstanciel (opposé au « complément direct ») et introduit les notions de « complément d’attribution » et de « complément d’agent ». Le modèle repose sur des intuitions sémantiques, qui reçoivent une base formelle (par un jeu de questions : Qui fait (quoi) (à qui) (quand) (comment) (pourquoi)… ?). Son apport essentiel réside dans la distinction des phrases subordonnées : division en phrases relatives, complétives et cir-constancielles ; elle aboutira à une division fondée sur la « nature » des propositions dans leur rapport avec des classes de mots (propositions substantives, adjectives et adverbiales).
Malgré les attaques de philologues et de linguistes, comme Léon Clédat,20 auteur
d’une Grammaire raisonnée de la langue française (Paris, 1894) et d’une Grammaire classique de la langue française (Paris, 1896) et Ferdinand Brunot (cf. infra, §7), cette
grammaire scolaire s ’est maintenue, comme en témoigne le succès de traités d’ortho-
graphe, de manuels de conjugaison et de livres d ’exercices d’analyse logique et grammaticale.
19 Larive/Fleury [pseudonymes de Merlette et Hauvion], La première année de grammaire, Paris, 1871 ; La deuxième année de grammaire, Paris, 1871 ; La troisième année de grammaire, Paris, 1875 ; Grammaire préparatoire par demandes et par réponses avec exercices faciles (nombreuses rééditions tout au long du XIX e e siècle et au XX siècle, jusque dans les années 1950 ; voir Chervel 2000, 149, 155, 158).
20 Sur l’œuvre grammaticale et linguistique de Clédat, voir Swiggers (2013a) et les contributions dans Lauwers/Swiggers (2010).
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Grammaticographie 541
Il faut signaler qu’à partir des années 1860 – grâce à l’ouverture intellectuelle due à l ’introduction de la linguistique historico-comparative allemande –, la grammaire à
l’école a pu profiter, bien que modestement, de l’orientation diachronique (cf. De-smet/Swiggers 1992) : en témoignent les ouvrages d’Auguste Brachet (Nouvelle gram-
maire française fondée sur l’histoire de la langue à l’usage des établissements d’instruc-tion secondaire, Paris, 1874) et d ’Alexis Chassang (Nouvelle grammaire française. Cours supérieur avec des notions sur l ’histoire de la langue, Paris, 1878). Une place à
part revient à l’œ 21 uvre de Cyprien Ayer, grammairien suisse s’inspirant des idées pédagogiques du Père Girard et des conceptions linguistiques de Karl Ferdinand
Becker, qui a publié une Grammaire française (Lausanne, 1851), une Grammaire usuelle de la langue française (Bâle/Genève/Lyon/Paris, 1878 [réédition à Neuchâtel :
1883]), une Grammaire élémentaire du français (Bâle/Genève/Paris, 1880) et une importante Grammaire comparée de la langue française (Neuchâtel, 1876 [à Bâle,
Genève et Paris : 1876, 1882, 1885, 1900]).
7 La grammaire française au XX e siècle
Dans les premières décennies du XXe siècle, les grammaires scolaires, comme celles, de facture traditionnelle, de Léopold Sudre (Grammaire française, Paris, 1907), de Paul Crouzet, G. Berthet et Marcel Galliot (Grammaire française simple et complète
pour toutes les classes, 1909 [nombreuses rééditions]), de Maxime Lanusse et Henri
Yvon (Cours complet de grammaire française, 3 vol., Paris, 1914–1926), de Jean Calvet et Charles Chompret (Grammaire française [Cours élémentaire/Cours moyen/Cours supérieur], 3 vol., Paris, 1917 [nombreuses rééditions]), se voient concurrencées par les
grammaires que publient les grandes maisons d’édition, comme la Grammaire La-rousse du XXe siècle (Paris, 1936, auteurs : Félix Gaiffe, Ernest Maille, Ernest Breuil,
Simone Jahan, Léon Wagner et Madeleine Marijon) ou par les grammaires à allure
scientifique, qui sont l’œuvre de grammairiens ou de linguistes professionnels ; il faut toutefois signaler que souvent les grammaires rédigées par des linguistes (et dialecto-
logues) professionnels adoptent un cadre d ’exposition très traditionnel et ne compor-tent guère d ’innovations méthodologiques ou descriptives, même si une ouverture de la grammaire à la stylistique est amorcée. On peut mentionner comme exemples la
Grammaire pratique de la langue française à l ’usage des honnêtes gens (Paris, 1937) de Charles Bruneau et Marcel Heulluy et la Grammaire française (Paris, 1937) d’Oscar Bloch et René Georgin.
