Manuel de Lingui

Claudia Polzin-Haumann · Chapitre 16 sur 33

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Manuel de Lingui

9783110302219-015

Kristina Bedijs

 

13 Langue et générations : le langage des

 

jeunes

 

Abstract : La variété nommée « langage des jeunes » attire l’attention des linguistes aussi bien que celui du grand public. La créativité dont font preuve les jeunes

locuteurs nourrit le soupçon d ’une décadence linguistique chez la jeune génération, mais suscite aussi les recherches linguistiques les plus diverses. Cette contribution

présente d ’abord le contexte terminologique du langage des jeunes et ses principales caractéristiques. La partie 2 expose les modèles et théories sociolinguistiques et

variationnels les plus influents autour du langage des jeunes. La partie 3 présente les

différentes options d ’analyse du langage des jeunes en mettant l’accent sur la linguis-tique de corpus. La partie suivante détaille les phénomènes de la variété à tous les

niveaux du système. La contribution ouvre finalement une perspective sur les futures

recherches en matière de langage des jeunes, comme l’histoire de la variété et ses modalités dans les diverses régions francophones.

 

Keywords : langage des jeunes, sociolinguistique, variation diastratique, variation

diaphasique, changement linguistique, néologisme, lexicologie

 

1 Objet de recherche : le langage des jeunes

 

Une vue globale du langage des jeunes français implique des champs scientifiques

tels que la linguistique variationnelle, la sociolinguistique, la lexicologie et la prag-matique, mais aussi des disciplines non linguistiques comme la sociologie, la psy-

chologie, l’histoire contemporaine et les sciences de la culture, auxquelles le phéno-mène du langage des jeunes est étroitement lié.

On constate d’emblée un problème terminologique : la désignation du phéno-mène en question est hétérogène. Le nombre de noms à disposition pour désigner une

variété du français est étonnant. La plupart se compose d’un mot qui se réfère à la forme de parler (argot, jargon, jargot, langue, langage, parler, parlure, slang, tchatche,

verlan) et d ’un autre qui se réfère à la communauté de locuteurs (banlieue, cité, collégiens, école, jeunes, jeunesse, Keums, populaire, rebeu, rues) voire à une caracté-

ristique ou un mot spécifique (verlan, wesh ; cf. Bedijs 2012, 43‒45 ; Bulot 2005 ; Goudaillier 1997 ; Merle 1997 ; voir aussi les discussions terminologiques et concep-

tuelles de Lamizet 2004 et Féral 2012). Cependant, dans la plupart des cas, la

différence terminologique ne fait que délimiter des nuances d’un même fait linguis-tique ou de présenter ce dernier sous un jour plus ou moins favorable (cf. Auzanneau/ Juillard 2012, 14). Le terme langage des jeunes relève de la systématique variationnelle,

en tenant compte du fait qu ’il s’agit d’une certaine forme de s’exprimer (langage) d’un

 

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certain groupe social (les jeunes), basée sur une langue (le français) toujours recon-naissable. Ces points seront exposés dans la partie 2.4.

Le langage des jeunes fut sujet du débat public – politique, éducatif, culturel et médiatique – avant même d’être l’objet de la recherche linguistique (cf. Auzanneau/

Juillard 2012, 15 ; Fagyal 2004, 43). Malgré la critique de ceux qui réclament l’usage du français standard et voient menacée la norme, il y a aussi des opinions positives. Les

médias et leur façon de couvrir le sujet jouent un rôle important dans le débat, ils savent fasciner et scandaliser le grand public (cf. Boyer 2007, 157s.). Aussi critiqué

qu ’il soit, le langage des jeunes se voit commercialisé de tous côtés : sous forme de dictionnaires, littérature et produits médiatiques destinés aux jeunes (ou faisant

semblant de l ’être) ; tout un marché qui entretient les stéréotypes déjà existants et en

crée de nouveaux (cf. Trimaille 2004b, 128). Parmi les phénomènes – tantôt contradic-toires – couramment cités comme caractéristiques, on trouve : ‒ une vitesse orale accélérée,

‒ une réduction du lexique et une concentration sur les mots vulgaires, ‒ une créativité lexicale extraordinaire,

‒ une prédilection pour les emprunts surtout de l’anglais, ‒ une réduction morphologique et morphosyntaxique,

‒ la création du jeu morphologique du verlan, ‒ une perte de la norme entraînant une décadence linguistique.

 

Ces points seront exposés entre autres dans la partie 4.

Depuis les années 80, on peut constater un intérêt croissant envers le langage des

jeunes (et envers les variétés non-standard en général) de la part des linguistes (cf. Auzanneau/Juillard 2012, 6 ; Boyer 2007, 153). On trouve alors de plus en plus de

recherches en linguistique variationnelle, sociolinguistique et lexicologie. Le Centre

de Recherches Argotologiques (CARGO), actif entre 1986 et 1998 à l’université Paris V, s’engage dans la documentation sociolinguistique et lexicographique du langage des jeunes.

Pendant les années 90 et le début des années 2000, on constate un grand nombre

de publications françaises concernant le langage des jeunes. À l ’étranger (en Allema-gne, au Canada et au Royaume-Uni, p. ex.), les linguistes continuent à étudier ce

phénomène, souvent dans une perspective contrastive, avec un accent sur le plurilin-guisme interne ou dans la perspective de la didactique des langues étrangères (voir

3.2).

Les premiers résultats des lexicologues, les « dictionnaires » du langage des jeunes (p. ex. Andreini 1985 ; Fischer 1988 ; Gottschalk 1931 ; Merle 1986) et les

glossaires publiés par des non-linguistes ont donné l ’impression qu’il s’agit d’un phénomène principalement lexical, c ’est-à-dire d’un vocabulaire spécifique. D’autres chercheurs soulignent que le langage des jeunes est une variété surtout orale (cf. Neuland 2007, 13). Il faut toutefois reconnaître que le système entier de la langue est

affecté.

