Manuel de Lingui
9783110302219-019
Esme Winter-Froemel
17 Le français en contact avec d ’autres langues
Abstract : Dans ce chapitre seront analysés les contacts entre le français et d ’autres langues. Dans une perspective historique, il s ’agira de déterminer quelles sont, au cours des différentes époques, les conditions externes qui déterminent la façon dont se réalise le contact linguistique, et quelles sont les langues majeures auxquelles le
français a emprunté. Dans une perspective théorique, nous nous interrogerons sur les
types de scénarios du contact que l’on peut observer, et sur les modalités et les types d’influences que l’on peut établir. Nous focaliserons le rôle de l’anglais, qui est
souvent ressenti comme l’influence la plus importante d’un point de vue quantitatif aussi bien que qualitatif, et nous analyserons les réactions individuelles et institution-
nelles face aux emprunts et particulièrement face aux anglicismes. Nous verrons que,
dans une perspective historique, le rôle particulier de l’anglais se relativise ; en même temps, les études linguistiques nous permettent de démentir certaines craintes expri-
mées dans des travaux d’orientation puriste.
Keywords : contact linguistique, emprunt, calque, purisme, anglicisme
1 Introduction
De manière générale, les langues ne représentent pas des entités isolées et stables ; au
contraire, elles entrent constamment en contact entre elles, s’influençant mutuelle-ment, ce qui peut engendrer des innovations linguistiques et des processus de
changement linguistique (signalons toutefois que cette description doit se compren-dre dans un sens figuré, puisque ce ne sont pas les langues qui agissent, mais les
locuteurs qui, dans leurs énoncés, font certains choix, dont le recours à des mots empruntés ; ce sont uniquement ces choix qui donnent naissance à un changement éventuel dans la langue). Ainsi, dans toute son histoire, la langue française a connu
des périodes de contacts plus ou moins intenses avec d ’autres langues et cultures. Dans cet article, nous analyserons d ’abord différentes périodes de contact en nous interrogeant sur les conditions socio-historiques et les critères qui nous permettent de caractériser ces scénarios de contact linguistique (cf. la deuxième partie de cette
contribution). La troisième partie sera consacrée à l’étude du contact entre le français
et l ’anglais, langue qui, à l’époque actuelle, représente de loin la langue de contact la plus importante pour le français, d ’un point de vue quantitatif aussi bien que qualita-
tif. C ’est aussi dans la perception des locuteurs que l’anglais joue un rôle particulier, puisque ceux-ci assimilent souvent emprunt linguistique et anglicisme (et ce constat
est d ’ailleurs valable non seulement pour le français, mais aussi pour les autres langues européennes). Dans une perspective diachronique, il sera intéressant d’ana-lyser dans quelle mesure le contact avec l’anglais représente véritablement un cas
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particulier. Dans la quatrième partie, nous nous pencherons sur les possibilités de
caractériser, selon des critères linguistiques, différents types d ’influence (notamment les emprunts au sens étroit et les calques, ainsi que leurs sous-catégories respectives) ;
de même, nous nous intéresserons aux modalités qui peuvent s’observer lors de
l’intégration des emprunts à la langue d’accueil. La cinquième partie sera réservée à l’analyse des réactions au contact linguistique et de ses effets sur le français. Nous examinerons les réactions puristes, qui insistent sur les effets négatifs du contact,
considéré comme un danger ou une menace pour la langue d ’accueil. Toutefois, nous verrons qu’il y a également, à différentes époques de l’histoire du français, des réactions plus favorables aux emprunts, qui soulignent que les effets du contact linguistique peuvent aussi être perçus comme un enrichissement qui ne menace
nullement l ’existence et le fonctionnement de la langue d’accueil.
Remarque terminologique : Pour désigner les langues impliquées dans les situ-
ations de contact linguistique, nous emploierons ici les termes langue source/langue
d ’origine et langue cible/langue d’accueil, que nous considérerons comme synonymes.
2 Scénarios du contact linguistique dans l’histoire
du français
Les phénomènes de contact linguistique n ’ont lieu, comme l’a souligné Weinreich ( 6 1 1968 [1953]), que pour les locuteurs individuels, c’est-à-dire que toute situation de contact linguistique revient en réalité à une situation de contact entre deux langues pour un individu particulier. Par conséquent, il nous semble utile de nous interroger
sur la façon dont les langues entrent en contact dans la conscience des locuteurs et dans leur activité linguistique cognitive et sociale. En même temps, si on considère
l’évolution d’une langue particulière, on note que les périodes marquées par de fortes
influences d’une autre langue sont également des périodes d’échanges culturels intenses, de sorte que l ’on peut affirmer que, de manière générale, le contact linguis-
tique et le contact culturel vont de pair. Dans la diachronie du français, il n’y a pas seulement une multitude d ’influences de langues de contact, mais on peut également constater que ces influences ont lieu sous des conditions bien différentes. Cela nous permet de distinguer différents scénarios de contact selon des critères socio-histori-
ques et socio-démographiques.
On a proposé différents termes pour désigner le champ d’étude en question (emprunt/borrowing/Entlehnung, cf. Deroy 1956 ; Haugen 1950 ; Lehngut, Betz 1949 ;
31974 ; Transferenz, Clyne 1975 ; interférence/interference/Interferenz, Weinreich 6 1968, etc.), et la thématique que nous venons de soulever a été abordée par différents
courants de recherche. La linguistique historique et la philologie romane ont proposé les concepts de substrat, superstrat et adstrat pour décrire différents scénarios du
contact linguistique. La sociolinguistique anglophone s’est penchée sur la distinction
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entre emprunt et alternance de code linguistique (code-switching) ainsi que sur la
distinction entre les phénomènes d’emprunt « proprement dits » (angl. borrowing)
d’une part et les phénomènes d’influence de substrat (angl. substratum interference) d’autre part (cf. Poplack 1980 ; 2001 ; 2004 ; Poplack/Sankoff 1988 ; Heller/Pfaff 1996 ;
King 2000, 86 –89 ; Riehl 2004, 20–22 ; Onysko 2007, 36–38 ; Bullock/Toribio 2009, 5s.).
Au-delà de ces courants de recherche, d’autres domaines qui ont trait aux phéno-mènes du contact linguistique sont la traduction, la recherche sur les langues créoles
ainsi que la recherche dans le domaine d ’acquisition des langues secondes (FLE/
français langue étrangère). Ces dernières approches s’intéressent, entre autres, aux effets d’interférence entre la langue maternelle et la langue seconde et, le cas échéant, aux interférences entre plusieurs langues acquises/apprises et aux transferts poten-
tiels qui peuvent faciliter la compréhension et l’apprentissage de langues étrangères (cf. Gass/Selinker 2009 ; Dabène/Degache 1996 ; Müller-Lancé 2003 ; Steinhauer 2006). Certains travaux récents visent également à renouer avec certains concepts traditionnels de la sociolinguistique pour analyser comment les accents étrangers
peuvent être interprétés en tant que marqueurs sociaux (cf. Kristiansen 2001). Une autre perspective poursuivie dans la recherche récente concerne les processus cogni-
tifs qui se déroulent lors de la compréhension et de l ’interprétation d’énoncés de locuteurs ayant un accent non natif (cf. Hanulíková et al. 2012).
Dans ce qui suit, nous commencerons par une exposition du modèle de substrat,
superstrat et adstrat pour donner un aperçu de l’évolution du français en contact avec d’autres langues au fil de son histoire.
2.1 Substrats et superstrats
L ’effet du contact linguistique le plus prototypique est probablement celui d’un emprunt lexical. Dans ce cas, suite à une situation de contact entre un locuteur natif
de la langue A et d’un interlocuteur natif de la langue B, un nouveau mot ou une
nouvelle expression de la langue A est introduit dans la langue B, comme c ’est le cas pour le français base-ball, manager et week-end. Ces emprunts sont relativement
récents et faciles à identifier en tant qu ’éléments empruntés, et les mots continuent à exister dans la langue source (l ’anglais). Toutefois, dans l’histoire du français, nous pouvons également observer des périodes de contact avec d’autres langues et cultures qui se passent sous des conditions historiques bien différentes.
Pour décrire les scénarios fondamentaux de contact linguistique qui peuvent
s’observer dans l’évolution du français, on peut recourir aux termes de « substrat », « superstrat » et « adstrat ». Le premier de ces termes a été proposé par le linguiste
italien Graziadio Isaia Ascoli ; il désigne les langues de peuples conquis qui ont coexisté pendant un certain temps avec la langue des conquérants (ici, le latin/le
roman), mais qui ont finalement été abandonnées (cf. Klare 1998, 32s.). Le terme de
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superstrat, forgé par Walther von Wartburg, en contrepartie, se réfère aux langues de peuples qui ont envahi le terrain après que la romanisation a eu lieu et qui ont exercé
une certaine influence sur la langue, mais qui ont également été abandonnées plus
tard. Ainsi, dans les deux cas, c’est la langue du stratum qui survit, et ce stratum évolue à partir du latin (vulgaire) en passant par une étape pré-romane vers les
langues romanes, dont le français. Le terme d’adstrat, enfin, créé par Marius Valkhoff, désigne les langues voisines qui coexistent avec le stratum sans que l’une des deux
langues soit supplantée par l ’autre (cf. Tagliavini 1998, 209).
Dans la recherche en langue française, on trouve parfois aussi un emploi diver-
gent des termes de « substrat » et de « superstrat », définis respectivement comme la langue des vaincus qui est abandonnée et comme la langue des conquérants qui
s’impose (cf. Bertrand 2008). Ici, il s’agit ainsi d’une conception binaire qui ne prévoit pas de « stratum », et on perd la distinction claire entre les deux aspects qui entrent
dans les définitions d ’Ascoli et de von Wartburg (langues autochtones vs. langues qui arrivent plus tardivement, langues qui sont abandonnées vs. langues qui se maintien-nent). Pour cette raison, nous nous baserons sur les définitions proposées par ces
derniers auteurs dans les réflexions suivantes.
