Manuel de Lingui
9783110302219-022
Edith Szlezák
20 Le français dans le monde : Canada
Abstract : L’article donne un aperçu de l’élaboration, des usages et du statut des variétés du français canadien. Après un survol de la situation démographique d’au-
jourd’hui et de l’histoire de la francophonie au Canada, il traite de la politique et notamment de la défense de la langue française dès les débuts jusqu’à nos jours, et des institutions qui assurent son maintien dans un pays majoritairement anglophone. La section suivante résume les théories de la genèse des variétés du français canadien avant de citer les caractéristiques linguistiques de ces mêmes variétés dans les
domaines de la prononciation, du lexique et de la morphosyntaxe. Le dernier sous-chapitre est dédié au problème de la norme qui se pose encore et toujours au Canada
français.
Keywords : variétés, anglicismes, politique linguistique, norme, francophonie
1 Introduction : situation démographique
C’ er est avec Jacques Cartier, sous le règne de François I, que commence en 1534 l’his-toire de la langue et de la culture françaises sur le continent nord-américain, même
s’il fallut attendre 1604, sous Henri IV, pour que la France se préoccupe d’établir en Amérique une colonie de peuplement. Plus de 400 ans plus tard, le français du
Canada est devenu la principale variété secondaire du français standard, et dans
l’ensemble, la part des francophones dans la population canadienne reste stable,
même si le nombre des locuteurs diminue dans l ’Ouest canadien, du fait de la domination de l ’anglais et de la pression assimilatrice qui en résulte. Selon les chiffres du recensement canadien (2011), 21,3% des Canadiens, soit 7.054.975 personnes, déclarent avoir le français comme langue maternelle, la très grande majorité de ces locuteurs (86,5%, soit 6.102.210 personnes) vivant au Québec ; cette province est la
seule ayant le français pour unique langue officielle, et par ailleurs, avec sa superficie couvrant 1.667.712 2 km, elle est la plus vaste des 10 provinces canadiennes.
Le deuxième groupe par importance numérique (7% des francophones, soit
493.295 locuteurs) se trouve dans l’Ontario, province voisine située à l’ouest du Qué-bec, dont la colonisation par les Français commença au début du XVII e siècle. À l’est
du Québec, l’Acadie (d’après une théorie baptisée ainsi par ses découvreurs en référence à l’antique Arcadie, contrée célèbre pour la beauté de ses paysages),
regroupe le Nouveau-Brunswick (233.530 loc.), la Nouvelle-Écosse (31.105 loc.) et l’Île-du-Prince-Édouard (5.190 loc.), appelées « provinces maritimes » ; en incluant la pro-
vince de Terre-Neuve-et-Labrador (2.480 loc.), on compte un total de 272.305 locuteurs
(3,9% des francophones) dans l ’ensemble des quatre provinces dites « atlantiques ». Dans l ’Ouest canadien, on distingue trois groupes ayant le français pour langue
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Carte 1 : Le Canada (© 1998, PUL et TLFQ)
maternelle : les Métis, descendants des unions entre colons français et femmes amé-rindiennes ; le groupe majoritaire, celui des Canadiens français de souche québécoise ;
et enfin les Français venus d ’Europe. Dans les provinces du Manitoba, de la Saskat-
chewan, de l ’Alberta, de la Colombie-Britannique et les territoires que constituent le Yukon, le Nunavut et les Territoires du Nord-Ouest, ils regroupent au total 187.159
personnes (2,6% du total canadien) (cf. Sautter 2000 ; Statistiques Canada 2011). On mentionnera également brièvement les principales minorités francophones nord-amé-
ricaines hors du Canada. En Louisiane, baptisée ainsi en l’honneur de Louis XIV par Robert Cavelier de la Salle en 1682 et s’étendant à l’origine du golfe du Mexique aux Grands Lacs, la population francophone est issue de différents groupes : les Cadiens ou Cajuns, descendants des Acadiens (originaires du Canada) déportés en 1755 par les Britanniques dans le cadre du « Grand Dérangement », les colons français (appelés
« e créoles blancs » et majoritairement anglophones depuis le XIX siècle), ainsi que les anciens esclaves, parlant un créole à base française. Le nombre des locuteurs est
difficile à évaluer en raison de la catégorisation linguistique problématique du recen-sement américain qui, sauf exception, ne distingue ni entre les variétés du français, ni
entre français et créoles à base française : la catégorie est intitulée « French (including
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Patois, Creole, Cajun) ». On estime le total à environ 115.000 locuteurs, y compris les créolophones (cf. U.S. Census Bureau 2013). Sur les détails historiques ainsi que les
particularités linguistiques des différentes variétés du français en Louisiane, cf. Cor-bett (1990) ; Neumann-Holzschuh (2000 ; 2005) ; Rottet (2001) ; Valdman (1997) ;
Valdman et al. (2005). La Nouvelle-Angleterre, formée par les États du Connecticut, du Maine, du Massachusetts, du New Hampshire, du Rhode Island et du Vermont, était au
XIXe siècle la région la plus industrialisée au monde après la Grande-Bretagne. L’essor
industriel a entraîné, notamment entre 1830 et 1920, un afflux massif de main d ’œuvre, venue pour l ’essentiel des régions voisines de l’Est du Canada, ce qui explique que la
Nouvelle-Angleterre soit également surnommée « le Québec d ’en bas ». Le nombre de locuteurs est en fort recul depuis la Seconde Guerre mondiale, on l ’estime aujourd’hui aux alentours de 270.000 à 300.000 personnes (cf. U.S. Census Bureau 2013). Pour
davantage de détails sur l ’histoire et les particularités linguistiques des différentes variétés du français en Nouvelle-Angleterre, on se reportera à Brault (1986) ; Fox/ Smith (2005) 2 ; Neumann-Holzschuh (2003 ;2008) ; Szlezák (2010).
2 Histoire de la francophonie au Canada
Jacques Cartier, envoyé en 1534 par François I er pour garantir à la France une part du
Nouveau Monde, explore le Saint-Laurent, principale voie navigable d’Amérique du
Nord, et débarque dans son estuaire, afin d’en prendre possession au nom du roi de France. En 1535, lors de son second voyage, il atteint une chaîne de collines aisément
repérable qu ’il appelle « Mont Réal » en l’honneur de son souverain. Même si le poste de mission fondé à cet endroit en 1642 par les jésuites porte à l’origine le nom de Ville-
Marie, l ’établissement qui en résulte finira par adopter le nom de « Montréal ». Mais dans un premier temps, la France, qui s’enlise dans le chaos des guerres de Religion (1562 –1598), ne donne pas suite à ses ambitions coloniales en Amérique du Nord et ce
n’est que sous Henri IV que l’ e on renoue avec les voyages de Cartier. Si au XVI siècle, c ’étaient encore les eaux poissonneuses qui suscitaient l’intérêt, les convoitises sont
désormais attirées par la traite des fourrures, bien plus lucrative. Issu d’une lignée de navigateurs, Samuel de Champlain est chargé en 1603 d ’un voyage d’exploration et
fonde des comptoirs le long du Saint-Laurent dans les années suivantes, jusqu’en 1634. En 1604, avec Pierre du Gua, il établit une centaine de personnes sur l’île Sainte-Croix (Acadie, auj. Maine) ; en 1605, il fonde sur la côte nord-ouest de la Nouvelle-
Écosse la première colonie du Canada, l’habitation de Port-Royal (rebaptisée par la suite Annapolis, elle fut la capitale de la Nouvelle-Écosse jusqu’à la fondation de Halifax en 1749). En 1608, pour des raisons stratégiques, il édifie sur un resserrement
du Saint-Laurent un comptoir, qu’il nomme « Québec », terme désignant en langue algonquine un passage où le fleuve se rétrécit. Comme la colonie de Nouvelle-France
stagne sur le plan économique, le Nouveau Monde n’attire au début que peu de colons. Jusqu’en 1660, seuls 2.000 personnes environ s’implantent au Canada, à
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cause notamment des conflits fréquents avec les peuples autochtones, et ce sont
majoritairement des hommes. En réaction à cette situation est organisée l’immigration de jeunes femmes, appelées « filles du Roi » : « Entre 1663 et 1673, plus de huit cents
jeunes filles célibataires émigrent en Nouvelle-France dans le cadre d’un effort de peuplement inédit » (GdQ 2008, 7). Mais la situation démographique, toujours ins-
table, n’est pas le seul problème. Outre la menace constante que font peser les Amérindiens (notamment les Iroquois), les hostilités entre colons anglais et français
s’exacerbent en 1613 à la suite de la destruction de Port-Royal par les Anglais. Bien que l ’Amérique française voie tout d’abord son territoire s’accroître vers l’Ouest et le Sud (en 1682, le delta du Mississippi est exploré), les nombreuses guerres coloniales franco-anglaises changent bientôt la donne. Après sa défaite lors de la guerre de
Succession d’Espagne, la France est contrainte, aux termes du traité d’Utrecht de 1713, de céder l’Acadie et Terre-Neuve aux Anglais « qui, durant les quarante prochai-nes années, encouragent les colons de langue française à y rester pour des raisons
tant économiques que militaires » (Dubois 2005, 81). Cependant, l’arrivée de colons anglophones de plus en plus nombreux entraîne une campagne de britannisation et,
pour les Acadiens qui refusent aussi bien le départ vers d’autres territoires français que le serment de fidélité à la couronne britannique, la déportation d ’une majorité
d’entre eux (env. 8.000 à 12.000 personnes entre 1755 et 1762), dans des conditions souvent inhumaines. Au cours de ce qu ’on a appelé le « Grand Dérangement », ils sont emmenés de force vers d ’autres colonies anglaises, entre autres le Massachu-
setts, ou se réfugient en Louisiane. De là, une partie d’entre eux retournent au Canada où, retrouvant ceux qui avaient pu se cacher dans les forêts, ils forment « la base
ethnique des Franco-Canadiens des provinces atlantiques actuelles » (Bollée 1990,
741). Quelques milliers d’entre eux s’enfuient également au Québec en 1759 : « Il y
aurait aujourd ’hui plus d’un million de Québécois de descendance acadienne » (GdQ 2008, 8). En 1763, le traité de Paris entérine officiellement la « Conquête anglaise »,