 

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2 Théories et modèles

 

2.1 Les locuteurs du langage des jeunes

 

Pour délimiter une variété nommée d ’après un groupe social, il faut d’abord savoir définir ce dernier. Qui sont les locuteurs du langage des jeunes ? Comment définir

« jeune » ? Ce problème relève de la sociologie, de la psychologie, de la biologie et

de la politique – et chacune de ces disciplines trouve des réponses différentes à ce sujet. Selon Zimmermann (2002, 486), la jeunesse en tant que catégorie sociale est

une construction de la culture occidentale contemporaine – une vision partagée par le sociologue Bourdieu (« La ‹jeunesse› n’est qu’un mot », titre d’un essai programmatique de 1984). Les différentes approches des diverses disciplines en font preuve.

La loi française a instauré plusieurs seuils importants à mi-chemin entre l ’enfance et la majorité à 18 ans. Du point de vue biologique et psychologique, la période de

l’adolescence est déterminée par des facteurs de développement individuel, corporel et mental qui ne coïncident pas forcément. Dans la perspective de la sociologie, la

jeunesse se distingue de l’enfance et de la vie adulte par des pratiques culturelles

graduellement acquises, dont la capacité et la volonté d’assumer un rôle profession-nel, familial, culturel et politique (cf. Hurrelmann/Quenzel 112012, 39, voir aussi pour la sociologie française Amsellem-Mainguy/Timotéo 2012 ; Galland 72009 ; Mauger

1994).

Il en résulte que les protagonistes du langage des jeunes ne sont pas les mêmes

dans toutes les études, car les chercheurs en linguistique peuvent privilégier tous ces critères à leur manière. Tout chercheur aura ses arguments pour la constitution de son

échantillon, mais il faut être prudent au moment de comparer les résultats. La tranche

d’âge n’est qu’un aspect qui s’ajoute aux nombreux problèmes d’homogénéisation du groupe : comme pour toute recherche comparative liée à un fait social, on doit également tenir compte du moment et de la situation de la récolte des données, du milieu et du sexe des participants, de leur niveau éducatif etc.

 

2.2 Histoire du langage des jeunes

 

Nous avons aujourd ’hui une vision plutôt détaillée des éléments et des dynamismes de cette variété depuis les années 80 (cf. Bernhard 2000 ; Knopp 1979 ; Sourdot 1997 ;

Zimmermann 2003). Cependant, il manque toujours une compréhension de l’histoire

variationnelle dès les débuts. On suppose qu ’une variété spécifique des jeunes qui va au-delà d ’un vocabulaire collégien ait émergé dans les pays industrialisés à la fin de

la Deuxième Guerre Mondiale (cf. Bedijs 2012, 37), un moment-clé de l’histoire qui est à l’origine de nombreux changements dans les sociétés modernes. La durée prolongée de l’éducation scolaire et universitaire pour un nombre croissant de scolarisés et

 

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étudiants a entraîné une entrée dans la vie active et la fondation d’une propre famille de plus en plus tardives. En même temps, les jeunes ont disposé de plus de temps

libre et de plus d ’argent qu’ils pouvaient utiliser pour leurs loisirs. Un marché de produits et services destinés aux jeunes a rapidement émergé, contribuant à la

différenciation des diverses sous-cultures jeunes : la musique, le cinéma, les vête-

ments, les sports…

Même si l’histoire du langage des jeunes est très jeune en comparaison avec la

plupart des autres variétés du français, il est d ’autant plus difficile de décrire ses évolutions – un problème dû surtout au manque de documents authentiques (cf. Neuland 2008, 112). Les progrès de la sociolinguistique historique sont limités aux documents rédigés par écrit, tandis que le langage des jeunes est en premier lieu une

variété orale limitée au groupe de pairs. Les documents écrits devraient se limiter aux

journaux intimes, petites notes personnelles et autres, tous peu susceptibles d’être conservés longtemps. Pour l ’analyse du langage parlé, tout dépend des documents

auditifs ou audiovisuels. Mais comme l’intérêt général pour les jeunes n’est apparu que tardivement, il est difficile de trouver des enregistrements authentiques de jeunes

locuteurs. À présent, il n’existe aucune collection « historique » du langage des jeunes français.

L’avenir, par contre, semble assuré. Avec l’arrivée des nouveaux médias – surtout

les réseaux sociaux –, les jeunes ont commencé à se prononcer en public et par écrit dans leur variété. Les chaînes nationales de radio et de télévision enregistrent leur

programme dans les archives de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) et il n’est pas difficile d’y trouver des émissions présentant de jeunes locuteurs. Pour les propos

non publics, il reste le problème d’éthique discuté dans la partie 3.1.1.

 

2.3 Fonctions du langage des jeunes

 

On peut décrire le langage des jeunes comme un code exclusif (we code, cf. Gumperz

1977, 6). Les locuteurs s ’en servent surtout pour deux raisons :

a) l’exclusion du groupe externe (out-group), normalement constitué par tous ceux

qui ne sont pas acceptés dans le groupe de pairs, comme les parents, les pro-

fesseurs, les autorités, les enfants plus jeunes, mais aussi d’autres groupes de

pairs rivalisants.

b) le renforcement du groupe interne (in-group), normalement le groupe de pairs

constitué par les amis proches.

 

Cette double fonction sociale s’explique par le besoin (plus ou moins prononcé chez les individus) des jeunes de se différencier des générations de leurs parents et de leurs

jeunes frères et s œurs, de se créer une propre identité et de trouver leur place dans un réseau social dont les dynamiques de rôles changent en permanence. Il est rassurant

de se voir accepté par un groupe qui partage les mêmes goûts et intérêts, et cela se

 

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traduit aussi par le langage. L ’exclusion–inclusion au niveau linguistique fonctionne sur tous les plans :

‒ le lexique des jeunes concerne souvent des objets qui les intéressent et qui sont

inconnus des adultes, ou alors les jeunes préfèrent dissimuler le sujet de la

conversation (drogues, criminalité, violence) en créant des mots nouveaux,

‒ certains éléments prosodiques et phonétiques peuvent identifier un groupe de

pairs,

‒ la syntaxe est marquée par des éléments sous-standard qui créent une impression

de jeunes déviants,

‒ la morphosyntaxe est créative et sert également à exclure ceux qui ne savent pas

la manipuler de la même façon,

‒ les formules rituelles ne sont acceptées que par ceux qui font partie du groupe.

