Manuel de Lingui
9783110302219-004
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Christian Schmitt
2 Le français dans l’ e histoire : du XVII siècle à
nos jours
Abstract : L’article fournit des informations sur les principales étapes de l’histoire de la langue française du XVIIe siècle jusqu’à l’époque moderne. L’accent est mis sur
l’histoire linguistique interne et externe et sur les développements en lexicographie et en grammaticographie.
Keywords : histoire linguistique, périodisation, français classique, Siècle des Idées, français moderne
1 Remarques préliminaires : la périodisation du
français
Du point de vue diachronique, la grammaire historique traditionnelle distingue entre
trois stades linguistiques de la langue d’oïl : l’ancien français, le moyen français et le français moderne. Les trois étapes peuvent être caractérisées par trois tendances différentes : 1) la formation des dialectes finissant par la prédominance de la variété
diatopique de l’Île-de-France, en accord avec l’étymologie (< little Francia → isle de France, par interprétation populaire), 2) la formation d’une langue nationale, en
usage dans le Royaume français et, finalement, 3) la standardisation et l ’évolution normative de plus en plus prononcée de ce français langue nationale par les grammai-
riens, les littéraires, les scientifiques et d’autres groupes d’intellectuels sous l’égide de l’État défenseur du bon français (Rat 1963).
Notre sujet englobe trois siècles marqués par la discussion sur l’usage commencée à vrai dire au XVIe siècle par Meigret, Robert Estienne, Mathieu, de la Ramée, Henri
Estienne et tant d’autres qui ont reconnu la nécessité de s’opposer à la tradition de la
grammaire latine ; mais, contrairement au siècle de la Renaissance, il ne s’agit pas de l’usage tout court, c’ e est le b o n u s a g e préconçu au XVI siècle par Henri Estienne qui
se trouve au centre d’intérêt de la discussion sur la standardisation linguistique. L ’usage linguistique, il est vrai, ne constitue pas un critère nouveau : tout ainsi que le gustus urbis et l’urbanitas (cf. Neumann 1968, 88ss.) le critère de l’usus ‘usage’ se trouve
dans les traités linguistiques de l’antiquité et dans les observations métalinguistiques (Fögen 2000 ; Müller 2001) ; en ce qui concerne l’usage, le texte primordial est fourni
par le traité De lingua Latina de Varron défendant le principe de l’usage général par la phrase bien connue et souvent citée « ego populi consuetudinis non sum ut dominus,
at ille meae est » (ed. Spengel 1885, vol. 9, 5s.) et reconnaissant, par conséquent, les
effets de l’analogie et de l’anomalie linguistiques comme forces essentielles en accord avec Cicéron qui lui avoue « usum loquendi populo concessi, scientiam mihi reserva-
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vi » [« J’ai concédé l’usage linguistique au peuple et me suis réservé la science »] (Orator ad Marcum Brutum 48, 159s. ; cf. p. ex. de la Ramée 1572, 30, et Henri Estienne,
ed. Feugère 1853, 56s.). C’est par les textes de Julius Scaliger que la grammaire moderne a connu le principe « Auctoritas ex usu pendet » (‘l’autorité dépend de l’usage’) exposé dans le chapitre CXCII de son traité important De causis linguae Latinae :
« Nam quum, hoc interpretandi munus Usu, Autoritate, Ratione constare dixerint : sane intelli-
gendum est, usum sine ratione non semper moveri, veluti si aspirat Trophaeum, & Anchoram,
quae leniter à Graecis aliis proferuntur, Atheniensium exemplo sciamus factum esse. Autoritas
vero quid aliud, quàm Usus est ? »
(ed. 1597, 448).
[ ‘mais puisqu’ils ont dit que l’usage, l’autorité et la raison étaient les principes de l’évaluation, on
peut certainement comprendre que l’usage ne peut pas toujours changer sans raison comme,
p.ex., nous savons que les formes aspirées trophaeus et anchora (qui correspondent aux sourdes
[p] et [k] chez les autres Grecs) se sont formées d’après la prononciation athénienne. Par
conséquent : est-ce que la norme est autre chose que l’usage ?’]
Ce passage central contient déjà les notions-clés de la discussion linguistique des siècles
suivants : u s a g e , a u t o r i t é e t r a i s o n ; il montre en même temps que la caractérisa-
tion du Grand siècle par Marzys s ’avère insuffisante pour qui « sur un point seulement, la norme du XVII e e siècle reprend l ’ une des orientations du XVI ; écartant les influen-
ces savantes et littéraires, elle prend pour seule source l ’usage parlé » (1974, 331).
D ’un côté il oublie le critère de l’autorité cher aux humanistes et de l’autre il passe sous silence le fait que Philalèthe déjà a prévu la discussion sur les différents critères
de l’usage en argumentant de la façon suivante :
« Si l ’usage de la langue française était pareil en tous lieux, ce que vous dites auroit quelqu’appa-
rence ; mais vu qu ’il y a de la controverse quant à l’usage, il faut avoir recours ailleurs qu’à
l ’usage » (Henri Estienne, cf. François 1959, vol. 1, 146).