Avant de passer aux exemples concrets d ’influences de substrat et de superstrat
dans l ’histoire du français (pour les langues adstrat, cf. 2.2 et 2.3), il convient d’ajouter quelques remarques sur la notion d ’interférence de substrat (substratum interference, Thomason/Kaufman 1988, 37–45). Cette notion a été forgée dans la recherche anglo-
phone, où elle a été opposée à la notion d ’emprunts proprement dits (borrowing ; d’autres termes employés dans les travaux précédents sont RL [recipient language/
langue d ’accueil] agentivity, ou borrowing transfer, termes qui sont contrastés à ceux de SL [source language/langue de départ] agentivity ou imposition transfer, Van
Coetsem 2000, 65). Dans la définition de ces deux termes, on retrouve les mêmes
critères que dans la définition du terme de substrat que nous venons d ’exposer, mais on peut constater que les catégories ne coïncident pas exactement. Ainsi, selon
Thomason et Kaufman, les emprunts sont caractérisés par le fait d’être effectués par les locuteurs natifs intégrant de nouveaux éléments dans leur langue, qui est mainte-
nue sans que les sociétés se fondent ; par contre, dans les cas d’interférence de substrat, de nouveaux éléments sont introduits par des locuteurs non natifs qui ont
imparfaitement acquis la langue, et ces locuteurs adoptent la nouvelle langue au
détriment de leur langue originelle. Par conséquent, les situations d’emprunt se rapprochent des situations d’adstrat ; les situations d’interférence de substrat, au contraire, reprennent le concept de substrat, mais pourraient englober aussi les influences de langues superstrats, puisque les deux critères fondamentaux (acquisi-
tion de la nouvelle langue et abandon de la langue d’origine) sont également satisfaits pour ce dernier scénario de contact linguistique. Cela nous permet de constater que la
distinction anglophone n ’envisage pas la question de savoir s’il s’agit de langues de peuples conquérants, vainqueurs et politiquement supérieurs, ou bien de celles de
peuples conquis, vaincus et de ce fait inférieurs. Ce qui est mis en avant, par contre,
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ce sont les conditions du contact linguistique pour les locuteurs individuels. De fait,
dans le cas de borrowing, il s’agit de situations ponctuelles dans lesquelles les
locuteurs ont recours à une certaine expression d ’une autre langue pour exprimer un certain concept, tandis que dans le cas d’une interférence de substrat, ils adoptent
« entièrement » (mais imparfaitement) une nouvelle langue. S ’ils introduisent dans ce processus d ’acquisition de nouveaux éléments et structures dans la langue, il s’agit d’un processus non intentionnel dont ils ne sont peut-être même pas conscients. Dans cette perspective, on a souligné une caractéristique additionnelle qui distingue les
scénarios d ’emprunts d’une part et les scénarios d’interférence de substrat d’autre
part : tandis que les emprunts s’opèrent au niveau des lexèmes ou à partir du niveau des lexèmes, les interférences de substrat peuvent également concerner des éléments
grammaticaux, c’est-à-dire des éléments moins libres de la langue (cf. Croft 2000, 203) ; toutefois, le degré de corrélations entre emprunts et éléments lexicaux d’une part, et influences de substrat et éléments grammaticaux d ’autre part, reste contro-versé.
Essayons de préciser respectivement quelles sont les langues principales ayant
exercé une influence sur le français, et sous quelles conditions ces influences ont eu
lieu. En ce qui concerne les influences de substrat, il s ’agit des dialectes gaulois parlés sur le territoire lors de la conquête de la Gaule au IIe er et au I siècle avant J.-C. (cf.
Huchon 2002, 34 –37). Les parlers gaulois coexistent pendant environ quatre siècles avec le latin, peut-être même jusqu’au VIe ou VIIe siècle (cf. Bertrand 2008, 24), mais
finalement le latin s’impose en tant que langue de l’administration. Néanmoins, les parlers gaulois ont laissé certaines traces dans le vocabulaire, et plus spécifiquement
dans le vocabulaire de la vie rurale (p. ex. les noms d’animaux alouette, bouc, mouton et truie, les termes botaniques bruyère, chêne, if, les termes pour décrire le paysage
berge, chemin, quai, talus, et les termes de l’agriculture charrue, ruche, cervoise) et parfois dans celui de l’artisanat, des vêtements et de l’alimentation (p. ex. charpente, charrue, béret, braie, cervoise, crème). Les influences gauloises ont peut-être été facilitées par la proximité relative du gaulois et du latin (cf. les exemples du gaul. alto
et du lat. altus ‘profond’ ainsi que du gaul. bovi et du lat. bos, bovis ‘boeuf’) ; en même
temps, les emprunts s’introduisent normalement sous une forme latinisée. Au total, environ 150 mots d’origine gauloise ont survécu dans le lexique du français contem-
porain. De plus, l’influence du substrat se note dans quelques milliers de toponymes ; de fait, le suffixe -ac/-ay que nous retrouvons dans Cognac, Loudéac, Carnac, Tournay,
Gournay/Gornac, Bernay/Bernac, etc. remonte à une origine gauloise (cf. Bertrand
2008, 24– 3 35 ; Picoche/Marchello-Nizia1994, 324) ; de même le suffixe -un, issu du gaulois -dunum/-durum désignant une citadelle, une forteresse ou un lieu de défense
a été conservé dans Verdun, Meudon, Lyon, etc. Enfin, la numérotation par vingt, conservée dans quatre-vingts, etc., remonte également aux Gaulois.
De nouvelles situations de contact linguistique se produisent plus tard avec les
langues germaniques (cf. Bertrand 2008, 37 –46 ; Huchon 2002, 47–51 ; Klare 1998, 40s.). Dans un premier temps, le contact linguistique a lieu dans le contexte de
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contacts commerciaux et politiques (cf. des emprunts comme savon, maçon, banc et garder ainsi que les noms de couleurs de chevaux tels que brun, fauve et gris, etc.), et
on peut donc parler dans ce cas d’influences du type adstrat. Ensuite, le contact se renforce avec les invasions germaniques du V e e et du début du VI siècle, de sorte que
nous pouvons identifier une influence de superstrat. C’est surtout la langue des Francs qui laisse de nombreuses traces dans la langue française (cf. la désignation
Francia, une forme latinisée de Franko). De fait, la langue des envahisseurs francs
coexiste avec la langue et la culture gallo-romaines jusqu e ’ au X siècle, période pendant laquelle les Francs se romanisent et se christianisent progressivement, de
sorte que le gallo-roman s’impose finalement en tant que langue de la vie religieuse, culturelle, commerciale et politique. Néanmoins, le francique influe sur la langue à
différents niveaux. En ce qui concerne la phonétique, le h aspiré, qui avait disparu du latin, est réintroduit avec des emprunts tels que heaume et honte, et cette prononcia-
tion peut affecter également des mots du fonds latin tels que le latin altus qui devient
le fr. haut. De plus, le phonème initial [w] d ’origine germanique s’introduit dans une forme adaptée [gw] évoluant ensuite vers [g] dans des mots comme *werra, qui
donnera le fr. guerre (cf. aussi les mots gagner, garçon et guêpe). Au niveau lexical, plus de mille mots franciques ont été introduits en ancien français, dont à peu près
700 ont été conservés dans le français contemporain. Les apports se localisent dans certains domaines du vocabulaire, notamment le vocabulaire de la guerre (flèche,
bouclier, garder, guerre, hache, haubert, heaume, etc.) et celui de l ’administration (bannir, baron, fief, gage, sénéchal, maréchal, chambellan, ban, etc. ; cf. DMOE, p. 35), le lexique de la vie rurale (blé, bois, gerbe, haie, houx, roseau, saule, etc.) ainsi que les
noms de couleurs (blanc, bleu, blond, gris, brun). L ’influence germanique se note également dans les noms propres, p. ex. Alain, Eude et Roland. De plus, on retrouve le
suffixe -ard, d’origine francique et signifiant ‘fort’ dans de nombreux noms (p. ex. Richard, Bernard, Gérard) ; de même pour le suffixe -aud/-ald, du germanique walden
‘diriger, gouverner’ (p. ex. Arnaud, Renaud) et pour le suffixe -isk qui évolue vers -ois
et ensuite -ais et qui se retrouve dans des noms d’habitants comme Français et Anglais.
Plus tard, vers 800, les Normands (ou Vikings) envahissent la côte normande et
s’y installent durablement. Ils introduisent encore quelques mots germaniques en (ancien) français, surtout dans le domaine de la marine (p. ex. tillac, cingler, turbot, marsouin), mais abandonnent vite leur langue maternelle pour adopter le français. Du
reste, lors des invasions de Guillaume de Conquérant, ils introduiront cette langue
nouvellement acquise sur le territoire de l’Angleterre.
2.2 Adstrats savants
Poursuivant notre parcours de l’histoire du français, on note que le moyen français et le français du XVI e siècle marquent des périodes pendant lesquelles le lexique s’élar-
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git considérablement, les emprunts jouant un rôle important dans ce contexte. Parmi les langues de contact figurent les langues romanes et les dialectes du français, mais
aussi le latin, ce qui veut dire que ce dernier ne représente pas seulement le stratum qui se conserve et évolue vers les langues romanes dont le français fait partie, mais il
exerce également une influence d ’adstrat, ou plus précisément d’adstrat culturel (pour le rôle du latin dans l ’évolution des langues européennes, cf. Schweickard 1991). Dans ce cas, le contact linguistique ne s’effectue pas dans la communication
orale et directe, mais de manière indirecte, à travers les textes de l ’Antiquité qui sont lus et traduits par des traducteurs comme Nicole Oresme (cf. Huchon 2002, 119).
L ’ e e élaboration du français se poursuit aux XVII et XVIII siècles et va de pair avec le refoulement du latin, qui se conclut par son abandon en tant que langue scientifique.
Néanmoins, au cours de ce processus, le latin continue à jouer un rôle important, dans la mesure où le lexique scientifique français nouvellement créé se basera
souvent sur le latin et sur le grec, cf. le fr. équestre, potable, sidéral, tellurique, agriculture, auriculaire, articulation, rotule, ainsi que le fr. gramme, litre, mètre, postu-lat, oxygène, hydrogène, entomologie, etc. (cf. Reinheimer-Rîpeanu 2004 ; Bertrand
2008 ; Rey/Duval/Siouffi 2007, 455–975) ; dans ces derniers cas, l’influence du grec s’effectue souvent par l’intermédiaire du latin (p. ex. le fr. métaphore est emprunté au latin metaphora, lui-même emprunté au grec, de même pour le fr. symptôme, symétrie, hystérique e ). À partir du XVI siècle, par contre, on relève aussi des emprunts directs à la langue grecque (p. ex. hygiène, analyse). Ces emprunts concernent souvent le
vocabulaire de la médecine, de la rhétorique et de la politique.
