Manuel de Lingui
9783110302219-017
Elmar Schafroth
15 Sexe et genre
Abstract : Le présent article, qui traite un sujet particulièrement complexe, se situe à la croisée de plusieurs domaines de la linguistique : morphologie, syntaxe, linguis-
tique textuelle, histoire de la langue, typologie, sociolinguistique et politique linguis-
tique. Comme le genre n’est, tout d’abord, qu’une catégorie linguistique, il s’agit de décrire, dans un premier temps, sa raison d ’être et son fonctionnement sur le plan
morphologique, syntaxique et textuel (l ’accord). Mais dans beaucoup de langues dont le français, le genre est aussi basé, au moins partiellement, sur le sexe biologique. De
cette relation, qui n ’est pas toujours congruente mais, au contraire, caractérisée par plusieurs types d’asymétrie, résultent différentes manières d’aborder cette thématique polyvalente qui seront présentées ici, dont des synthèses de la controverse autour de la féminisation des titres, des théories de la linguistique féministe et des approches
fonctionnelles, universelles et typologiques.
Keywords : genre, lexique, accord, typologie, féminisation
1 Distinctions terminologiques et conceptuelles
fondamentales
Depuis la moitié du XXe siècle, il semble exister un consensus en linguistique selon lequel le sexe désigne la différence biologique entre hommes et femmes ou mâles et
femelles alors que le genre est un phénomène de langue (on verra pourtant plus tard que le terme genre a connu un élargissement sémantique dans les dernières décen-
nies, cf. chap. 9). En allemand, on exprime les deux concepts, rendu par le même lexème, Geschlecht, par des adjectifs épithètes : natürliches (ou biologisches) Ge-schlecht (sexe) et grammatisches Geschlecht (genre).
Leiss (1994, 289s.) souligne que le mot Geschlecht signifiait à l’origine, comme le latin genus, entre autres, ‘espèce’, ‘sorte’, acception qu’il a perdue au cours du temps (cf. aussi Corbett 1991, 1). Le sujet « genre (et sexe) » est amplement traité, référé à plusieurs langues, dans Corbett (1991), Unterbeck et al. (2000), Hellinger/Bußmann
(2001 –2003) et Aikhenvald (2000 ; 2004) ; des exposés sommaires sur le genre en français se trouvent dans Härmä (2000), Schafroth (2003), Elmiger (2008), et, avec le
français comparé à d ’autres langues, dans Schwarze (2008). Les aspects relatifs à la féminisation linguistique et à des questions sociolinguistiques, psychosociales et sociopolitiques sont abordés et élaborés dans Schafroth (1998), Becquer et al. (1999),
Hellinger/Bußmann (2001–2003), Khaznadar (2002), Baider (2004), Elmiger (2008), Bereni et al. (2008), Dister/Moreau (2009), Baider/Elmiger (2012), Hergenhan (2012),
Burr (2012) et Greco (2014).
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Sexe et genre 335
Le genre est d ’abord une catégorie lexicale, inhérente au substantif, qui joue sur l’axe paradigmatique du système linguistique, et il est, en même temps, une catégorie
grammaticale qui répartit les substantifs d’une langue dans des classes différentes et établit l’accord grammatical sur l’axe syntagmatique entre un substantif (ou un nom
propre) et les membres de la phrase qui en dépendent (les aspects de l ’accord et de la classification déterminent la catégorie du genre en même temps, cf. Schwarze 2008,
285) :
« Le genre est une propriété du nom, qui le communique, par le phénomène de l ’accord […], au
déterminant, à l’adjectif épithète ou attribut, parfois au participe passé, ainsi qu’au pronom
représentant le nom » (Grevisse, §464).
En français, comme dans les autres langues romanes sauf le roumain, il y a deux genres, le masculin et le féminin. En allemand il y a, en plus, comme en latin, en
roumain ou dans les langues slaves, le genre neutre.
Dans les langues romanes, le neutre du latin a disparu par suite de syncrétisme
des formes et par analogie, les substantifs s ’étant répartis sur la classe des masculins
(V IN U M V IN U M > vin, G E N US G E N US > genre, F LU M E N F L U M E N > fleuve, C OR C OR > cœur, CO RN U CO RN U > cor), et, dans des cas moins nombreux, sur le féminin (MARE MARE > mer, lat. class. F O L I UM F O L I U M, plur. F O L I A FOL I A, puis, en
bas lat., plur. collectif FO L IA F O L I A (sing.) > feuille, de même P IR UM P IRU M, plur. (collectif) P IRA P IRA > poire, G A U DI UM G A U DI U M , G A U DI A GAUD IA > joie, L A B R U M L A B R U M, lat. pop. LAB R A LAB RA > lèvre, V E L UM V E LU M > voile (lat. pop. *V E L A V E L A, plur. neutre pris pour un subst. fém. sing. de V E L UM V E L UM), et lat. class. F L O S F L O S, FL O RIS F L O R I S
(m), lat. pop. F L O R E F L O R E > fleur) (cf. Wolf/Hupka 1981, 91s. ; Rainer 2004, 1698s.)). L’inté-gration du neutre aux deux autres genres grammaticaux vaut aussi pour les adjectifs
et les pronoms (cf. Gleßgen 22012, 203).
L’anglais n’a plus de genre pour les substantifs, mais il a conservé un petit reste de trois genres sous forme de quelques pronoms (cf. chap. 6). Il existe des langues qui
n’ont pas de genre, comme le basque et les langues finno-ougriennes, et d’autres, surtout en Afrique, qui disposent de quatre ou même cinq genres (cf. Corbett 2013a).
Mais il n ’y a pas de langue qui n’ait qu’un seul genre (cf. chap. 6).
Corbett (1991, 151, pass.) établit une distinction entre controller gender, i. e. les
genres selon lesquels les substantifs sont distribués (masculin, féminin en français), et target genders, i. e. les genres que portent les éléments épithètes (i. e. les déterminants et
les adjectifs épithètes), les adjectifs attributs, les verbes (en français seulement sous forme de participes), les pronoms personnels (sujet, objets, relatifs, interrogatifs, indéfi-
nis, démonstratifs, possessifs), et, selon le type de langue, d ’autres parties du discours.
En français, le substantif ne dispose pas de marquage morphologique systéma-tique du genre, comme en italien par exemple, où les morphèmes -o et -a, reflètent,
à quelques exceptions près,1 « masculin » et « féminin » (albero ‘arbre’, schiuma
1 En latin, la classe de substantifs en -a en principe ne reflète pas le genre féminin d’une manière directe, même si la plupart en est féminine (p. ex. domina, mensa), mais elle est tout d’abord caracté-
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‘écume’) – le paradigme du gender alternation, comme en latin, en grec ancien ou en souahéli (cf. Koch 2001, 1165). Ce contenu grammatical se traduit en français seule-
ment de façon indirecte, par une cible (target), i. e. un élément prédéterminant, qui
« extériorise » le genre inhérent au substantif (cf. Corbett 1991, 105–115ss. ; Booij 2 2007, 108 ; Prévost 2009, 236ss.). En particulier, le genre grammatical des substantifs
s’exprime :
a) au singulier, par l 2 ’ article indéfini ( un / une ) et défini ( le / la ), si le lexème suivant ne commence pas par une voyelle, ce qui déclenche l’élision : un stage/une plage,
le chausson3/la boisson, mais l’arôme (m)/l’armoire (f) ; au pluriel, l’information « genre » est neutralisée : des stages/des pages, etc. et ne peut être décodée que par
l’accord avec un adjectif épithète ou attribut (ou un participé passé) permettant la flexion selon le genre (i et ii) :
i) les stages lointains, les plages lointaines,
ii) des chaussons chers, des boissons chères,
iii) les arômes magnifiques, les armoires magnifiques.
Le genre reste inexprimé (iii) quand l ’adjectif est épicène, c’est-à-dire quand il ne varie pas selon le genre, comme c’est le cas pour l’adjectif magnifique. Quant à la différence entre le code graphique et le code phonique, il faut souligner le marquage
absent dans la chaîne parlée orale (ii) : [de ʃosɔʃɛʀ ̃] et [debwasɔʃɛʀ ̃].
b) au singulier, par les déterminants démonstratifs (ce stage/cette plage, mais, au
pluriel, ces stages/ces plages) et des possessifs (mon chausson/ma boisson, mais, au pluriel, ère ième ième mes chaussons / mes boissons ). Ceci vaut pour la 1 , 2 et 3 personne
au singulier (mon/ma, ton/ta, son/sa) tandis que les déterminants possessifs des trois personnes du pluriel ne varient pas selon le genre (notre/nos, votre/vos, leur/
leurs).
Il faut tenir compte qu’en français le genre et le nombre du déterminant possessif s’accordent avec le substantif qu’ils modifient et pas avec le possesseur, comme p. ex.
en allemand. À comparer i) La commission a perdu son → président, ii) La commission a perdu ses → membres, iii) Die Kommission hat ← ihren Vorsitzenden verloren, iv) Die
Kommission hat ← ihre Mitglieder verloren. (Le cas, en allemand, se conforme pourtant au substantif suivant).
ristique d ’un certain type de déclinaison (ici, la déclinaison en -ae ou la « première » déclinaison). N’oublions pas des lexèmes comme poeta (‘poète’) et nauta (‘matelot’), qui sont masculins (poeta mortuus, nauta bonus 2 ) (cf. aussi Booij2007, 108). 2 Nous ne considérons pas ici l’article défini contracté (à + le = au, de + le = du), un autre phénomène de marquage du genre (masculin) au moyen d ’un déterminant. 3 Chausson : ‘pâtisserie formée d’un rond de pâte feuilletée replié et farci ou fourré’ (PR).