 

2.4 Le langage des jeunes dans le système variationnel

 

La question de savoir où placer le langage des jeunes dans le système variationnel

n’est pas encore résolue – la liste des dénominations mentionnée ci-dessus en témoigne. Certains le qualifient de variété, d’autres de registre, d’autres encore de

style (cf. Bedijs 2012, 47‒50). Presque tous reconnaissent que leur définition est insuffisante. Le problème semble être que la linguistique variationnelle classique est

plutôt stricte en attribuant un seul niveau de variation – diatopique, diastratique ou diaphasique – à une certaine forme de parler. La classification du langage des jeunes

comme variété diastratique serait ainsi justifiée puisqu ’il est déterminé par l’âge des locuteurs et donc par un facteur social. Par contre, cette forme de parler n ’est utilisée que sous certaines conditions, avec certaines personnes, dans certaines situations, ce qui justifierait la classification comme variation diaphasique ou registre. La qualifica-

tion de style est une variante plus étroite de la catégorie de registre, centrée sur

l’individu.

Le langage des jeunes est une forme de parler qui montre clairement que la

variation ne peut plus être vue dans une perspective monofactorielle (cf. Auzanneau/ Juillard 2012, 6). Toute variété se caractérise par plusieurs aspects qui relèvent de

différents niveaux variationnels. Koch/Oesterreicher (2011, 13) ont ajouté le niveau de

la proximité et de la distance dans la conception et la réalisation de l’énoncé, un aspect qu ’il faut prendre en compte lors de la description d’une forme de parler. Encore faut-il considérer le changement diachronique qui affecte chaque langue naturelle.

Dans cette optique, une description variationnelle du langage des jeunes devrait

se détacher d’un seul niveau et intégrer autant de variables que possible. On ne parlera donc pas du langage des jeunes en tant que variété diastratique ou registre, mais on reconnaîtra que tous les niveaux du diasystème apportent leur grain à cette

forme de parler, et que certains facteurs sont plus saillants que d’autres (ainsi, les

 

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niveaux diastratique et diaphasique sont évidemment très décisifs – un modèle variationnel qui essaie d’intégrer tous les plans se trouve dans Bedijs 2012, 55). À tous

les niveaux, il faut constater que ces facteurs sont d’une importance variable pour le parler. Le sexe, le milieu social, la famille, le degré d’éducation, l’habitat – tous des

facteurs sociaux – varient et affectent le parler des individus au cas par cas. C’est pour cela que certains refusent de classifier le langage des jeunes comme variété et le

définissent comme idiolecte individuel. À cela, il faut répondre que cette notion ignore les points communs partagés par beaucoup de jeunes locuteurs et ne permet-

trait plus d’analyser leur parler de manière systématique.

 

2.5 Changement linguistique

 

On peut aujourd’hui rejeter l’idée largement répandue que le langage des jeunes est

responsable d’une supposée « décadence linguistique » (cf. Begag 1997, 36 ; Danne-quin 1999, 77 ; Doran 2007, 499 ; Gonçalves 2010, 6). Cependant, il est certain que

cette variété contribue d ’une manière importante au changement linguistique, un processus naturel qui a toujours eu lieu dans toutes les langues. Une innovation

linguistique qui se répand dans la communauté des locuteurs peut à long terme

trouver une place fixe dans le système. Si les jeunes – qui sont les adultes de l’avenir et donc ceux qui établissent la norme – conservent un trait de leur variété de jeunesse, celui-ci pourrait faire un jour partie de la norme.

Le langage des jeunes n’est pas une variété isolée, mais basée sur et en contact avec les autres variétés du diasystème (cf. Neuland 2008, 91). Elle dépend du contexte social dans lequel elle évolue. Cela signifie que des facteurs externes comme les

médias, la mode, la musique, la publicité et toute sorte de produits influencent

l’identité des jeunes et leur besoin de se distinguer par leur langage (cf. Billiez/ Trimaille 2001, 116). Cet effet est très bien observable sur le plan lexical, où les jeunes créent constamment de nouveaux mots ou donnent un nouveau sens à ceux qui existent.

Pour relativiser le rôle des jeunes dans le processus de changement, il faut

constater qu’ils ne forment pas la majorité des locuteurs dans une communauté. Ceux qui établissent les règles de conduite (et la forme de parler en fait partie) sont (du

moins aujourd’hui) les adultes actifs qui ne tolèrent pas l’usage du langage des jeunes dans beaucoup de situations. Ce sont donc les jeunes qui se voient obligés de

s’adapter : « Ce n’est pas forcément ainsi que les ‹jeunes› parleront quand ils seront quadragénaires » (Carton 2000, 25s.). De plus, ils ne sont pas les seuls à diffuser leurs

innovations : les politiciens et les médias sont d’excellents créateurs de mots, et les jeunes se laissent influencer par ces derniers, si bien qu ’on ne sait pas toujours si une

innovation a d’abord été créé par les jeunes ou par les médias (cf. Fagyal 2004). De même, beaucoup d’adultes reprennent volontiers les expressions « jeunes » saisies chez leurs enfants ou dans les médias. Sans ces reprises et la diffusion dans une

 

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grande partie de la communauté linguistique, les innovations « jeunes » n ’auraient certainement pas cette force de changement.