De plus, on observe que de nombreux éléments latins et grecs entrent dans la
formation des mots. D ’un point de vue morphologique, il est intéressant de noter que dans ces compositions savantes, certains éléments apparaissent toujours à gauche
(p. ex. anti-, archi-, auto-, extra-, micro-, ultra-, pseudo-, micro-, tous d ’origine grecque), d’autres, toujours à droite (p. ex. -cide, -fère, -fuge, -vore, d’origine latine, et -crate, -phage, -phobe, -tèque, -graphie, d’origine grecque) ; d’autres encore peuvent
s’utiliser à position variable, et dans ce cas, ils ont souvent une signification partielle-ment différente (cf. p. ex. philo- dans philosophe, philologue vs. -phile dans bibliophile,
hydrophile, germanophile ; phono- dans phonologie, phonographe vs. -phone dans aphone, téléphone, saxophone, microphone ; anthropo- dans anthrophosophe, anthro-
pophage vs. -anthrope dans philanthrope, misanthrope ; logo- [‘de la parole’] dans logopédie, logorrhée vs. -logue [‘spécialiste de’] dans anthropologue, philologue, oph-talmologue, etc.). Si la position de ces éléments à l’intérieur des mots devient fixe, s’ils
donnent lieu à des séries de mots et s ’ils se combinent à des éléments du lexique hérité (ou à des bases relevant de strates du lexique plus anciens) (p. ex. cinéphile,
francophile, microfiche, micro-onde, pseudomembrane), on peut les rapprocher de préfixes ou de suffixes, mais leur statut morphologique reste en partie controversé (cf.
Lehmann/Martin-Berthet 1998, 116s. et 181–183).
Retournant au latin, on peut constater que le contact intense avec le latin
(classique) sous forme d ’adstrat culturel mène encore à une autre particularité du
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lexique français, notamment à la coexistence de mots hérités du latin (‘mots popu-laires’) et mots empruntés plus tard à cette langue (‘mots savants’) à l’intérieur de
nombreuses familles de mots. Par exemple, pour désigner le concept de l ’animal même, on a la forme cheval, issue du latin vulgaire caballus (et signifiant à l’origine
‘cheval hongre/mauvais cheval’, cf. DHLF) ; pour les concepts apparentés plus scientifiques et/ou techniques, par contre, on a des formes comme équestre, équita-
tion, etc. ayant comme base la forme du latin classique equus ; de même pour le fr. boire < lat.vulg. bibere à côté du fr. potable (latin classique potare), ainsi que pour le fr. étoile < lat.vulg. stella à côté du fr. sidéral, sidéré, sidération (cf. latin classique
sidus). De manière générale, cette coexistence de formes populaires et savantes
entraîne un taux inférieur d ’unités linguistiques motivées, c’est-à-dire d’unités dont
le sens peut se déduire à partir d ’autres unités du lexique (en allemand, par exemple, la relation est souvent transparente, comme par exemple dans trinken
‘boire’ et trinkbar ‘potable’). En outre, nous pouvons trouver dans certains cas deux
reflets différents d’un même étymon latin, tels que chose – cause (du lat. causa), frêle – fragile (du lat. fragilis), étroit – strict (du lat. strictus), entier – intègre (du lat.
integer), droit – direct (du lat. directus), forge – fabrique (du lat. fabrica), nager – naviguer (du lat. navigare) etc. (cf. Klare 1998, 76). Dans ces paires de mots, appelées
doublets lexicaux, on peut constater qu’en général, le mot savant reste plus proche du latin tant au niveau de la prononciation et de la graphie qu’à celui de la signification.
En outre, l’influence de l’adstrat culturel latin se note aussi dans l’évolution de la prononciation et de la graphie de certains mots ayant toujours appartenu au fonds
lexical. De fait, dans certains cas, ceux-ci n’ont néanmoins pas suivi l’évolution phonétique régulière, et ils ont conservé, ou à un certain moment repris, une forme
plus proche du latin. Par exemple, le mot larme aurait dû aboutir à une forme *lerme selon les lois phonétiques, de même pour livre (où le mot latin liber aurait dû évoluer
vers *loivre), charité (au lieu de *charté), espérer et esprit (qui conservent la consonne
[s], qui aurait dû s ’amuïr selon l’évolution typique du latin au français, comme dans le fr. épée, du lat. spat(h)a/spata, fr. épaule, du latin impérial spat(h)ula, fr. épi, du
lat. spicum, fr. épice, du lat. species, etc.). Les mots avec cette évolution phonétique
irrégulière, appelés mots ‘mi-savants’, relèvent surtout du domaine de la religion et
du droit, ce qui s ’explique par le contact permanent qui avait lieu dans ces domaines entre la population et les érudits employant la langue latine. De manière générale, on
peut constater que le latin chrétien a joué un rôle considérable dans l’histoire des
langues romanes, ce qui se constate par exemple dans le mot parler (cf. aussi l’italien parlare) qui remonte au latin chrétien tardif parabolare, dérivé du mot parabola ayant
le sens de ‘récit allégorique du Christ’ (et à nouveau, à côté du verbe parler, on trouve des dérivés savants qui remontent à la forme du latin classique loqui, p. ex. locution,
locuteur, interlocuteur, allocution, etc.).
Outre les contacts permanents avec le latin et le grec, pendant toute la période
médiévale et jusqu ’ e au XVI siècle, on note une forte influence de la langue arabe, qui
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Le français en contact avec d ’autres langues 409
a lieu sous différentes formes (cf. Bertrand 2008, 57–74). Premièrement, il s’agit de contacts liés au commerce, qui se reflètent dans l’importation de mots comme carafe, douane, magasin, tasse, azur, orange, alezan, girafe, abricot, artichaut, coton, épinard,
estragon, safran, sucre, etc. (certains de ces emprunts ont lieu par l’intermédiaire de
l’espagnol et de l’italien). Deuxièmement, il y a les contacts liés aux croisades, qui se reflètent également dans un certain nombre d’apports lexicaux (amiral, arsenal, assassin, calife, émir, etc.). Dans ces deux cas, il s’agit de situations d’adstrat. Troisiè-
mement, toutefois, le contact avec l’arabe s’opère aussi d’une manière plus indirecte, à travers des textes écrits. D ’une part on peut penser ici à des auteurs littéraires et à des ouvrages tels que les Mille et une nuits, qui remontent à une source persane ou
indienne, mais qui deviendront célèbres en Europe à partir d’une traduction en arabe.
Ensuite, c’est le domaine de la science qui est concerné ici, incluant les sciences humaines aussi bien que les sciences dures. Parmi les auteurs arabes, on peut citer
Avicenne et Averroès. De plus, de nombreux ouvrages philosophiques et scientifiques
datant de l ’Antiquité sont traduits du grec en passant par l’intermédiaire de l’arabe vers le latin et les langues romanes, et ces traductions donnent lieu à des emprunts
tels que chiffre, zéro, chimie, élixir, antimoine, sirop, ainsi que algèbre, alchimie, alcool, artichaut, etc. (dans ces derniers emprunts, nous pouvons observer une agglutination
de l’article arabe). Pour ces apports lexicaux, la situation se rapproche davantage d’une situation de contact avec un adstrat culturel, puisque le contact ne se passe que de manière indirecte, à travers les textes. En même temps, il convient toutefois de
noter que ces contacts avec l’arabe sont des contacts ponctuels (les emprunts sont effectués par un nombre réduit de personnes), alors que pour le latin et le grec, il
s’agit de langues vraiment omniprésentes dans le domaine « savant ».
2.3 Le français en contact avec d’autres langues, romanes et non
romanes
Quelles sont les autres langues qui ont joué un rôle d ’adstrat dans l’histoire du français ? Une langue qui, pendant des siècles, a exercé une influence considérable
sur la langue française est l’italien (cf. Hope 1971 ; Bertrand 2008, 89–105 ; DMOE DMOE ;; Aschenberg 2011). Dès le XIII e siècle, on constate des contacts intenses entre le
français et l’italien dans le domaine de la littérature, comme le montre le fait que des auteurs comme Brunetto Latini et Marco Polo écrivent ou font rédiger leurs textes en français également. Ces contacts deviennent encore plus intenses pendant la Renais-
sance, et l ’italien devient une langue de plus en plus à la mode (cf. les emprunts de
caleçon et veste). Ainsi, on peut observer une véritable passion pour l’Italie en France, qui se traduit par une série d’emprunts dans le lexique des arts. Dans le domaine de la musique, on peut citer ballet, concert, opéra, sérénade, solfège, sourdine, ténor ; pour
ce qui est de l ’architecture, des arts décoratifs et des beaux-arts, il y a p. ex. les mots belvédère, baldaquin, balcon, arabesque, grotesque, figurine, fresque, modèle qui sont
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empruntés. Et même si le nombre d ’emprunts à l’italien se réduit considérablement à partir du XVIIe siècle, une certaine influence persiste, et on peut encore relever
quelques emprunts qui entrent dans la langue française à une époque plus tardive, p. ex. e toccata , emprunté au début du XVIII siècle (cf. PR).
Certains de ces emprunts s’emploient aussi dans plusieurs arts différents, p. ex. le terme grotesque, qui est à l’origine un terme d’architecture désignant un style d’orne-ment, deviendra un terme de la critique d’art et surtout de la critique littéraire. Un cas
intéressant est aussi l ’emprunt du mot pantalon, qui désigne d’abord un certain personnage de la Commedia dell ’arte, un vieillard cupide et hypocrite, et ensuite son habit caractéristique, qui est une sorte de salopette allant du cou aux pieds ; le sens moderne de ce mot apparaît avec la Révolution (cf. DHLF). Le fait que des troupes de
comédiens italiens sont invités à Paris (la première troupe est celle des Gelosi, qui se
met au service du roi vers 1568, cf. d’Auriac 1878, 19) et qu’ils donnent des spectacles à Paris depuis le XVIe siècle confirme que l’italien a été dans une situation de contact intense avec le français. Ainsi, dans les premières pièces des comédiens italiens, les
canevas sont en italien, et la langue italienne continue à s ’employer dans les pièces de la Comédie-Italienne du XVI e e et XVII siècle. (Toutefois, le français gagnera de plus
en plus de place dans les pièces avec l ’engagement d’acteurs français, et au début du XVIII e siècle, l’italien sera complètement abandonné dans le « nouveau Théâtre Italien » ; cf. Attinger 1950 ; Guardenti 1990 ; Rivara 1996).