Pour des vues globales sur la grammaticographie française au XXe siècle, voir
Wagner (1968‒1973), Chevalier (1985), Huot (1991), Krassin (1994), Wilmet (1995 ;
21 Sur l’œuvre grammaticale de Cyprien Ayer, cf. Fryba-Reber/Swiggers (2013, avec bibliographie des publications linguistiques d’Ayer, pp. 23‒29).
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542 Pierre Swiggers
2000) et Lauwers (2004). Sur la production scolaire, voir Choppin (1986 ; 1997). Sur le
contexte de l ’enseignement, voir Prost (1968).
Une place spéciale revient à l’œuvre monumentale de Jacques Damourette et Édouard Pichon, Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la langue française
[ 22 EGLF ] (7 vol., Paris, 1928 – 1940). Les auteurs, envisageant la langue comme un mode de pensée (spécifique à une nation), recourent à une terminologie toute nou-
velle (cf. le fascicule de Tables, établies par Henri Yvon, qui constitue un supplément).
Le plan de l’ouvrage est le suivant : le premier volume contient une introduction et présente une esquisse de la structure grammaticale du français, suivie d ’une descrip-
tion phonético-phonologique, et d ’une section consacrée au nom ; le volume suivant est consacré à l’adjectif nominal, à l’adverbe, à l’interjection et à la phrase nominale. Le troisième volume traite de la morphologie verbale et de la phrase verbale, le
quatrième des propositions subordonnées, de l’impératif, de l’interrogation et du verbe unipersonnel. Le cinquième volume est consacré aux auxiliaires et aux acci-dents du verbe : temps, modes et voix. Le sixième volume traite de la fonction « strumentale » (fonction « épi-prédicative », que remplissent les articles, les pronoms
possessifs et relatifs, les conjonctions, etc.), de la négation et de la restriction, de la personne et de la quantité. Le dernier volume est consacré aux adjectifs et adverbes
de quantité et aux mots de liaison.
Dans la même veine « psychologisante » s’inscrit l’ouvrage de Ferdinand Brunot publié en 1922 : La Pensée et la langue. Méthode, principes et plan d’une théorie
nouvelle du langage appliquée au français (Paris, 1922 ; cf. Melis 1994). L’auteur propose d’organiser la description grammaticale d’après une classification des conte-nus exprimés ; sa description se veut un « exposé méthodique des faits de pensée,
considérés et classés par rapport au langage, et des moyens d’expression qui leur
correspondent » (p. VII). Le principe qui sous-tend l’ouvrage est sémiologique : il s’agit d’analyser « l’idée commune » qui relie les signes divers exprimant le même contenu (p. XVIII). La division de l ’ouvrage reflète par ailleurs une approche plutôt
onomasiologique : l’auteur aborde ainsi l’expression des « êtres », des « choses », des « idées et leurs noms », des « sexes et genres », des « nombres », des « faits », du
« sujet » et de la « personne », des « circonstances », des « faits par rapport à nos sentiments et nos volontés », des « relations » et des « hypothèses » (pour un aperçu
détaillé, cf. la table des matières de l ’ouvrage, p. 953–982).
Brunot fut un critique sévère des grammaires scolaires (cf. Melis/Swiggers 1992),
et davantage de la très médiocre Grammaire de l’ 23 Académie française (Paris, 1932).