On est donc en droit de défendre la thèse de Lausberg (1950) pour qui Malherbe a continué une discussion entamée par les humanistes qui ont repris un des sujets
linguistiques primordiaux pour les grammairiens de l ’Antiquité : la définition de
l’usage linguistique écrit et oral.
2 Le XVIIe siècle : la genèse du français moderne
À quelques exceptions près, les grammaires de la Renaissance sont nourries par les
doctrines de l’ e antiquité classique. Au XVII siècle, commencement du français mo-derne (Klare 1998, 116ss.), tout change comme le documente(ra) le Grand Corpus des grammaires françaises (sous la direction de Bernard Colombat et de Jean-Marie
Fournier) contenant les grammaires françaises les plus marquantes de l’âge classique, c ’est-à-dire les ouvrages grammaticaux qui ont animé un débat très fervent sur les problèmes normatifs du français au siècle classique et sur les traits caractéristiques
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du français et renoncent, en général, à une perspective diachronique (même dans les ouvrages écrits en latin), en préparation chez Garnier :
Jean Masset, Exact et tres-facile acheminement à la langue françoise, 1606.
Charles Maupas, 2 Grammaire et syntaxe françoise ,1618 [1607].
Antoine Oudin, 2 Grammaire françoise rapportée au langage du temps ,1640 [1632].
Claude Mauger, French Grammar with additions, 1684 [1653].
Thomas de La Grue, La vraye Introduction à la Langue françoise, 1669 [avant 1655].
Claude Irson, Nouvelle methode pour apprendre facilement les principes et la pureté de la langue
française, 1662 [1656].
Laurent Chiflet, Essay d’une parfaite Grammaire de la langue françoise, 1659.
Antoine Arnauld/Claude Lancelot, Grammaire Générale et Raisonnée, 1676 [1660].
Denis Vairasse d’Allais, Grammaire Méthodique contenant en abrégé les Principes de cet art et les
règles les plus nécessaires à la langue française, 1681.
Louis de Courcillon de Dangeau, Opuscules sur la grammaire, 1694.
Pierre de La Touche, L ’art de bien parler françois (2 vol.), 1730 [1696].
Ces études portent avant tout sur la variation sociolinguistique du français devenu
langue nationale, sur les problèmes normatifs, sur l’usage littéraire, la traduction idiomatique et l ’apprentissage de la variété parisienne reconnue comme archétype canonique. Dans la tradition rhétorique ces grammaires doivent également enseigner
l’art de parler en respectant les figures imposées par la tradition textuelle et les formes reconnues comme meilleures variétés conformément à une pragmatique déterminée,
avant tout, par l’usage littéraire et les premières autorités.
Ces grammaires sont souvent accompagnées par un genre typiquement français
qui commence à apparaître au milieu du XVIIe siècle avec les remarques de Vaugelas (Ayres-Bennett 2004 ; Marzys 2009). Ces textes sont réunis dans un autre Corpus
( e Corpus des remarques sur la langue française , XVII siècle), sous la direction de
Wendy Ayres-Bennett (2011) qui montre jusqu ’à quel point le public cultivé s’est occupé de subtilités grammaticales et dans quelle mesure les amateurs du beau
langage (Rat 1963) s’intéressaient aux idiotismes qui posaient problème à ceux qui voulaient se distinguer du commun par un usage linguistique exemplaire. Tout dix-
septiémiste voulant comprendre les règles souvent contradictoires du français clas-sique ainsi que les chemins souvent compliqués à sa codification et à sa standardisa-
tion est tenu de connaître ce corpus produit par les remarqueurs :
Académie française, Observations de l’Académie Françoise sur les Remarques de M. de Vaugelas,
Paris, 1704.
Louis-Augustin Alemand, Nouvelles Observations, ou Guerre civile des François, sur la langue,
Paris, 1688.
Nicolas Andry de Boisregard, Réflexions, ou Remarques critiques sur l’usage present de la langue
françoise, Paris, 1692 [1689], et Suite des réflexions critiques sur l’usage present de la langue
françoise, Paris, 1693.
Dominique Bouhours, Remarques nouvelles sur la langue françoise, Paris, 1692 [1675], et Suite des
Remarques nouvelles sur la langue françoise, Paris, 1693 [1692].
Marguerite Buffet, Nouvelles Observations sur la langue françoise, Paris, 1668.
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Scipion Dupleix, Liberté de la langue françoise dans sa pureté, Paris, 1651.
François de la Mothe Le Vayer, Lettres touchant les nouvelles remarques sur la langue françoise,
Paris, 1669 [1647].
Jean Macé, Methode universelle pour apprandre facilement les langues, pour parler puremant et
escrire nettemant en françois, Paris, 1651 [1650 ?].
Gilles Ménage, Observations de Monsieur Ménage sur la langue françoise, Paris, 1675 [1672], et
Observations de Monsieur Ménage sur la langue françoise. Segonde partie, Paris, 1676.