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c) au singulier et au pluriel, par les déterminants interrogatifs (iv) et exclamatifs (v) et quelques-uns des déterminants indéfinis (vi) :
iv) quel stage ?, quelle plage ? (quels stages ?, quelles plages ?),
v) quel chausson !, quelle boisson ! (quels chaussons !, quelles boissons !),
vi) tout l’arôme, toute l’armoire (tous les arômes, toutes les armoires) – aucun/aucune seulement au
singulier ( 4 aucun stage, aucune plage ), certains au pluriel ( certains arômes, certaines armoires ).
Tous les autres cas de marquage du genre qui se réfèrent directement au substantif
ont trait aux suffixes de lexèmes complexes (dérivés), comme -eur/-euse, -ien/-ienne,
qui expriment le sexe auquel ils se réfèrent (vendeur ‘♂’/vendeuse ‘♀’, technicien ‘♂’/technicienne ‘♀’).
Delaite/Polguère (2013) distinguent deux types de paires lexicales basées sur le sexe : les dérivés, comme berger/bergère ou avocat/avocate, considérés comme quasi-
synonymes, et les paires qui relèvent d ’une opposition contrastive relative au sexe, comme mère/père, étalon/jument. Dans le cadre du Réseau Lexical du Français (RLF),
une mise en œuvre de la théorie Sens-Texte d’Igor Mel’čuk, les deux cas sont traités comme des liens paradigmatiques, encodés par deux fonctions lexicales différentes (Synsex et Fem/Masc), la grande majorité (1560 liens) concernant les paires quasi-
synonymes, une minorité (120 liens) la relation le type mère/père.
Quand il s’agit de machines ou d’appareils techniques comme aspirateur ou moissonneuse-batteuse, il est vrai que les morphèmes dérivationnels renseignent sur
le genre (-eur est masculin, -euse est féminin), mais celui-ci est tout de même arbitraire
(ou tout au plus basé sur le concept sous-jacent, c’est-à-dire ‘appareil’ ou ‘machine’) et non pas motivé par une métaphore quelconque du sexe (cf. les synonymes photo-copieur, photocopieuse et machine à photocopier, qui soulignent le caractère arbitraire
du genre des substantifs désignant des référents inanimés). Le fait que lave-vaisselle
soit masculin relève en outre du type de composition ‘verbe-substantif’ (syntaxique-ment ‘prédicat-objet direct’) dont les produits sont toujours masculins (porte-avions,
essuie-glace, pare-chocs, tourne-disque) – un autre cas d’arbitraire donc.
2 L’accord en genre : cibles, rendement fonctionnel
et hiérarchie de l’accord
Comme nous avons vu, la caractéristique la plus importante du genre est l’accord sur l’axe syntagmatique. Celui-ci peut être effectué en français par les éléments épithètes
(les déterminants et les adjectifs épithètes), décrits en chap. 1, mais aussi par d’autres cibles : les adjectifs attributs (La maison est grande), les participes (La décision a été
4 Pour d’autres déterminants indéfinis, je renvoie à Grevisse.
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prise), les pronoms personnels (sujet : La voiture … elle ; objet direct : Je la vois, la voiture ; objet indirect conjoint : Je lui ai donné un coup de balai (à ma chambre) ;
pronom indirect disjoint : J’ai téléphoné à elle) ; les pronoms relatifs (La voiture de laquelle j’ai parlé), les pronoms interrogatifs (Laquelle des deux voitures est toute neuve ?), les pronoms indéfinis ( Certaines de ces opinions sont bizarres), et les pronoms démonstratifs (Celle-ci est la plus belle photo), pronoms possessifs (Cette clé
n ’est pas la mienne).
(1) Sa nouvelle voiture sera livrée avec beaucoup de retard. Elle a été commandée il y a six mois
et n’est toujours pas arrivée !
Dans la phrase (1) le substantif voiture est identifié comme appartenant au genre
féminin (à la différence d ’autres noms d’automobiles comme autocar ou camion par exemple, qui sont masculins). L ’information que le lexème voiture est féminin est
exprimée encore six fois : par le pronom possessif sa, l’adjectif épithète nouvelle, les trois participes passés (livrée, commandée, arrivée) et le pronom sujet elle. Dans la
chaîne parlée, le genre est donc une catégorie qui, à travers le principe de l’accord grammatical, est hautement redondante. Martinet, dans son article Genre et sexe,
paru en 1999, va même jusqu’à mettre en doute l’utilité informationnelle de la catégorie genre en tant que telle et souligne le caractère contestable de la règle de
l’accord grammatical du genre :
« La conclusion s ’impose que l’information qu’apporte aux usagers de la langue l’existence des
genres féminin et masculin est pratiquement inutile, alors qu’elle leur impose le maniement
constant de distinctions de faible valeur informative parce que les accords ne font que répéter les
distinctions déjà exprimées ou à venir immédiatement » (Martinet 1999, 9).
Et l ’auteur en voit aussi des conséquences pédagogiques :
« Les prescriptions orthographiques relatives à l’accord des participes passés sont l’exemple le
plus frappant des difficultés que rencontrent les Français dans la rédaction de la langue écrite »
(ibid.).
D’autre part, le rendement fonctionnel du genre au niveau de l’accord grammatical peut être considérable, comme dans les cas suivants :
(2a) une tasse de thé très chaud
(2b) une tasse de thé très chaude
(3a) Il s’agit de la première opération de financement structuré
(3b) Il s’agit de la première opération de financement structurée.
À y regarder de plus près, la valeur informative du genre aux niveaux sémantique,
grammatical et communicatif, n’est pertinente que dans le cas de l’accord entre substantif et modifieurs nominaux (les cibles). Devoir apprendre le genre de noms
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désignant des référents inanimés, comme ‘sable’ et ‘table’, du point de vue pédago-gique et économique, est un grand effort, ou, pour reprendre les mots de Mathieu
(2007, 72), « une contrainte formelle imposée par l’emploi du nom ». Mais d’autre part, « du point de vue de la réception, ces marques d’accord représentent le seul
moyen dont les locuteurs (surtout les enfants) disposent pour apprendre le genre d ’un substantif » (Bessler 1999, 21) !
Les effets que peut avoir la distance entre une cible et le substantif ont été étudiés
par Corbett (1991, 226ss.). Son modèle d’une hiérarchie de l’accord, ici modifié, partiellement selon Bessler (1999, 15), nous montre qu ’il y a des différences dans la
probabilité de la réalisation de l’accord en fonction de la proximité de la cible avec le substantif :
déterminant, adjectif épithète < verbe (participe passé),5 adjectif attribut < pronom relatif <
pronom personnel.
Cette hiérarchie, originairement conçue pour les langues slaves, peut tout de même être appliquée au français. Elle nous dit que, dans un cas de conflit entre genre et
sexe, plus on passe vers la droite, plus les cibles ont tendance à manifester l’accord sémantique (et non plus l’accord grammatical). Corbett (1991, 227) donne comme exemple « Sa Majesté fut inquiète, et de nouveau il envoya La Varenne à son minis-tre », où le substantif majesté, de genre féminin, mais désignant un homme, est repris non par le pronom elle, grammaticalement correct, mais par il, exprimant ainsi
l’accord sémantique. J’ai appliqué ce principe aux noms de métiers et aux titres (Schafroth 1998 ; 2003 ; 2004), dont la féminisation a depuis toujours posé des
problèmes dus à des résistances plutôt psychosociales que linguistiques mais qui semblent résolus principalement, semble-t-il, depuis la publication ministérielle,
Femme, j’écris ton nom… (Becquer et al. 1999). La difficulté consistait dans la non-féminisation de quelques noms (masculins) désignant des professions haute de
gamme comme professeur, directeur (d’une entreprise), recteur, avocat, médecin,
écrivain et d’autres. Non seulement dans la littérature, les médias, les manuels scolaires, les grammaires et les dictionnaires, mais aussi dans l’usage des femmes concernées elles-mêmes, on trouvait la forme masculine. Des phrases comme (4) étaient tout à fait normales encore dans les années 1990 6 :
5 En français, le participe passé est la seule forme verbale qui peut disposer d’une marque de genre. Il faut aussi préciser que le participe passé peut bien sûr apparaître après l ’adjectif (comme en 5) et même après le pronom relatif.
6 e Dans la deuxième décennie du XXI siècle, même un quotidien conservateur comme Le Figaro utilise les nouvelles féminisations professeure, auteure et écrivaine (pour ne pas parler du Monde et de la Libération, qui pratiquent cet usage depuis plus longtemps déjà). Mail il faut ajouter qu’encore en 2014 le contexte dans lequel apparaissent ces formes nouvelles est souvent lié à des femmes étrangères alors que pour les femmes françaises l ’usage du masculin se maintient encore plus souvent, et ceci dans tous les trois quotidiens mentionnés. J ’ai appelé cela « caractère de citation » d’une féminisation innovatrice
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(4) « Jacqueline Lafontaine-Dosogne, professeur à l’UCL, chef de département honoraire aux
MRAH » (Le Soir, 15/03/1995 ; cf. Schafroth 2004, 344).
Ici, la hiérarchie de l ’accord n’est pas pertinente parce que le point de référence nominal a été identifié en tant que femme, de manière que les autres cibles, professeur et chef, deux appositions, peuvent violer la correspondance entre sexe et genre sans
causer des dommages communicatifs importants. Dans (5) pourtant, une phrase
célèbre prononcée par l’ancien Premier ministre Jacques Chirac le 6 mai 1988 lors du retour de Dominique Prieur, agente secrète (forme féminine selon Becquer et al. 1999)
et capitaine de marine, il y a un conflit direct entre sexe et genre 7 :
(5) « Le capitaine Prieur est actuellement enceinte et l’accord prévoyait que, dans ces circonstan-
ces, elle pouvait être rapatriée à Paris » (cité d’après Gervais 1993, 137 ; cf. Schafroth 2004, 342).