après l’extension aux colonies de la guerre de Sept Ans. Ainsi prend définitivement fin
l’immigration française dans l’ancienne Nouvelle-France. L’Ontario et les provinces de l’Ouest continuent toutefois à bénéficier d’une immigration venue du Québec, ce qui conduit à la constitution des actuelles communautés francophones. Contraire-
ment à l ’Acadie, la question de l’expulsion ne se pose pas au Québec, où l’on tient compte de ce groupe ethnique politiquement minorisé, mais numériquement impor-
tant : « L’Acte de Québec (1774) ne comporte pas de dispositions précises sur la langue, mais dans l’ensemble on peut juger qu’il est favorable aux francophones, puisque les lois françaises sont restituées au civil, que les garanties religieuses sont
explicitement renouvelées […] » (Thibault 2003, 898). En 1784, la province du Nou-
veau-Brunswick est séparée de la Nouvelle-Écosse, et en 1791, l’Acte constitutionnel divise le Canada en une partie occidentale, le Haut-Canada et une partie orientale, le
Bas-Canada. La pression assimilatrice toujours plus forte et la suprématie de l ’anglais entraînent des résistances et conduisent même à la rébellion ouverte, comme celle de
1837, menée par le Parti patriote. En 1840, l’Acte d’Union fait de l’anglais la seule
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langue officielle, même si le bilinguisme survit de facto, situation confirmée officielle-ment en 1848. Toutefois, le déséquilibre démographique entre les francophones et les
anglophones, dont le nombre augmente constamment du fait de l’immigration conti-nue, devient de plus en plus problématique. Certes, les Canadiens français, sous
l’influence entre autres de l’Église catholique, parviennent à stabiliser le rapport numérique grâce à une fécondité extrêmement élevée : en 80 ans, leur nombre est
presque multiplié par dix, phénomène également appelé « revanche des berceaux » (Pöll 1998, 63). Néanmoins, en 1851, « [l]a population de langue anglaise dépasse celle de langue française et les Canadiens français sont, pour la première fois, minoritaires
dans l ’ensemble de la colonie » (GdQ 2008, 14). Enfin, en 1867, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique crée la Confédération canadienne, composée de quatre provin-
ces, le Québec, l ’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, qui se voient conférer une large autonomie – elles parviennent à conserver leurs « spécificités en ce qui concerne la culture, la religion et le droit civil » (Wolf 1987, 46) –, l’article 133 garantissant également le bilinguisme au niveau officiel. Par la suite, la proportion de francophones dans la population reste stable, mais il faut attendre les années 1960
pour que, dans une province au moins, le Québec, ils parviennent à prendre cons-
cience collectivement de l ’originalité et de la spécificité de leur culture et de leur langue et à agir en conséquence : « Après une longue période caractérisée par l’immo-bilisme des structures sociales, la première moitié des années soixante assiste à un processus de réformes politiques, économiques et sociales menées par le nouveau
gouvernement libéral de Lesage. Cette période est passée à l’Histoire sous le nom de ‘Révolution tranquille’ » (Thibault 2003, 900). Malgré l’existence au sein de ce mouve-
ment d’éléments extrémistes, comme le Front de Libération du Québec – groupuscule d’extrême-gauche accusé d’avoir perpétré des attentats et entraîné la mort de plu-
sieurs personnes durant son existence, entre 1963 et 1972 –, les forces modérées dominent. Bien que l ’on ne puisse pas déterminer avec certitude les répercussions de la visite du général de Gaulle en 1967, au cours de laquelle il a lancé son célèbre « Vive
le Québec ! Vive le Québec libre ! »– au-delà d’un refroidissement durable des rela-tions franco-canadiennes –, on assiste dans les années suivantes à la création par
René Lévesque du Mouvement Souveraineté-Association, dont l’objectif est l’indépen-dance du Québec au sein d’une union économique avec le Canada. En 1968, ce mouvement politique devient un parti, le Parti Québécois (PQ), qui se donne pour
mission, outre l’indépendance du Québec, de défendre la langue française. Une fois arrivé au gouvernement, il organise deux référendums destinés à fonder constitution-
nellement une séparation : après la victoire électorale de 1976 et l’adoption en 1977 de la Loi 101, qui fait du français la langue officielle du Québec, on se risque, en 1980, à
mettre en œuvre ce projet, qui est toutefois rejeté par une majorité de 59,56% des électeurs. En 1982, la constitution canadienne échappe définitivement au contrôle du
Parlement britannique, mais cela ne suffit pas à satisfaire les partisans de l ’autono-mie. Le Parti Libéral du Québec (PLQ), fondé en 1867 et d’orientation fédéraliste, revient au pouvoir en 1985, freinant jusqu’en 1994 toutes les velléités indépendantis-
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tes. La victoire électorale du PQ, en1995, assure l ’organisation d’un nouveau référen-dum, dont l’enjeu est au moins implicitement la sécession de la province. Cette fois-ci, le résultat est serré, mais les 50,58% de « non » entraînent un nouveau rejet de
l’indépendance, attribué par les analystes électoraux à la minorité anglophone et aux
peuples autochtones. Le PQ reste ensuite au pouvoir jusqu ’en 2003, y revenant ensuite à partir de 2012, mais le mouvement indépendantiste encaisse dernièrement
un nouveau revers en 2014 : le PLQ remporte les élections avec 41,5% des suffrages –
l’un des points centraux du programme électoral du PQ étant l’organisation d’un nouveau référendum sur la séparation d’avec le Canada, que le PLQ refuse plus
catégoriquement que jamais (cf. FAZ 2014). Il est possible que l’attitude du gouverne-ment canadien ait joué un rôle, celui-ci essayant depuis le milieu des années 1990 de
satisfaire le besoin exprimé par le Québec d’une reconnaissance explicite de son identité et de sa culture spécifiques. En 1997, la Déclaration de Calgary reconnaît le
« caractère unique de la société québécoise », basé notamment sur l ’usage dominant de la langue française dans cette province. En 2006, le gouvernement conservateur de Stephen Harper demande, dans la motion sur la nation québécoise « [q]ue cette
Chambre reconnaisse que les Québécoises et les Québécois forment une nation au
sein d ’un Canada uni » (Schultze 2014). Dès 1968, l’Assemblée législative provinciale avait été rebaptisée « Assemblée nationale du Québec », attestant ainsi le désir d ’être
reconnu comme une nation. Pour les partisans de l’autonomie, outre les aspects économiques – la dépendance étroite du Québec vis-à-vis du Canada est incontestable
sur ce plan –, c’est sans doute l’emploi du terme de « nation » qui a convaincu nombre d’entre eux que le Canada reconnaissait durablement la situation particulière de leur province, satisfaisant ainsi leurs revendications. Les menaces pesant sur la Confédé-
ration canadienne sont-elles durablement écartées ? C’est ce que montreront les prochaines années du gouvernement du PLQ.
3 Politique linguistique et défense de la langue
Lorsque la France doit d ’abord céder à l’Angleterre l’Acadie et Terre-Neuve en 1713 au traité d ’Utrecht, puis le reste du Canada en 1763 au traité de Paris, commence pour la population francophone la lutte pour la survie de sa langue et de sa culture : « Dès
1765, une pétition est adressée au roi d’Angleterre pour réclamer l’emploi du français dans le système de justice et dans les ordres du roi » (Auger 2005, 41). L’Acte de Québec de 1774 rétablissait certes les lois civiles françaises et les Canadiens français
ne devaient nullement renoncer à leur foi catholique, mais l ’usage de la langue
française n ’est pas pris en compte. L’Acte d’Union donne naissance en 1840 à une Province du Canada (Canada-Uni) ayant l’anglais pour seule langue officielle. Les francophones canadiens, numériquement majoritaires, se retrouvent face à une classe dominante anglophone qui ne cache pas son mépris. En 1848, le français est reconnu
juridiquement, mais les francophones sont de plus en plus opprimés économique-
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ment, politiquement et aussi numériquement. Ce n’est donc pas avant la fondation de l’État canadien moderne en 1867 (Acte de l’Amérique du Nord britannique) que
l’existence d’une identité franco-canadienne et du bilinguisme sont reconnus. Néan-moins, ou précisément à cause de l ’aspect définitif de cette décision, la conscience
des Canadiens français reste marquée par un sentiment d’infériorité et de rupture avec la mère-patrie, comme l’exprime de manière exemplaire la devise du Québec, forgée en 1883 et officialisée en 1939, « Je me souviens ». En 1902 est fondée la première institution de défense de la langue, la Société du parler français au Canada, qui se
consacre à l ’étude des variétés du français canadien et publie en 1930 le Glossaire du
parler français au Canada, recueil de deux millions d’« observations lexicales » commentées étymologiquement, ce qui en fait un « jalon majeur dans l’étude du
français canadien » (Bollée 1990, 751). L’Université Laval, fondée en 1852 sous sa forme actuelle, organise régulièrement depuis 1912 des congrès consacrés à l’analyse de divers aspects de la politique linguistique, ainsi que de la description du français
du Canada. Plusieurs revues sont en outre publiées, comme L’action française à partir de 1917, surtout attachées à combattre les anglicismes. En dépit de quelques progrès
dans le domaine de la politique linguistique – en 1910, des billets de transports bilingues sont introduits au Québec (Loi Lavergne), tandis qu’en 1935, les billets de
banque deviennent bilingues au niveau fédéral – et des concessions faites aux provinces (l ’anglais et le français sont sur un pied d’égalité au Parlement fédéral et à l’Assemblée législative du Québec), l’anglais continue de facto à dominer la politique
et l’économie, ce qui défavorise les francophones :
« Le vocabulaire technique qu[e] [le travailleur francophone] […] emploie à son travail est anglais.