 

3 Domaines de recherche

 

3.1 Analyses de corpus

 

Pour obtenir une description tant soit peu complète du langage des jeunes, il faut

avant tout mener des recherches de corpus qui permettent ensuite d’aller plus loin, d’intégrer d’autres approches linguistiques ou de franchir les limites de la discipline

pour appliquer les résultats à d ’autres domaines de la vie sociale. Les outils modernes en linguistique de corpus rendent possibles des recherches automatisées ou semi-

automatisées, ce qui facilite le repérage des caractéristiques saillantes d ’une variété :

les fréquences lexicales, l ’ordre des mots, l’usage des temps et modes, etc. Il est aussi possible de comparer ces résultats avec ceux d ’un corpus de référence pour relever la différence entre la variété étudiée et la norme.

La grande difficulté que pose le langage des jeunes aux linguistes de corpus est

son dynamisme. Un corpus synchronique ne représente qu’un échantillon éphémère de la variété. En même temps, il faut tenir compte des effets sociaux et régionaux sur

les données du corpus. La diachronie pose les mêmes problèmes en ajoutant celui de

la difficulté d’obtenir des données équivalentes pour tout l’espace de temps que le corpus doit couvrir.

Bien qu’il existe de nombreuses études du langage des jeunes basées sur corpus, ceux-ci ne sont ni documentés systématiquement ni accessibles au grand public.

L ’inventaire IRCOM des corpus oraux et multimodaux (IRCOM 2011) n’affiche aucun corpus oral dédié au langage des jeunes. Ainsi, il est à l’heure actuelle impossible de mener des méta-analyses dans des corpus déjà existants pour comparer les résultats ou découvrir des évolutions du langage.

 

3.1.1 Corpus de conversation

 

La conversation spontanée est la manifestation linguistique qui offre la vision la plus

authentique d ’une variété. Cela vaut d’autant plus pour le cas du langage des jeunes qui est avant tout une variété orale. La constitution de corpus de conversation est donc importante pour les recherches sur le langage des jeunes.

La création d’un corpus implique toujours la question de l’authenticité du maté-riel (cf. Mouchon 1985). Toute saisie d’énoncés se situe entre deux pôles : l’enregis-

trement clandestin et l ’enregistrement ouvert. Les deux ont leurs avantages et leurs inconvénients. L ’enregistrement ouvert signifie que le locuteur est conscient d’être enregistré, il a consenti au préalable. Cette technique est préférable du point de vue

 

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éthique, car il est problématique d ’utiliser des conversations enregistrées à l’insu des participants, même si les fins de l ’analyse sont purement scientifiques.

Néanmoins, un enregistrement ouvert entraîne habituellement ce que Labov (cf.

Labov 1972b, 209 ; 1984, 30) appelle le paradoxe de l’observateur (observer’s para-

dox) : l’effet de changement de comportement chez une personne qui se sait observée. Les énoncés perdent de leur authenticité si les locuteurs ne parlent pas de la même

manière qu ’ils le feraient sans l’enregistreur. Cet effet est problématique pour l’ana-lyse du langage des jeunes, car cette variété est très sensible en termes de stéréotypi-

sation et de stigmatisation. On ne peut pas exclure qu’un locuteur conscient de

l’enregistrement exagère ou minimise les caractéristiques de son comportement lin-guistique. Cela montre la difficulté générale à recueillir un langage des jeunes non

altéré pour une analyse de corpus (cf. Bernhard/Schafroth 2006, 2393s.). Finalement, tout chercheur ayant le projet de constituer un corpus oral devra se poser la question

de l’éthique et décider à quel moment et dans quelle mesure il révèlera ses objectifs

aux locuteurs – une décision d’autant plus cruciale que ces derniers sont mineurs.

 

3.1.2 Corpus de médias

 

Parmi les corpus de médias, on distingue ceux qui contiennent des énoncés authenti-

ques et ceux dont le langage est médialisé. Les premiers enregistrent des situations de communication non factices : le courrier des lecteurs dans la presse jeune (souvent choisi comme sujet de mémoire de mastère), des interviews et documentaires à la

télévision, des conversations téléphoniques à la radio, des entrées dans les forums, blogs et réseaux sociaux sur internet (cf. Michot 2008), des chats, des billets écrits en

classe, des textos (cf. Michot 2007 ; Moise 2007 ; sms4science 2008–), etc. Ces données pré-enregistrées ne sont pas affectées par la présence de l’observateur, mais il faut respecter le degré d ’intimité des données. S’il s’agit de documents privés

(comme les billets ou les messages dans un réseau social), il faut demander l ’autorisa-tion ultérieure des locuteurs.

Un corpus de langage des jeunes médialisé, lui, est un échantillon non authen-

tique extrait des médias. Il s’agit là des expressions de caractères jeunes au cinéma (cf. Bedijs 2012) et à la télévision, dans la publicité, dans certaines bandes dessinées (cf. Bollée 1997), dans beaucoup de textes de chansons (surtout du rap, lui aussi très

populaire aux mémoires de mastère), dans les pièces radiophoniques, dans les revues et la littérature destinées au jeune public, etc. Il est impossible de tirer les mêmes

conclusions d’une analyse de ce langage imité que d’une analyse du langage authen-

tique. Ceci n’empêche pas que les analyses du langage médialisé peuvent contribuer à éclairer la perception du langage des jeunes par les adultes et les stéréotypes

répandus dans la société. Les deux aspects s’avèrent révélateurs surtout s’il y a la possibilité de comparer les résultats avec ceux d’une analyse du langage authen-tique.

 

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3.2 Le langage des jeunes et la didactique

 

Traditionnellement, l’enseignement scolaire du français était le haut-lieu du français standard. Depuis quelques décennies, il faut pourtant constater que cela représente

de moins en moins la réalité sociale des élèves. Pour beaucoup de jeunes issus de

l’immigration, le français n’est pas la (seule) langue maternelle ou ne joue pas le rôle principal au quotidien. Le langage des jeunes fait partie du plurilinguisme interne, la

proportion d ’influences étrangères varie, et les registres sont de plus en plus difficiles à démêler. Cette situation est aujourd’hui un défi que les professeurs doivent relever,

documentée dans plusieurs films – p. ex. « L’esquive » (2003), « La journée de la jupe » (2008) et « Entre les murs » (2008). La discussion n ’a pas encore atteint un

consensus, ce qui n’est pas étonnant vu qu’il y a très peu de recherche à ce sujet (une exception étant le numéro spécial « Les langues des élèves » dans « Le Français

aujourd ’hui », Bertucci/David 2003).