Mais les emprunts à la langue italienne ne concernent pas seulement le domaine
des arts. Premièrement, il faut citer aussi les dites « guerres d’Italie », qui ont lieu de la fin du XV e e siècle jusqu ’ à la moitié du XVI siècle et qui entraînent l’importation
d’une série de mots du domaine de la guerre (p. ex. alarme, alerte, bataillon, bravade, canon, cartouche, sentinelle, soldat, etc.). Deuxièmement, il y a également des contacts
commerciaux qui facilitent l’emprunt de termes du commerce et des finances (p. ex. bilan, banqueroute, [biens] liquides, contrebande). Pendant la Renaissance, l ’italien a également exercé une forte influence sur d ’autres langues européennes, mais le
contact entre le français et l ’italien représente tout de même un cas particulier à cause du contexte historique (notamment les guerres d ’Italie) et des relations particulière-ment étroites entre la cour française et la famille des Medici à Florence.
De plus, de manière générale, il semble intéressant de noter que le contact long et
intense entre l ’italien et le français a également provoqué des réactions très critiques, auxquelles nous reviendrons dans la cinquième partie de cette contribution. En même
temps, les influences n ’ont pas été unidirectionnelles, tout au contraire, le français a
aussi considérablement influé sur la langue italienne (cf. l’étude de Hope 1971). La même observation est d’ailleurs valable pour le français et l’espagnol (cf. Dworkin
2012, 118–138) ainsi que pour le français et l’anglais.
Une autre langue romane ayant exercé une influence relativement longue et
importante sur le français est l ’espagnol, ce qui se note par une série d’emprunts lexicaux, qui ont eu lieu à partir du XIIe siècle et jusqu ’à aujourd’hui. Souvent, ces mots désignent des réalités « étrangères », p. ex. il s’agit de termes culinaires (chorizo,
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Le français en contact avec d’autres langues 411
gaspacho, paella, vanille), de termes qui se situent dans le contexte de la tauromachie
(corrida, aficionado), celui de l’habillement (sombrero, mantille), etc. À un moindre degré, on peut également citer le portugais (p. ex. caravelle, bossa nova, capoeira, fado), mais le portugais a surtout une fonction de langue intermédiaire, ce qui est
également le cas pour l’espagnol. Ainsi, nous trouvons, à côté des emprunts à l’espa-gnol et au portugais « proprement dits », des emprunts désignant des objets provenant
des pays de l ’Amérique, de l’Asie et de l’Afrique. Pour l’espagnol, on peut citer les mots avocat, cacahuète, cacao, caïman, cannibale, caoutchouc, chocolat, cigare, hamac, maïs, puma, tabac et tomate ; pour les emprunts qui passent par le portugais, il y a
cajou, piranha, macaque, mangue, cobaye (qui signifie d’abord ‘cochon d’Inde’ et ne prend que plus tardivement le sens de ‘personne ou animal sur qui on tente une
expérience’) etc. Ainsi, les mots que nous venons de citer proviennent, en réalité, d’autres langues telles que le nahuatl, les langues haïtiennes, les langues des Caraï-bes, etc., mais leur importation s’effectue par l’espagnol et le portugais, qui figurent
comme des langues intermédiaires (cf. Bertrand 2008, 173 –184).
Ensuite, on peut aussi relever un certain nombre d’emprunts à d’autres langues (cf. Bertrand 2008), dont les langues germaniques, les langues slaves, les langues
orientales et les langues africaines. Les Vikings qui s’installent sur les côtes de la Normandie aux IXe e et X siècles font entrer quelques mots du vieux norois dans le lexique du français (p. ex. carlingue, crabe, crique, hauban, homard, flotte, vague). Ces emprunts, qui concernent surtout le domaine de la navigation, peuvent se classifier
d’emprunts par superstrat (cf. le paragraphe 2.1 ci-dessus). En outre, on trouve aussi des emprunts d’origine germanique plus récents, qui relèvent de situations de contact du type adstrat, p. ex. édredon, fjord, geyser, ski, slalom, narval et renne. Le contact avec le néerlandais se reflète dans les mots bâbord, dégringoler, frelater, maquiller,
tribord, vrac, yacht, yole, etc. ; de même, on peut relever quelques emprunts à l’alle-mand (p. ex. accordéon, blinder, calèche, leitmotiv, loustic, trinquer, du verbe allemand
trinken ‘boire’ ainsi que des emprunts plus récents liés au contexte des guerres
mondiales tels que bunker, nazi, putsch et stalag, qui vient d’une forme abrégée de l’allemand Stammlager ‘camp de base [de prisonniers de guerre]’).
Pour les langues slaves, on peut citer une série d’emprunts au russe ; souvent, il s’agit de mots désignant des objets ou des réalités de la vie et de l’histoire de la Russie
et de l’Union Soviétique (p. ex. bolchevique, boyard, kolkhoze, perestroïka, rouble, soviet, tzar/tsar, intelligentsia, balalaïka, datcha, mazout, taïga, toundra ; pour les
termes gastronomiques, on peut citer blinis, borchtch, samovar et vodka). De même, on trouve quelques emprunts au polonais (chapka, cosaque, mazurka). En ce qui
concerne les langues orientales, il s ’agit premièrement de langues du Proche et du
Moyen-Orient (le turc, p. ex. laiton et caviar [emprunté par l’intermédiaire de l’italien], ainsi que le persan, p. ex. pyjama [emprunté par l’intermédiaire de l’anglais], turban,
jasmin [emprunté par l’intermédiaire de l’arabe], caravane, divan, douane ; pour les emprunts au turc, cf. Schweickard 2014 ; pour les emprunts dans le domaine culi-
naire, cf. aussi Schweickard 2015). En outre, on trouve quelques emprunts aux
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412 Esme Winter-Froemel
langues de l ’Extrême-Orient ; parmi ces emprunts, les mots d’origine japonaise concernent souvent, mais pas exclusivement, le domaine du sport (p. ex. aïkido,
karaté, judo, dan, mais on trouve aussi bonzaï, bonze, geisha, kamikaze, kimono, saké, samouraï). Les emprunts au chinois sont parfois des emprunts directs (taï chi, yin et
yang) ou encore des emprunts par l’intermédiaire du japonais (shogun, soja, zen) ; parfois, leur parcours est controversé (p. ex. le nom du jeu de go). Finalement, les
emprunts aux langues africaines concernent surtout des noms d ’animaux (chimpanzé, macaque, gnou, tsé-tsé) ou encore des objets et des réalités africains (bamboula,
balafon, kora) ; comme nous l ’avons déjà vu plus haut, ici encore, certains emprunts
passent par l’intermédiaire d’autres langues. Au total, toutefois, le nombre d’em-prunts aux langues d’Afrique est relativement restreint en français métropolitain.
Avant de passer à l ’analyse du rôle de l’anglais, il convient de noter que les langues régionales sont aussi en contact avec le français, ce qui a donné lieu à un
certain nombre d’emprunts. Citons l’exemple des emprunts au breton bijou, bigouden,
baragouin, biniou et menhir. L ’influence du breton se note également dans certains prénoms assez courants, tels qu’Arthur, Gwénola, Gwénaëlle, Hervé, Ronan, Tanguy, Yannick, Yves, etc. Toutefois, les prénoms représentent une catégorie particulière, et
les modes de prénoms d ’origine étrangère mériteraient d’être discutées plus en détail (cf. les modes de prénoms anglais ou italiens, cf. Fischer 2008 pour une étude des
modes de prénoms d’origine anglophone en Allemagne).
3 Le contact avec l ’anglais
Pour le français actuel, tout comme pour les autres langues européennes majeures,
l’anglais représente la langue de contact la plus importante d’un point de vue quantitatif aussi bien que qualitatif. Cette situation n’est nullement particulière au français, et on peut constater une forte importance de l ’anglais à l’échelle mondiale,
de sorte que bon nombre des emprunts à l’anglais sont partagés par différentes langues. Ces emprunts du type leader, manager, badminton, tennis, blues, jazz, inter-
net, etc. (pour plus d’exemples, voir ci-dessous) peuvent se classifier d’internationa-lismes (Braun 1990 ; Schaeder 1990 ; Volmert 1990). Dans une perspective linguis-
tique, il semble important d ’insister sur cette particularité, puisqu’ici, le contact entre la langue source (l’anglais) et la langue cible (p. ex. le français) n’entraîne pas seulement un rapprochement de ces deux langues, mais effectue aussi un rapproche-ment entre différentes langues cibles qui ont emprunté les mots anglais. De plus, on peut constater que ce vocabulaire international est souvent créé à partir de racines
latines ou grecques (cf. Volmert 1996), ce qui peut augmenter la transparence des
mots à travers les différentes langues et faciliter leur importation dans d’autres langues.
En outre, il convient de signaler que le contact entre le français et l ’anglais ne s’opère pas seulement vers le français ; bien au contraire, pendant le Moyen Âge, le
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Le français en contact avec d’autres langues 413
français a eu une influence notoire sur la langue anglaise (Bertrand 2008, 148s.).
Depuis Guillaume le Conquérant au XI e siècle et jusqu ’au règne de Henry IV, c’est-à-
dire jusqu e ’ au début du XV siècle, l’ancien français, et plus précisément sa variété normande, sera la langue maternelle des rois d’Angleterre et la langue parlée à la cour anglaise. Dans ce contexte se développe la littérature anglo-normande, qui est une littérature de langue française produite en Angleterre (p. ex. les Lais de Marie de
France). La forte influence du français sur l’anglais se reflète dans des emprunts de
mots fréquents tels que l ’angl. cat (< a.fr. chat), car (< a.fr. car/char), challenge (< a.fr. chalengier) et castle (< a.fr. chastel), et on estime qu’environ 40% du vocabulaire anglais remontent à une origine française (Bertrand 2008, 148).