[ …] L’anglais étant la langue de travail, le travailleur sera […] amené à faire certaines lectures ou
à suivre certains cours de perfectionnement en anglais. Dans le domaine de travail où le français
n’est pas utile, le travailleur francophone du Québec se trouve ainsi placé, dans sa propre
province, sur le même pied qu’un immigrant qui ignorerait totalement le français et qui a opté
pour l’anglais et pour lui et pour ses enfants » (Dulong 1973, 420).
Les immigrants qui se tournent presque automatiquement vers l’anglais et ne font aucun effort pour apprendre le français ne sont pas le seul sujet qui échauffe les esprits. Alors même que se fait sentir chez les francophones un recul du taux de
natalité, leur mécontentement se manifeste surtout face à la pression assimilatrice
croissante ainsi qu ’à la situation du système scolaire et éducatif. Au cours de la « Révolution tranquille » des années 1960, le Québec essaie alors de délimiter et de
former une société québécoise distincte par le biais d’une politique d’indépendance linguistique : « Il faut affirmer avec force que tout l’avenir de notre province doit
s’édifier en fonction du fait français » (Jean Lesage 1960, cité dans GdQ 2008, 21). L ’expression « Canadien(ne) français(e) » est remplacé par « Québécois(e) », dans un
souci d ’affirmation de l’identité culturelle – entraînant par là-même une démarcation implicite vis-à-vis des autres régions partiellement francophones. Le résultat de ces
efforts est tout d’abord, en 1963, la création de la Commission royale d’enquête sur le
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bilinguisme et le biculturalisme, qui révèle de nets déficits dans le statut des deux langues et partant, entre anglophones et francophones :
« The Constitution formally recognized both French and English in 1867 in the federal field (and
in Quebec). However, it has become evident to us that this re-cognition was incomplete in many
respects […]. Therefore, we recommend that English and French be formally declared the official
languages of the Parliament of Canada, of the federal courts, of the federal government, and of
the federal administration. This equality of the French and English languages must be complete
[ …]. It must be indisputable » (Library and Archives Canada 2014).
En 1969, la Loi sur les langues officielles (amendée en 1988) fait du Canada une fédération officiellement bilingue reconnaissant au niveau fédéral le français aux
côtés de l’anglais. C’est ainsi que les débats parlementaires sont traduits simultané-ment, que les textes législatifs doivent être promulgués et adoptés dans les deux
langues, que l’emballage et l’étiquetage des produits alimentaires ou manufacturés sont rédigés dans les deux langues, ou encore que les timbres-poste sont bilingues. Les services fédéraux sont disponibles dans les deux langues, mais uniquement « là
où le nombre le justifie ». Il y a en effet entre les différentes provinces des divergences « considérables » en ce qui concerne « le statut, la fonction et la diffusion du fran-
çais » (Erfurt 2005, 56).
Tableau 1 : Les langues officielles et leur statut par province canadienne (SALIC 2014)
Province/territoire Langue(s) officielle(s) et statut
Alberta anglais de jure, mais justice bilingue
Colombie-Britannique anglais de facto
Île-du-Prince-Édouard anglais de facto
Manitoba anglais de jure, mais justice bilingue
Nouveau-Brunswick anglais et français de jure
Nouvelle-Écosse anglais de facto
Ontario anglais de facto, mais bilinguisme reconnu
Québec français de jure, mais bilinguisme reconnu
Saskatchewan anglais de jure, mais justice bilingue
Terre-Neuve anglais de facto
Yukon anglais et français de jure, mais statut ambigu
Territoires du Nord-Ouest anglais et français de jure
Nunavut anglais et français de jure, inuktitut, inuinnaqtun de facto
En Ontario, p. ex., le bilinguisme est obligatoire pour les domaines de la législation,
des services judiciaires et de l ’éducation. Depuis 1986, il existe un Office des affaires francophones et des coordinateurs linguistiques dans tous les ministères. Le Nou-
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veau-Brunswick est la seule province officiellement bilingue et ce, dans les domaines
de la législation, de la justice, de l’éducation et des services gouvernementaux, sur la
base tout d ’abord de la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick, pro-mulguée en 1969, puis de la Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles (1981), principe également ancré depuis 1993 dans la constitu-tion canadienne. En 2002, la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick est
remplacée par la nouvelle Loi sur les langues officielles, qui « élargit la portée de la loi originale aux municipalités et aux soins de santé et institue non seulement un
mécanisme de plainte, mais aussi l ’obligation du gouvernement de faire la promotion des deux langues officielles » (Dubois 2005, 94). Le Québec, pour sa part, est la seule province qui soit officiellement francophone unilingue, tout en reconnaissant le
bilinguisme à l’Assemblée nationale et pour les tribunaux, dans l’éducation et dans les services gouvernementaux. Le Québec, « château fort de la francophonie cana-
dienne » (GdQ 2008, 15), a imposé son statut d’unilinguisme officiel par étapes. En 1969 est promulguée la Loi pour promouvoir la langue française (Loi 63), première loi
linguistique du Québec. Elle accorde « le libre choix de la langue d’enseignement aux
immigrants […] et à tous les Québécois. Elle oblige […] également les écoles anglaises à assurer une connaissance d’usage de la langue française aux enfants à qui l’ensei-gnement est donné en langue anglaise ». En 1974 suit la Loi sur la langue officielle (Loi 22), qui fait du français la langue officielle du Québec, faisant p. ex. de la version
française des textes de loi la version de référence, rendant obligatoire l’emploi du
français pour la signalisation, l’affichage et les domaines similaires, et imposant aux entreprises désireuses d’établir des rapports avec l’administration l’adoption de pro-grammes de francisation. Ces dispositions sont étendues et renforcées en 1977, après
la victoire électorale du Parti québécois l ’année précédente ; sous le gouvernement de René Lévesque, le Québec adopte la Charte de la langue française (Loi 101) : « Le
français est la langue officielle du Québec ». C’est la raison pour laquelle le Québec d’aujourd’hui, après un débat des années 2000, ne partage pas la conception cana-
dienne du multiculturalisme et préfère promouvoir l ’interculturalisme, qui reconnaît la diversité ethnique mais la tolère seulement à condition qu ’elle ne remette pas en cause le statut de la langue française. La Loi 101 implique p. ex. que les enfants ne peuvent fréquenter des écoles publiques anglophones que sous certaines conditions
bien définies, que la signalisation dans l’espace public, ainsi que toutes les descrip-tions de produits, doivent être rédigées en français, et elle étend les dispositions
législatives de la Loi 22 concernant les programmes de francisation des entreprises. La loi est modifiée à plusieurs reprises, dernièrement en 2002 (Loi 104) et en 2010 (Loi 115), en particulier (mais pas exclusivement) dans le système scolaire et éducatif,
domaine dans lequel les dispositions d’origine n’étant pas conformes à la constitu-tion. Cette loi réorganise également les institutions chargées de la politique linguis-
tique québécoise, au premier rang desquelles l’Office québécois de la langue française (OQLF, 8 membres, env. 250 collaborateurs), créé par la fusion de l’Office de la langue française (OLF, fondé en 1961) et de la Commission de la protection de la langue
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française (CPLF, fondée en 1977). L ’OQLF est l’organisme principal responsable de l’application de la Charte de la langue française : il surveille la situation linguistique
au Québec, a pour fonction l ’officialisation linguistique et terminologique et l’attribu-tion des champs d’application de la loi, notamment le traitement des plaintes et la francisation des milieux de travail. Le Conseil supérieur de la langue française,
composé de huit membres, assiste le ministre responsable de l ’application de la Charte de la langue française sur toute question relative à la langue française au Québec. En outre, il décerne des prix à des personnes ou institutions qui se sont illustrées dans leurs activités de promotion du français. Ainsi, le Québec a mis en
place en matière de politique linguistique et de défense de la langue une base sans commune mesure avec les autres provinces, contribuant de façon sensible à la
stabilité de la francophonie canadienne. Notons enfin que le maintien de la langue française au Québec a certainement été également favorisé par le fait que la province
sélectionne les immigrants – comme le Canada dans son ensemble et les Etats-Unis –,
60% d ’entre eux parlant déjà le français à leur arrivée. De surcroît, une conception structurée de la francisation facilite l ’assimilation linguistique (à ce sujet, cf. l’Énoncé
québécois de politique en matière d ’immigration et d’intégration, 1990) : outre une large palette de cours de français pour immigrants sur place, il existe également toute une
série de cours en ligne. Si un cours est suivi, une aide financière peut être demandée
pour la durée du cours (cf. Trudelle 2014). Sur l ’histoire des mesures de politique linguistique et des organisations de défense de la langue, cf. Auger (2005) ; Conrick/
Regan (2007) ; Helbich (2009) ; Morris (2003) ; Wolf (1987).