La question de l’intégration du plurilinguisme interne se pose aussi pour la didactique du français langue étrangère (FLE). Le Cadre européen commun de réfé-

rence pour les langues (CECRL) dont les exigences sont reprises par le code de

l’éducation (cf. Assemblée Nationale 2013) demande des compétences communicati-

ves qui font preuve d ’une conscience des « différences de registre » (Conseil de l’Europe 2000, 94). De nombreux chercheurs en didactique ont argumenté pour l’intégration de la variation des jeunes en classe de FLE et proposé des approches

pédagogiques (pour l ’Allemagne, p. ex. Krämer 1996 ; Meißner 1999 ; Michler 2011 ; Schmelter 2011 ; pour l’Italie Lepori 2010). Il s’agit surtout de reconnaître la valeur de cette variété pour la communication quotidienne des jeunes, ce qui devient crucial au

moment d’une situation de rencontre concrète. Que ce soit en échange scolaire ou dans un réseau social sur internet, les apprenants doivent être préparés à un usage non-conventionnel par les jeunes interlocuteurs. Par leur compétence interculturelle,

les apprenants reconnaîtront un usage comparable à leurs propres pratiques non-

standard lors d ’une conversation entre pairs.

 

3.3 Linguistique appliquée et travail social

 

Beaucoup de grandes villes de France possèdent des quartiers dits « sensibles » ou

« défavorisés », la banlieue parisienne étant la plus connue de ces zones. Les jeunes de ces quartiers se voient souvent stigmatisés par leur origine et sans perspective pour

l’avenir (une attitude appelée « la galère »). Ils ont développé un langage particulière-ment marqué qui fascine à la fois par son degré de déviance de la norme que par sa

richesse lexicale, sa créativité morphosyntaxique et l’alternance de codes. Si les deux

premiers aspects se réfèrent plutôt à l’exclusion des non-initiés, le code-switching (voir 4.3.2) tient à la coprésence de nombreuses langues dans un espace restreint, et

est donc un signe d’inclusion du groupe de pairs.

 

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Le reproche qu’une mauvaise éducation des jeunes de milieux modestes entraîne une décadence linguistique peut faire l ’objet du travail social pour sensibiliser les jeunes aux différences entre leur propre usage et le standard, p. ex. en élaborant des

glossaires (cf. Collectif 2007 ; Tengour 2000 –, et de nombreux sites privés en ligne). Ainsi, les jeunes produisent un document qui leur vaudra la reconnaissance de leurs pairs et peut-être même de la part des adultes. En même temps, les jeunes raisonnent

sur les étymologies et signifiés et discutent le rôle du langage de leur groupe par rapport à celui des groupes rivalisants. Ces projets ne sont pas comparables aux méthodes des lexicographes académiques, étant donné que les glossaires ne révèlent

rien sur la fréquence des mots ni sur la phonétique et la prosodie ; de même, leur

actualité est d’une courte durée. Ils éclairent néanmoins quelques domaines difficiles à étudier sur le terrain en tant que linguiste : les champs sémantiques affectés, les significations des mots, les modèles de création lexicale, les emprunts, les change-

ments orthographiques, etc.

 

4 Phénomènes linguistiques typiques du langage

 

des jeunes

 

Dans la partie suivante seront présentées les caractéristiques les plus saillantes du

langage des jeunes tel qu ’il a été décrit par la recherche.

 

4.1 Syntaxe

 

Comme le langage des jeunes est axé sur le mode oral, il est très difficile de tracer une

limite entre les phénomènes propres des registres familiers et vulgaires parlés et ceux propres au seul langage des jeunes. En général, on peut constater que les phénomè-

nes connus de la syntaxe de l ’oral sont tous présents et plus fréquemment utilisés.

Parmi les phénomènes de l’oral, on peut citer l’élision du ne dans la négation. Phénomène souvent analysé, on trouve pourtant peu d ’études sur ne dans le langage des jeunes. Armstrong (2002, 158) trouve un taux de réalisation de 1,1% chez des jeunes âgés de 11 à 19 ans, Gadet (2000, 163) compte 3% chez deux rappeurs de la

banlieue parisienne. Le taux de réalisation en conversation informelle varie selon Meisner (2010, 1951) entre 4,17% et 40,31%, ces résultats sont donc difficiles à comparer.

D ’autres phénomènes syntaxiques du langage des jeunes n’ont pas encore été analysés systématiquement (surtout en comparaison aux usages des adultes) : la

concordance des temps et des modes ; l’usage des marqueurs du discours ; la cons-truction de phrases complexes. On peut estimer que les jeunes s ’en tiennent plutôt aux registres du sous-standard : ils évitent souvent les temps complexes comme le

 

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subjonctif présent (celui du passé n’existe pas dans le langage des jeunes) ; ils ne respectent pas toujours la concordance des temps, p. ex. dans la phrase condition-

nelle ; ils préfèrent la coordination à la subordination, évitant ainsi des structures plus complexes comme les relatives ; ils connaissent un grand nombre de structures

focalisantes comme la phrase segmentée et la mise en relief ; la construction de

l’impératif est variable ; les phrases interrogatives sont construites autour du pronom interrogatif dont la position peut varier selon l ’effet désiré, etc.