L ’échec de la Grammaire de l’Académie incitera des grammairiens à tenter une description plus complète et mieux structurée. En 1936, le Belge Maurice Grevisse
22 Sur l’apport théorique et empirique de l’EGLF, voir les contributions dans Travaux de linguistique 9‒10 (1982‒1983).
23 Cf. Brunot (1932) ; Swiggers (1992b).
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Grammaticographie 543
publie la première édition de son Bon Usage. Grammaire française avec des remarques
sur la langue française d’aujourd’hui. Cette grammaire [BU], s’adressant à un public très large, deviendra aussitôt une grammaire de référence ; elle doit son succès
mondial au plan limpide qui est adopté, à la très riche documentation, à l’articulation solide des diverses parties, au respect des cadres de la grammaire traditionnelle (ce
qui n’exclut pas des discussions approfondies et innovatrices de certains problèmes grammaticaux). Grevisse fera accompagner cette grammaire de référence d’une série
d’ouvrages didactiques (exercices ; manuels de correction du langage ; exposés sur le participe passé, l ’emploi des prépositions, etc.). Actuellement, l’ouvrage en est à sa quinzième édition, considérablement remaniée par André Goosse, 24 qui a renouvelé
sur plusieurs points le plan d ’organisation et le détail de la description en y intégrant les acquis de la linguistique moderne (Le Bon Usage. Grammaire française, Bruxelles/
Paris, 2011). Après 75 ans d’existence, Le Bon Usage, qui totalise presque 2000 pages, est sans le moindre doute la meilleure grammaire de consultation de la langue
française : la richesse de l’information, avec des exemples puisés dans différents genres textuels ainsi que dans la langue orale, la qualité des commentaires (nulle-
ment puristes), la clarté de l ’exposé et de la présentation (typographique) en font un instrument de référence incontournable.
Pour un aperçu général de la contribution belge à la grammaire française, voir Trousson/Berré (1997). Un ouvrage grammatical qui a connu un grand succès scolaire
en Belgique est la Grammaire française à l’usage des Athénées, des Collèges et des Écoles moyennes de Bernard Van Hollebeke et Oscar Merten (Namur, 1870 [nombreu-ses rééditions et révisions au XIX e e et au début du XX siècle]). Sur le « phénomène »
Grevisse, voir Lieber (1986). À propos des aspects de documentation, de description et de soubassement théorique du Bon Usage, voir les contributions dans Travaux de
linguistique 12 ‒13 (1985‒1986) : Tradition grammaticale et linguistique : Le Bon Usage de M. Grevisse.
Dans la deuxième moitié du XXe siècle, la grammaticographie française sera de
plus en plus exposée à l’influence et à l’attrait de courants linguistiques. Les rapports entre la discipline grammaticale et la linguistique, encore très ambigus dans la
première moitié du siècle (cf. Lauwers 2004), s’articuleront dans le sens d’une exploi-tation didactique des acquis d’un ou de différents modèles en linguistique ; cette exploitation se reflète dans les grammaires françaises publiées depuis 1950.
La Grammaire Larousse (cf. supra) a passé à travers quelques rééditions reflétant
les modes changeantes en linguistique. En 1964, une équipe composée principale-
ment d’anciens élèves de Robert-Léon Wagner (à savoir : Jean-Claude Chevalier, Michel Arrivé, Claire Blanche-Benveniste et Jean Peytard) publia la Grammaire [La-
24 e e e André Goosse a soigné, après la mort de Maurice Grevisse (en 1980), les 12 (1986), 13 (1993), 14 (2007) et 15 e (2011) éditions du BU, qu’il n’a cessé d’enrichir et de peaufiner. L’ouvrage est toujours publié sous les noms de Grevisse et Goosse.