4 Genèse des variétés canadiennes du français
La majeure partie des Français qui s’ e e établissent aux XVII et XVIII siècles dans les colonies françaises d ’Amérique du Nord proviennent du Nord-Ouest, de l’Ouest et du Centre de la France. Si la classe supérieure francophone parle un « français correct et
sans accent » (Bollée 1990, 745) aux oreilles des visiteurs européens, ce qui s’explique
par l’origine des élites, mais aussi par la mise en place précoce d’un système scolaire et éducatif administré par les jésuites – qui créent en 1635 la première école pour les
garçons – (cf. Wolf 1987, 14–17), les classes sociales inférieures parlaient sans doute un français fortement marqué par les dialectes des diverses régions d’origine. Cette diversité linguistico-culturelle de la francophonie du Canada contraste avec l ’homo-généité relative du français canadien, attestée dès le XVIIIe siècle (cf. Léard 1995, 4 ; Neumann-Holzschuh 22008, 111). La thèse selon laquelle il y aurait eu dans le
Nouveau Monde un « choc des patois » (cf. Barbaud 1984) conserve des adeptes, mais
il semble pourtant plus probable que les divergences diatopiques n ’aient pas été
sensibles au point d’empêcher l’intercompréhension, et/ou que les colons,« loin d’être de purs patoisants qui n’aient pu se comprendre » (Pöll 1998, 73), aient plutôt été largement intégrés à un système diglossique : « les colons étaient généralement
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d’origine citadine et donc susceptibles de connaître le français, parfois en plus de leur patois, et […] c’est ce français relativement populaire, teinté d’un certain nombre de
régionalismes, qu ’ils ont immédiatement parlé entre eux » (Auger 2005, 53). De plus, le maintien du français comme variété de prestige, outre sa fonctionnalité comme
lingua franca, a pu jouer un rôle non-négligeable (cf. Pöll 1998, 72s.). À la suite de la Conquête anglaise, le contact avec la France est rompu à partir de 1763, et cette
rupture est due non seulement à la situation politique, mais certainement aussi au
manque d’intérêt dont fait preuve la mère-patrie – « je crois que la France peut être heureuse sans Québec » (cité dans Reutner 2009, 158), affirme Voltaire. Les Canadiens
francophones sont donc largement isolés, ce qui vaut « tant pour l ’évolution naturelle de la langue en France que pour une partie des processus de sélection normative et
des interventions régulatrices sur l’évolution naturelle de la langue, telles qu’elles sont caractéristiques de l’élaboration et de la défense d’un usage exemplaire » (Wolf 1987, 18). Par là-même sont préservées dans l ’usage linguistique canadien des parti-
cularités de la prononciation, de la morphosyntaxe et du lexique d’origine régionale et/ou reflétant un usage linguistique plus ancien, celui des XVIIe e et XVIII siècles, qui
apparaissent aujourd ’hui en partie dans les dialectes d’oïl ou bien dans le français populaire parlé en France (cf. Gadet 1992, 64 ; Léard 1995, 3–9) ; à cet égard, il est souvent impossible de distinguer l’origine des particularités issues d’un état de langue ancien de celles dues à un usage linguistique dialectal (cf. Wolf 1987, 18). Outre les régionalismes, archaïsmes et autres innovations (sur lesquelles on reviendra
plus en détail à propos du lexique), le français du Canada est également marqué par
des influences multiples des langues de substrat ou d ’adstrat :
« Dans une large proportion, […] [les Québécois francophones] sont les descendants de colons
français qui se sont établis dans la colonie laurentienne au XVIIe siècle, mais divers autres
groupes d’ e immigrants sont venus, à partir de la seconde moitié du XVIII siècle, se fondre dans la
communauté de départ, d ’abord en provenance des îles Britanniques et des colonies américaines,
puis, à époque récente, des quatre coins du monde. Parallèlement à ces apports migratoires, il
s’est produit un important phénomène de métissage avec les Amérindiens. […] Les premiers
colons avaient apporté avec eux divers usages du français qui ont fusionné en une variété
commune dont un bon nombre de traits d’origine se sont conservés jusqu’à nos jours ; à cet
héritage se sont ajoutés des emprunts aux langues amérindiennes et, surtout, à diverses variétés
d’anglais, selon les groupes qui arrivent, ainsi que des créations lexicales qui ont jalonné
l ’histoire de la langue depuis l’époque de la colonisation » (Poirier 1998a, xv).
5 Caractéristiques des variétés canadiennes du
français
L ’un des problèmes posés par la description des variétés canadiennes du français est l’absence d’une norme homogène, codifiée. Définie dès 1977 par l’Association québé-coise des professeurs de français, au moins pour le français québécois – « Que la
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norme du français dans les écoles du Québec soit le français standard d’ici. Le français standard d’ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication
formelle » (http://www.cslf.gouv.qc.ca) –, sa fixation et sa description constituent
encore aujourd’hui de purs desiderata des planificateurs linguistiques canadiens (cf. Neumann-Holzschuh 2000, 252s.). Les caractéristiques du français canadien, présen-
tées de façon non-exhaustive dans les lignes suivantes, figurent pour l ’essentiel dans
le domaine de l’immédiat communicatif et on les retrouve fréquemment soit dans les dialectes d’oïl du Nord et de l’Ouest, soit dans le français populaire. D’une manière
générale, on peut constater qu’à l’exception des innovations et des influences des adstrats et substrats, les différences linguistiques avec le français de commun se
manifestent la plupart du temps non pas en tant que telles, mais dans la fréquence
et la diaphasie, c ’est-à-dire l’attribution d’un certain usage linguistique à tel ou tel registre et contexte d’usage, comme le montre l’exemple de puis [pi], conjonction de coordination considérée comme « familière » au Québec et comme « populaire » en France (cf. Gadet 1992, 64 ; Grevisse 2008, 1261). Deuxième point, il sera question
dans la suite de ce propos du français québécois et du français acadien, car malgré les différences régionales, on peut généraliser pour ces deux groupes de variétés ce
que Flikeid a postulé pour l’acadien : « Il est certain que les différentes variétés régionales […] ont suffisamment d’éléments en commun pour les caractériser comme groupe unitaire » (Flikeid 1991, 195 ; cf. également Poirier 1998a, xxix). Il ne sera
procédé à une différenciation entre québécois et acadien que lorsqu ’existent des divergences flagrantes ; en effet, le français acadien présente une tendance plus
marquée à la conservation d ’éléments d’un état de langue plus ancien, mais « il correspond dans de nombreux domaines au français québécois » (Pöll 1998, 83).
Aussi subsumera-t-on l’ensemble, dans le cadre de ce rapide aperçu des phénomènes langagiers, sous l ’appellation globale de « français canadien ». Les variétés de fran-çais parlées à l ’extérieur du Québec et de l’Acadie, en particulier par la communauté la plus nombreuse hors du Québec, celle des Franco-Ontariens, ne seront pas
évoquées plus avant, car il s’agit principalement de français québécois ; faute d’insti-tutions centrales de défense de la langue, celui-ci présente des formes différentes,
portant p. ex. davantage la marque des archaïsmes, mais aussi d’un nombre supéri-
eur d ’innovations et d’anglicismes dus à la prédominance de l’anglais. Une présenta-tion des caractéristiques de ces variétés se trouve dans Mougeon/Beniak 1989. Par
ailleurs, pour les causes de la variation géolinguistique du français en Amérique du Nord, on se permettra de renvoyer le lecteur à Poirier (1996).
5.1 Prononciation
Le système phonologique du français canadien est identique à celui du français
commun, mis à part le maintien de l’opposition des voyelles nasales [ɛ͂] (dans brin) et
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[œ ͂] (dans brun), ainsi que de l’opposition des voyelles [a] (dans patte) et [ɑ] (dans pâte), qui sont en France en voie de déphonologisation au profit de [ɛ͂] et [a] (cf. Marchal 1990, 252 ; Meney 1999, IX).
Dans le domaine phonétique, on relèvera pour le français canadien les traits spécifi-ques suivants (cf. Bollée 1990 ; Brasseur 2001 ; Chaurand 1995 ; Marchal 1990 ; Maury/
Tessier 1991 ; Meney 1999 ; Ostiguy/Tousignant 1993 ; Wolf 1987) :
a) Voyelles orales, voyelles nasales, diphtongues :
– ‘oi’ → [wa], [wɑ], [we], [wɛ], [ɛ], [o].
– [ɑ] → [ɑ], [ɔ] : [ʒvɔ] ‘je vas’.
– [e], [ɛ] + consonne/r + consonne → [a] : [amaʀikɛ͂] ‘Américain’, [maʀsi] ‘merci’. – [y] → [i] : [depite] ‘député’.
– [u] → [y] : [sysɔl] ‘sous-sol’.
– [o] → [u] : [nasjunalite] ‘nationalité’.
– [œ] → [y] : [bly] ‘bleu’.
– [i, u, y] faibles → ø : [aʀve] ‘arriver’, [vzave] ‘vous avez’. – [ɥi] → [u], [i] : [kuzin] ‘cuisine’, [pi] ‘puis’.