Par conséquent, certains mots que le français a importés de l’anglais sont en
réalité des emprunts aller-retour, c ’est-à-dire qu’il s’agit de mots anglais d’origine française qui, par la suite, sont « réintroduits » dans le lexique du français, comme
dans le cas des formes challenge et car, que nous venons de citer. Le mot car a été
emprunté dans un sens spécifique, celui de ‘voiture de tramway, véhicule sur rails’, qui ne s’est pas maintenu. La forme fr. car ‘autocar’ pourrait s’analyser, en revanche,
comme une abréviation du fr. autocar, également empruntée à l ’anglais, où autocar signifiait ‘automobile’ (cf. DHLF s.v. car2 ; nous reviendrons aux phénomènes de changements sémantiques/divergences sémantiques qui peuvent accompagner les
emprunts dans le paragraphe suivant). En outre, on peut donner l’exemple du fr. sport, qui remonte à l ’angl. sport/disport, emprunté à l’ancien français desport, et
celui du fr. tennis, qui a été emprunté à l’anglais tennis, qui a, à son tour, emprunté ce mot au français du XIVe siècle pour désigner le jeu de paume ; il s’agit ici plus
précisément de l’impératif du verbe français tenir, crié par le serveur dans ce jeu, qui a fourni la base pour la désignation du jeu. De plus, le mot adopte en français égale-
ment le sens de ‘terrain de tennis’, où l’anglais a (tennis) court uniquement ; ce dernier mot représente également un emprunt aller-retour en français (ancien français court,
cort → angl. court → fr. court ; cf. DHLF). Mentionnons finalement le cas du mot anglais jean(s), qui remonte à la désignation française du nom de la ville italienne de
Gênes, d ’où l’on importait cette toile (cf. les désignations en moyen anglais Gene, Jene,
Jeyne, Jayne et Jane et celle de l ’ancien/moyen français Janne(s), cf. OED, DHLF).
Il semble intéressant de noter que dans une perspective historique, le contact
relativement intensif avec l’anglais ne représente pas un cas unique ; de fait, on peut le rapprocher de la situation au XVI e siècle, où de nombreux mots italiens entrent
dans le lexique du français, et où l’on trouve également des discours très critiques
comme celui d’Henri Estienne qui souligne les dangers de l’influence italienne, ressentie comme trop importante (cf. Bertrand 2008, 147 et la partie 5.1 ci-dessous).
L’influence de l’anglais sur le français s’intensifie de plus en plus avec l’indus-trialisation, c e ’ est-à-dire à partir du XIX siècle, et le contact devient encore plus intense aux XXe e et XXI siècles. Souvent, les emprunts concernent des domaines spécifiques du lexique tels que le vocabulaire industriel (cf. bulldozer, cargo, express,
fuel(-oil), pipe-line, rail, tramway, tunnel), la politique et la gestion d’entreprises (cf.
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414 Esme Winter-Froemel
budget, leader, lobby, manager, marketing, staff, jury, boycotter, interview, meeting, lock-out, speaker). Dans le domaine du sport, on voit apparaître le terme de sport
même, et, de la même façon, badminton, baseball, basket-ball, bobsleigh, bowling, boxe, cricket, croquet, curling, football, golf, handball, hockey, rafting, rugby, snooker,
squash, surf, tennis, volley-ball, challenge, fair-play, match, record, sprint, etc. ; pour ce qui est de la musique et de la danse contemporaines, on peut citer beat, bebop, big
band, blues, boogie(-woogie), folk, fox-trot, funk, grunge, jazz, heavy metal, new age,
pop, punk rock, rap, reggae, rock ’n’ roll, slow fox, soul, swing, techno, twist, etc. ; dans le domaine du commerce, de la mode et du style de vie, il y a blue jean(s), clip, dandy,
look, marketing, shopping, week-end, etc. Parmi les emprunts récents figurent enfin
beaucoup de termes qui relèvent du vocabulaire de l’informatique et de l’internet (p. ex. blog, bug, (t)chat, internet, mail/e-mail, spam, web, etc.).
De manière générale, le paysage médiatique international joue un grand rôle dans
la diffusion de l’anglais dans le monde. L’importance de ce facteur s’est encore renfor-
cée au cours des dernières années avec le succès grandissant de l’internet et des technologies de communication qu ’il offre : aujourd’hui, chaque locuteur peut, à quelque heure qui soit, accéder à des documents en anglais, p. ex. sur des sujets
d’actualité, et cela non seulement sous forme de documents écrits (articles de presse, reportages, etc.), mais aussi sous forme de documents oraux disponibles sur internet, et en accédant directement à des stations de radio et des chaînes de télévision anglopho-
nes etc. De plus, les utilisateurs ne doivent pas se contenter d’un rôle de consommateur passif, mais les nouvelles formes de communication offrent également des possibilités
d’entrer directement en contact avec des locuteurs d’autres langues et d’autres pays.
En même temps, le degré de bilinguisme des locuteurs français est relativement
élevé, ce qui facilite également les emprunts. De fait, en France, l’anglais est la langue étrangère la plus importante dans la formation scolaire (Humbley 2002, 113) ; il est
actuellement enseigné dès l’école primaire (au plus tard), de sorte que les couches jeunes de la population disposent de connaissances de plus en plus approfondies de
la langue. De plus, l’emploi de la langue anglaise a aussi lieu dans des milieux professionnels ; par conséquent, on peut affirmer que la pratique de l’anglais et le niveau du bilinguisme augmentent globalement.
L’influence de l’anglais au niveau lexical semble être hors de question. Pour les
autres niveaux d ’analyse linguistique, par contre, on s’est interrogé sur la question de savoir si la structure de la langue française a également été influencée par l’anglais ou non. Par exemple, par l ’emprunt de mots comme shopping, la prononciation [ŋ] s’est introduite, mais son statut reste controversé : devrait-on prendre en compte la diffu-
sion marginale de cette prononciation au sein de la langue française, ou s’agit-il tout
simplement d ’un nouveau phonème de la langue française, puisqu’il est possible de trouver les paires minimales campine – camping [kɑ͂pin – kɑ͂piŋ] et chopine – shopping
[ʃɔpin – ʃɔpiŋ] ? La plupart des auteurs ont opté pour la deuxième solution, mais cette analyse ne fait pas complètement l’unanimité (cf., pour plus de détails, Schweickard 1998, 297).
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Le français en contact avec d ’autres langues 415
Au niveau de la morphosyntaxe, c’est surtout dans les discours puristes comme le livre Parlez-vous franglais ? d’Étiemble (1964) que l’on peut trouver un large éventail de structures nouvelles qui, selon les auteurs, indiqueraient une influence anglaise.
Parmi les structures les plus souvent citées figurent l’antéposition de l’adjectif (une sérieuse affaire, une positive attitude, une considérable catastrophe, les récents pro-
grès), l’emploi du comparatif et du superlatif au lieu du positif, l’emploi de composés du type déterminant-déterminé (Alpes Hôtel au lieu de Hôtel des Alpes), l’usage fréquent de la voix passive (des critiques ont été formulées au lieu de on a formulé des
critiques), l’accumulation d’adjectifs (une moderne et somptueuse demeure) et l’utilisa-
tion d’adjectifs au lieu d’adverbes (acheter français, sourire jeune, penser socialiste, cf. Beinke 1990, 85–89 ; McLaughlin 2011). Certaines de ces structures, qui existent sous une forme analogue en anglais, sont en effet bien documentées en français actuel.
Néanmoins, il reste à prouver que les structures françaises doivent s ’expliquer néces-sairement et exclusivement par le contact avec l’anglais ; de fait, il n’y a pratiquement
pas d ’études sur ce thème qui dépassent la simple énumération d’exemples rassem-blés au hasard. Une exception méritoire à cette tendance est l ’étude récente de
McLaughlin (2011), qui vise à combler cette lacune en analysant un corpus d ’informa-tions de presse élaborées dans une agence de presse française pour traduire des
informations de presse en langue anglaise. Malgré les objectifs volontairement res-
treints de l ’étude de McLaughlin (elle n’analyse que trois phénomènes où on pourrait soupçonner une influence anglaise, et n ’étudie qu’un type de texte spécifique), son
analyse permet d ’affirmer que pour le niveau syntaxique, on peut relever certains effets du contact, mais en même temps, il paraît légitime d ’affirmer que les effets du
contact avec l’anglais sont surestimés dans les travaux d’orientation puriste. Ainsi, il semble avantageux d’assumer que le contact linguistique représente tout au plus un
facteur parmi d’autres expliquant les changements syntaxiques en cours.
4 Modalités de l ’influence et enjeux de
l ’importation/intégration des emprunts
Après ce panorama historique des contacts entre la langue française et d’autres idiomes, essayons maintenant de déterminer quels sont les types d’innovations qui peuvent résulter de situations de contact linguistique. Commençons par deux phéno-mènes qui impliquent un contact entre différentes langues, mais qui, cependant, ne
représentent pas d ’emprunts proprement dits : les créations lexicales et les faux-emprunts (Winter 2005 ; Winter-Froemel 2009a).
Les créations lexicales (ou emprunts-créations, cf. Humbley 1988) comme le fr.
ordinateur permettent de rendre le sens d’un mot étranger (en l’occurrence l’angl. computer), sans qu’il soit importé (cf. l’all. Computer) ni qu’il soit imité sur la base d’éléments déjà présents dans la langue, c’est-à-dire sans que la conceptualisation
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416 Esme Winter-Froemel
sur laquelle repose le mot étranger soit reproduite avec des formes de la langue
d’accueil (un exemple de cette dernière stratégie fournit l’all. Rechner, qui est dérivé
du verbe rechnen ‘calculer’ et imite ainsi la conceptualisation du nom anglais dérivé du verbe compute). Tandis que ces dernières formes peuvent se classifier d’emprunts
au sens large, c ’est-à-dire qu’elles représentent des formes influencées par un modèle de la langue source, une telle influence au niveau des structures ou de la conceptua-
lisation est absente pour les créations lexicales. Pour elles, l ’influence de la langue
« source » se limite à inciter à la création d’un équivalent dans la langue cible, de sorte que l ’on peut parler d’innovations induites par une situation de contact linguis-
tique. L’incitation à l’innovation peut aboutir soit à une formation de mots (cf. le fr. ordinateur), soit à une innovation sémantique (p. ex. le fr. témoin a été proposé pour
rendre l’angl. cookie [informatique], et cette innovation peut s’expliquer par une innovation métaphorique partant du sens d’origine du mot français ; de même pour le fr. animateur, créé pour rendre l’angl. disc-jockey).