Un autre exemple, donné par Grevisse (§438) corrobore la règle établie par Corbett :
(6) « George Sand a l ’air très simple, toute naturelle, mais elle est complexe, elle est même
mystérieuse » (P. Clarac, dans la Revue d’hist. litt. de la Fr., juillet-août 1976, p. 531).
La hiérarchie de Corbett s’avère donc juste : Abstraction faite de l’accord déjà réalisé sur enceinte (l ’adjectif n’existe que dans sa forme féminine, cf. PR), le pronom sujet, apparemment, ne pouvait pas être il, pour des motifs non seulement sémantiques
mais aussi communicatifs, et l’accord du participe passé (rapatriée) en est seulement
la conséquence logique. La hiérarchie de l’accord est la plus efficace là où il y a un conflit entre sexe et genre dans le substantif avec lequel s ’accordent les cibles. Un
exemple connu est le mot allemand Mädchen (‘jeune fille’), qui est neutre, mais dont la reprise par un pronom féminin, surtout dans la langue parlée, est très fréquente
parce que le « poids sémantique » l’emporte sur l’accord grammatical. En français, ces cas se rencontrent dans les asymétries lexicales entre genre et sexe discutées au
chap. 4.
3 Code graphique et code phonique
Comme nous avons au chap. 1, la perception du genre dépend aussi du type de
code (graphique ou phonique). Alors que la réalisation graphique permet l ’identifi-cation du genre dans (7) et (8), l ’oral peut même être privé de toute trace de genre (9, 10) :
ou inusitée (Schafroth 1998 ; 2001). Cf. la référence à Valérie Trierweiler dans la Libération du 11 septembre 2014 (cf. URL-Lib) : « C ’est un autoportrait pathétique de l’auteur du livre par elle-même – folle amoureuse, insupportable qui pleure, avale des cachets […] » (c’est moi qui mets en gras). 7 Des attestations semblables se trouvent dans Khaznadar (2002, 179ss.).
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Sexe et genre 341
(7) Je suis sûr de n’avoir jamais été si déterminé (sans marque féminine = masculin)
(8) Je suis sûre de n’avoir jamais été si déterminée (avec marques féminines = féminin)
(9) … [syʀ] … [determine] (sans aucune marque = quel genre ?)
(10) … [syʀ] … [determine] (sans aucune marque = quel genre ?)
Dans ces cas-là il y a peu de redondance en français quant au genre, même au niveau
graphique, comparé à l ’italien (11 et 12) :
(11) Sono sicuro di non essere mai stato così determinato
(12) Sono sicura di non essere mai stata così determinata (cf. Schafroth 2004 ; Prévost 2009).
À la différence de l’italien, de l’espagnol ou du portugais, pour ne citer que quelques-unes des langues néolatines disposant d’une morphologie flexionnelle de genre, en
français il n’y a pas de désinence morpho-phonologique prototypiquement mascu-line, comme le -o dans les trois langues romanes mentionnées, qui est le morphème
par excellence pour désigner le masculin (abstraction faite de cas comme it./esp./
port. poeta, héritage direct du latin). D’autre part, il y a au moins des corrélations entre la désinence phonique /-o/ et le genre masculin en français, la graphie représen-
tant au moins neuf cas divers :
/-o/ : <-au>, <-aud>, <-ault>, <-aut>, <-eau>, <-eot>, <-o>, <-ot>, <-ôt>
Ces graphies sont représentées p. ex. dans noyau, cabillaud, meursault, artichaut,
anneau, cageot, cargo, abricot, impôt. Mais il y a plusieurs exceptions, vérifiées sur la base de la nomenclature du PR, où les noms ou unités lexicales sont féminins bien
qu ’il finissent en /-o/ : les lexèmes chaux, eau, faux, guyot (‘poire’), libido, peau, plusieurs douzaines d’abréviations (souvent familières) comme biblio, chimio, mayo, météo, moto, et des acronymes comme C.A.O. (conception assistée par ordinateur) ou P.A.O. (publication assistée par ordinateur). Il existe même des noms en /-o/ désignant
un être de sexe féminin :
bimbo (anglic. ‘jeune femme à la féminité provocante et stéréotypée’)
camelot (Canada, féminin possible : ‘personne qui livre les journaux à domicile’)
Dans d ’autres cas, surtout chez les adjectifs, c’est la consonne finale qui fait la
différence à l ’oral entre masculin et féminin, p. ex. masc. plat [pla] vs. fém. plate [plat], masc. gros [gro] vs. fém. grosse [gros]. En raison de la marque perceptible du
féminin, certains linguistes, surtout générativistes, considèrent la forme féminine comme base et en dérivent le masculin en supprimant la consonne finale. Cf. la
critique de cette approche par Rainer (2004, 1700) qui signale, en tant qu ’objection à une telle approche, la sonorisation de la consonne finale dans la forme féminine (masc. fautif [fotif] vs. fém. fautive [fotiv]) et le fait que la consonne finale se réalise
aussi devant un substantif masculin quand il y a liaison : un petiT enfant.
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342 Elmar Schafroth
4 Asymétries lexicales entre sexe et genre
L ’exemple du capitaine Dominique Prieur, enceinte et rapatriée (chap. 3 (5)), et de bimbo et camelot désignant des femmes, font partie d’une série d’asymétries lexicales entre genre et sexe en français. Elles concernent notamment deux cas :
a) l’usage d’un masculin (générique) par rapport à une femme – c’est le cas de non-
féminisation de quelques noms de métier mentionné précédemment. L ’intervention ministérielle lancée en vue de diffuser largement l ’emploi de nouvelles formes fémini-
nes, inusitées et fortement susceptible de n’être pas accueillies avec enthousiasme par la population, s’est d’abord effectuée dans le secteur public et, après quelque réserve, aussi dans les médias, surtout dans les quotidiens libéraux ou de gauche. La consé-quence en est une coexistence de formes comme auteur et auteure dans un même
journal, l ’usage d’auteur ne signifiant pourtant pas automatiquement que le genre
masculin était intentionnel : L’emploi épicène est expressément toléré (cf. Becquer et al. 1999), c’est-à-dire Elle est auteur ou Madame X, auteur de Y sont des cas acceptés.
Selon une analyse effectuée par Schafroth (2013, 106), sur 60 lemmes, connus pour avoir toujours posé des problèmes de féminisation, le Petit Robert a réduit la
marque n.m. (i. e. pas de forme féminine) de 44 à 23 cas entre 1981 et 2008, et
augmenté la féminisation par suffixation (chercheuse) de 15 à 27 cas, l’usage épicène (le/la ministre) de 1 à 10 cas. Le Petit Larousse illustré, entre 1988 et 2007, a registré en
2008 15 noms exclusivement masculins (par rapport à 41 en 1998), 36 féminisations par suffixation (18) et 9 épicènes (1).
Un autre type de coexistence est celle entre féminisation d’un nom de métier (p. ex. historienne) et la persistance du masculin (professeur) dans une même phrase
(Schafroth 2013, 107). L’usage de la « construction de compromis » femme professeur, femme médecin, critiqué par les féministes, est devenu beaucoup plus rare et est lié à
des conditions d’informations textuelles particulières (cf. Schafroth 1998).
Le cas du député UMP Julien Aubert, qui, le 7 octobre 2014, à l’Assemblée nationale, a interpellé, à plusieurs reprises, la présidente de la séance, Sandrine
Mazetier, en débutant son propos par « Madame le président » et non pas « Madame la présidente », est significatif (cf. URL-An1). La véhémence avec laquelle la prési-
dente a insisté sur le titre correct alors que le député se défendait d’appliquer seulement les règles de l’Académie française, et le fait que le député ait été sanctionné par le retrait du quart de son indemnité parlementaire pendant un mois, témoignent
d’un changement de conscience dans la société française, outre l’existence d’une disposition officielle dans l’Instruction générale du bureau de l’Assemblée nationale
qui exige cet usage : « Les fonctions exercées au sein de l’Assemblée sont mention-nées avec la marque du genre commandé par la personne concernée » (Art 19, cf.
URL-An2). Mais l ’exemple montre aussi qu’il y a encore de la résistance : Le politicien d’un parti de droite se défend en accusant la gauche d’« idéologiser » la langue, qu’il appelle novlangue (cf. URL-An3).
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Sexe et genre 343
b) des lexèmes dont le genre représente le sexe opposé à ce que le genre laisse supposer ou dont le genre ne représente que partiellement le sexe reflété par le genre.
Il s ’agit de lexèmes comme sentinelle, estafette (« Anciennement ‘courrier chargé d’une dépêche’ », PR), vigie, ordonnance, recrue, tous les quatre ayant une connota-
tion neutre. En plus, il y a les titres de respect, Sa Sainteté (en s’adressant au pape ou en parlant de lui) et Son Éminence (pour les cardinaux).
Une valeur nettement négative ou même une connotation péjorative fait pourtant partie du sens des mots suivants, tous caractérisés par une anomalie dans la relation entre genre et sexe (sources 8 : PR, TLFi, Grevisse, §486, 487) :
genre masculin ‘♀’ : bas-bleu (péj. ‘femme à prétentions littéraires ; intellectuelle
pédante’ 9 ), laideron (‘jeune fille ou jeune femme laide’) ; tendron (fam. et vieilli ‘très jeune fille en âge d’être aimée, relativement à un homme plus âgé’) ;
genre féminin ‘♂’ : lope (arg. ‘homosexuel efféminé’), lopette (fam. et péj. ‘homme lâche et veule’), femmelette (fam. ‘homme faible, sans énergie’), frappe (arg. ou pop.
‘jeune voyou’), gouape (pop. ‘mauvais sujet, voyou’), tapette ≈ tante ≈ tantouze (fam. et vulg. ‘homosexuel efféminé’ (PR)), souillon (fam. vieilli ‘homme malpropre, peu
soigné’).