– [ɑ͂] → [a͂], [ɛ͂], articulé plus en avant qu’en français. – [ɛ͂] → [ẽ], se prononce avec la bouche plus fermée qu’en français standard.
Le français du Québec tend en outre à des diphtongaisons, phénomène qui « crée un
obstacle à l ’intercompréhension entre Québécois et non-Québécois » (Meney 1999, XI ; aperçu général dans Meney 1999), p. ex. :
– [ɛ] → i e ɛ e i i [a ], [a ], [a ], [ ɛ ] [ ɛ ] [e] (p.ex. dans père). – y [ œ ] → y [ œ ], [ø] (p.ex. dans beurre).
– ɔ [a], [ ɔ ] → [ ɑ o ], [ ɑ u ], [ ɑ], [ɔo u ], [ ɔ u ], [o] (p.ex. dans garage, encore).
L ’allongement des voyelles prétoniques et des diphtongues crée un rythme de parole souvent qualifié de « typiquement canadien » (Pöll 1998, 76) : [∫kɔ:p ̃ʀɛ] ͂ ‘je com-
prends’.
b) Les consonnes
– s affrication de [t] et [d] devant [i] et [y] en français québécois : [p ǝ ti] ‘petit’ s , [tY Ylip]
‘tulipe’ z z , [malad i] ‘ maladie ’ , [dyR R] ‘dur’, phénomène qui « donne aux non-Québé-
cois l ’impression que les Québécois ont une prononciation relâchée » (Meney
1999, XI).
– palatalisation de [t] et [d] devant [j] en [t∫] et [dʒ], surtout en français acadien :
[a͂t∫ɛ:ʀ] ‘entière’, [akadʒɛ͂] ‘acadien’.
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Le français dans le monde : Canada 491
– palatalisation de [k] et [g] au voisinage d’une voyelle palatale : [kjyʀe] ‘curé’,
[gjita:ʀ] ‘guitare’.
– chute des consonnes occlusives à la finale des mots, et particulièrement des
liquides [l] et [ʀ] : [lis] ‘liste’, [kapab] ‘capable’, [aʀb] ‘arbre’.
– chute de deux consonnes à la finale des mots: [minis] ‘ministre’, [mY Ys] ‘muscle’. – chute du [ʀ] final : [lœ] ‘leur’, [miʀwe] ‘miroir’. – maintien du [s] final dans certains mots, comme [ʒa͂:s] ‘gens’, [sø:s] ‘ceux’.
– maintien du [t] final dans des mots comme [tut] ‘tout’, [fɛt] ‘fait’. – dissimilation du [ʀ] intervocalique : [kɔlidɔ:ʀ] ‘corridor’.
– métathèse des liquides [l] et [ʀ] : [kupɛl] ‘couple’, [bɛʀtɔ] ̃ ‘breton’.
Le français acadien conserve en outre le h aspiré initial, qui devient parfois [ʀ] : [hibu] ‘hibou’, [ʀale] ‘haler’.
5.2 Lexique
D’après Poirier (1980), une large partie du vocabulaire du français canadien est identique à celui du français commun, mais il y a souvent une divergence dans les
contextes d ’usage et/ou les connotations des éléments du français commun. On peut prendre comme exemple automobile, auto et voiture, connus en français québécois,
mais employés dans d’autres contextes en raison du rôle des régionalismes char et machine : auto remplace automobile comme « mot générique », machine, et plus
rarement char, correspondant comme « termes usuels neutres » à l’emploi français de voiture, tandis que voiture désigne plutôt en français canadien un « véhicule à traction
animale ». Comme pour la prononciation et la morphosyntaxe, le français canadien se
distingue donc par la survivance d ’éléments archaïques et régionaux. On peut en outre retenir que le français canadien
« se distingue cependant des parlers qui lui ont donné naissance par les emprunts qu’il a
acceptés des langues avec lesquelles il est entré en contact : l’amérindien d’abord, qui l’a peu
marqué, l’anglais par la suite, qui a joué un rôle important dans le développement de certains
secteurs de son vocabulaire. Il se distingue également par les nombreux néologismes » (Poirier
1980, 52).
On trouvera une vue détaillée des spécificités lexicales des variétés du français
canadien dans Auger (2005), Brasseur (2001), Chaurand (1995), Léard (1995), Meney (1999), Péronnet (1989) et Poirier (1980).
On signalera par ailleurs la spécificité que constitue « l’utilisation des termes sacrés de la religion catholique comme jurons » (Meney 1999, XXII) en français
québécois : baptême, bonyeu ‘bon Dieu’, câlice, calvaire, ciboire, crisse/Christ, hostie, sacrement, tabarnac(le), viarge. Du reste, ceux-ci sont intéressants non seulement du point de vue du lexique, mais aussi (de plus en plus) en tant que marqueurs discursifs
multifonctionnels, au niveau de la pragmatique (à ce sujet, cf. Drescher 2009).
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492 Edith Szlezák
a) Archaïsmes et régionalismes
La difficulté, déjà signalée au paragraphe 3, qu ’il y a à distinguer nettement archaïs-mes et dialectalismes se pose en particulier dans le domaine du lexique (cf. Poirier
1980, 58). Comme il s’agit ici de donner un simple aperçu des traits caractéristiques du français canadien, on renoncera dans ce contexte à une différenciation et on
renverra à Auger (2005), Bollée (1990), Meney (1999), Poirier (1980), Pöll (1998) et
Wolf (1987). Voici quelques exemples fréquents d’archaïsmes et de dialectalismes : abrier ‘couvrir’, à cause que ‘parce que’, achaler ‘embêter’, à cette heure/asteur
‘maintenant’, adret ‘habile, adroit’, amarrer ‘attacher’, assir ‘asseoir’, barre du jour ‘aurore’, bavasser ‘bavarder’, blé d’Inde ‘maïs’, blonde ‘petite amie’, bord ‘côté’, casser
‘cueillir’, causer ‘bavarder’, châssis ‘fenêtre’, champlure ‘robinet’, chaudière ‘seau’, chicoter ‘tracasser’, conter ‘raconter’, couverte ‘couverture’, débarquer ‘descendre’, déjeuner ‘petit déjeuner’, dîner ‘déjeuner’, doutance ‘doute’, doux-temps ‘période de
dégel’, s’écarter ‘se perdre’, envaler ‘avaler’, estomac ‘poitrine, seins’, être de valeur ‘être dommage’, être en famille ‘être enceinte’, flambe ‘flamme’, gageure ‘pari’, garro-
cher ‘lancer’, godendart ‘scie passe-partout’, gros ‘beaucoup, grand’, icitte ‘ici’, jaser ‘bavarder’, mais que ‘dès que’, marier ‘épouser’, menterie ‘mensonge’, mitaine ‘mou-
fle’, mouillasser ‘tomber une pluie fine ’, niaiser ‘traîner’, noirceur ‘obscurité’, œuvrer ‘travailler’, pantoute ‘pas du tout’, parlage ‘bavardage inutile’, pas pire ‘pas mal, assez bien ’, secousse ‘moment’, soulier ‘chaussure’, souper ‘dîner’, t’à l’heure ‘toute à
l’heure’, tralée ‘bande, grande quantité’, veillée ‘soirée’, venir ‘devenir’.
b) Amérindianismes
Dans la seule province du Québec vivent aujourd’hui encore 11 peuples autochtones, dits « Premières Nations » : Abénaquis, Algonquins, Atikamekw, Cris, Innus, Maléci-tes, Micmacs, Mohawks, Naskapis et Wyandots (Hurons). Auger fait cependant la constatation suivante : « Les effets du contact avec les langues amérindiennes sont
somme toute relativement limités et n’affectent que le lexique. C’est dans la topony-mie que la présence autochtone ressort le plus clairement. […] La faune et la flore
constituent un autre domaine d ’influence notable » (Auger 2005, 58). Quelques exem-ples d ’emprunts amérindiens (surtout d’origine iroquoise et algonquine) : toponymie → Canada ‘village, groupe de tentes’, Chicoutimi ‘jusqu’où c’est profond’, Manitoba
‘passage du Grand Esprit’, Mécatin ‘c’est une grosse montagne’, Mégantic ‘lieu où il y a de la truite de lac’, Péribonka ‘là où le sable se déplace’, Québec ‘là où le fleuve se
rétrécit’, Saguenay ‘source de l’eau’ ; faune et flore → achigan ‘perche noire’, atoca ‘plante des marais à baies rouges’, carcajou ‘glouton’, caribou ‘renne du Canada’,
chicoutai ‘mûre des marais’, maskinongé ‘poisson d’eau douce’, ouananiche ‘saumon d’eau douce’, ouaouaron ‘grenouille géante’, pimbina ‘fruit de la viorne trilobée’, touladi ‘grosse truite grise’ ; autres domaines → babiche ‘lanière de peau d’élan
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Le français dans le monde : Canada 493
servant à garnir les raquettes’, cométique ‘traîneau esquimau tiré par les chiens’, micoine ‘grande cuillère ou louche en bois’, mitasse ‘sorte de guêtre ou de jambière de
toile ’, nigog ‘harpon’, oragan ‘grand vase en bois’, sagamité ‘bouillie de farine de maïs et viande’.
c) Anglicismes
Depuis 1763 et la perte du lien avec la France, le français canadien est soumis à
l e ’ influence croissante de l ’ anglais (cf. Maury/Tessier 1991, 44), culminant au XIX siè-
cle dans l’afflux d’innombrables d’anglicismes :
« e C ’ est à partir du début du XIX siècle, dans le contexte socio-politique nouveau créé par la
Conquête anglaise, que les Québécois commencent à s’intéresser eux-mêmes à leur vocabulaire.