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544 Pierre Swiggers
rousse] du français contemporain (Paris, 1964 [rééditions : 1973, 2002] qui exploite certaines techniques structuralistes (comme la commutation) et utilise le concept de
transformation. L ’assimilation tardive du structuralisme américain et l’utilisation éclectique du générativisme se reflètent fidèlement dans les travaux de Jean Dubois,
publiés chez Larousse (Grammaire structurale du français, 3 vol., Paris, 1965‒1969 ; et, avec René Lagane : La nouvelle grammaire du français, Paris, 1973). La même maison
d’édition a publié les travaux, d’inspiration harrisienne, de Maurice Gross (Grammaire
transformationnelle du français : Syntaxe du verbe/Syntaxe du nom, 2 vol., Paris, 1968‒ 1977).
Si on dresse le bilan du demi-siècle qui a suivi l’émergence du structuralisme américain (1925‒1975), on constate que l’ 25 impact du structuralisme sur la grammati-cographie française a été minime pendant cette période (mis à part un travail, explicitement structuraliste, comme celui de Robert A. Hall, Structural Sketch :
French, Baltimore, 1948). La grammaticographie française est restée en général de facture traditionnelle ou psychologisante, avec parfois de fines observations (plus ou
moins « systémiques »), comme chez Gustave Guillaume (études sur l ’article, sur le
système des temps), Cornelis de Boer (Introduction à l’étude de la syntaxe du français, Genève, 1933 ; Syntaxe du français moderne, Leyde, 1947), Georges et Robert Le Bidois
(Syntaxe du français moderne. Ses fondements historiques et psychologiques, Paris,
1935 ‒1938), Albert Dauzat (Grammaire raisonnée de la langue française, Lyon, 1947) et Georges Galichet (Essai de grammaire psychologique, Paris, 1947). Le structuralisme
européen a laissé son empreinte, de manière variée, sur des grammaires comme celles de Georges Gougenheim (Système grammatical de la langue française, Paris, 1938), de
Robert-Léon Wagner et Jacqueline Pinchon (Grammaire du français classique et mo-derne, Paris, 1962 [nombreuses réimpressions]) et de Walther von Wartburg et Paul
Zumthor (Précis de syntaxe du français contemporain, Berne, 1947).
À l’étranger, les modèles structuralistes ont pu fournir le cadre méthodologique de quelques descriptions grammaticales (comme celle de Teodora Cristea, Grammaire structurale du français contemporain, Bucarest, 1974, qui exploite les acquis du structuralisme de Genève, de Prague et de Copenhague, en combinaison avec des
techniques du structuralisme et du générativisme américains) ou de certains travaux plus théoriques (comme celui de Knud Togeby, Structure immanente de la langue
française, Paris, 1965). Dans les pays scandinaves, les descriptions grammaticales du
français (et d’autres langues romanes) se caractérisent en général par une riche
25 À l’exception du « structuralisme » particulier que représente la psychomécanique de Gustave Guillaume, qui a marqué profondément la grammaire française, l ’impact des courants structuralistes sur la linguistique et la grammaticographie françaises a été plutôt restreint. L’influence qu’ont exercée sur la grammaticographie les travaux de linguistes (comparatistes) comme Meillet (1921 ‒1936), Tes-nière (1959) et Benveniste (1966 ‒1974) a été sporadique et sélective. Sur l’influence qu’a exercée la psychomécanique de Guillaume sur la grammaticographie et la linguistique françaises, cf. Soutet (2005).
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Grammaticographie 545
documentation, exploitée à des fins taxonomiques. Une approche très originale – à fondement structuraliste, mais exploitant de façon judicieuse la dimension « tex-
tuelle » de la langue – est fournie par Harald Weinrich dans sa Textgrammatik der französischen Sprache (Stuttgart, 1982 ; trad. fr. Grammaire textuelle du français, Paris,
1989).