Le substantif souillon, qui n’a jamais eu une forme féminine (*souillonne), était épicène autrefois
(le/la souillon) et désignait une ‘femme malpropre, peu soignée dans sa mise et dans sa per-
sonne’, une ‘femme de mauvaise vie, prostituée de bas étage’, aujourd’hui ‘Mod. servante
malpropre, sale’ (PR).
En outre, il y a des substantifs à genre masculin ou féminin qui peuvent se référer à
une femme ou à un homme :
i) sens ou connotation neutres (ou positifs) :
genre féminin ‘♀ ou ♂’ : alto, basse, trompette, figure, idole, personnalité, personne, star, vedette, victime ;
8 Ce que nous ne pouvons pas traiter ici, c’est l’usage de lexèmes désignant les parties génitales pour se référer à un homme ou à une femme. Fourment-Aptekman (2001) fait remarquer que « [l]e sexe féminin, métonymie de la femme, constitue l’injure de base (con) qui s’adresse aux hommes […]. Adressée à une femme, cette injure se redouble d ’une féminisation grammaticale qui semble plutôt l’affaiblir. Les injures les plus usitées aujourd’hui sont celles qui mettent l’homme dans une position sexuellement féminine (enculé ou pédé) et qui ne diffèrent donc pas fondamentalement de l’injure de base » (ibid., 155). Cf. aussi l’usage du mot pussy en allemand (surtout des jeunes) pour désigner un homme ou un garçon efféminé ou craintif. En italien, par contre, un homme naïf et crédule peut être appelé minchione (qui est une expression vulgaire pour le membre viril). 9 Entretemps on trouve aussi la forme laideronne ; une laideron a existé aussi (cf. PR, Grevisse, §486).
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344 Elmar Schafroth
genre masculin ‘♂ ou ♀’ : ange, caractère, cas, contralto, coryphée, être, exemple, factotum, gourmet, mannequin, 10 membre, modèle, original, otage, personnage, phéno-
mène, spécimen, symbole, témoin, type ;
ii) sens ou connotation péjoratifs :
genre féminin ‘♀ ou ♂’ : bête (à concours, de scène), brute, canaille, crapule,
fripouille, mauviette, (espèce d’) ordure ;
genre masculin ‘♂ ou ♀’ 11 : bandit, charlatan, coquin, escroc, gangster, louchon,
saligaud.
D’une certaine façon, le Guide d’aide à la féminisation (Becquer et al. 1999) aide à supprimer quelques-unes de ces anomalies genre-sexe : coryphée, factotum, modèle et témoin sont déclarés épicènes (un/une coryphée etc.), le mannequin désigne un homme, la mannequin ou la mannequine une femme.
Un cas particulier concerne les « doublets fonctionnels », c’est-à-dire la coexi-stence des formes masculine et féminine d ’un nom de métier : Ils sont pertinents au niveau des noms de métier (c) (cf. Schafroth 1998, 188 –195) et au niveau des insul-tes (d).
(c) En ce qui concerne des paires lexicales comme ambassadeur/ambassadrice, direc-teur/directrice, secrétaire (m/f), le masculin désigne toujours une profession de haut
prestige alors que le féminin est utilisé souvent en tant que métaphore (p. ex. les ambassadrices de la mode française,) ou pour faire référence à des professions ou
activités moins prestigieuses ou typiquement féminines (p. ex. inspectrice départe-mentale à la jeunesse et aux sports). Le cas de maître/maîtresse est particulier à cause
de la signification péjorative toujours en usage, ce qui a deux conséquences : Si l’on
utilise maîtresse il est important d’ajouter, si le contexte ne suffit pas pour désambi-guïser, un complément du nom (maîtresse de maison, d ’école, de piano, de ballet,
auxiliaire – sauf dans le contexte universitaire : la maître de recherches, de conféren-ces, assistante), dans les cas où maître est un titre du domaine juridique, le Petit
Robert ne donne pas de forme féminine.
(d) En ce qui a trait aux insultes, le déséquilibre sémantique et évaluatif a déjà été étudié maintes fois, du point de vue synchronique et diachronique (cf. Lindemann 1977 ; Melka/Zwanenburg 1993 ; Schafroth 1998) : déjà au Moyen Âge il y avait coexi-
stence de formes comme dispenseor (‘intendant, administrateur’) et dispensairitz
10 Il y a aussi l’usage du déterminant féminin (une mannequin) (cf. PR). 11 Grevisse (§486) pourtant signale que « [l]ouchon (masc.) semble s’être dit surtout des femmes ».
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Sexe et genre 345
( ‘femme qui dépense trop’), ou moienor (‘arbitre, médiateur’) et moieneresse (‘entre-metteuse’) (Schafroth 2001, 131). D’autres doublets reflètent la péjoration des femmes : le masculin est neutre ou positif, le féminin dépréciatif ou offensif. Il suffit de rappeler des exemples comme allumeur/allumeuse, courtisan/courtisane, entraîneur/entraî-
neuse, gars/garce, salaud/salope, sauteur/sauteuse, même si quelques-unes de ces formes (masculines et féminines) sont marquées vieillies par le Petit Robert (cf. aussi
Yaguello 1978 ; 1989 ; 2014 ; Baider 2004).
5 Asymétries syntaxiques entre sexe et genre et
entre les deux genres
« Le masculin l ’emporte sur le féminin » (Damourette/Pichon 1911–1927, 368). Telle
est la description sobre d’une autre forme d’asymétrie entre genre et sexe (référents animés), mais aussi entre les deux genres (référents inanimés). Ce phénomène, aussi
appelé 12 servitude grammaticale , est connu dans toutes les langues romanes. Voici en
substance ce qu ’on lit à ce sujet dans Grevisse (§338) : « Si les noms sont de genres différents, l’épithète se met au genre indifférencié, c’est-à-dire au masculin ». Mais il
ne s ’agit pas seulement de l’épithète (13 et 14) mais aussi du pronom anaphorique et de l ’adjectif attribut (2) :
(13) le texte et la signature examinés par le tribunal
(14) « Robert, Serge, Yvonne et Claire sont tous les quatre partis en vacances. Ils sont tous très
sportifs » (Klein/Kleineidam 1983, 216)
Dans les anciens états de la langue française, l’accord de l’adjectif ou du verbe se faisait selon le substantif qui précédait immédiatement. 13 Malherbe critiquait cet
usage, Vaugelas par contre l’acceptait pour l’adjectif épithète (p. ex. les pieds & la
teste nuë), mais pas pour l’attribut (inacceptable : Le mari & la femme sont importu-nes e ; Schafroth 1998, 100ss.). Les auteurs du XVII siècle, souvent aussi ceux du
XVIII e, suivaient, dans une large mesure, la tradition de faire l ’accord selon le masculin (cf. aussi Brunot 31936, 647ss.).
« La tradition grammaticale, qui correspond à un certain sentiment des usagers, estime choquant
pour l’oreille que le nom féminin soit dans le voisinage immédiat de l’adjectif. En réalité, cela ne
ressortit pas seulement à l’oreille (cette exigence est d’ailleurs exprimée à propos de textes qui ne
12 En italien, par exemple, cet usage s’étend aux substantifs : à un groupe formé par un garçon et une ou même vingt jeunes filles on s’adresse par la forme ragazzi. 13 Moreau (1991, 10) signale qu’au Moyen Âge il y avait souvent des paires grammaticales du type iceux et icelles, cils et celes, maint et maintes, tuit et toutes, ceci par analogie avec les noms de métier, dont les deux genres étaient souvent juxtaposés.
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346 Elmar Schafroth
sont pas destinés à la lecture à voix haute) ; cela correspond à la tendance très ancienne selon
laquelle les mots s’accordent avec l’élément le plus proche […] » (Grevisse, §338).
Les grammaires françaises, tout au long de leur longue histoire, ont connu trois
variantes pour régler des phrases comme (13) et (14) :
A) C’est toujours le masculin qui l’emporte (un tact et une délicatesse parfaits)
B) L’accord en genre et nombre s’effectue avec le substantif qui précède immédiate-ment (un tact et une délicatesse parfaite)
C) L’accord en genre se fait avec le substantif qui précède tout en considérant le pluriel (un tact et une délicatesse parfaites).
Le problème n’a pas été résolu à ce jour, mais la variante A est celle qui est enseignée dans les écoles et les grammaires traditionnelles. 14 Il va de soi que de nos jours, compte tenu surtout des modifications de la langue que les mouvements féministes ont engendrées, un tel usage qui favorise de manière générale le masculin est haute-
ment problématique. Des constructions alternatives en sont souvent la conséquence.
6 Aspects universels et typologiques du genre
Les plus importants aspects relatifs au sujet ‘genre et sexe’ au niveau typologique, décrits dans The World Atlas of Language Structures seront brièvement résumés ci-
après (Corbett 2013a ; 2013b ; 2013c) :
i) parmi les 257 langues analysées, 145 ne possèdent pas de genre (en Europe, entre autres, le basque, le hongrois et le finnois), 50 langues ont deux genres (p. ex. le
français, l’arabe, le haoussa, le cri), 26 disposent de trois genres (dont l’allemand,
l’anglais, le russe, le grec moderne, le tamoul), 12 de quatre (dont le zandé en Afrique centrale ou le pirahã en Amazonie), et 25 de cinq ou même plus genres (comme, p. ex.,
le peul, le congolais, le zoulou en Afrique, ou le mixtec au Mexique). Parmi les langues à quatre genres il y a le bourouchaski, parlé au Pakistan, où les substantifs se
répartissent aux genres suivants (cf. Berger 1998, 33) : ‘êtres humains masculins’, ‘êtres humains féminins’, ‘animaux et une partie des objets inanimés’, ‘noms abs-traits, liquides et les autres objets inanimés’ ;
14 3 Brunot (1936, 648) rappelle que la servitude grammaticale « est une pure convention qui fait préférer le masculin au féminin ».