Dans les travaux antérieurs, le statut des créations lexicales – leur appartenance au domaine des emprunts – est controversé. Certains auteurs les rangent parmi les
calques (cf. Betz 1949 ; Kiesler 1993) ; d’autres mettent l’accent sur le fait que la forme de ces mots doit s ’expliquer indépendamment de la forme du mot étranger, de sorte que l ’on pourrait à la rigueur parler d’un emprunt de concept, mais pas d’un sous-
type d’emprunt (Höfler 1971, 64 ; 1981 ; Bäcker 1975, 87 et 96s.). Cette controverse peut se résoudre si on distingue deux approches distinctes qui sont en jeu ici (cf. Winter
2005 ; Winter-Froemel 2009a ; 2011), l’une onomasiologique – à quelles stratégies peuvent recourir les locuteurs de la langue d’accueil pour rendre un terme étran-
ger ? –, l’autre sémasiologique et étymologique – sous quelles formes peut se mani-fester l’influence d’un mot ou d’une expression de la langue d’origine dans la langue
d’accueil ? (Nous verrons par la suite qu’il y a encore un troisième critère qui entre en jeu ici, à savoir la présence ou absence de marques formelles étrangères).
Les deux approches définissent des champs d’analyse distincts, mais connexes. Selon la première question, on peut identifier trois stratégies de base pour rendre un
mot étranger dans la langue d ’accueil (importation du mot de la langue source, innovation par analogie, et innovation indépendante). Dans une optique semblable, Polzin-Haumann (2012) distingue trois options fondamentales, celle de traduire (cf.
les catégories de l ’innovation analogue et de l’innovation indépendante), celle d’inté-grer l’emprunt (cf. l’importation, avec des adaptations possibles au système de la langue cible), et celle de l’ignorer (que nous laissons de côté ici.)
L’importation du mot de la langue source et l’innovation par analogie sont également prises en compte par l’approche sémasiologique et étymologique, qui renvoie au domaine des emprunts au sens large. Ceux-ci se réalisent donc selon ces
deux options principales, qui sont les emprunts au sens étroit du terme (cf. l ’all.
Computer) et les calques (cf. l’all. Rechner). Alors que les premiers se caractérisent par l’importation de la forme de la langue d’origine, les derniers représentent des innova-tions par analogie à un modèle étranger. Comme pour les innovations induites par
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Le français en contact avec d ’autres langues 417
une situation de contact linguistique, on peut encore opposer ici les innovations par
formation de mots (cf. fr. franc-maçon d’après angl. free-mason, fr. lune de miel
d’après angl. honeymoon, fr. vol domestique d’après angl. domestic flight, fr. libre penseur d’après angl. free-thinker, etc.) et les innovations par innovation sémantique
(cf. fr. toile ‘réseau de fils’, ‘le réseau télématique mondial’ créé d’après l’angl. web, qui repose sur une conceptualisation analogue ; de même pour le fr. souris ‘rongeur’, ‘dispositif de pointage’, créé d’après l’angl. mouse). Ensuite, cette systématique peut être élargie en y intégrant différents sous-types des deux catégories, p. ex. en distin-guant, au sein des innovations par formation de mots, entre traductions fidèles
(Lehnübersetzung, cf. les exemples cités ci-dessus) et traductions (en partie) infidèles
(Lehnübertragung, p. ex. all. Wolkenkratzer d’après angl. sky-scraper, où la traduction littérale serait Himmelkratzer). Le terme de calque est parfois également réservé aux
seules formations de mots par analogie à un modèle étranger ; dans ce cas, l’option alternative est désignée par le terme de néologisme sémantique ou emprunt séman-tique (cf. Bertrand 2008). Toutefois, il semble avantageux de regrouper les deux types
d’innovations par analogie, qui imitent tous les deux la conceptualisation de la
langue source. Par ailleurs, le terme d ’emprunt sémantique (et son équivalent alle-mand de Lehnbedeutung) semble problématique, puisque, dans une perspective
sémiotique, il est impossible d’emprunter le sens d’un mot exclusivement (cf. la définition saussurienne du signe linguistique comme une « unité à deux faces » ; Saussure 1969 [11916], 145). Pour une discussion approfondie des catégories qui ont
été proposées dans ce contexte, cf. Winter (2005) et Winter-Froemel (2009a ; 2011).
Signalons encore que dans l’article fondamental de Haugen (1950), on trouve une classification légèrement divergente, à savoir tripartite, qui prévoit outre les deux catégories que nous venons de distinguer (importation et innovation par analogie)
une catégorie mixte, l ’emprunt partiel. Ce dernier se caractérise selon Haugen par le fait de combiner les deux opérations qui sont fondamentales pour les autres types,
l’importation et la substitution morphématiques. Par exemple, dans l’all. Webseite,
qui traduit l’angl. web page, une partie de l’expression est directement importée de la langue source (web), tandis que le deuxième élément page est substitué par l’all. Seite,
qui a le même sens d ’origine (cf. Winter-Froemel 2009b, 196).
Une deuxième catégorie ayant un statut assez problématique dans la recherche
antérieure est celle des faux-emprunts ou des pseudo-emprunts (Cypionka 1994).
Ceux-ci se caractérisent par le fait qu’ils semblent être des emprunts au sens étroit du terme – ils présentent des marques qui les distinguent du lexique autochtone –,
mais qu ’ils n’existent pas dans la prétendue langue source. Dans certains travaux, cette catégorie est définie à un niveau purement synchronique selon le critère
contrastif (c ’est-à-dire que l’on assume un faux-emprunt dès qu’il y a une divergence par rapport à la forme de la langue source ; cf. Étiemble 1964 ; Furiassi 2003 ; 2010),
mais ces divergences peuvent également être le résultat de changements morpholo-
giques ou sémantiques lors de la situation d’emprunt, de changements ultérieurs dans la langue source ou cible, ou bien encore de la disparition du mot dans la
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418 Esme Winter-Froemel
langue source ou cible. Par exemple, à première vue, il semble impossible d’expli-quer le sens du fr. slip ‘culotte’ à partir de l’angl. slip, qui ne s’emploie pas dans ce
sens. Toutefois, des études diachroniques montrent que le mot français a d’abord signifié ‘caleçon de sport’, et ce sens reprend directement un des sens du mot anglais
dans l’expression bathing slips, emploi qui a disparu plus tard (cf. OED, DHLF, EWDS s. v. Slip, Cypionka 1994, 212). De même, le fr. smoking peut s’expliquer par une troncation du modèle étranger angl. smoking jacket (Cypionka 1994, 206–209 ; Hum-bley 2008b, 234).
Ainsi, on peut également adopter une approche diachronique et restreindre la
catégorie des faux-emprunts aux formes qui n ’ont jamais eu de forme d’origine en tant que telle dans la prétendue langue source (cf. Haugen 1950, 220s. ; Deroy 1956,
63 ; Tesch 1978 ; Carstensen 1981 ; Höfler 1990 ; Cypionka 1994 ; Jansen 2005, 33 ;
Winter-Froemel 2009a). Ces formes sont donc créés à l’intérieur de la langue « cible », mais en ayant recours à des éléments non autochtones (p. ex. le fr. record-man,
tennisman, camping-car, ou l ’all. picobello), de sorte que l’on peut les qualifier d’innovations allogènes (cf. Humbley 2008b). Par conséquent, il ne s’agit encore pas
d’emprunts proprement dits, mais de phénomènes qui relèvent d’un champ d’étude connexe, qui se définit par la question suivante : quels types de marques formelles
étrangères peuvent se manifester dans le lexique d ’une langue donnée, et comment peut-on les expliquer ?
Cela nous ramène à la catégorie la plus prototypique d’emprunts, les emprunts
par importation. Comme nous l ’avons déjà vu, les formes de la langue d’origine présentent souvent des marques formelles qui n’existent pas dans le lexique hérité, et
la question se pose donc de savoir si ces marques vont subsister lors de l’importation du mot ou si par contre elles disparaîtront, c’est-à-dire que les locuteurs opteront pour
une stratégie d ’intégration qui remplace les éléments non conformes au système de la langue d ’accueil par des éléments qui s’y conforment. Si on regarde l’histoire du français, et si on la compare à celle d ’autres langues, on constate que les différentes options sont bien documentées. Tandis que les emprunts relativement récents sont
souvent faciles à identifier d’un point de vue formel – ils contiennent souvent des
segments graphiques « étrangers » et sont souvent prononcés d’une manière non conforme aux règles du français (p. ex. football, leader, clown, week-end, etc.) –,
l’origine étrangère de mots tels que le fr. redingote ne se révèle qu’après consultation de sources qui documentent l ’étymologie de ce mot (angl. riding coat). De manière générale, on note une tendance plus forte à l’intégration pour les emprunts plus anciens en français, tandis que pour les emprunts récents, on conserve souvent la
graphie d’origine (d’autres langues comme l’espagnol, par contre, optent plus facile-ment pour une intégration plus forte, cf. esp. chófer [du fr. chauffeur], esp. plató [du fr. plateau] et esp. güisqui [qui coexiste avec la graphie whisky, tous les deux empruntés
à l’angl. whisky]).
Pour l’histoire du français, on a distingué trois périodes fondamentales par rapport à l ’intégration des emprunts au niveau de la prononciation et de la graphie
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(cf. Roudet 1908 ; Pergnier 1989, 36 ; Meisenburg 1993). La première période, qui
s’étend jusqu’ e à la fin du XVIII siècle, est caractérisée par des emprunts par voie orale,
dont la prononciation s’adapte à la langue cible et dont la graphie se fixe ensuite à partir de la prononciation intégrée (p. ex. fr. redingote ; de même pour l ’angl. bowling-green, emprunté sous la forme de boulingrin en français). Pendant la deuxième
période, qui va jusqu e ’ au début du XX siècle, les emprunts passent en revanche surtout par la voie écrite, de sorte que la graphie des mots reste identique ou très
proche de celle de la forme d ’origine ; par contre, les emprunts se prononcent selon les règles de la langue d ’accueil, ce qui entraîne une forte divergence par rapport à la
prononciation de la langue source (cf. l’exemple de l’angl. black-jack, qui donne le fr. black-jack [blakʒak]). La dernière période, qui s’étend jusqu’à nos jours, se caractérise enfin par une graphie et une prononciation relativement proches de celles de la forme
d’origine. Cette stratégie d’intégration faible donne souvent des formes qui violent les règles de prononciation/d ’écriture du français, et même si le mot emprunté ne présente ni de phonèmes ni de graphèmes « étrangers », il peut poser des problèmes
pour la lecture ou l ’écriture (cf. fr. baby [bebi], fan [fan] etc.).
À côté des formes faiblement intégrées, on trouve parfois des emprunts ou des variantes de certains emprunts qui se caractérisent par une forte intégration au niveau
de la graphie ; souvent, leur emploi est motivé pour des raisons ludiques et/ou expressives (cf. le fr. niouses pour news). Souvent, ces formes restent des emplois
marginaux, confinés à des contextes d ’un faible degré de normalisation comme la
langue de l ’internet, mais dans certains cas, ces graphies peuvent « réussir » et entrer dans les dictionnaires établis, comme c ’est le cas pour la forme pipole, qui coexiste avec la graphie people (cf. PR).