Depuis 1975, la grammaticographie française a subi de plus en plus l ’influence de modèles théoriques, français ou étrangers : on dispose maintenant de descriptions grammaticales qui se basent sur la théorie de la psychomécanique (cf. Gérard Moi-gnet, Systématique de la langue française, Paris, 1981 ; Bernard Pottier, Théorie et
analyse en linguistique, Paris, 1987 ; Olivier Soutet, La syntaxe du français, Paris,
1989), sur le structuralisme fonctionnaliste d’André Martinet (cf. A. Martinet, ed., Grammaire fonctionnelle du français, Paris, 1979 ; A. Martinet, Syntaxe générale, Paris, 1985 ; Jacques Popin, Précis de grammaire fonctionnelle du français, Paris, 1993), sur
l’approche pronominale (cf. Claire Blanche-Benveniste et al., Pronom et syntaxe,
Paris, 1984), et surtout sur l’une ou l’autre version générativiste (cf. Lélia Picabia et Anne Zribi-Hertz, Découvrir la grammaire française, Paris, 1981 ; Anne Delaveau et
Françoise Kerleroux, Problèmes et exercices de syntaxe française, Paris, 1985). Il existe par ailleurs de bonnes grammaires à visée didactique, qui appliquent une version
mitigée du structuralisme (formaliste) ou de la psychomécanique du langage, tout en
subordonnant la théorie à l’information pratique : on peut mentionner ici la gram-maire de Christian Baylon et Paul Fabre (Grammaire systématique de la langue
française, Paris, 1978) et l’œuvre très riche de Henri Bonnard, auteur d’une Grammaire française des lycées et collèges (Paris, 1950), d ’une Grammaire française. Principes
d ’une description structurale ; étude normative des formes et de leurs emplois (Paris, 1967) et du Code du français courant (Paris, 1981) ; on peut y ajouter la Grammaire utile
du français (Paris, 1991) d ’Évelyne Bérard et Christian Lavenne et la Grammaire du français (Paris, 1994) de Delphine Denis et Anne Sancier-Chateau, qui se présente
sous forme d’articles alphabétiques rangés sous quatre grandes divisions (les catégo-ries grammaticales/les fonctions/la phrase/le verbe).
Dans les années 1990, on a vu paraître des grammaires à orientation « discur-
sive », proposant (et concrétisant) une approche pragmatique de la grammaire et
prêtant beaucoup d ’attention aux phénomènes qui relèvent de l’énonciation (comme fait de parole en corrélation avec des structures linguistiques de divers niveaux) et de
l’articulation du discours : c’est le cas p. ex. de Patrick Charaudeau, Grammaire du sens et de l’expression (Paris, 1992 [plusieurs rééditions]) et d’Alain Frontier (La grammaire du français, Paris, 1997).
Deux grammaires récemment publiées ont acquis le statut d’ouvrage de référence. La Grammaire méthodique du français (Paris, 1994 [rééditions : 1997, 1998, 2004, 2007, et édition profondément remaniée : 2009]) de Martin Riegel, Jean-Christophe
Pellat et René Rioul est non seulement une très solide grammaire de consultation,
mais c’est aussi un ouvrage de réflexion théorique (de nature structuraliste et fonc-tionnaliste), couvrant la phonétique, l ’orthographe et la ponctuation, la syntaxe de la
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546 Pierre Swiggers
phrase simple, la syntaxe de la phrase complexe, le rapport entre grammaire et
lexique, et des phénomènes de référence, d’énonciation et de structuration du texte.
L ’ouvrage, qui connaît actuellement un très grand succès, s’adresse à des étudiants et à des enseignants de français, ainsi qu’à un large public d’utilisateurs confrontés avec des difficultés du français contemporain. La grammaire contient des renvois systéma-tiques à la littérature grammaticale et linguistique secondaire. 26 La Grammaire cri-
tique du français (Bruxelles, 1997 [rééditions : 1998, 2003, 2007, 2010]) de Marc Wilmet fournit une description du français en dialogue constant avec les analyses tradition-
nelles et les travaux linguistiques modernes. Le but de cette grammaire est d’amener le lecteur à une réflexion linguistique personnelle sur les structures grammaticales du
français. L’originalité de l’ouvrage réside avant tout dans le traitement à orientation
sémantique offert à l ’intérieur des diverses classes de mots (surtout le nom, l’article et le pronom) et dans l’approche du syntagme nominal (distinction entre éléments quantifiants, éléments caractérisants et éléments quantifiants-caractérisants).