Paul Tallemant, Remarques et decisions de l’Académie françoise, Paris, 1698.
Claude Favre de Vaugelas, Remarques sur la langue françoise utiles à ceux qui veulent bien parler
et bien escrire, Paris, 1647, et Nouvelles Remarques de M. de Vaugelas sur la langue françoise.
Ouvrage posthume. Avec des observations de M.***** [Louis-Augustin Alemand], Paris, 1690.
Les observations s ’avèrent peu systématiques mais les différents textes peuvent servir
d’introduction à l’histoire des idées linguistiques, à la conception normative et grammaticale du Siècle de Louis XIV, à la variation diatopique et sociolinguistique et
aussi à une meilleure compréhension de la création littéraire en France.
Le XVIe siècle était préoccupé par l’élaboration quantitative du français langue nationale e ; la discussion du XVII siècle est déterminée, avant tout, par la définition
de règles fixes et la réglementation d ’un usage linguistique peu solidement établi.
La discussion sur la standardisation de la langue commence en 1605, avec les
fameux Commentaires sur Desportes de Malherbe (cf. Brunot 1891) ; en accord avec la
rhétorique classique (Lausberg 1950), Malherbe critique sévèrement l’emploi d’ar-chaïsmes, de néologismes et – contre la tradition des remarqueurs de la Renaissance
(Schmitt 1977) – des mots régionaux et des mots de métiers comme incompatibles avec le « sermo purus et dilucidus », en commentant à l’aide d’annotations en marge du texte de Desportes et critiquant quelques poètes du XVIe siècle. Ces gloses étaient
d’abord destinées à améliorer les textes poétiques et finalement reconnues pour la
conversation de gens cultivées qui approuvaient l’intention de Malherbe de corriger et dégasconner la cour marquée par l’influence de différentes variétés soit d’origine étrangère, comme l’italien, soit de provenance régionale ou occitane, et de sociolectes situés en marge du parler commun (François 1959, vol. 1, 274ss.). Le refus des régiona-lismes et phénomènes sociolectaux peut être qualifié de catégorique (Schmitt 1977) ;
cette prise de position justifie, pour Vaugelas, l ’emploi d’une métaphore médicale :
« Ce n ’est donc pas une acquisition si aisée à faire que celle de la pureté du langage, puis qu’on
n’y sçauroit parvenir que par les trois moyens que j’ay marquez, et qu’il y en a deux qui
demandent plusieurs années pour produire leur effet ; Car il ne faut pas s’imaginer que de faire
de temps en temps quelque voyage à la Cour, et quelque connoissance avec ceux qui sont
consommez dans la langue, puisse suffire à ce dessein. Il faut estre assidu dans la Cour et dans la
frequentation de ces sortes de personnes pour se prevaloir de l’un et de l’autre, et il ne faut pas
insensiblement se laisser corrompre par la contagion des Provinces en y faisant un trop long
sejour » (ed. Marzys 2009, vol. 1, 71).
Pour les néologismes – Vaugelas parle de mots (nouveaux) et souvent dans une diction encore plus favorable « d’un mot, d’une expression en usage depuis peu, depuis quelque temps », etc. (cf. Remarques 61, 69, 78ss., 157, 213, 239, 254, 346, 355,
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464, 492, 534, 553, 570) et de « mots qui n’ont jamais été dits » – on est beaucoup plus tolérant selon la recommandation d ’Horace (« Licuit semperque licebit / Signatum praesente nota producere nomen », ars poet. 58s.), comme le montre, par exemple, le
commentaire sur la dérivation plume → plumeux (-se) adjugée à Malherbe :
« Mais puis que j ’ay resolu de traiter à fond toute la matiere de l’Usage, il faut voir s’il est vray,
comme quelques-uns le croyent, qu’il y ait de certains mots qui n’ont jamais esté dits, et qui
neantmoins ont quelquefois bonne grace ; mais que tout consiste à les bien placer. En voicy un
exemple d’un des plus beaux et des plus ingenieux esprits de nostre siecle, à qui il devroit bien
estre permis d’inventer au moins quelques mots, puis qu’il est si fertile et si heureux à inventer
tant de belles choses en toutes sortes de sujets, entre lesquels il y en a un d’une invention
admirable, où il a dit,
Dedale n’avoit pas de ses rames plumeuses
Encore traversé les ondes escumeuses »
(ed. Marzys 2009, vol. 1, 105).
Vu l’importance attribuée à l’usage, on est en droit d’avoir des doutes, si Vaugelas se servirait aujourd’hui des arguments portés dans les Remarques contre occasionner ʻêtre l’occasion deʼ (PRob 2009, 1725a) : « […] on dit, affectionner, se passionner,
d’affection et de passion, et plusieurs semblables, et néantmoins si l’on veut bien parler, on ne dira pas ambitionner, occasionner, d’ambition, et d’occasion, non plus que prétexter, pour prendre prétexte, et se medeciner pour prendre medecine. Je sçay
bien qu’ils sont en la bouche de la pluspart du monde ; mais non pas dans les escrits des bons Autheurs » (ed. Marzys 2009, vol. 2, 302s.).