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Sexe et genre 347
ii) alors que 145 langues sur 257 n’ont pas de genre 85 ont un genre basé sur le sexe (p. ex. le francais, l’anglais, l’allemand, le letton, le russe), et 28 ont un genre qui n’est pas basé sur le sexe (p. ex. le congolais, le swahili, le cri) ;
iii) en ce qui concerne l ’attribution du genre (gender assignement system), il se pose la question de savoir comment les sujets parlants savent qu’un substantif appartient à tel ou tel genre ? On distingue deux classes typologiques : les langues dont le genre est attribué exclusivement selon le signifié des substantifs (systèmes strictement
sémantiques) – 53 (sur 257) langues, dont l’anglais et le géorgien –, et les langues dont
l’attribution est basée surtout, mais pas exclusivement, sur le critère sémantique, tous les autres substantifs étant classifiés selon un critère formel (systèmes principalement
sémantiques) (59 langues, dont le français, l’allemand). Un système strictement sémantique signifie qu’il n’y a pas d’attribution formelle (en italien, par contre, l’attribution formelle fonctionne, grosso modo, le morphème -o étant attribué au masculin, le morphème -a au féminin) : en kannada, langue dravidienne (au sud de
l’Inde), tous les noms désignant des hommes et des garçons sont masculins, les noms désignant des femmes et des jeunes filles sont féminins (les déités, les démons et les corps célestes inclus). Tous les autres noms (nourrissons et animaux inclus) sont
neutres.
Dans le domaine de la recherche des universaux linguistiques, les définitions de
Greenberg ( 21966) sont généralement acceptées. Le plus important des universaux qui se réfèrent au genre linguistique est le suivant :
Universal 36. If a language has the category of gender, it always has the category of
number (ibid., 95).
Ceci signifie que la catégorie du genre implique celle du nombre, mais
l’inverse n’est pas nécessairement vrai. Quand il y a la catégorie du genre dans une langue il existe aussi celle du nombre (cf., p. ex. le francais, l ’allemand, même l’anglais). Quand il y a la catégorie du nombre (comme dans les langues finno-
ougriennes) il n ’y a pas (forcément) la catégorie du genre (ces langues n’ont pas de genre). Une telle relation de dépendance typologique nous invite à y reconnaître
une parenté principale et universelle entre les significations grammaticales du genre et celles du nombre (cf. Leiss 1994, 288). Cette parenté, selon Neumann-
Holzschuh (2006, 267), est confirmée par l’évolution récente de certains créoles français (« number in creole languages seems to function in a similar way to
gender in early Indo-European »).
Booij (22007, 129s.) ajoute une autre observation typologiquement pertinente, qui concerne la relation entre genre et sexe :
« If a language distinguishes between masculine and feminine gender, morphologically simplex
nouns denoting male and female beings tend to be masculine and feminine respectively ».
Corbett (2013a) contribue une définition importante du terme système à genres :
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348 Elmar Schafroth
« The defining characteristic of gender is agreement : a language has a gender system only if we
find different agreements ultimately dependent on nouns of different types. In other words, there
must be evidence for gender outside the nouns themselves ».
Il n ’est donc pas suffisant qu’une langue ait des paires lexicales basées sur le sexe pour être considérée une langue à genre. Ce qui est décisif, c ’est l’évidence synta-xique, celle de l ’accord. En kanouri (au Nigeria), il y a des contrastes lexicaux comme
tádà ‘garçon, fils’ et féro ‘(jeune) fille’, mais il n’y a pas de genre parce qu’il n’y pas d 15 ’ accord. L ’ anglais, par contre, est une langue à genre grammatical même s’il n’a pas de substantifs porteurs de genre (morphologiquement simples, abstraction faite donc de cas comme waiter et waitress), et même si le microsystème pronominal (he/
his/him/himself, she/her/herself, it/its/itself) n’est qu’un petit reste d’un ancien sys-tème flexionnel à genre (d’où le terme pronominal gender system). En plus, les pronoms he et she (avec leurs formes fléchies) sont directement liés au sexe alors que le pronom it ne représente pas, comment on pourrait penser, le neutre, mais se réfère aux référents inanimés, sans considérer les personnifications féminines (entretemps
vieillissantes) pour des navires, voitures ou pays. Les pronoms who et which, eux
aussi, sont sémantiquement motivés, mais ils reflètent l’opposition entre les traits
‘humain’ V S V S.. ‘non humain’ (les objets inanimés y inclus).
Dans une langue sans genre (cf. aussi Trudgill 1999, 139s.) comme l’estonien, il n’y a, à première vue, pas de possibilités grammaticales immédiates de distinguer, par
les déterminants possessifs, le genre du possesseur (l’accord en genre est mis en caractères gras) 16 :
(15) Mu õde müüs oma auto
Ma sœur a vendu sa voiture My sister sold her car
(16) Mu vend müüs oma auto
Mon frère a vendu sa voiture My brother sold his car
(15) et (16) sont identiques en estonien en ce qui concerne l’identification du posses-
seur par rapport à la chose possédée. C’est donc le contexte situationnel qui désambi-guïse ces relations – comme en français d’ailleurs où le déterminant possessif, comme nous avons vu au chap. 1, s’accorde avec la chose possédée et non pas avec le
possesseur, à la différence de l ’anglais ou de l’allemand. L’anglais est, si l’on veut, plutôt une langue à genre fonctionnelle dans (15) et (16) que le français.
15 « English […] has a gender system based on semantic criteria. It is […] a pronominal gender system, since gender is reflected only in personal, possessive and reflexive pronouns » (Corbett 1991, 12). 16 Les exemples ont été relevés auprès de collègues estoniens lors d’un séjour à l’université de Tartu en septembre 2014.
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Sexe et genre 349
Une langue sans genre, ici toujours l’estonien, est néanmoins capable de mettre en jeu le sexe quand il s’agit de clarifier des relations importantes comme celles de la
possession d’une voiture :
(17) Mu õde müüs oma poja auto (poja = son fils)
Ma sœur a vendu sa voiture (sa = la voiture de son fils) My sister sold his car (= her son ’s car)
(18) Mu vend müüs oma tütre auto (tütre = sa fille)
Mon frère a vendu sa voiture (sa = la voiture de sa fille) My brother sold her car (= his daughter’s car)
Quand la complexité des relations logiques entre des personnes augmente, comme
dans (17) et (18), une langue comme l ’estonien, qui ne dispose pas de genre gramma-tical, est tout de même capable – (morphologiquement) pas moins bien d’ailleurs que
le français 17 – d’exprimer les rapports de propriété.
Les caractéristiques de systèmes à genre sont résumées dans Aikhenvald (2004,
1031s.) : i) Le nombre de genres est limité ; ii) chaque nom appartient à un genre (ou,
parfois, à plus d ’un genre) ; iii) il y a toujours quelque base sémantique, dans les systèmes à genre, mais les langues diffèrent selon le degré de sémanticité, qui, généralement, exprime les traits [animé], [humain], [sexe], et parfois aussi [forme] et
[dimensions] ; iv) quelques constituants en dehors du substantif doivent s’accorder avec celui-ci selon le genre.
7 Genre et sexe – quelle relation ?
Citons d’abord Trudgill (1999, 138) qui met en évidence une différence fondamentale entre genre et sexe :
« It is much less surprising that human languages have gender distinctions for human beings
than that they have grammatical gender, since the distinction between male and female is the
most fundamental one there is between human beings ».
L ’origine du genre semble un mystère. Il y a plusieurs théories dont deux sont les plus fréquentes. Il y a d’abord la théorie sexe-genre, soutenue par un des grands représen-tants de la linguistique historico-comparative, le germaniste Jacob Grimm. S ’inscri-
vant dans la tradition de Humboldt, qui « s’attaqua au problème de la relation entre la langue et la pensée 2 » (Gleßgen2012, 463), cette théorie, pas exempte d’un certain
17 Il va sans dire qu’en français il y a des stratégies analogues à celles de l’estonien pour désambiguï-ser les relations. Dans Ma sœur a vendu sa voiture il y a bien sûr toujours la possibilité, par le cotexte et/ ou le contexte, d’éclaircir à qui appartient la voiture en fin de compte.
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350 Elmar Schafroth
romantisme, disait que le genre grammatical est issu de la différenciation biologique
des deux sexes à travers les principes de la métaphorisation, de l’anthropomorphisme
et de l’animisme. Dû à l’imagination de l’homme, qui traitait les choses comme des êtres vivants, le genre refléterait les particularités et les comportements typiques des
hommes et des femmes. La main est un substantif féminin parce que – comme les femmes (selon Grimm) – elle est plus petite, plus passive, moins forte et plus réceptrice que le pied, qui est masculin (1890, 403s.). 18 Le néogrammairien Karl Brugmann (1889 ; 1890) adoptait une position diamétralement opposée, la théorie genre-sexe (le sexe est dérivé du genre), selon laquelle la catégorie de genre à
l’origine n’avait aucune relation avec le sexe naturel. Les ‘suffixes féminins’ indoeuro-péens -ā- et -iē- (-ī-), dont la forme phonétique n’était que le produit d’une évolution fortuite, avaient des fonctions grammaticales (entre autres celle de former, selon la loi
de l ’analogie, des classes nominales), mais n’avaient pas la ‘tâche’ de désigner des êtres animés : des substantifs comme lat. dea, equa, lupa, ou indien ancien pátn ī
‘patronne’, étaient, tout comme lat. aqua et ind. anc. bhūmī désignant des objets inanimés, sans aucun trait sexuel. L’interprétation d’une « féminité » physique dans
ces suffixes n’est qu’une évolution secondaire, donc postérieure. Cette position devait avoir de nombreux partisans parmi les linguistes et prévaut encore aujourd ’hui (cf. Leiss 1994 ; Corbett 1991). La théorie de la sexuation du genre a eu, elle aussi, un succès considérable, surtout vers la fin du XIX e e et dans le premier quart du XX siècle
(p. 19 ex. Bréal 1889 ; Meillet 1921 ; Damourette/Pichon 1911–1927). Les auteurs de la grammaire Des mots à la pensée attribuent aux choses une « sexuisemblance » méta-phorisante (le genre est appelé sexuisemblance) :
« Il existe des cas dans lesquels nous arrivons à apercevoir consciemment ce symbolisme
métaphorique. Un moteur communique la puissance et l’action à toutes les machines sans force
propre qui lui obéissent ; ces machines, la balayeuse, la perceuse, la moissonneuse, etc. ne
peuvent rien sans lui » (Damourette/Pichon 1911‒1927, 380).