À l’accent enjoué, parfois admiratif, du voyageur en pays de découverte succède le ton morose
du puriste inquiet de l’avenir de la langue française au Canada. C’est, il est vrai, l’époque où set
de vaisselle remplace service de vaisselle, où casserole recule devant saucepan et où les mar-
chands estiment rentable de traduire leurs enseignes en anglais, même si leur clientèle est
majoritairement française. Les lettrés réagissent à cette nouvelle invasion anglaise par la publica-
tion de lexiques et de manuels correctifs » (Poirier 1998a, xi).
Dans le cadre de campagnes anti-anglicismes aux accents parfois fanatiques, le joual,
sociolecte du français québécois issu de la culture populaire urbaine de Montréal, est çà et là condamné comme dégénéré, avant de connaître une renaissance dans la
seconde moitié du XXe siècle. En fait, si l’on adopte une perspective globale, la part des anglicismes dans le langage courant est en réalité relativement faible, ils n’appa-
raissent de façon massive que dans l’économie et les finances, la politique, l’artisanat et la technique (cf. Auger 2005, 59 ; Poirier 1980, 67), ainsi blow-out ‘éclatement de pneu’, brake ‘frein’, clock ‘montre, pendule’, dash ‘tableau de bord’, overtime ‘heures
supplémentaires’, puncher ‘percer, poinçonner’, windshield ‘pare-brise’. Cependant, l’anglophobie a mené au remplacement d’anglicismes, usuels en France même, par
des termes d’origine française, souvent des calques de forme, sans que l’emploi des premiers disparaisse pour autant (cf. Auger 2005, 61) : arrêt ‘stop’, chien chaud ‘hot
dog ’, carré ‘petite place, square’, courriel ‘e-mail’, défi ‘challenge’, édifice ‘building’, fin de semaine ‘week-end’, hambourgeois ‘hamburger’, laine d’acier ‘paille de fer’, motoneige ‘scooter des neiges’, magasiner ‘shopping’, télécopie ‘fax’, traversier ‘ferry/
ferry-boat’, vol nolisé ‘charter’. Certains de ces contre-anglicismes constituent la recommandation officielle en France également. En français canadien, les anglicis-
mes lexicaux sont le plus souvent adaptés au système phonologique du français, ce qui se reflète en partie dans la graphie. Cela est dû au fait que « [c]ontrairement à
l’usage français qui paraît recevoir les anglicismes surtout par voie écrite […], le Québécois adopte généralement les mots anglais qu ’il entend. Il répète ces mots en rendant approximativement au moyen des sons français les prononciations anglaises
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qu ’il a perçues » (Poirier 1980, 71). En outre, les verbes, mais aussi les noms et les adjectifs, sont fréquemment intégrés morphologiquement (cf. Meney 1999, XXIII).
Quelques exemples d ’emprunts anglo-américains courants : badloque ‘malchance’ ( → badluck), bèque ‘arrière’ (→ back), bines ‘haricots, fèves’ (→ beans), une bit ‘un
peu ’, bitcher qqn. ‘dire du mal de qqn.’ (→ to bitch about), bobépine ‘pince à cheveux’ ( → bobby pin), boulé ‘terreur, tyran’ (→ bully), cheap ‘bon marché’, chum ‘ami’, condo (minium) ‘appartement en copropriété’, connestache ‘amidon de maïs, farine de maïs’
( → cornstarch), cute ‘mignon, joli’, fancy ‘chic, fantaisie’, flyé ‘défoncé, excentrique, fou’, fun ‘plaisir’, game ‘jeu’, gamique ‘astuce’ (→ gimmick), highway ‘route à grande
circulation ’, home-brou ‘bière faite à la maison’ (→ home-brew), knocker ‘frapper’ (→ to knock), last call ‘dernier appel’, layteur ‘plus tard/à plus’ (→ later), lighter ‘briquet’,
lousse ‘lâche, ample’ (→ loose), mâchemalots ‘guimauve’ (→ marshmallow), ouaginne ‘charrette’ (→ wagon), paparmane ‘menthe poivrée’ (→ peppermint), phoner ‘télépho-ner’, pinotte ‘cacahouète’ (→ peanut), ploguer ‘brancher’ (→ to plug), shop ‘usine’,
signe ‘évier’ (→ sink), smatte ‘habile, chic, génial’ (→ smart), une job steadée ‘un poste fixe ’ (→ a steady job), tinque ‘réservoir’ (→ tank), tof/toffe ‘ardu, difficile’ (→ tough),
touché/touchy ‘délicat’, toune ‘mélodie, chanson’ (→ tune), trustable ‘fiable’, watcher ‘regarder’, zipper ‘fermeture Éclair’. À part les emprunts directs, on trouve bon nombre de calques de sens et de forme, à propos desquels Poirier constate : « L’anglicisme
sémantique […] et l’anglicisme syntagmatique […] passent habituellement inaperçus mais ils sont peut-être plus nombreux que les emprunts directs » (Poirier 1980, 69).
Ces calques de sens et aussi de forme propres au québécois « sont un obstacle à la compréhension entre Québécois et autres francophones » (Meney 1999, xxiv). Exem-
ples : ami(e) de fille ‘petite amie’ (→ girlfriend), ami de garçon ‘petit ami’ (→ boyfriend), annonces classées ‘petites annonces’ (→ classified ads), application ‘candidature’,
balance ‘solde’, bien-être social ‘aide sociale’ (→ social welfare), boissons allongées ‘long drinks’, brassière ‘soutien-gorge’, centre d’achats ‘centre commercial’ (→ shopp-ing center), centre-jardin ‘jardinière’ (→ garden center), chambre ‘pièce’ (→ room),
change ‘monnaie’, changer l’huile ‘faire la vidange’ (→ to change the oil), charger ‘demander’ (→ to charge), copie ‘exemplaire’ (→ copy), crème glacée ‘glace’ (→ ice
cream), diète ‘régime’ (→ diet), élaborer ‘développer’ (→ to elaborate), favoriser ‘pré-férer’ (→ to favor), habileté ‘compétence, expérience’ (→ ability), heures d’affaires
‘heures d’ouverture’ (→ business hours), s’identifier ‘présenter son identité’ (→ to identify oneself), inspecter ‘vérifier’ (→ to inspect), lave-auto ‘station de lavage’ (→ car wash), ecteur de nouvelles ‘présentateur’ (→ newsreader), longue-distance ‘interurbain’
( → long distance), lumières ‘feu de circulation’ (→ lights), mature ‘mûr’ (→ mature), se mettre haut ‘être défoncé’ (→ to get high), mettre le blâme sur qqn. ‘faire porter à qqn. la
responsabilité’ (→ to put the blame on), s’objecter à ‘s’opposer à’ (→ to object to), parade ‘défilé’, prendre action ‘agir’ (→ to take action), prendre un break ‘faire une
pause’ (→ to take a break), prendre une marche ‘faire une promenade’ (→ to take a walk), sur la rue ‘dans la rue’ (→ on the street), tomber en amour ‘tomber amoureux’ ( → to fall in love). En outre, l’influence anglo-américaine a permis la survivance de
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Le français dans le monde : Canada 495
mots d’origine française aujourd’hui tombés en désuétude en français commun, mais proches de termes anglo-américains équivalents ; ce sont les anglicismes dits «de
maintien » : barbier ‘coiffeur’ (→ barber), breuvage ‘boisson non-alcoolisée’ (→ beve-rage), grand assez ‘assez, suffisamment grand’ (→ big/tall enough).
d) Innovations
Les innovations se sont effectuées en français canadien essentiellement par élargisse-
ment ou glissement sémantique, souvent à partir du vocabulaire marin ; la plupart du temps, ces phénomènes se rapportent au nouvel environnement auquel étaient
confrontés les colons français :
« En débarquant en Nouvelle-France, les colons français ont été mis en contact avec des réalités
nouvelles, ayant trait à la géographie, à la faune et à la flore, aux conditions climatiques. Ils se
sont servis pour les désigner des mots qu’ils employaient dans la mère patrie en parlant de
réalités similaires mais il s’est développé autour du noyau sémantique de ces mots des sèmes
nouveaux, des connotations particulières » (Poirier 1980, 74).
En outre, de nombreux néologismes procèdent par suffixation, que ce soit au moyen
p. ex. de -oune, marqué (en diastratie), ou bien de suffixes, fréquents en français commun très productifs en français canadien : -able, -age, -erie, -eux (pour plus de
détails, cf. Léard 1995). Quelques exemples d’innovations canadiennes : adonner ‘être favorable’, allable ‘praticable, accessible’, avionnerie ‘usine de construction aéronau-
tique’, atocatière ‘champ d’airelles’, bas-culotte ‘collant’, berline ‘traîneau rudimen-taire à deux sièges ’, bleutière ‘champ de myrtilles’, bombe ‘bouilloire’, bordée de neige
‘chute de neige abondante’, carriole ‘traîneau hippomobile sur patins bas’, cégep ‘type d’établissement scolaire, collège’, chevreuil ‘espèce de cerf’, débarbouillette ‘gant de toilette ’, débarquer ‘descendre d’un moyen de transport’, dépanneur ‘épicerie de nuit,
épicier de nuit ’, dormable ‘où l’on peut dormir’, embarquer ‘monter dans un moyen de transport’, érablière ‘forêt d’érables’, foufounes ‘fesses’, minoune ‘chatte (femelle du
chat et sexe de la femme), vieille voiture ’, niaisage ‘perte de temps, connerie’, parlable ‘aimable, adorable, accueillant’, piasse/piastre ‘dollar’, poudrerie ‘tempête de neige,
rafales de neige ’, prélart ‘linoléum’, suisse ‘petit écureuil, tamia rayé’, rejoignable ‘atteignable’, respirable ‘où l’on peut respirer’, tataouineux ‘hésitant’, toutoune ‘femme ou fille petite et corpulente’, tuque ‘bonnet de laine souvent garni d’un
pompon’, voyageable ‘où l’on peut voyager’.