Les dictionnaires du Siècle de Louis le Grand témoignent d’une normalisation régulière du vocabulaire français (Richelet 1680 ; Furetière 1690 ; Académie française 1694) ; les différentes étapes de la standardisation lexicale sont connues (cf. Popelar
1976, 8ss.), les préfaces qui font souvent preuve de rigueur voire de dureté et sévérité
extrêmes comme le Dictionnaire de l’Académie française 1694, ont souvent été commentées (cf. Berschin/Felixberger/Goebl 22008, 236ss.). Malgré certaines incom-
patibilités avec le vocabulaire de l’honnête-homme (Popelar 1976, 16ss.), le diction-naire de l’Académie française reste fidèle aux principes déposés dans les statuts de
l’illustre compagnie (Brunot 1905–1953, vol. 3/1, 35) :
« 24. La principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence
possible à donner des règles certaines à notre langue, et à la rendre pure, éloquente et capable de
traiter les arts et les sciences.
25. Les meilleurs auteurs de la langue françoise seront distribués aux Académiciens pour
observer tant les dictions que les phrases qui peuvent servir de règles générales, et en faire
rapport à la Compagnie, qui jugera de leur travail et s’en servira aux occasions.
26. Il sera composé un Dictionnaire, une Grammaire, une Rhétorique et une Poétique sur les
observations de l’Académie ».
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Il détermine avant tout la norme littéraire sans oublier que l ’usage littéraire, lui-aussi, est sujet au changement et aux critères sociologiques qui constituent la nature des
langues vivantes.
Pour les grammaires du français classique la polymorphie verbale due à l ’alter-
nance vocalique (Buridant 2000, 230 –406) représente le problème principal de la norme. Le moyen français a connu la formation d ’un système verbal hypertrophique (Eckert 1986, 230ss.) et de nombreux sous-systèmes en concurrence, et cette rivalité a été léguée aux époques décisives pour la standardisation du français national. Vauge-
las est encore loin d ’une systématisation des paradigmes comme le documente
l’hésitation entre je vais et je vas (ed. Marzys 2009, vol. 1, 82) et ne sait pas résoudre les problèmes qui résultent de l’opposition entre l’« analogie » et l’« usage » :
« De tout ce discours il s’ensuit que nostre langue n’est fondée que sur l’Usage ou sur l’Analogie,
laquelle encore n’est distinguée de l’Usage, que comme la copie ou l’image l’est de l’original, ou
du patron sur lequel elle est formée, tellement qu’on peut trancher le mot, et dire que nostre
langue n’est fondée que sur le seul Usage ou desja reconnû, ou que l’on peut reconnoistre par les
choses qui sont connuës, ce qu’on appelle Analogie » (ed. Marzys 2009, 80).
Les irrégularités morphologiques concernent – comme aujourd’hui – avant tout les systèmes verbaux périphériques qui s’opposent très souvent à l’évolution phonétique normale et à la structuration selon certains rapports de similitude entre des groupes
verbaux qui se distinguent cependant par l’usus loquendi. Mais, comme l’a formulé
Antoine Oudin, le grammairien ne doit pas se contenter d ’enregistrer des formes doubles, voire triples, sa tâche est de faire un choix :
« Mon dessein n’estoit que d’augmenter la grammaire du sieur Maupas : toutefois y ayant
recogneu force antiquailles à réformer, & beaucoup d’erreurs à reprendre, outre une confusion de
discours repetez, obscurs, & pedantesques, ie me suis resolu de vous en faire une moderne, afin
de purger le monde en mesme temps des ordures que i’ay trouvées autre part, & vous desabuser
entierement o » (1632 : « Aux curieux », f a3r).
Et l e ’ usage au XVII siècle offrait un choix assez important dans les grammaires parisiennes, plus riche encore dans les grammaires écrites par des provinciaux et
extrêmement variable dans les grammaires écrites à l ’étranger qui enregistraient tout ce que leurs auteurs pouvaient découvrir dans les textes ou entendre dans les cours régionales (Schmitt 2002, 157ss.).