La citation suivante est encore plus significative :
« Les noms féminins de toutes les machines-outils sont particulièrement suggestifs. On dirait
qu’ils ont pour prototype la pondeuse, c’est-à-dire la poule, être éminemment féminin, dont la
fécondité foncière se manifeste par un acte indéfiniment répété » (ibid.).
18 « Das grammatische genus ist demnach eine in der phantasie der menschlichen sprache entsprun-gene ausdehnung des natürlichen auf alle und jede gegenstände » (343). (‘Il en ressort que le genre grammatical est une expansion du naturel, sortie de l’imagination du langage humain, qui affecte tous et tous les objets ’). Cf. aussi les réflexions grimmiennes sur les deux substantifs mer et mère, homopho-nes et tous les deux féminins, chez Bachelard (1942). À ce propos cf. aussi Fourment-Aptekman (2001). 19 Bréal (1889) contredisait cette théorie en alléguant le cas du neutre qui « répartissait les substantifs […] selon un axe animé/inanimé. Selon Bréal, cette opposition témoignait des croyances animistes des anciens peuples indo-européens » (Mathieu 2007, 58).
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Sexe et genre 351
À première vue, déjà la e Grammaire générale au XVII siècle, appelée aussi Grammaire
de Port-Royal, a adopté la thèse de l’origine du genre sur la base du sexe :
« Or les hommes […] ont jugé à propos de varier les mesmes noms adjectifs, y donnant
diuerses terminaisons, lors qu’ils appliquoient aux hommes, & lors qu’ils s’appliquoient aux
femmes, comme en disant, bonus vir, vn bon homme, bona mulier, vne bonne femme. Et c’est
ce qu’ils ont appellé genre masculin & feminin. […] D’où il est arriué que par rapport aux
hommes & aux femmes, ils ont distingué tous les autres noms substantif en masculins &
feminins » (ibid., 39s.).
Là où le référent est inanimé, pourtant, Lancelot et Arnauld soulignent le caractère arbitraire du genre (arbor étant féminin en latin, arbre masculin en français, en ce qui
concerne dens et dent, c’est le contraire, ibid., 40) et en déduisent « que le genre masculin ou feminin dans vn mot ne regarde pas proprement sa signification » (ibid.,
42).
Dans l’Encyclopédie, on observe une opinion sur la relation entre sexe et genre similaire à celle exprimée dans la Grammaire générale. Beauzée (1757), l’auteur de
l’article genre dans l’Enclopédie remarque :
« La distinction des sexes semble avoir occasionné celle des genres pris dans ce sens, puisqu’on a
distingué le genre masculin & le genre féminin, & que ce sont les deux seuls membres de cette
distribution dans presque toutes les langues qui en ont fait usage » (Beauzée 1757, 589).
Mais il a ses doutes : si le sexe était la base du genre, tous les animaux devraient avoir soit le genre masculin (pour les mâles) soit le genre féminin (pour les femelles), ce qui
n’est pas le cas. Et les choses, de manière conséquente, ne devraient même pas avoir de genre, ou elles devraient avoir le genre neutre, qui n’existe plus en français (ibid., 590). Finalement il conclut :
« Mais il ne faut pas s’imaginer que la distinction des sexes ait été le motif de cette distribution
des noms ; elle n ’en a été tout – au – plus que le modele & la regle jusqu’à un certain point ; la
preuve en est sensible » (ibid.).
Entre les deux camps linguistiques – motivation sexuée du genre et répartition arbitraire des noms (de Brugmann à Martinet) –, on rencontre parfois des positions mixtes qui considèrent et le caractère arbitraire du genre et sa rémotivabilité partielle sur le plan sémantique et formel (cf. Köpcke/Zubin 1984).
En résumé, on peut dire que bien que des linguistiques comme Martinet ou Corbett aient considéré, à juste titre, le genre comme nettement arbitraire (catégorie lexicale pour classifier les substantifs et moyen grammatical pour établir les relations
entre les éléments interdépendants de la phrase) il est indéniable qu ’il y a des corrélations entre la morphologie des substantifs (désignant des référents inanimés)
et leur genre – et il y a des classes sémantiques dont les membres, subordonnables sous un hyperonyme ou non, ont (dans la plupart des cas) le même genre : les métaux
en français, les jeux, les vents et les boissons alcooliques en allemand. D ’un point de
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352 Elmar Schafroth
vue synchronique, Brugmann n ’a donc plus entièrement raison, et la théorie sexe-genre se manifeste encore aujourd ’hui : dans le folklore, dans la littérature enfantine, dans les Beaux Arts, dans la poésie et même en linguistique (cf. Yaguello 1989 ; 2014).
L ’anthropomorphisme et l’animisme de quelques objets « sexuables » sont donc loin
d’être morts…
8 Le genre est-il complètement arbitraire ?
« Le genre des noms inanimés n ’est pas déterminé par le sens de ces noms :
Le mur, la muraille. – Le ruisseau, la rivière, le fleuve. – La mer, l’océan.
Comp. aussi le soleil, la lune à l’allemand die Sonne (fém.), der Mond (masc.).
Le genre des noms inanimés n’a pas non plus de rapport constant avec la forme de ces noms.
Il est donc impossible de donner des règles rigoureuses à ce sujet. […].
Le genre des noms inanimés est dû à leur origine et aux diverses influences qu’ils ont subies.
Beaucoup de noms ont changé de genre au cours de l’histoire » (Grevisse, §468).
La locution discuter du sexe des anges, qui signifie ‘se livrer à des discussions byzantines, oiseuses’ (Petit Robert 2014), révèle un premier cas d’asymétrie entre genre et sexe en français : genre masculin, sexe douteux. En général, si l’on laisse à part les injures (cf. chap. 4), il y a pourtant correspondance entre langue et réalité extra-linguistique : le genre masculin désigne un homme ou un mâle, le genre féminin
une femme ou une femelle. Les incongruités entre genre et sexe s ’expliquent par deux procédures : des questions purement linguistiques, relevant d ’emprunts (sentinelle et
estafette sont d ’origine italienne, le mot vigie a été emprunté au portugais, tous les deux désignant des hommes) ou de procédures sémantiques telles que la métonymie,
comme dans le cas des mots ordonnance (Anciennement ‘domestique militaire’) et recrue (en 1550 encore ‘ensemble des soldats qui viennent compléter un corps de troupes’, plus tard, en 1800, ‘nouveau soldat’, cf. TLFi).
Le genre grammatical a-t-il donc un lien essentiel avec le sexe ? Cette question a
longtemps été discutée et a entraîné une série d’opinions controversées.
« Ce n ’est que pour une partie des noms animés […] qu’il y a un lien entre le genre et le sexe de
l ’être désigné ; c’est ce que certains appellent le genre naturel » (Grevisse, §467).
Bien que le genre grammatical soit fondamentalement arbitraire, mis à part les cas
des genres sexués, il semble exister des corrélations entre forme et genre qui permettent une certaine prévisibilité à partir de la structure morphologique (a) ou
phonologique (b) des désinences des mots (cf. Surridge 1986 ; 1993 ; Corbett 1991, 57– 61 ; Müller 1995, 3s. ; Lyster 2006 ; Prévost 2009, 237s. ; Jeanmaire 2014). Quelques-unes de ces « règles » seront présentées dans ce qui suit :
(a) corrélations entre morphèmes et genre, analysées selon leur type de formation de mots :
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Sexe et genre 353
Les nominalisations déverbales en -tion (p. ex. cohabitation, épilation) sont toutes féminines, celles en - 20 age (p. ex. accrochage, compactage ) et en -ment (p. ex. écroule-
ment, glissement) masculins. Des mots composés du type V-N sont tous masculins
(p. ex. un brise-glace, un essuie-main(s), un tire-fesses, fam. ‘téléski, remonte-pente’).
Les dérivés en -isme sont tous masculins ;
(b) corrélations entre phonèmes et genre :
Au moins 90% des substantifs se terminant en /ɛ/ et / ̃ɑ̃/ sont masculins (p. ex. affluent, caftan, boudin, déclin), plus de 90% des noms en /m/ sont masculins (p. ex.
abîme, carême), surtout s’ils ne finissent pas en /ym/, qui sont souvent féminins (p. ex. coutume, grume, plume). Environ 90% des substantifs en /z/ sont féminins
(p. ex. braise, cerise).
Parfois le dernier phonème permet seulement la déduction d ’assez peu de régula-rités (les substantifs en /ɔ̃/ sont féminins à environ 70%). Si l’on considère par contre les deux derniers phonèmes, on arrive à un autre taux de prévisibilité (les substantifs
se terminant en /jɔ/ sont féminins à 99,8%). Dans un résumé généralisé, Corbett ̃
(1991, 60) donne les « règles » suivantes :
i) les substantifs en /ɛzɔ̃/, /zjɔ̃/, /ʒjɔ̃/ et /tjɔ/ sont féminins ̃ ;
ii) tous les autres substantifs finissant en / ɔ̃/ sont masculins.