 

4.2 Morphologie

 

La morphologie connaît plusieurs phénomènes qu’on peut définir comme propres au langage des jeunes. D’abord, la conversion, c’est-à-dire le changement de classe d’un mot sans changement morphologique : ce phénomène est fréquent chez les jeunes

locuteurs surtout lorsqu’il s’agit d’utiliser un adjectif dans la fonction d’un adverbe ou vice versa. Souvent, la forme choisie est plus économique que la forme standard, mais

il semble que cela n’est pas toujours l’explication pour ce phénomène. Une hypothèse serait que le langage des jeunes tend à l’unification des formes. On peut observer

également l ’usage d’adjectifs sans accord du genre ou du nombre, autre indice pour cette hypothèse. Cependant, il semble ne pas y avoir de règles, et d’autres phénomè-nes vont dans la direction opposée.

Cela vaut surtout pour l’intensification, que ce soit par préfixation (super beau), par une particule intensifiante (complètement belle) ou par un substantif qualificatif

(une bête de fille). Les trois ne peuvent pas être qualifiés de procédés de simplification. Il est typique du langage des jeunes de préférer certains préfixes, particules et

substantifs pendant un certain temps et d ’en trouver d’autres dès que la mode est passée. La valeur de l’intensification varie selon le contexte, car même s’il s’agit d’un intensifiant à la sémantique clairement positive ou négative, il peut également servir à intensifier de la manière opposée.

 

4.3 Lexique

 

C’est dans le domaine du lexique que se manifeste le côté créatif et hermétique du langage des jeunes. Le lexique particulier des jeunes sert à se démarquer des adultes

et d ’autres groupes de pairs par l’incompréhension, à créer un esprit de pairs au sein du groupe par la compréhension et à négocier les rôles individuels par l ’habileté linguistique de chacun. Toutes ces raisons rendent nécessaire un renouvellement constant du lexique (cf. Fagyal 2004).

La création ne concerne pas de manière égale tout le lexique : sont affectés surtout les domaines sémantiques importants pour la vie quotidienne et la culture des

jeunes. On peut mentionner notamment : amour et sexualité, violence, drogues et

 

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criminalité, école, loisirs, vêtements et apparence physique. De plus, les mots pour exprimer les émotions (positives et négatives) et les insultes, vulgarismes et jurons

jouent un rôle important dans le lexique jeune.

 

4.3.1 Néologismes

 

Les procédés de création de nouveaux mots sont nombreux. L ’invention ad hoc – le néologisme stricto sensu – en est certainement la moins importante, beaucoup plus fréquente est la création à partir du matériau linguistique existant. Pruvost/Sablayrol-les (2003, 118) distinguent les procédés de création morpho-sémantiques (parmi eux,

l’affixation, la composition et la déformation), syntactico-sémantiques (changements de sens et/ou de fonction) et morphologiques (troncation et siglaison). La combinai-

son de procédés est fréquente, surtout lorsqu’il s’agit de phrasèmes. Voici quelques exemples connus :

 

préfixation : nul > archi-nul

 

suffixation : directeur > dirlo, cinéma > cinoche (Ces exemples montrent que la suffixation pure est

rare. Il s’agit fréquemment d’une troncation et resuffixation, le suffixe provenant souvent de

l ’argot classique ou ayant une connotation négative.)

 

reduplication : con > con-con

 

troncation : examen > exam, cinéma > ciné (apocope), musique > zic, téléphone > phone (aphérèse)

 

verlan : métro > tromé (voir aussi 4.3.4)

 

synapsie : boîte + bac > boîte à bac (signifié : lycée privé)

 

conversion : une fille bien, risquer gros

 

métaphore : allumer qqn (signifié : flirter avec qqn)

 

métonymie : abattoir (signifié : école)

 

autres figures : à interpréter selon le contexte, on trouve souvent l’ironie, la litote, l’adynaton et

autres figures créant un effet d’exagération intentionnelle

 

Les jeux sémantiques – dont les figures de style font partie – sont un procédé fréquent qui consiste à donner un nouveau signifiant à un signifié connu, p. ex. pour voiler un

signifiant tabouisé par un signifié anodin, ou pour créer un effet amusant. La resé-mantisation fonctionne ad hoc, mais comme le montrent les exemples ci-haut, il existe

beaucoup de créations lexicalisées. Les jeunes locuteurs utilisent souvent une réduc-tion ou un élargissement du champ de signifiés, une concrétisation ou une abstraction

(moins fréquente), une visualisation de processus invisibles, un jeu sur les analogies

 

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possibles (p. ex. visuelles) du signifié, voire un découplage total du contexte original.

C’est surtout ce dernier qui est difficile à décoder pour les non-initiés. Les jeux de similarités sont souvent de caractère ludique et font partie de la fonction divertissante du langage des jeunes.

 

4.3.2 Emprunts

 

L ’emprunt à des langues étrangères est une autre manière d’introduire de nouveaux mots dans le lexique. Même si ce procédé a toujours eu lieu, le langage des jeunes est

suspecté d ’en abuser. Mais comme pour la plupart des phénomènes dits typiques du

langage des jeunes, il n ’y a pas d’étude systématique qui prouverait un taux d’em-prunts plus élevé que dans le langage courant.

Les emprunts dans le langage des jeunes proviennent en grande partie de l’an-

glais. Cela s’explique par le fait que la culture jeune des pays anglophones, surtout des États-Unis, a servi d’exemple pour les jeunes Européens depuis la fin de la

Deuxième Guerre Mondiale. Même si les jeunes de l ’Hexagone ont vite créé leur propre culture, beaucoup d’éléments culturels américains marquent les tendances en France

et introduisent des mots nouveaux dans le langage. Il s’agit à la fois d’emprunts pour des objets auparavant inconnus et d’emprunts qui permettent d’économiser linguisti-quement. Vu l’omniprésence de l’anglais, les emprunts anglais perdent vite leur caractère obscur.