Les observations peuvent se référer à des formes simples, comme p. ex. la troi-sième personne du pluriel du premier groupe verbal (« La troisième pluriére change
l’a, en é. Gardez-vous de dire Aimarent, Parlarent, Criarent, à la mode de Gascongne », Maupas 2 o 1618, 103 r), soit à des irréguliers ou des paradigmes marginaux. En général,
l’usage l’emporte, et c’est ainsi que le verbe semondre ‘admonester’, avec sa morpho-
logie irrégulière, n’a aucune chance de survivre :
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verbe 2 Oudin1640 Rayot 1656
semondre « Si la necessité n’est bien grande, ie « Das kann nicht passiren, bey denen die
ne conseilleray à personne d ’user de ce wohl reden » (215) verbe » (180)
Pour les paradigmes marginaux nous nous limitons à trois exemples assez instructifs : chaloir, clor(r)e et douloir :
verbe 2 Oudin1640 Rayot 1656
chaloir « impersonnel ne s’escrit plus » (169) « Impersonale, non amplius scribitur. Alias
habet in praesenti, il chaut : Imperf. il chaloit : Parf. simp. il chalut : Futurum il chaudra Imperat. qu’il chaille : Part. chalant : praeterit. particip. passivi chalu » (189s.)
clorre « il vaut mieux se servir des verbes « utere verbo fermer & enfermer » (184)
fermer & enfermer » (174)
douloir « On se peut encore servir de l’infinitif « Infinitivus adhuc, est in usu ; alias utimini :
de ce verbe, toutefois il est antique ; au ie me deuls ou deuils & c. doulus, doulu, reste, ie me deuls ou deuils, doulus, deuilleray, & deuille in hoc seculo non sunt doulu, deuilleray, & deuille, sont bannis in uso » (193) du langage moderne »
On comprend facilement que les grammairiens ne recherchent pas la forme rare mais plutôt les formes analogiques qui sont également préférées dans le cas des verbes
bénir 2 2 (Maupas 1618, 113 v ; Oudin 1632, 155s.), cueillir (Maupas1618, 114 r ; Oudin 1632, 157), 2 2 haïr (Maupas 1618, 115 r/v ; Oudin 1632, 158s.), secourre (Maupas1618,
123s. 2 ; Oudin 1632, 179) et vestir (Maupas1618, 117 r ; Oudin 1632, 164 r) ; mais la
grammaire française est encore loin d’une standardisation comme l’a également retenu Fouché : « Risons ne s’est pas maintenu. De la Faye signale cependant encore
en 1613, à côté de rioy, un imparfait risoy qu’il condamne d’ailleurs [La Faye écrit : ‹ etliche [!] sagen Risoy, aber unrecht› [1613, 314] ; C.S.], et Bernard (1607) donne pour le subjonctif les deux formes 2 rise et rie » (1967, 102). Mais dans le désordre qui marque
la morphologie verbale des XVII e e et XVIII siècles (Schmitt 1995 ; 1997) c’est de loin la morphologie du futur avec sa variation excessive qui l’emporte (Schmitt 2001a) et il
n’est pas surprenant de constater qu’ e un chanteur parisien du XX siècle se serve encore des valeurs connotatives de mourirai (Renaud, Le sirop de la rue) et nous nous
en allerons (Renaud, Dès que le vent soufflera).
Les témoignages des grammairiens nous informent bien sur la prononciation du
français classique (Martinet 21974 ; Cohen 1946) ; la comparaison avec l’usage réel du XX e siècle (Martinet/Walter 1973) permet d’identifier les forces principales de l’évolu-tion moderne (Schmitt 1984) : la restitution des consonnes finales, p. ex., est due, avant
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tout, à l’orthographe phonétique, comme le montre fr. soif ‘besoin de l’organisme en eau e ’ , prononcé [swa] en 1700 et [swaf] au XX siècle (Martinet/Walter 1973, 812). Le document le plus fiable est dû à René Milleran (1694) qui, dans ses deux tomes de <grammaire fransaize>, a mis en lettres italiques toutes les lettres qui lui ont paru
« superfluës, excepté surtout les verbes où je n ’ai presque rien changé » (1694, I, 3) ; la transcription de son texte en français moderne permettrait donc d’élaborer une phoné-tique contrastive de deux stades linguistiques et de conclure que bon nombre de
consonnes finales ont été restituées au cours des siècles en accord avec l ’orthographe étymologique normative :
– [-f] final devant consonne
b œuf gras [bøgra]
œuf de poulle [ødəpul]
b œuf rôti [børoti]
œuf mollet [ømolε]
couvre-chef [kuvrəʃe]
Au sujet de leur prononciation, il remarque : « Dites donc che-d’euvre, couvre-ché, eu de poulle, beu-rôti, eus mollais, etc. » (Milleran 1694, vol. 2, 46).