Une « recherche par critères » dans le Petit Robert confirme ces corrélations, sauf pour
le cas de /tjɔ/ où il y a au moins les contre-exemples ̃ antrustion, bastion, carbocation, castion, qui sont masculins.
On peut en plus se demander s’il n’y a pas de régularités sémantiques. En allemand, par exemple, tous les types de vent (Wind, Orkan, Sturm, Tornado) sont
masculins, de même toutes les boissons alcoolisées sauf la bière. En danois et suédois standard, quelques liquides peuvent alterner entre le genre neutre (pour désigner la
substance elle-même) et le genre commun (par rapport à une quantité d’un liquide),
p. ex. suéd. kaff-et ‘du café vs. en kaffe ‘un café’ (cf. Koptjevskaja-Tamm 2004, 1070). Pour le français, on pourrait donner comme exemple les dénominations des métaux
(argent, chrome, cuivre, or, platine, plomb, zinc etc.), c’est-à-dire l’appartenance de ces lexèmes au groupe des métaux peut être considéré comme critère pour pouvoir les
attribuer au genre masculin (cf. Köpcke 1982, 13 ; Surridge 1989 ; 1993 ; Schwarze 2008, 140ss. 21 ; Jeanmaire 2014).
20 Il faut pourtant tenir compte du fait que les substantifs dont la suite de phonèmes [aʒ] fait partie du radical sont souvent féminins : cage, nage, page1, rage, plage, mais stage ou mage, page2, qui sont masculins (les deux derniers pourtant constituant des lexèmes sexués). 21 Une combinaison entre sémantique et morphologie est le suffixe -ier qui désigne ‘arbre qui porte le fruit désigné par le radical ’ dans les noms comme poirier, abricotier, cerisier, prunier, cognassier (< coing), etc. Ces substantifs sont tous masculins.
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354 Elmar Schafroth
9 Sexe et genre comme sujets de recherche
Dans un cadre de recherche plus général, le rapport entre hommes et femmes a
intéressé plusieurs disciplines, dont l’histoire, l’anthropologie et l’ethnologie, la
sociologie, la pédagogie et la psychologie. L ’étude des différences sexuelles telles qu ’elles se manifestent surtout au niveau social, a engendré un usage particulier du mot anglais gender, qui, au sens grammatical, signifie tout d’abord ‘genre (linguis-
tique) ’. Sous l’influence du féminisme, gender a acquis une nouvelle acceptation au sens de ‘rapports sociaux de sexe’, d’où le terme social gender. Tous les aspects qui concernent la construction sociale du genre et la relation entre sexe, genre, langage et pouvoir sont résumés dans le terme de (social) gender, qui a rencontré un terrain
fertile dans beaucoup de disciplines scientifiques : Les sujets discutés sous cet angle ont été p. e ex. « le débat nature/culture » (Offen 2006, 3) au XVIII et « la biologisation
des femmes par les médecins au XIXe 22 siècle » (ibid., 5), les premières combattantes précoces du féminisme comme la libre penseuse Maria Deraismes, qui « parla expres-sément des deux genres, distincts des deux sexes, critiquant le sexisme du savoir
théologique établi 23 » (Offen 2006, 5).
L’OED donne comme paraphrase sémantique de gender dans cette acception :
« Psychol. and Sociol. (orig. U.S.). The state of being male or female as expressed by social or
cultural distinctions and differences, rather than biological ones ; the collective attributes or
traits associated with a particular sex, or determined as a result of one’s sex. Also : a (male or
female) group characterized in this way » (OED online).
Même si la première attestation remonte seulement au milieu du XX e siècle (à l’année 1942, pour être exact), l’usage de gender au lieu de sex est beaucoup plus ancien et
peut être considéré le précurseur de l’emploi du mot gender dans ce sens moderne :
« In the 20th cent., as sex came increasingly to mean sexual intercourse […], gender began to
replace it (in early use euphemistically) as the usual word for the biological grouping of males
and females 24 » (OED online).
22 Cf. aussi Laceur (1990), qui dans son livre Making Sex, veut montrer, par l’évidence historique, « that almost everything one wants to say about sex – however sex is understood – already has in it a claim about gender. Sex [ …] is explicable only within the context of battles over gender and power » (ibid., 11).
23 Offen (2006) montre que les contenus de ce que désigne le terme gender sont déjà repérables dans l’histoire française. Parfois pourtant elle va trop loin dans son interprétation : Je doute que dans l’article genre de l’Encyclopédie (Beauzée 1757, cf. chap. 7) l’auteur associe le mot genre avec « les traits sexuels et leurs constructions sociales » (Offen 2006, 4). 24 La première attestation de gender au sens de ‘sex’ remonte à 1474 (« His heyres of the masculine gender of his body lawfully begotten », OED online, s. v. gender 3a).
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Sexe et genre 355
L ’idée d’un social gender est pourtant connue en France depuis Simone de Beauvoir et son œuvre L’autre sexe (1949, 13), dans lequel nous trouvons la citation devenue
fameuse « On ne naît pas femme : on le devient », mais ce n’est qu’à travers le livre d’Ann Oakley, Sex, Gender and Society (1972), qu’un nouveau concept est né :
« ‹ Sex › is a word that refers to the biological differences between male and female : the visible
differences in genitalia, the related difference in procreative function. ‹ Gender ›, however, is a
matter of culture : it refers to the social classification into ‹ masculine › and ‹ feminine › » (Oakley
1972, 16).
En France, le terme gender n’a jamais eu beaucoup de succès et est souvent qualifié d’ 25 anglicisme inutile :
« À l’exception de quelques-unes […], les universitaires françaises ont longtemps résisté à l’usage
du mot ‹ genre ›, préférant parler de ‹ masculin/féminin ›, de ‹ différence sexuelle › ou de ‹ rap-
ports sociaux de sexe › » (Offen 2006, 2).
Du point de vue « officiel », exprimé dans les publications de nature normative, en
France et au Québec, l ’emprunt gender n’est pas toléré :
« Sous l’influence de l’anglais gender, qui peut désigner le sexe auquel appartient une personne
ou renvoyer à la condition féminine et aux disparités entre les sexes, le mot genre est parfois
utilisé à tort comme synonyme de sexe ou de catégorie sexuelle. On évitera ces anglicismes
sémantiques en ayant recours à des expressions françaises plus explicites » (OQLF, Banque de
dépannage linguistique, s. v. genre).
Dans le Journal officiel du 22 juillet 2005, on trouve une demi-page dédiée à la « Recommandation sur les équivalents français du mot gender ». Au lieu de gender,
« un usage abusif du mot genre », « on pourra préférer, suivant le contexte, des locutions telles que hommes et femmes, masculin et féminin ; ainsi on traduira gender
equality 26 par égalité entre hommes et femmes , ou encore égalité entre les sexes » (JO).
Toutefois, l’usage du mot anglais se répand de plus en plus en français, comme témoigne le livre Introduction aux Gender Studies (Bereni et al. 2008). Il faut pourtant
noter que le sous-titre, 27 Manuel des études sur le genre , contient le mot français !
25 À propos de l’usage du terme genre cf. Hof (1995) ; Thébaud (2004 ; 2006) ; Bereni et al. (2008). Elmiger (2008, 47) traduit gender par ‘genre socioculturel’, « qui se rapporte à la dichotomie sociale-ment imposée en rôles et traits de caractère masculins et féminins ». 26 Il est significatif que la Société d’Études Canadiennes, une association allemande (Gesellschaft für Kanada-Studien), ait traduit le nom de la section Women and Gender Studies en français comme Études sur les femmes et le genre (en allemand Frauen- und Geschlechterstudien). 27 Cf. aussi la polémique, début 2014, à propos de l’enseignement à l’école élémentaire de la « théorie du genre » qui refuserait de considérer qu ’il existe une différence entre les sexes. Il ne s’agit pourtant pas d ’un terme officiel, ce sont surtout des mouvements conservateurs ou traditionalistes qui l’ont utilisé.
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356 Elmar Schafroth
En ce qui concerne la linguistique, le sujet ‘sexe et genre’ a été abordé sous deux angles divers : dans une perspective relative au système linguistique et dans une
perspective visant à examiner l’usage de la langue (étudiée d’abord par la dialectolo-gie, ensuite par la sociolinguistique ; cf. Bierbach/Ellrich 1990 ; Heinemann/Neu-
mann-Holzschuh 2009).
Selon ces études, menées aussi pour l’anglais, les femmes sont plus sensibles envers la norme linguistique et ont une meilleure autoévaluation par rapport à leur qualité de langue que les hommes (overt prestige des femmes envers la langue standard, covert prestige des hommes envers le vernaculaire). En ce qui concerne la
question du caractère innovateur ou conservateur du langage féminin, les données sont trop contradictoires (Schafroth 1998, 35s.).
Alors que la langue se manifeste toujours dans des situations concrètes et qu’elle est sous la responsabilité des sujets parlants qui l’utilisent, le système d’une langue n’est pas influençable ni altérable par les locuteurs d’une manière immédiate. Chan-ger des discriminations, des injustices ou des asymétries quelconques dans une
langue n’est possible qu’à travers l’usage dans le temps. Les féminisations novatrices
en français et l’usage de la lettre « I » en allemand au milieu d’un mot féminisé au pluriel (comme StudentInnen), pour désigner ‘étudiantes’ et ‘étudiants’, la procédure dite Binnen-I, sont des exemples éloquents. Le but de certaines linguistes féministes
était pourtant autre – j’utilise l’imparfait parce que l’ère de la linguistique féministe radicale semble appartenir au passé : démasquer les systèmes linguistiques (notam-
ment ceux de l ’anglais, de l’allemand et du français) comme profondément patriar-caux, et transformer radicalement les paradigmes et les structures de la langue.