De plus, la grammaticographie française peut se réjouir de l’existence de travaux de synthèse ou de traitement encyclopédique par concepts ; signalons ici les volumes
de Robert-Léon Wagner (La grammaire française, vol. 1 : Les niveaux et les domaines.
Les normes. Les états de langue ; vol. 2 : La grammaire moderne. Voies d’approche. Attitudes des grammairiens, Paris, 1968‒1973), les précieux articles grammaticaux
rédigés par Henri Bonnard dans le Grand Larousse de la langue française (Paris, 1971‒ 1977), et les guides publiés par Joëlle Gardes-Tamine (La grammaire, 2 vol., Paris,
1988) et par Michel Arrivé en collaboration avec Françoise Gadet et Michel Galmiche
(La grammaire d’aujourd’hui. Guide alphabétique de linguistique française, Paris, 1986).
8 Conclusion et perspectives
L ’épaisseur croissante de cet exposé est un reflet à la fois de l’ 27 expansion progressive
dans la production de grammaires – grammaires pratiques surtout, mais aussi gram-
maires qui témoignent d ’une véritable réflexion – et de la formation d’un corps de doctrine, tout particulièrement dans l’élaboration d’une morphosyntaxe (d’où une réarticulation du traitement des parties du discours). Il faudrait y ajouter des analyses menées sur des sujets comme : le classement des parties du discours, les concepts
26 La Grammaire méthodique témoigne d’un remarquable effort d’intégration de concepts et de principes qui relèvent des théories sémantiques et pragmatiques actuelles ; plus spécifiquement, elle incorpore les vues innovatrices du linguiste strasbourgeois Georges Kleiber. 27 On peut s’en faire une idée en comptant le nombre d’entrées dans l’inventaire de Stengel (1890), portant sur la période 1400‒1800, même si celui-ci présente un certain nombre de lacunes et d’erreurs : 38 numéros pour le XVIe e e siècle, 183 numéros pour le XVII siècle et 377 numéros pour le XVIII siècle.
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Grammaticographie 547
théoriques mis en œuvre ou fonctionnant dans l’implicite, les termes grammaticaux, les rapports avec des champs annexes. 28
Si, du Moyen Âge jusqu’ e à la fin du XVIII siècle, le schéma gréco-latin des parties du discours se maintient en général, les points névralgiques ont été la place à donner
aux articles (et le nombre d’éléments à caser dans cette classe), le statut du participe, l’organisation de la classe des pronoms (problème ardu), et l’homogénéisation de la classe des prépositions en rapport avec le traitement des articles. On reconnaîtra aussi
qu ’à l’intérieur de chacune des classes, plusieurs arènes de discussion et plusieurs zones d’intervention catégorisante se sont présentées : qu’on pense à la subdivision
des espèces de noms ou, surtout, à l’analyse des temps et des modes. Parmi les changements les plus importants, il faut retenir la séparation de l ’adjectif avec le substantif, comme deux parties du discours autonomes (cette innovation, si impor-
tante pour une bonne description de la morphosyntaxe du français, s’est fait attendre jusqu ’en 1747, avec les Vrais principes de Girard) et l’établissement de la classe
d’articles comme déterminants (grâce à Du Marsais et Beauzée).
Et, synthèse faite, il faudrait se pencher alors sur des questions « métahistoriogra-
phiques », comme celles de l ’adéquation descriptive (et explicative) des positions décrites, des réseaux intellectuels, des contraintes cognitives, des facteurs incidents – socio-culturels, économiques et politiques 29 – , de l ’ évolution de la langue française,
enfin des signes de « progrès » et de « reculs ». En l’absence de tout cela, on se bornera à formuler quelques conclusions d ’ordre factuel et à évoquer, rapidement, certaines perspectives.