– [-k] final devant consonne
coq d ’inde [kͻdεd]
cinq chevaux [s εʃəvo]
j’en ai cinq [ʒanεsε]
avec [av ε] (Milleran 1694, vol. 1, 5, etc.) donc [dɔ] (ibid., 11, 12, etc.) ̃
– [-s] final devant consonne
sens de la regle [s ɑ̃dəlarεgl(ə)] (ibid., 3, 29, 30, etc.) d’un Pasteur fils du Roi [fidyrwa] (ibid., 60, 74, etc.) sus dites, sû-dits [sydit, sydi] (ibid., 44, 84, 93, etc.) mœurs [mœr] (ibid., I, 164)
– [-r] final devant consonne, qui montre une divergence systématique :
velours [v əlu], fr.m. [vəlur] toujours [tuʒu], fr.m. [tuʒur] jour [ ʒu], fr.m. [ʒur] (ibid., 26) discours [disku], fr.m. [diskur] (ibid., 66)-eur [-ø], fr.m. [-œr] (ibid., vol. 2, 100ss.), exemples : coupeur de bourses [kupødəburs], fr.m. [kupœrd(ə)burs], bateur d’estrade [batødestrad], fr.m. [batœrdestrad], joueur d’instrumens [ʒuødεstryma], fr.m. [ʒuœrdεstryma], professeur [prͻfεsø], fr.m. [prͻfε-sœr] (ibid., vol. 1, 2), p(l)usieurs [p(l)ysjø], fr.m. [plysjœr] (ibid., 2, 27, 65, 68, etc.), meilleur [m εjø, fr.m. [mεjœr] (ibid., 21), auteur [otø], fr.m. [otœr] (ibid., 16)
et concerne les verbes terminés par -ir (ibid., vol. 2, 100ss.), les adjectifs quand <-r> est
suivi d’une consonne (interdisant la liaison) et bon nombre de substantifs issus de verbes :
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– les verbes terminés par -ir (ibid., 100ss.), exemples :
batir [bati], fr.m. [batir]
courir [kuri], fr.m. [kurir]
servir [sεrvi], fr.m. [sεrvir] (ibid., vol. 1, préface) grossir [grͻsi], fr.m. [grͻsir] (ibid.)
afermir [afεrmi] (ibid.), etc.
– l’adjectif cher, quand le [-r] est suivi d’une consonne :
cher pour [ʃepur], fr.m. [ʃεrpur] (ibid., vol. 1, 75)
– loisir [lwazi], fr.m. [lwazir], plaisir [plεzi], fr.m. [plεzir], souvenir [suvəni], fr.m. [suvənir]
(ibid., 75), miroir [mirwa], fr.m. [mirwar] (ibid., 66), mouchoir [muʃwa], fr.m. [muʃwar] (ibid., 66) (etc.).
On peut en conclure que le changement phonétique [-r] → [ø] → [-r] s’explique par l’influence de l’orthographe sur la prononciation qui commence également à influen-cer la prononciation des cultismes partiellement intégrés (avec les préfixes sub-, ob- et ab-) :
Milleran 1694 [Warnant +] Martinet/Walter 1973
PRob 2009
absenter [absate] [apsate] 16 X [absate], 1 X [ab-]
obtenir [ob- et optəni] [ᴐptənir] 16 X [ᴐptənir], 1 X [ᴐb-]
subtiliser [syp- et sybtilize] [syptilize] 14 X [syptilize], 3 X [syb-]
abject [ab ʒεkt] [abʒεkt] 17 X [abʒεkt]
Cette tendance correspond aussi à l’évolution phonétique de [r] et [l] en syllabe intérieure :
surtout [sytu] (Milleran 1694, vol. 2, 16)
mercredi [mεkrədi] (ibid., 102)
quelque [kεkə] (ibid., vol. 1, 6 ; vol. 2, 147, etc.)
quelqu’un [kεkœ] (ibid., vol. 2, 69) et quelque-s-uns (ibid., vol. 1, 78)
quelquefois [kεkəfwa] (ibid., 9, etc.)
poulpe [pupə] (ibid., vol. 2, 69)
ou de [s] devant consonne :
puis que, puî-que [pyikə] (ibid., vol. 1, 1, 12, etc.)
lors que [lᴐrkə] (ibid., 3, etc.)
et confirme, par conséquent, la thèse de Buben (1935) qui a observé une forte
influence de l ’orthographe étymologique française sur la prononciation du français
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48 Christian Schmitt
moderne documentée, également, par Martinet/Walter (1973) dans leur analyse de la conscience linguistique des Français.
Jusqu e ’ au XVI siècle, à peu près, à une époque où peu de gens savaient lire ou écrire dans la langue du peuple et les érudits s ’exprimaient avant tout en latin, les
variétés linguistiques et les discours ont, en général, déterminé l ’évolution phoné-tique de la langue vernaculaire ; depuis le XVIIe siècle, on constate une interdépen-
dance de plus en plus nette entre le code graphique (extrêmement conservateur en français) et le code phonique. Cette coordination entre graphie et phonie a eu pour effet que la phonie suit la graphie et que la coordination peu systématique établie
entre phonie et graphie contribue de plus en plus à la dépendance de la prononciation
par rapport à l ’orthographe (Schmitt 1984, 434), comme le montre le croquis suivant :
parole communication écrite
↑ ↑
phonique graphique ↔
↑ ↓
parlé écrit
Cette évolution a commencé au XVI e siècle et est toujours d ’actualité dans l’évolution phonétique du français national, comme le témoigne Muller qui parle des principales
tendances de l’allongement consonantique en cas de gémination graphique et d’une articulation de graphèmes consonantiques à pure valeur graphique dans la langue
contemporaine et élabore la règle historique suivante pour le phonétisme français :
« L’action exercée dans le sens contraire, c’est-à-dire l’influence de la langue écrite sur la langue
parlée, est particulièrement frappante lorsqu’elle touche à la phonie et change les normes de
prononciation. Au cours de l’histoire du français, le phénomène de «spelling pronunciation»
(prononciation influencée par l’orthographe du mot) apparaît sur une large échelle à l’époque de
la Renaissance, au moment où la latinisation de la graphie entraîne une latinisation de la
prononciation » (1985, 88).