Cela est différent pour la plupart des autres langues. Depuis les années 70

environ, on trouve dans le langage des jeunes de plus en plus d ’emprunts aux divers dialectes de l’arabe. Ils sont introduits surtout par les jeunes issus de l’immigration

maghrébine. L’arabe n’étant pas enseigné dans les écoles, les emprunts sont beau-coup moins transparents pour les non-initiés. Ainsi, ils peuvent servir à occulter le

langage, mais aussi à exprimer un élément identitaire. C’est aussi le cas pour les autres langues introduites par les immigrants : le romani, les langues des D.O.M./

T.O.M., les langues maghrébines et subsahariennes. L’importance du milieu social

devient plus visible si l ’on prend en compte que ce ne sont pas uniquement les jeunes issus de l ’immigration (souvent bilingues) qui pratiquent le code-switching ou le code-mixing entre le français et les langues du quartier, mais aussi les jeunes des familles françaises dites « de souche ».

Si les mots anglais sont souvent prononcés « à la française », d’autres langues ne

connaissent pas cette francisation. Pour l ’arabe, on peut même observer l’introduc-tion de phonèmes inconnus en français, un effort qui n’a pas lieu lorsqu’il s’agit des langues européennes. Une hypothèse serait que les emprunts de ces dernières se font

souvent à travers l ’écrit (publicité, etc.) et souffrent des interférences au moment du

transfert à l’oral, alors que les emprunts des langues de l’immigration proviennent directement des conversations quotidiennes.

 

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4.3.3 Vulgarismes

 

Les jeunes locuteurs sont souvent accusés d ’utiliser un nombre démesuré de vulgaris-mes. À cela, il faut répondre que ce ne sont pas les jeunes en général, mais certains

groupes de locuteurs qui incorporent beaucoup d’insultes et de jurons dans leur usage, et que certains locuteurs adultes ne se comportent pas de manière différente en

termes de langage. En même temps, l’adolescence est le temps du dépassement des

limites pour trouver sa place dans la société – ce qui vaut aussi pour le langage. Plusieurs sociologues et sociolinguistes (cf. Assef 2004 ; Labov 1972a ; Léglise 2004 ;

Léglise/Leroy 2008 ; Lepoutre 1997 ; Moïse 2011 ; Vettorato 2008) soulignent que

l’insulte n’est pas forcément un signe de mépris, mais qu’elle peut prendre la forme

d’un rituel dans un groupe de pairs. Insulter un ami sans se faire sanctionner est un signe de confiance fort ; savoir commenter toute réplique par un « gros mot » peut

valoir du respect. Le jeu rituel de répliques comiques « Ta mère » consiste à insulter à

tour de rôle la mère de l’interlocuteur (cf. Labov 1972a, 297‒353) – celui qui ne sait plus riposter perd le jeu. Ces exemples montrent que les « gros mots » et autres

déviances du comportement linguistique « correct » jouent un rôle important dans la vie des jeunes, servent à structurer les hiérarchies de groupe, à se démarquer des

attentes des adultes et à former sa propre identité.

 

4.3.4 Verlan

 

Le verlan, caractéristique du langage des jeunes par excellence, est un jeu sur la

structure des mots qui rend l ’énoncé incompréhensible aux non-initiés. Au début des années 80, ce caractère obscurcissant permettait aux jeunes délinquants de parler ouvertement de leurs activités sans être compris. Le procédé étant simple et ludique,

il s ’est vite répandu parmi les jeunes, perdant ainsi l’aspect de code secret. Au milieu des années 90, les jeunes de tous les milieux sociaux utilisaient le verlan. Il semble

qu ’aujourd’hui, il se soit retiré dans les milieux sous-privilégiés de ses origines, les

jeunes bourgeois n’utilisant plus que certaines créations lexicalisées.

Le mot verlan est la clé du procédé : on découpe les syllabes d’un mot et les

réarrange à l’envers, selon le modèle S1 S2 > S2 S1. Exemple :

 

l ’envers [lɑ̃.vɛʀ] > [vɛʀ.lɑ̃] > verlan

 

Le découpage se base normalement sur la réalisation orale. Cela rend possible des

verlanisations de mots monosyllabiques comme femme en meuf, où a lieu un procédé

d’accentuation d’une syllabe muette :

 

[fa.mə] > *[fa.mø] > *[mø.fa] > *[mœ.fɐ] > *[mœ.fə] > [mœf]

 

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Le fonctionnement du verlan est expliqué plus en détail dans Antoine (1998) ; Bach-mann/Basier (1984) ; Calvet (1993) ; Lefkowitz (1989 ; 1991) ; Méla (1991) ; Plénat

(1995). Des études sur son utilisation se trouvent dans Gonçalves (2010) ; Kundegraber (2008) ; Méla (1997) ; Seux (1997).

 

4.4 Phonétique et phonologie

 

Le langage des jeunes utilise généralement les phénomènes du français parlé familier,

ce qui implique souvent un accent expressif, l’élision fréquente de vibrantes, liquides et syllabes faibles, ainsi que d ’autres procédés connus d’une prononciation négli-gente. Les études menées sur la prononciation des jeunes locuteurs se concentrent sur les jeunes des banlieues (cf. Conein/Gadet 1998 ; Doran 2007 ; Fagyal 2010a ; 2010b ;

Gadet 2003a ; 2003b), leur langage présentant des caractéristiques plus saillantes que

celui des jeunes des milieux aisés. L’accent dit « de banlieue » ou « des cités » se caractérise par un accent de phrase sur la pénultième syllabe (cf. Liogier 2002, 47) ; un

débit oral plus élevé qui entraîne de nombreuses contractions et élisions (cf. Begag 1997, 35 ; Doran 2007, 501) ; des réductions de voyelles interconsonantiques (qui

donnent des groupements de consonnes inhabituels) et l ’épenthèse inhabituelle de schwa (cf. Fagyal 2010b, 120) ; une désonorisation des occlusives voisées et une

prononciation très dure donnant un effet d ’explosion (cf. Bedijs 2012, 223) ; l’affrica-

tion de palatales (cf. Fagyal 2010b, 120) ; l’intégration de phonèmes de langues étrangères (cf. Liogier 2002, 46, voir aussi 4.3.2). Selon Fagyal, ces caractéristiques se

doivent surtout au contact avec les langues nord-africaines dans les banlieues et

seraient déjà en voie d ’expansion dans les milieux ouvriers (cf. Fagyal 2010b, 120).