L ’abandon du masculin générique, non seulement au singulier mais aussi au pluriel, est une de ces revendications, qui, somme toute, a fini par engendrer un changement
linguistique dans beaucoup de contextes. Ainsi, il n ’existe quasiment plus de diri-geants d ’un parti, d’un syndicat ou d’une entreprise, qui, quand il parle en public, n’utilise pas les doublets du type Françaises et Français ou citoyennes et citoyens, une reformulation qui fait partie de tous les guides de rédaction de textes non sexistes (ou « désexisés »). La linguistique en France, en résumé, a donc aidé à proposer des règles
susceptibles de créer un usage égalitaire (par rapport aux sexes) et à établir, à
l’échelle nationale, la féminisation rigoureuse de tous les noms de métiers, acquisi-tion intellectuelle et pratique trop longtemps attendue (cf. chap. 4).
Il n’est pas surprenant que, comme suite d’une idéologisation outrée de la linguistique féministe, soient aussi nées des idées à première vue révolutionnaires,
comme l’abandon du pronom anglais he (pratiqué en fait dans la lexicographie britannique où they et their remplacent he et his référés au pronom indéfini someone),
l’abandon des noms composés anglais sur -man (chairperson et humankind au lieu de chairman et mankind), l’abandon des termes de professions portant une marque de genre (flight attendant au lieu de steward et stewardess), ou, mesure absolument
justifiée, l ’abandon de la distinction entre Mrs et Miss, Madame et Mademoiselle, Fräulein et Frau, l’anglais et l’allemand ayant presque totalement abandonné la
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Sexe et genre 357
dénomination de la femme non mariée. Citons, en ce qui concerne le français, la publication Féminiser ? Vraiment pas sorcier ! :
« Outre l’utilisation de termes professionnels au féminin, les partisans de la féminisation recom-
mandent de ne plus utiliser désormais que le titre Madame pour désigner une femme ou
s’adresser à elle » (Dister/Moreau 2009, 19).
Pour l ’allemand, la linguiste Luise Pusch (1984, 61ss.) a proposé de « briser » le
système linguistique en renonçant au masculin générique par l’introduction d’un nouveau paradigme morphologique. Au lieu du système dualiste – der Lehrer (le
professeur) et die Lehrerin (la professeure) –, qui révèle selon la linguiste le caractère secondaire des femmes (le suffixe -in ayant été « ajouté » à la base masculine), elle
propose un triple système : das Lehrer en tant que forme générique se rapportant et à
l’un et à l’autre sexe, et der Lehrer, die Lehrer pour désigner un homme ou une femme – la solution idéale pour supprimer le masculin générique.
Il va sans dire que les résistances contre les propositions féministes ont été considérables, dans les médias et parmi les linguistes, pas seulement masculins (cf.
Ulrich 1988). Les arguments principaux contre ces points de vue ont été celui de la
contingence des procès linguistiques à travers l ’histoire et celui du caractère « inno-cent » de la langue. Vouloir atteindre des buts comme ceux conçus par les féministes implique les facteurs de pouvoir et de violence. Tel était le reproche majeur des adversaires de ces théories, faisant référence à des événements historiques où des
interventions de l ’extérieur – qu’ e on pense au purisme du XVII siècle ou aux contrain-tes provoquées par l’esprit du politiquement correct – ont amené des changements linguistiques.
D’autres approches en linguistique concernent lie lien entre grammaire et cogni-
tion (cf. Unterbeck et al. 2000), l’acquisition des langues, les questions typologiques (cf. Corbett 1991 ; Koch 2001, chap. 6) et les sujets de variation et de contact linguisti-
ques, les créoles inclus (cf. Trudgill 1999 ; Neumann-Holzschuh 2006 ; Rottet 2005).
Dans le domaine de la recherche sur l’acquisition des langues, par exemple, on a montré que les enfants allemands, à l ’âge de 36 mois, réalisent correctement les
articles selon le genre dans 90% des cas. L’apprentissage du marquage du genre est donc accompli chez les enfants apprenant l ’allemand comme langue maternelle à
l’ 5 âge de trois ans (Szagun2013, 80s.). Clark (1985, 706) confirme ces données pour le français langue maternelle : « By age 3, children appear to make few errors in their
choices of articles. Occasional late gender errors are reported […] for second-language
learners aged 5 or 6 [ …]. Reports of such errors in spontaneous usage during the early stages, however, are not as common as errors in adjective-noun agreement, e. g. the
use of *gros porte for grosse porte ‘big door’ at 2 ;5 » (cf. aussi Müller 2000).
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358 Elmar Schafroth
10 Perspectives et desiderata
Parmi les domaines de recherches linguistiques dignes d’être approfondis à l’avenir en ce qui concerne l ’étude du genre, on pourrait faire référence à trois. Le premier est
la linguistique variationnelle, qui, encore trop souvent, manque d ’études plurilatéra-les en vue d’englober, dans une perspective plus large et comparative, plusieurs types de variétés linguistiques. La Base de données lexicographiques panfrancophone (Poi-
rier 2004–), des recueils comme Le francais en Amérique du Nord (Valdman/Auger/ Piston-Hatlen 2005), ou le projet de recherche Grammaire comparée du français
acadien et louisianais, dirigé par Ingrid Neumann-Holzschuh (cf. Neumann-Holz-schuh/Brasseur/Wiesmath 2005), sont des exceptions méritoires. Il serait sans aucun
doute enrichissant de comparer les variétés diatopiques (surtout celles appelées « marginales » comme le français acadien ou le français louisianais), les variétés
diaphasiques et diastratiques du français et les créoles français par rapport à la valeur
et à l’évolution de la catégorie ‘genre’ (dont l’érosion, exprimée p. ex. par la tendance à l’invariabilité de certaines formes grammaticales). Les questions suivantes se posent : y a-t-il des corrélations relatives au marquage du genre entre les variétés qui
subissent des procès centrifuges et entre celles qui sont l ’objet de procès centripètes (tous les deux par rapport au français standard) ? Est-ce que l’attrition (par « acquisi-
tion incomplète des normes [ …] dans un contexte d’étiolement linguistique », Rottet 2005, 250), constatable p. ex. dans le français louisianais, engendre des phénomènes
d’érosion du genre comparables à ceux d’autres variétés françaises nord-américaines non standardisées ou au français populaire de France ou aux créoles français
(quelque différents qu’ils soient) ? Est-ce que, d’autre part, le genre dans le cas des procès centripètes (normalisation linguistique et décréolisation) est « restitué » de
manière semblable (cf. Neumann-Holzschuh 2006) 28 ?
Le deuxième domaine de recherche à approfondir est celui de l’apprentissage du genre dans le contexte de langue étrangère. Qu’il s’agisse d’apprenants jeunes ou
adultes, le fait qu’ils ne possèdent aucun des automatismes de la langue maternelle génère, durant l ’expression orale ou écrite dans la langue cible, l’inévitable orienta-tion vers les structures de la langue source. Nous savons tous combien les locuteurs
natifs peuvent être impitoyables quand un locuteur, bien qu ’il maîtrise bien une
langue étrangère, fait une faute de genre dans cette langue ! Un erreur au lieu d’une erreur par exemple. La didactique de l’enseignement des langues étrangères ne dispose pas encore, ni pour le français ni pour l’allemand, d’un catalogue de des-criptions contrastives qui comprenne les régularités phonologiques, morphologiques
et sémantiques par rapport à l’attribution du genre (cf. chap. 8), sans parler de
28 Cf. Chaudenson (1974, 350), par rapport à la disparition de certaines marques morphologiques du genre (et du nombre) en créole réunionnais : « Si l ’on prend comme base de référence le français parlé, la distance est-elle si grande entre la situation du français et celle du créole ? ».
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Sexe et genre 359
logiciels propres à l ’apprentissage du genre dans une langue étrangère. Tandis que nous disposons de quelques études nées dans le cadre de recherche sur l’acquisition des langues L1 (dont le français) ou dans le contexte du bilinguisme (surtout alle-mand/français et anglais/français), qui traitent aussi le genre (cf. Clark 1985 ; Müller
2000 ; Prévost 2009), je n’ai pas connaissance de travaux de recherche fondamentale sur l’apprentissage du genre dans le contexte du français L2.
Enfin, il serait souhaitable d’avoir beaucoup plus de résultats d’analyses relatives
aux différences d 29 ’ usage linguistique entre les sexes. Ici, beaucoup de linguistes (et non seulement eux) répètent les mêmes clichés, peu fiables et pas suffisamment
prouvés de manière empirique. Tant que les études sur les différences linguistiques
relatives au sexe ne distinguent pas nettement entre les déterminants ‘sexe’ et ‘pou-
voir ’ et tant qu’elles ne considèrent pas systématiquement tous les facteurs de la variation linguistique et le cadre pragmatique de chaque communication, nous ne
serons pas capables de démontrer que les hommes interrompent vraiment plus
souvent ou que les femmes utilisent plus de signaux discursifs …
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29 Il n’y a que relativement peu d’études pour le français. Dans Armstrong/Bauvois/Beeching (2001) ce sujet est abordé, il est vrai (p. ex. par des études sur la particule pragmatique enfin dans le discours des hommes et des femmes, ou sur la question de savoir si le discours des femmes est plus émotionnel et déictique que celui des hommes), mais l’évidence empirique est peu convaincante. Il convient cependant de noter la publication d’études plus récentes (dans Baider/Elmiger 2012 ou dans Guil-laume/Perini 2011), qui traitent de nouveaux sujets relatifs au genre dans l ’analyse discursive.
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360 Elmar Schafroth
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