Cette tendance a beaucoup plus d ’influence sur l’évolution de la langue que des événements plutôt éphémères et marginaux comme la p r é c i o s i t é (du Salon de la
Marquise de Rambouillet et des fameux S a m e d i s de Mlle de Scudéry) connue encore
aujourd ’hui par le biais des Précieuses ridicules de Molière. Somme toute, on peut dire
que les remarques des précieuses souvent combinées avec la préciosité d ’esprit, ainsi que les ouvrages des « gens sçavans en la langue » comme Ménage (auteur d’observa-tions et d ’un dictionnaire d’étymologie) et même la Grammaire de Port-Royal, oppo-
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Le français dans l’ e histoire : du XVII siècle à nos jours 49
sée au Bon usage et au langage de la Cour et adeptes au principe rationaliste ont eu
moins d’influence sur la standardisation du français que les remarqueurs qui –
comme Vaugelas – ont défendu le principe du Bon usage. La Grammaire générale et raisonnée contenant les fondements de l ’art de parler expliqués d’une manière claire et naturelle. Les raisons de ce qui est commun à toutes les langues et des principales
différences qui s ’y rencontrent ; et plusieurs remarques nouvelles sur la langue françoise (1660) des Jansénistes Antoine Arnauld (1615–1695) et Claude Lancelot (1615–1695)
qui – selon les théories du cartésianisme – met l’accent sur la raison humaine et élabore des interdépendances entre la langue (française) et la logique occupe une
place centrale dans la discussion du XVIII e siècle, mais ses mots-clés (raison, clarté,
netteté, ordre et précision) n’ont pas su déterminer la pensée grammaticale, mais
plutôt contribué à documenter la grande divergence et l’écart fondamental entre la langue humaine (en général : le français) et la logique comprise comme analyse
formelle et étude critique de la connaissance. Le concept de Vaugelas qui a compris
que l ’usage fait beaucoup de choses par raison mais aussi des choses incompatibles avec la raison correspond mieux aux faits de langage et survit dans la grammaire
devenue classique de Grevisse, 1 14 Le bon usage ( 1936 ;2008) alors que les conceptions linguistiques et philosophiques ont trouvé leur continuation dans les traités sur la
clarté et la logique du français souvent basés sur Les avantages de la langue françoise
(de Le Laboureur, 1669) et L’excellence de la langue françoise (de Charpentier, 1683) qui mettent l’accent surtout sur l’ordre logique e la phrase française permettant la
quintessence que « ce qui n’est pas clair n’est pas français ».
Les idées linguistiques trouvent leur répercussion immédiate dans la langue
littéraire e : la première moitié du XVII siècle a le mérite d’avoir développé les normes de la prose classique (Guez de Balzac 1597–1654 ; Voiture 1597–1648), la seconde a
contribué à préciser les règles du style et de l ’expression littéraire à partir des chefs-d’œuvre de l’époque classique (Pierre Corneille, 1606–1684 ; Jean Racine, 1633–1699 ; Nicolas Boileau 1636 –1711). On peut dire que les principes du bon usage et de l’ordre
direct naturel ainsi que les règles poétologiques de l’antiquité basant sur la vraisem-blance et la bienséance trouvent leur réalisation parfaite dans le classicisme français ;
seules la comédie (Molière 1622–1673) et, parfois la fable classique (La Fontaine, 1621– 1695 ; cf. Stefenelli 1987) laissent deviner qu’il existe, à côté du français classique, une
autre variété du français qui intéresse depuis une trentaine d ’années la linguistique historique dans le cadre de l’historicité du code parlé (Schmitt 1980), de la diachronie des variétés idiolectales du français parlé à la cour, connu par le biais du journal de Jean Héroard (Ernst 1985 ; Prüßmann-Zemper 1986 ; Foisil 1989) ou du français des paysans connu à travers les agréables conférences de deux paysans de Saint-Ouen et
de Montmorency sur les affaires du temps (Birk 2004) qui contiennent tous des traits typiques du français populaire et dialectal peu abordés dans les grammaires et
lexiques du XVII e siècle ; pour d’autres évolutions intérieures et les décisions de l’Académie (p. ex. une femme aimante vs. une femme aimant ses enfants) voir Klare (1998, 135s.), en ce qui concerne l’histoire externe voir Schmitt (2003, 814ss.).