Jusqu ’à présent, ces études concernent majoritairement des adolescents masculins.

 

4.5 Pragmatique

 

Certains rituels du langage des jeunes sont très caractéristiques. C’est surtout l’affir-mation du groupe de pairs, p. ex. par l’échange d’expériences communes. Les cita-

tions de films, séries télévisées, jeux vidéo etc. sont très populaires et font aussi l ’objet de variations amusantes que seuls les initiés comprennent (cf. Neuland 2008, 150).

Pour se rassurer quant à l ’appartenance au groupe, beaucoup de jeunes inventent des rituels de salutation plus ou moins complexes, intégrant non seulement des formules verbales, mais aussi des gestes. La formule de salutation peut fonctionner comme un

code qui inclut les uns et exclut les autres. De même, il est fréquent que les jeunes

s’adressent la parole par un surnom que seuls les membres du groupe ont le droit

d’inventer et d’utiliser. Il peut être formé sur la base du vrai prénom (par abréviation, suffixation, paronomase, etc.), mais il y a toute sorte de surnoms créatifs qui sont liés

à un trait du caractère de la personne, à son apparence physique ou à ses goûts.

 

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308 Kristina Bedijs

 

Surtout lorsqu ’il s’agit de jeunes des cités, le groupe de pairs est vu comme une famille et les membres se nomment frères, sœurs, cousins et cousines – un phéno-

mène qui n ’a pas encore fait l’objet d’une étude systématique sociopragmatique (pour une analyse lexicale du champ sémantique de la famille cf. Pozas 2000).

Le besoin de connaître sa place dans un groupe de pairs se manifeste aussi dans le discours sur le respect. Il se réfère à un comportement social et verbal que la

recherche en politesse verbale décrit par les termes de positive face et negative face (cf.

Brown/Levinson 1987, 61) : le locuteur s ’adresse à l’autre dans le respect de sa liberté d’agir et de son désir d’être accepté. La limite est facile à dépasser, p. ex. par une

insulte – un acte de langage qui vise normalement à blesser et à dévaloriser l’autre. L ’affaire est plus compliquée dans le cas des jeunes, car il est fréquent que l’insulte

prenne la forme d ’un rituel social (voir 4.3.3).

Un autre rituel qui sert à manifester du respect et à souligner sa propre crédibilité

est le jurement (cf. Begag 1997, 32 ; Trimaille 2004a, 68). Une formule comme « je te jure » donne plus de poids à un énoncé et aussi au locuteur. Cette formule étant déjà assez usée, on y ajoute souvent une personne ou un objet de grande importance sur

lequel on jure. Les jeunes des banlieues ont créé les formules du genre « je te jure sur la tête de ma mère » et « je te jure sur le Coran de La Mecque », inspirées par la culture

arabe très présente dans leurs quartiers. Toutefois, elles sont aujourd’hui répandues

dans des milieux sans aucun lien à l’islam.

 

5 Conclusions et perspectives

 

A la fin de ce bref aperçu sur le langage des jeunes, on peut constater que, vu le

caractère déviant de cette variété, il est difficile de trouver des recherches académi-

ques neutres. Le côté prescriptif met en avant l’interdépendance supposée d’une ignorance de la norme et de l’échec scolaire et économique de certains milieux

sociaux. Le côté descriptif prend souvent parti pour l ’innovation et la créativité du langage des jeunes. La recherche se concentre sur les aspects problématiques de la

variété et néglige beaucoup de questions importantes (un point relevé aussi par Auzanneau/Juillard qui critiquent les recherches « centré[e]s sur la recherche du

déviant », 2012, 7).

Ainsi, du vaste faisceau de variables sociales, la majorité n’a pas encore été objet d’analyse : on en sait beaucoup sur le langage des jeunes des grandes villes et de la

banlieue parisienne (cf. le numéro spécial « Les parlers jeunes – Pratiques urbaines et sociales » des « Cahiers de Sociolinguistique », Bulot 2004), mais très peu sur les

jeunes qui vivent ailleurs, que ce soit dans une petite ville ou à la campagne. Il n ’y a pas d’analyses des différences entre les langages masculin et féminin. De même, si les

milieux sous-privilégiés font régulièrement l’objet d’études sociolinguistiques, le langage des milieux moyens et aisés est rarement analysé systématiquement. Le

niveau d ’éducation est souvent implicite dans les recherches sociolinguistiques, mais

 

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il faudrait isoler cet aspect pour obtenir des résultats solides – ce qui permettrait finalement d ’établir un lien entre l’éducation et la maîtrise de différents variétés et registres du français.

La Francophonie étant une communauté linguistique pluricentrique, les jeunes

locuteurs hors de France ne se calquent pas forcément sur le langage des jeunes

Parisiens. Il existe un grand nombre d’études sur les formes de parler des jeunes au Québec, au Maghreb et en Afrique subsaharienne (les autres régions francophones sont beaucoup moins bien documentées), mais elles sont rarement mises en rapport avec les résultats pour la France. Même dans cet article, il a fallu laisser de côté la

Francophonie en faveur d ’une présentation plus approfondie de la situation en France.

L’histoire du langage des jeunes offre encore de nombreux objets de recherche. Le

grand défi à relever sera d ’établir des corpus diachroniques qui se prêtent à l’analyse. Cet enjeu existe également pour les analyses en synchronie, car l ’établissement de corpus authentiques (du moins lorsqu ’il s’agit de l’oral) est toujours problématique.

On peut espérer qu ’on trouvera des critères éthiques acceptables pour établir des corpus oraux et que les nouveaux médias (forums, réseaux sociaux) pourront bientôt

être analysés en tant que grands corpus du langage des jeunes écrit.

 

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