Par ailleurs, le français canadien joue un rôle pionnier dans le domaine de la féminisation des noms de métiers : « Si la France se résout depuis peu à utiliser des
formes féminines pour désigner les femmes ministres, juges, professeurs et ambassa-
deurs, le Québec a amorcé ce virage dès les années 1980 et l ’usage des formes féminines s’y est fermement établi » (Auger 2005, 63 ; cf. aussi OQLF) ; c’est le cas
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496 Edith Szlezák
pour agente, ambassadrice, une architecte, auteure, camionneure, chercheure/cher-
cheuse, chirurgienne, docteure, doyenne ‘femme qui dirige une faculté universitaire’, écrivaine, gouverneure, informaticienne, ingénieure, une juge, mairesse, metteure en scène, une ministre, praticienne, présidente, professeure, rectrice.
5.3 Morphosyntaxe
Comme dans les domaines de la prononciation et du lexique, il s’agit, sur le plan morphosyntaxique, dans de nombreux cas de dialectalismes ou bien de survivances
d’un état de langue antérieur.
– En français canadien parlé, la négation sans la particule « ne » est généralisée
sans marquage diaphasique ni diastratique. On trouve en outre la double néga-
tion : j ’ai pas vu personne ‘je n’ai vu personne’, i ont pas rien appris à l’école ‘ils
n’ont rien appris à l’école’.
– Dans les phrases affirmatives, le futur périphrastique domine nettement et ce,
également pour les verbes dont les formes du futur simple continuent à être
employées en français parlé commun : (i) va être, va avoir, va falloir, va pouvoir.
– Au Québec particulièrement, la question par inversion est fréquemment employée
à l’oral. Cela permet d’expliquer la genèse de la particule interrogative -tu ou -ti :
« Cet élément, qui se place après le verbe conjugué pour former une question, […]
trouve son origine dans l’inversion du pronom sujet il dans l’inversion simple et
complexe (Parle-t-il français ? […]) » (Auger 2005, 56). Ex. : Tu viens-tu ?‘Est-ce que
tu viens ?’.
– L’interrogatif comment est rarement employé seul ou en combinaison avec est-ce
que ; on lui préfère, dans les questions directes et indirectes, des constructions
avec que, c(e) que, c ’est que, c’est c’que, c’que c’est que ; ex. : Comment que t’es
rentrée ici?, I me disent comment c’est c’que ce faut que je dise ça. – Les variétés canadiennes du français affichent une tendance à la généralisation
de l’auxiliaire avoir ; ex. : Quand t’as sorti, i a venu icitte. – Les formes verbales présentent de nombreuses variantes morphologiques, comme
le présent je vas ‘je vais’, au futur et au conditionnel i voira ‘il verra’, vous voirez
‘vous verrez’, vous prenderiez ‘vous prendriez’, vous metteriez ‘vous mettriez’, à
l’imparfait i fonsaient ‘ils faisaient’, i sontaient ‘ils étaient’, ainsi qu’à l’infinitif
s’assir ‘s‘asseoir’, aver ‘avoir’, buver ‘boire’, liser ‘lire’, véquir ‘vivre’. Les formes de
participe passé de plusieurs verbes divergent par rapport au français commun,
p. ex. répons ‘répondu’, notamment en français acadien : coudu ‘cousu’, couri
‘couru’, li ‘lu’, mouri ‘mort’, offri ‘offert’, ouvri ‘ouvert’, plait ‘plu’, vi ‘vécu’. Un
trait typique du français acadien est la terminaison verbale-ont ou -iont/yont
(subjonctif) à la 3e pers. pl. : i chantont ‘ils chantent’, qu’i faisiont ‘qu’ils fassent’,
qu’i séyont ‘qu’ils soient’. Le subjonctif est par ailleurs rarement employé, ce que
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Le français dans le monde : Canada 497
Brasseur attribue à « la fréquence des formes ambivalentes » (Brasseur 2001,
XLVI). Quand il l ’est, il présente généralement des formes particulières : que tu
seis/seyes ‘que tu sois’, que je faise/faisse/feuse ‘que je fasse’, que j’alle ‘que
j’aille’, qu’i aye ‘qu’il ait’. En français acadien, le verbe faire présente, outre la
conjugaison fais, fais, fait, faisons, faisez, faisont, une forme unique [fe] à toutes
les personnes. Un tel non-accord du verbe en nombre avec son sujet se retrouve
également avec e nous-autres et vous-autres , souvent combinés à la 3 pers. sing. :
vous-autres va à la chasse. Comme en français populaire, la combinaison de
pronoms de la 1ère e e ou 2 pers. avec un verbe à la 3 est particulièrement fréquente
dans les relatives : c ’est pas moi qui y a donné. – Il existe des temps surcomposés, p. ex. : i croyait jamais qu’i arait iu fait ‘il ne
croyait jamais qu ’il l’aurait fait’.
– L’infinitif peut avoir en français canadien une valeur conditionnelle, même sans
introduction par « à » : Jacques avoir eu une auto, i serait venu ‘si Jacques avait eu
une voiture, il serait venu’.
– La valence de certains verbes varie : marier ‘se marier’ et ‘épouser’. Pour quelques
valences prépositionnelles aussi (personnelles et verbales), on observe des écarts
par rapport au français standard, sous l’influence soit de tendances archaïsantes,
soit de l’anglais ; on trouve ainsi : aider à qqn., aimer de, avoir confiance à qqn.,
donner qqn., hésiter de, intéresser à qqn., être prêt pour, être responsable pour, être
satisfait avec, répondre qqn.
– L’aspect s’exprime, en français canadien comme en français standard, à l’aide de
périphrases verbales, dont voici les principales : être après faire qqch. ‘être en
train de faire qqch.’, être pour faire qqch. ‘être sur le point de faire qqch.’, venir
juste de faire qqch. ‘venir de faire qqch.’, venir que ‘finir par faire qqch.’, p. ex. on
vient qu’on oublie les mots ‘on finit par oublier les mots’. – En ce qui concerne les prépositions, on observe l’emploi de à au lieu de pour pour
exprimer le destinataire : i a fait bâtir une maison aux filles ‘il a fait bâtir une
maison pour les filles’, ainsi que l’emploi de de pour depuis : i était parti du matin
‘il était parti depuis le matin’. À est généralement employé au lieu de de dans les
constructions possessives, y compris en combinaison avec un déterminant pos-
sessif : le char à mon père, sa sœur à mon mari. Grevisse relève d’ailleurs : « À
reste, à peu près partout, très vivant pour marquer l’appartenance » (Grevisse
1993, 531).
– Dans le domaine du genre nominal, il existe avec le français commun des
différences ayant des causes diverses. Certaines remontent à un état de langue
antérieur, comme c’est souvent, mais pas toujours le cas pour la féminisation des
substantifs à initiale vocalique : accident, âge, air, amour, appareil, argent, avion,
emploi, escalier, été, hiver, hôpital, ouvrage. On trouve aussi des exceptions
masculines, p. ex. affaire, auto, étape, idée, image. On observe également des
différences dans le genre des emprunts à l’anglais. Ainsi, en français canadien,
les emprunts anglais à finale vocalique tendent à être masculins et ceux à finale
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498 Edith Szlezák
consonantique, féminins, cf. un aréna (‘stade de hockey sur glace’), un party vs.
une business, une job, une sandwich, une toast, une van.
– En ce qui concerne le nombre, le pluriel des noms en -al est formé – comme en
français populaire – en -als : des chevals, des originals.
– Le système pronominal présente des divergences considérables avec le français
commun, qui ne peuvent être toutes abordées ici. On remarquera tout d’abord la
tendance à la généralisation du tutoiement au Québec, tandis qu’en français
acadien, on peut constater que « [l]e maintien du vouvoiement s’observe dans les
mêmes conditions qu’en français d’aujourd’hui » (Brasseur 2001, LII). Le pronom
sujet peut généralement être omis, surtout à la 1ère pers. sing., et tout particulière-
ment le i(l) impersonnel en combinaison avec falloir, sembler, y avoir. Les pro-
noms adverbiaux en et y peuvent se référer à des personnes, et y remplace souvent
lui ou leur comme pronom objet, notamment en cas d’omission du pronom COD le
antéposé : j ’y ai donné ‘je le leur ai donné’. Le pronom objet leur peut aussi être
remplacé par les : i les a dit ‘il leur a dit’. Nous-autres, vous-autres et eux-autres (en
français acadien également zeux/ieux/ieusses/ielles) remplacent les pronoms to-
niques nous, vous et eux/elles, mais aussi les pronoms atones nous, vous et ils/
elles. En français québécois, nous semble avoir totalement disparu de la langue
parlée (cf. Lagueux 2005, 59), et en français acadien, il est souvent remplacé par
je : j ’avons ‘nous avons’ e . Le tableau suivant des pronoms sujet de la 3 personne
offre un exemple de la variation dans le domaine pronominal, sans aucune
prétention à l’exhaustivité :
Tableau 2 : e Les pronoms sujet de la 3 personne
français commun français canadien
il i : [i] + consonne, [j] + voyelle
lui
ça
elle a + consonne, al(le) + voyelle
on i + verbe au pluriel
ça + verbe au singulier tu + verbe au singulier
ils i : [i] + consonne, [j] + voyelle, [il] + voyelle
eux-autres
zeux, ieux (acadien)
elles i : [i] + consonne, [j] + voyelle, [il] + voyelle
eux-autres
zeux, ieux (acadien)
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Le français dans le monde : Canada 499
À l’impératif négatif, la position des pronoms diffère du standard : demande-moi
pas !, dis-moi-le pas !