Sur le plan théorique, la question de l’intégration des emprunts renvoie à l’oppo-sition entre Fremdwort et Lehnwort, qui a été proposée dans la recherche germano-phone (dans la littérature anglophone, on distingue entre transfert et intégration, ou
encore entre adoption et adaptation, importation et substitution ; Haugen 1950 ; Hock/ Joseph 1996). En gros, le Fremdwort est considéré comme un emprunt non intégré, le Lehnwort comme un emprunt intégré. Toutefois, si on regarde ces définitions de plus
près, elles ne sont pas suffisamment claires. De fait, les définitions antérieures ont
recours à deux critères bien distincts : d’une part, le statut des mots peut s’évaluer par rapport à la conformité à la forme de la langue source (p. ex. Carstensen 1968), et
d’autre part, on peut analyser leur conformité au système de la langue cible (p. ex. Kiesler 1993 ; cf. Winter-Froemel 2008a). En combinant les deux alternatives (confor-mité ou non-conformité) qui existent pour chacun de ces critères, on obtient non seulement deux, mais quatre options fondamentales qui permettent une analyse
détaillée des structures d ’un mot emprunté donné. Par exemple, pour les graphies fr. people et pipole, les segments graphiques <p>, <p>, <l> et <e> sont conformes à la
forme de la langue source aussi bien qu’au système de la langue cible (correspon-dance) ; le segment <eo>, par contre, représente un transfert (conforme à la forme de
la langue source, non conforme au système de la langue cible), tandis que la graphie
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<i> illustre la possibilité inverse d’une intégration (non-conformité à la forme de la langue source, conformité au système de la langue cible). La quatrième possibilité
(non-conformité par rapport aux deux critères) peut enfin s’illustrer par la graphie <ck> dans le français bifteck (cf. la graphie du mot d’origine angl. beef steak) ; ici, on
peut parler d’un allogénisme.
Lors d’une situation d’emprunt s’observent également des changements au niveau de la morphologie. Comme nous l’avons déjà vu avec l’exemple du fr. smoking, il peut y avoir des troncations de la forme source, qui ne représentent rien
d’autre qu’un type de changement morphologique qui peut accompagner les em-
prunts. Une autre question qui se pose est celle de l ’attribution du genre grammatical et celle de la flexion des noms et des verbes, qui devient nécessaire lors de la
réutilisation et de la diffusion de l’emprunt au sein de la langue cible. Pour les noms, la stratégie standard est celle d ’une pluralisation par un -s final (cf. fr. fans, clubs, aussi bien que tagliatelles, spaghettis, où on note un changement numéral, puisque
les formes d’origine it. tagliatelle et spaghetti sont des pluriels, qui sont réinterprétées comme des singuliers en français). Les verbes sont généralement insérés dans le
paradigme des verbes réguliers en -er (fr. chatter, cliquer), ou les locuteurs optent pour une paraphrase du type faire + N (light verb strategy ; cf. Wichmann/Wohlge-
muth 2008), qui évite le problème de la flexion verbale de l’élément emprunté (p. ex. fr. faire un chat, faire clic, etc.).
De même, il est intéressant d’analyser les emprunts selon une perspective séman-tique. Premièrement, les mots de la langue source, souvent polysémiques, ne seront empruntés que dans un seul de leurs sens, celui qui est actualisé dans la situation
concrète de contact linguistique qui représente le point de départ de l’emprunt (p. ex. le sens du fr. match ‘compétition sportive’ n’est qu’un des sens du mot anglais, où
cette forme signifie également ‘allumette’, ‘équivalent’, ‘correspondance’, etc. ; de même pour la forme squash qui a aussi le sens de ‘courge’ en anglais, etc.). Mais bien sûr, il peut y avoir d’autres situations d’emprunt ultérieures, dans lesquelles le mot
d’origine sera emprunté dans un autre de ses sens. Deuxièmement, on observe parfois de véritables changements sémantiques, qui se limitent toutefois à deux types, qui
sont la spécialisation (p. ex. fr. sombréro ‘chapeau à larges bords’ vs. esp. sombrero ‘chapeau’, fr. people ‘gens célèbres’ vs. angl. people ‘gens’) et la métonymie (fr. flipper
‘billard électrique’ vs. angl. flipper ‘levier dans le jeu de billard’ ; cf. Winter-Froemel 2012). Ces changements peuvent s’expliquer par une réanalyse sémantique de la part de l’auditeur dans la situation de contact, qui, dans un premier temps, passe complè-tement inaperçue. Pour les spécialisations, on peut supposer que dans la situation du
contact linguistique, le mot d’origine a désigné un référent spécifique (en l’occurrence
un chapeau à larges bords et une personne célèbre), et que le locuteur et l’auditeur choisissent tout simplement un niveau d ’abstraction différent pour conceptualiser le référent ou interpréter le mot en question. Pour les emprunts avec un changement
métonymique, on peut également supposer qu’ils ont eu lieu dans une situation de contact linguistique où le mot peut s ’interpréter dans les deux sens (p. ex. si le mot
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flipper est inscrit sur les leviers du jeu et sur l’appareil même), de sorte qu’il peut être sémantiquement réanalysé par l ’auditeur.
Un dernier aspect relatif aux modalités d’influence se réfère à la question de savoir si l ’innovation désigne un nouveau concept, qui n’avait jusque-là pas de
désignation (p. ex. flipper), ou par contre, si l’innovation vient concurrencer un mot déjà existant dans la langue (p. ex. fr. people à côté de célébrités, news à côté
d’actualités). Pour caractériser ces deux options, on a parlé d’emprunts « de néces-
sité » et d’emprunts « de luxe » (cf. Winter-Froemel 2011, 295–319 ; Onysko/Winter-Froemel 2011). Les exemples d ’emprunts cités dans les paragraphes 2 et 3 ci-dessus montrent que les emprunts du premier type représentent un groupe très important du point de vue quantitatif et qualitatif (cf. opéra, pantalon, chorizo, paella, tagliatelles,
pizza, caïman, blinis, bulldozer, snooker, jazz, etc.), c ’est-à-dire que l’on a affaire ici à un facteur important favorisant l ’emprunt, qui peut s’introduire dans la langue cible pour combler une lacune lexicale et permettre de désigner des référents et des concepts nouveaux ou propres à la culture de la langue source.
Toutefois, les termes traditionnels d’emprunt de luxe et d’emprunt de nécessité sont généralement employés dans une perspective puriste, qui admet à la rigueur les emprunts de nécessité, mais condamne strictement les emprunts de luxe. Par exem-
ple, Lenoble-Pinson (1991, 6) affirme que « L’anglomanie contribue à répandre des
anglicismes inutiles [ …] ». Or, une telle attitude puriste semble très problématique ; de plus, la description traditionnelle des deux catégories n ’est pas pertinente, puisque les emprunts « de nécessité » pourraient également être remplacés par des innova-tions indépendantes (cf. ci-dessus) et ne sont donc pas « nécessaires » ; inversement,
les emprunts « de luxe » sont choisis par les locuteurs pour réaliser certains buts
communicatifs (p. ex. celui d’obtenir des effets pragmatiques par l’emploi d’une forme novatrice et marquée), et en ce sens, ils sont donc également ressentis comme nécessaires. Par conséquent, il semble avantageux de reconcevoir cette alternative en
introduisant des termes plus neutres (p. ex. katachrestische vs. nichtkatachrestische Innovationen, cf. Winter-Froemel 2011).
5 Réactions au contact linguistique
Très souvent, si on parle de réactions au contact linguistique, ce sont surtout ou
exclusivement les réactions négatives qui sont mises en avant, c’est-à-dire, les réac-
tions qui soulignent les dangers que l’on suppose émaner du contact linguistique pour la langue cible et pour la communication à l’intérieur de la langue cible. On note
également que c’est surtout dans les périodes de contact intense avec certaines langues sources données que de fortes réactions contre les emprunts se manifestent,
et ces langues sont souvent ressenties comme une menace. Toutefois, il ne s’agit là que d ’un type de réaction possible. Dans ce qui suit, nous analyserons d’abord les réactions individuelles et les avantages et désavantages potentiels que les différents
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422 Esme Winter-Froemel
types d’emprunts et leurs alternatives offrent aux locuteurs, pour ensuite passer aux réactions institutionnelles et aux mesures officielles visant à contrôler certains effets
du contact linguistique pour la langue française.
5.1 Réactions individuelles, avantages et désavantages potentiels
des emprunts face à d’autres stratégies néologiques
En ce qui concerne les réactions individuelles au contact linguistique à l’époque
actuelle, on pourra penser d’abord aux discussions autour des notions du « franglais » et de l ’anglomanie, notions qui ont été forgées pour accuser les dangers que l’on
suppose émaner du contact avec l ’anglais pour la langue française. La prise de position la plus emblématique est probablement celle du livre décidément puriste
Parlez-vous franglais ? de René Étiemble (1964), mais on peut également relever
d’ e autres prises de position très négatives dès le début du XX siècle. Parmi les premières manifestations critiques, on peut citer celle d ’Étienne Blanchard, qui, en
1912, essaie de défendre le français au Canada face à l ’anglais (cf. Bertrand 2008, 162s.). Ensuite, de nombreux autres auteurs comme René Georgin dénoncent la
prétendue invasion de mots anglais en France, surtout depuis les années 1950.
De plus, dans le contexte de ces discussions seront publiés de nombreux ouvra-
ges de consultation du genre Dictionnaire du bon français, Dictionnaire des difficultés
du français, où on déconseille (ou condamne) l ’emploi d’anglicismes et propose des substituts. Le succès de ces ouvrages ayant une forte orientation normative témoigne
du grand intérêt de larges groupes de lecteurs pour ces questions, et d ’une certaine préoccupation par rapport aux prétendus dangers.
Or, à côté de ces discours puristes, il y a aussi des études linguistiques qui visent
à recenser les anglicismes de manière systématique et à analyser l’envergure réelle de l’influence anglaise selon une perspective plus neutre (cf. les dictionnaires d’anglicis-mes publiés par Höfler [DDA-H] et Rey-Debove et Gagnon [DDA-RDG] ainsi que le DMOE, etc., cf. Höfler 1970 ; 1980) ; globalement, les travaux des linguistes arrivent à
la conclusion que l’influence de l’anglais est beaucoup moins importante que les auteurs puristes ne le suggèrent.