L’évolution de la grammaticographie française, depuis le Moyen Âge, se caracté-rise par :
(a) une augmentation quantitative (en proportion avec le nombre de « producteurs ») de
travaux grammaticaux (de plus en plus pointus) ;
(b) une diversification en termes (i) de modèles descriptifs, (ii) de publics visés (différenciation
par rapport au niveau-seuil et par rapport au niveau-cible), (iii) différenciation entre gram-maire de langue maternelle et grammaire de langue seconde ou étrangère, (iv) de plans descriptifs (« spécialisation » des produits en fonction de plans d’analyse et de description – orthographe, phonétique/phonologie, morphologie, syntaxe, « phraséologie » ou « expres-sion écrite » –, ainsi que de dimensions transversales (grammaire-lexicologie ; grammaire-sémantique) ;
(c) un rapprochement croissant entre grammaticographie et linguistique, d’abord en termes
généraux (adhésion, plus ou moins fidèle, aux grandes orientations théoriques : linguis-tique structurale/fonctionnelle/transformationnelle etc.), ensuite en termes de rattachement à des modèles très spécifiques ;
28 En fait, c’est tout le champ de ce qu’on appelle aujourd’hui « les sciences sociales » qui devrait être mobilisé ici, en connexion étroite avec le contexte institutionnel changeant. 29 Parmi les histoires de la langue française, celle de Ferdinand Brunot (1905‒1936) accorde une large place au travail investi dans la langue, par les grammairiens, lexicographes, théoriciens et observa-teurs e ; voir aussi Seguin (1972) pour le XVIII siècle.
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548 Pierre Swiggers
(d) depuis quelques décennies, par une pollinisation croisée de plus en plus intense entre
l 30 ’ activité linguistique et d ’ autres disciplines (didactique et didaxologie ; sciences de la communication ; psychologie cognitive, …) ainsi que par le recours à de nouvelles technolo-gies (utilisation de grands corpus ; traitement automatique du langage ; extraction de données) ; cette synergie a des retombées sur différentes phases de l’activité grammatico-graphique (collecte et sélection de matériaux ; attitude à l’égard de l’acceptabilité de données ; traitement descriptif ; présentation et mise à disposition des résultats descriptifs) ;
(e) l’apparition, à la suite d’initiatives institutionnelles, d’entreprises collectives : travaux d’é-
quipes et de « laboratoires », publications répondant à des projets de collaboration inter-nationale ou à des opportunités éditoriales. On peut mentionner comme grands projets collectifs en cours de publication ou de réalisation : une grande grammaire du français (sous la direction d ’Anne Abeillé) et une encyclopédie grammaticale du français (projet dirigé par Marie-José Béguelin, Alain Berrendonner, José Deulofeu et Dominique Willems).
Tout laisse à prévoir que dans le futur (proche et lointain), la grammaticographie
française se développera dans le sens d’une discipline (à pratique souvent encore
individuelle, mais de plus en plus « collaborative ») dans laquelle l’étude de la grammaire et l’étude de la logique interagiront de façon étroite, en intégrant davan-
tage les dimensions sémantique, pragmatique et cognitive de l ’expérience et du comportement langagiers. Elle évoluera, évidemment, en fonction de l ’évolution de la langue française, de ses variétés et de sa variation, et en rapport avec les besoins
changeants d’un public de « demandeurs » de plus en plus diversifié. Toutefois, la grammaticographie conservera ses traits incontournables : respect de données empi-
riques (servant d’exemplification), effort d’analyse systématique et méthodique (en référence à des niveaux, des paradigmes et des éléments représentatifs), recours à un
métalangage « technique », reconnaissance de la distinction entre, au moins, la nature des éléments et leur fonction. Et elle continuera à osciller entre des penchants
en tension depuis belle lurette : formalisme et approche plutôt « discursive » ; norma-
tivisme et « libéralisme » ; théorisation et visée pratique ; l’ambition d’embrasser tout et le choix d ’une étreinte ciblée. Terrain de bataille depuis l’Antiquité (grammatici
certant…), la grammaire est aussi un lieu de tiraillement interne.
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Grammaticographie 549
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