On mentionnera en outre les formes des pronoms relatifs, à commencer par qui,
élidé en qu’ devant voyelle ou apparaissant sous la forme que devant consonne,
notamment en cas de postposition de la préposition : la fille que je sors avec ‘la
fille avec qui je sors’, le gars que je travaille pour ‘le gars pour qui je travaille’. Dont
est souvent remplacé par que, p. ex. dans la fille que je te parle ‘la fille dont je te
parle’ ; en français acadien que remplace aussi à qui et dans lequel. Où est
complété par que ou c(e)que, voire remplacé par que : l’usine où c’qu’i faisaient
des chemises, l’école qu’i allaient. Au lieu de ce qui, on trouve entre autres qui c’est
qui, qu’est ce qui et au lieu de ce que, on rencontre aussi quoi que, quoi c’que, que
c’est que, qu’est-ce que, qu’est-ce que c’est que, et en français acadien également
ça : ça i fait, i débarre la grange.
– Les déterminants démonstratifs ce, cet, cette, ces apparaissent communément
sous les formes c ’, c’t(e), c’tes (avec pour variantes graphiques s, st’, ste, stes). En
renforcement, le clitique adverbial –là peut être ajouté au nom : à c’temps-là. Ce
clitique peut, combiné à l’article défini, assumer la fonction du démonstratif : je
cherche le mot-là.
– Tout se rencontre, indépendamment de ses fonctions d’adverbe, de pronom ou
d’adjectif indéfini, sous la forme générique [tut], souvent graphiée toute. – La complexité du système des conjonctions de coordination et de subordination
est considérable, on ne donnera ici que quelques exemples de variation. Comme
en français parlé, puis/pis ou et puis/et pis sont employés en tant que coordon-
nants dans l’énumération : vous avez signé un billet pis un engagement. Pour ce
qui est des conjonctions temporelles, avant que peut être employé sans que,
entraînant l’indicatif : ça veut dire te faire penser avant tu le fais. Quand, pour sa
part, est fréquemment (surtout, mais pas exclusivement en français acadien)
combiné à que, c(e)que ou encore c’est que : quand c’que les enfants étiont petits.
Jusqu’à ce que, en français acadien jusqu’à tant que, s’emploie avec l’indicatif et
se réduit souvent à jusqu’à : je nous assisions là […] jusqu’à je tombions endormis.
Mais que, qui se substitue à quand ou dès que, déclenche le subjonctif : appelle-
moi mais que tu sois prête ‘appelle-moi quand tu seras prête’. Dans les circons-
tancielles de but et de conséquence, de sorte que est le plus souvent remplacé par
(ça) fait (que), alors ou donc. En français acadien, le si conditionnel s’emploie
avec que : j’aurais peut-êt’ pu lire en français si que j’aurais pu avoir cette pratique.
L’emploi du conditionnel dans les subordonnées en si est courant, au Québec
comme ailleurs. Les subordonnées de cause peuvent être introduites par parce
(souvent sans que), (à) cause (que), au/par rapport (que), p. ex. : i ne viendra pas à
cause qu’i est malade. Dans les concessives et les contrastives, même si et bien que
sont remplacés par (quand) même (que) : c’est chaud, quand même qu’i fait frêt
ailleurs.
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500 Edith Szlezák
Pour davantage de détails sur les caractéristiques morphosyntaxiques des variétés canadiennes du français, on se reportera à Auger (2005), Bollée (1990), Brasseur
(2001), Chaurand (1995), Gesner (1979), Léard (1995), Maury/Tessier (1991), Meney (1999), Neumann-Holzschuh (2000) et Wolf (1987), ouvrages desquels sont tirés les
exemples ci-dessus.
6 Problèmes de norme et de normalisation
Après la « Conquête anglaise », la langue française a évolué au Canada indépendam-ment des évolutions langagières, mais aussi des mesures de politique linguistique et
de défense de la langue affectant le français de France. S’il existe au Canada une norme implicite (avec variation diaphasique), telle qu ’elle est p. ex. pratiquée par les présentateurs et journalistes de Radio Canada, la question de la norme explicite, prescriptive, continue à se poser. En ce qui concerne sa détermination, il y a long-
temps eu deux modèles au Québec : la référence au substandard qu’est le joual, et
d’autre part, le français hexagonal. La norme hexagonale est désormais majoritaire-ment rejetée pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elle ne reflète en rien la réalité langagière et culturelle : « C’est que la province de Québec n’est pas la France, et ne
pourra jamais l ’être. Pour parler et écrire comme les Français, il nous faudra d’abord penser, sentir et vivre comme les Français. […] c’est une impossibilité » (Pelletier, cité
dans Lüsebrink 1997, 35). Par ailleurs, depuis la « traîtrise de Paris » de 1763, c’est-à-dire la signature du traité de paix avec l’Angleterre, la relation entre le Canada francophone et la France est tendue. Linguistiquement, ce conflit est basé sur la prétention de la France à être la seule référence légitime en matière de norme et de
bon usage. Malgré la Loi 101, les variétés du français canadien sont donc non
seulement menacées par l’anglais, à cause de son importance internationale et de sa position dominante dans l’économie et les médias canadiens et américains – Paquette
parle d’une « menace extérieure » (Reutner 2009, 171) –, mais aussi par le manque d’acceptation de la part de la France. Malgré la prise de conscience nationale et le
sursaut d ’orgueil qui se sont exprimés dans la Révolution tranquille, le complexe d’infériorité linguistique subsiste, se traduisant p. ex. dans le grand nombre d’ouvra-ges puristes parus jusque dans les années 1970, comme le Dictionnaire correctif du
français canadien de Dulong, datant de 1968. Dorénavant, la « création d’un ‹ stan-dard d’ici ›, destiné à prendre davantage en compte la réalité linguistique nord-américaine, contrairement au standard hexagonal du français » (Erfurt 2005, 58), est
l’objectif des mesures de politique linguistique et de défense de la langue. Toutefois, une telle norme devrait consister en une description scientifique de tous les aspects de la norme implicite, tenant compte des variétés du français canadien. Les Acadiens,
pour leur part, éprouvent un sentiment d ’infériorité face au Québec. Certaines régions acadiennes s’anglicisent de plus en plus, d’autres se rapprochent de la norme pre-scriptive française (cf. Flikeid 1991). Avec l’Office québécois de la langue française, les
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Le français dans le monde : Canada 501
Québécois ont une institution de standardisation qui fait défaut aux Acadiens et aux autres francophones canadiens. Le Trésor de la langue française au Québec (TLFQ),
projet lancé dans les années 1970 afin de « créer une infrastructure de recherche qui
permette le développement d ’une véritable lexicographie française dans le cadre
d’une recherche approfondie sur l’histoire et l’usage actuel du vocabulaire français au Québec », a pour réalisation principale le Dictionnaire historique du français québé-
cois (Poirier 1998). Ses autres apports à la lexicographie concernent surtout des ouvrages destinés au grand public. Le TLFQ joue ainsi un rôle de leader dans le développement de la lexicographie comme discipline au Québec. En outre, le projet
en cours de dictionnaire FRANQUS promet de fournir un ouvrage apte « à décrire le
français contemporain d’usage public, représentatif de l’activité sociale, culturelle,
économique, politique et scientifique au Québec » (http://franqus.ca/projet) – mais un tel projet n’existe que pour le français québécois. Il est peu probable que les variétés canadiennes du français réussissent à s ’émanciper sans se rapprocher les unes des autres : « Le Québec et ses voisins francophones auront besoin les uns des
autres pour promouvoir l ’avenir du français sur le continent américain » (Sanders, cité
par Schafroth 2009a, 232). De plus, le Québec et l ’Acadie sont à la recherche d’une norme sans avoir résolu la question de sa forme propre : créera-t-on une norme
régionale soumise à la norme hexagonale et si oui, comment définira-t-on la dimen-
sion « régionale » ? Ou bien établira-t-on un modèle pluricentrique comme pour l ’an-glais (cf. Schafroth 2009b) ? Même si la Commission des états généraux sur la situ-
ation et l ’avenir de la langue française au Québec, formée en juin 2000 « afin de faire le point sur la politique linguistique québécoise et de proposer des priorités d’action
pour l ’avenir de la langue française au Québec », fait remarquer dans la conclusion de son rapport 2001 que les Québécois sont devenus plus confiants quant à l ’avenir de leur langue, elle constate néanmoins : « Les acquis sont là, mais très fragiles ». Sans une norme reconnue par la majorité des francophones nord-américains, cela ne
changera pas dans un avenir proche : « Le travail de la norme endogène […] reste à poursuivre » (Auger 2005, 74).
7 Bibliographie
7.1 Articles, monographies, dictionnaires
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