De plus, les aspects potentiellement problématiques de l’influence anglaise et le rôle particulier des discours puristes dans la discussion actuelle se relativisent si on
remonte dans l ’histoire de la langue française. De fait, à l’époque de la Renaissance,
on trouve des attitudes tout à fait analogues (p. ex. celle d’Henri Estienne) qui dénoncent, cette fois-ci, les dangers du contact avec l’italien et le recours exagéré à
des expressions d’origine italienne. Aujourd’hui, toutefois, quelques 400 ans plus tard, on peut constater que le contact relativement intensif avec l’italien n’a nullement nui à la perpétuation de la langue française, et la présence de mots italiens dans le lexique du français actuel ne met pas en danger le fonctionnement de la langue
française.
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Le français en contact avec d’autres langues 423
En outre, on trouve également des réactions nettement différentes face aux
emprunts dans l’histoire du français. Les situations de contact linguistique peuvent
également contribuer à créer une conscience de l ’identité de la langue ; p. ex. tout au début de la période de l ’ancien français, l’identité de cette langue française n’est ressentie que face au latin, après la réforme carolingienne, qui aboutit en quelque sorte à une nouvelle situation de contact linguistique avec le latin classique.
Ensuite, il y a aussi des périodes et des auteurs caractérisés par une volonté
marquée d ’intégrer les emprunts, qu’ils considèrent comme un enrichissement ap-porté à la langue, ce qui résulte dans ce que l ’on pourrait appeler une joyeuse
coexistence de différents styles, registres, manières d’expression, etc. Un des auteurs les plus importants ayant montré une telle attitude est Rabelais, dans les textes
duquel sont documentés de nombreux emprunts et d ’autres néologismes.
Dans une perspective linguistique, on peut enfin constater que chacune des
trois stratégies de base pouvant être choisies par les locuteurs dans des situations de contact linguistique (cf. le paragraphe 4 ci-dessus) présente certains avantages, mais aussi certains inconvénients potentiels en ce qui concerne la communication
autant que les efforts cognitifs requis pour la production et l’interprétation de l’énoncé (Winter-Froemel 2008b). Par exemple, les emprunts par importation aug-mentent la proximité des langues entre elles (langues source et cible et/ou différen-
tes langues cibles), ce qui peut faciliter la communication internationale et l’appren-tissage de langues étrangères. Par contre, les emprunts par importation ne peuvent
normalement pas être motivés à partir d’autres éléments du lexique de la langue cible. Pour les innovations par analogie et les innovations indépendantes, par
contre, la situation est inverse : ces innovations ne causent pas de problèmes
particuliers dans l ’acquisition/apprentissage de la langue (parce qu’elles ne contien-nent pas de structures marquées), mais elles impliquent une prise de distance par rapport à la langue source, qui peut gêner la communication internationale (cf. le fr.
baladeur et ordinateur face aux mots internationaux walkman et computer, etc.). En ce qui concerne les innovations par analogie (« calques » et « emprunts sémanti-ques »), il semble intéressant de noter que les travaux puristes formulent des
jugements contradictoires par rapport à cette stratégie : d ’une part, les puristes y voient une bonne stratégie pour éviter l’emprunt par importation, d’autre part, ils dénoncent cette stratégie, qui représenterait, selon eux, une influence particulière-ment dangereuse, puisque masquée (cf. Braselmann 2002, 206s. ; Winter-Froemel
2008b, 17s.). Pour les emprunts par importation, enfin, leur intégration ou non-
intégration peut également s ’évaluer selon les paramètres que nous venons d’expo-ser (proximité/distance par rapport à la langue source, statut marqué/non marqué
au sein de la langue cible, etc.).
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5.2 Réactions institutionnelles
Outre les réactions puristes individuelles, la situation du français en contact avec
d’autres langues est également caractérisée par une politique institutionnelle bien
développée (pour une vue d ’ensemble, cf. Beinke 1990 ; Schmitt 1990 ; 1998 ; Plümer 2000 ; Schweickard 2005 ; pour une analyse des facteurs historiques et politiques qui
ont contribué au développement d ’une grande préoccupation pour la langue dans la
politique française, voir Thody 1995, 7 –99). De manière générale, dans la planification linguistique, on peut distinguer entre les mesures qui visent à promouvoir l’usage
d’une certaine langue sur un niveau global, face à d’autres langues, d’une part (status planning), et les mesures visant à régler l’usage de certaines formes à l’intérieur de la
langue (orthographe, substitution d’anglicismes, etc. ; corpus planning) d’autre part (cf. Polzin-Haumann 2006, 1473).
Ce sont surtout les influences de l’anglais qui sont visées ici, et depuis le milieu
des années 1960 il existe en France une série d’institutions chargées de promouvoir l’emploi de la langue française à l’échelle nationale ou mondiale et de la protéger face à certaines influences étrangères (dans ce qui suit, nous nous concentrerons essentiel-lement sur la situation en France ; la politique poursuivie au Canada face aux angli-
cismes est nettement différente de celle de la France ; cf. Bertrand 2008, 164). Parmi
ces institutions, on trouve le Haut Comité pour la Défense et l ’Expansion de la Langue Française, créé en 1966 par Georges Pompidou, qui prendra plus tard le nom de Haut
Comité pour la Langue Française. Plus tard, en 1984, cette institution sera remplacée par le Commissariat Général et le Comité Consultatif de la langue française, ce dernier
faisant place à son tour en 1989 au Conseil Supérieur de la Langue Française et à la Délégation Générale à la Langue Française (DGLF), rebaptisée Délégation Générale à
la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF) en 2001. Pour la Belgique, on
peut citer la Maison de la Francité ; au Canada, c’est l’Office québécois de la langue française qui s’occupe de la politique linguistique québécoise en proposant une Banque de dépannage linguistique et un dictionnaire terminologique recommandant des substituts pour certains termes anglais (cf. Lenoble-Pinson 1991).
Parallèlement, on a mis en place des commissions de terminologie pour différents secteurs du lexique (tourisme, postes et télécommunications, informatique, sport,
etc. ; cf. Humbley 1988 ; 2002 ; 2008a). Ces commissions ont la tâche d’élaborer des substituts pour des termes techniques et scientifiques étrangers, et ces substituts
recommandés sont publiés dans le Journal officiel, mis à la disposition des locuteurs
anxieux d ’éviter les anglicismes. Certains des équivalents recommandés sont entrés dans l ’usage (p. ex. baladeur pour walkman, logiciel pour software, puce pour chip,
palmarès pour hit-parade, VTT pour mountain bike), d ’autres, par contre, n’ont pas été adoptés (p. ex. champ pour [tennis] court, ardoise électronique pour notepad computer,
arrosage pour spamming, etc.). Depuis 1996, la Commission Générale de Néologie et
de Terminologie s ’occupe de la planification linguistique au niveau des terminolo-gies.
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Le français en contact avec d ’autres langues 425
En ce qui concerne la substitution éventuelle d’anglicismes par des équivalents français, un rôle important revient aux dictionnaires également, surtout aux diction-
naires normatifs tels que le Dictionnaire de l’Académie française (DAF), ayant le but d’établir des normes concernant la réalisation des emprunts en français (cf. Rey 2011). De plus, certaines mesures législatives visent à contrôler que les recommandations
officielles sont respectées. Ainsi, la dite loi Bas-Lauriol (1975) proscrit l ’usage des équivalents dans la rédaction d’actes et de contrats sur le territoire français, et ce but sera repris et renforcé par la dite loi Toubon en 1994 :
« Dans la désignation, l ’offre, la présentation, la publicité écrite ou parlée, le mode d’emploi ou
d’utilisation, l’étendue et les conditions de garantie d’un bien ou d’un service, ainsi que les
factures et quittances, l’emploi de la langue française est obligatoire. Le recours à tout terme
étranger ou à toute expression étrangère est prohibé lorsqu’il existe une expression ou un terme
approuvés dans les conditions prévues par le décret no 72–19 du 7 janvier 1972 relatif à l’enri-
chissement de la langue française. [… er ] » (Article 1 de la loi No 75–1349 du 31 décembre 1975
relative à l’emploi de la langue française [loi Bas-Lauriol], publié dans le Journal officiel du
4 janvier 1976, cité d’après Beinke 1990, 374 ; cf. aussi Schmitt 1979, 39).
Dans l’ensemble, on peut donc relever toute une série d’institutions chargées de l’aménagement linguistique et de la défense institutionnalisée de la langue française. En ce sens, les institutions reflètent un souci constant du bon fonctionnement de la langue française, qui peut être vu comme une particularité de la politique linguistique
de l ’Hexagone.
6 Conclusion
Notre étude de la langue française en contact avec d ’autres langues a révélé qu’au cours de toute son histoire, la langue française a constamment intégré des éléments
empruntés à d’autres langues, surtout au niveau lexical. L’ampleur des emprunts peut varier selon les périodes et les langues, mais les situations de contact linguistique
sont une constante dans l’évolution de la langue, et les emprunts représentent un
phénomène qui peut s ’observer pratiquement à tout moment de l’histoire de la langue. En outre, nous avons vu que contact linguistique et contact culturel vont de
pair, de sorte que les études sur les emprunts peuvent fournir des informations précieuses sur les faits culturels et inversement. À cet égard, les emprunts peuvent se
concevoir comme un véritable enrichissement de la langue, puisqu’ils peuvent intro-duire des désignations pour des concepts et des objets jusque-là inconnus. En même temps, les locuteurs ont parfois recours aux emprunts pour des raisons stylistiques.
De manière générale, les emprunts représentent un type de néologisme parmi d’au-tres, et par là, ils démontrent l ’activité créative des locuteurs qui, par leurs énoncés, contribuent de façon constante à recréer la langue. Cette dynamique inhérente se manifeste de manière très nette dans les emprunts tout récents qui se caractérisent
par une coexistence de variantes circulant dans des documents non officiels (cf. p. ex.
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426 Esme Winter-Froemel
les différentes variantes de l’emprunt people en français actuel, ou la coexistence de différentes formes pour le pluriel de mots empruntés comme pizzas et pizze). L’emploi
d’une certaine forme peut être restreint à des groupes particuliers au sein de la communauté linguistique, et ce sont donc des micro-normes et la dimension sociale
du langage qui sont également en jeu ici.
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