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3 Le français au Siècle des Idées
Il est difficile d’élaborer des tendances claires en ce qui concerne l’évolution du français au XVIII e siècle : à l ’étranger, on admire la grammaire de Port Royal et les
publications de l 2 ’ Académie française ( Le Dictionnaire de l ’ Académie française1718 ; 3 4 5 1740 ; 1762 ;1798 [= l ’an VII de la République]), on adopte les principes de la logique et glorifie la beauté de la langue française, mais le discours normatif en
France est dirigé, avant tout, par la tradition, c’est-à-dire par la continuation des doctrines grammaticales du siècle classique telles qu ’elles ont été transmises par les
œuvres normatives depuis les Remarques de Vaugelas. La lexicographie ne connaît pas le même succès que celle du Grand siècle, tout spécialement Richelet (1680),
Furetière (1690) et Corneille (1694, avec le vocabulaire artisanal), mais les orientations spéciales des dictionnaires encyclopédiques ouvrent de nouveaux horizons et mettent
l’accent sur des aspects jusqu’ici négligés :
– Le dictionnaire universel françois et latin des pères de Trévoux (1704, 3 vol. ; 1721, 5 vol. ;
1732, 5 vol. ; 1743, 6 vol. ; 1752, 7 vol. ; 1771, 8 vol. ; Paris) continuant, dans un certain sens le Dictionnaire universel de Furetière, est le porte-parole de la tradition (catholique) opposée à l’esprit de l’Encyclopédie.
– L’Abbé Girard, auteur d’une Ortografe françoise (1716) et d’un traité sur la Justesse de la
langue françoise, ou les différentes significations des mots qui passent pour synonimes (1718) a le mérite d ’avoir initié le débat sur les règles synchroniques du français de son époque, dans les Vrais principes de la langue françoise (1747). En mettant l’accent sur la parfaite connais-sance de la force des mots et leur usage sociolinguistique il est devenu un des fondateurs de la sémantique avec son ouvrage de 1718 qui a connu un succès éclatant qui s’exprime en de nombreuses rééditions (1736 ; 1740 ; 1769).
– Philibert Joseph Le Roux, grand inconnu des dictionnaires historiques du français, est le
continuateur d’Olivier Chereau, auteur du Jargon ou langage de l’argot reformé (Lyon 1630/ 1632, 1634) avec son Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial (1718 –1786 ; cf. Barsi 2003) qui informe sur les mots du français courant négligés ou évités par les autres dictionnaires, comme p. ex. bonbon ʻmot d’enfant pour dire du sucre, des dragées, d’autres douceursʼ (Barsi 2003, 87) ou coupe-gorge ʻterme de joueur qui dit autant que coup fatalʼ (ibid., 189), etc. Ce dictionnaire qui prête une idée claire du substandard et des variétés du français mériterait une attention spéciale des étymologistes.
– Les lexicographes d’aujourd’hui s’intéressent peu au dictionnaire néologique de Desfontai-
nes (1726 2 ;1750), trop puriste et attaché aux idées des « anciens » ; et le Dictionnaire philosophique portatif de Voltaire (1764) ne dépasse pas l’intérêt porté à l’idéologie du Siècle des Idées dominée par le rationalisme.
– Le dictionnaire de François Feraud qui se distingue par ses observations précises sur les
différents styles, les usages sociaux et régionaux (Dictionnaire critique de la langue fran-çaise, 3 vol., Marseille 1787) correspond le mieux aux exigences lexicologiques actuelles. L’orthographe choisie par l’auteur, opposée à la tradition étymologique de l’Académie française, a certainement été défavorable à l ’expansion de cet ouvrage soigneusement
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Le français dans l’ e histoire : du XVII siècle à nos jours 51
composé destiné aux jeunes gens et aux étrangers. Le dictionnaire de l ’abbé Feraud reflète l’antagonisme entre le rationalisme cartésien et le sensualisme développé par John Locke et connu en France par l ’Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746) de Condil-lac.
Malgré la formation d ’innombrables néologismes, l’emprunt lexical considérable aux langues voisines, avant tout à l’anglais, et un style moins soigné dans les textes
journalistiques, on peut constater, qu’au Siècle des Idées, en France, la tendance est au conservatisme, à une prise de position linguistique plutôt hostile à l’évolution
d’un moyen de communication admiré par l’Europe entière. Vaugelas n’est, peut-être, plus au goût du jour, mais les leçons données par l’Académicien et sa lutte
contre les latinisants et son engagement en faveur d ’une idéologie basée sur le bon goût de la Cour et de la ville [de Paris] ne sont pas tombés en oubli ; et on peut dire,
avec Ayres-Bennett/Caron (1996) que les observations de l ’Académie française sur les e Remarques de Vaugelas au début du XVIII siècle et, avant tout, les Remarques de
l’Académie française sur le Quinte-Curce de Vaugelas élaborées entre 1719 et 1720 et
recueillies par Dacier, alors Secrétaire perpétuel, sont à l ’origine d’un renouveau et d’un relèvement de la valeur linguistique du théoricien classique incontournable, soit dans le domaine lexical, soit au niveau grammatical : la revue Courrier de
Vaugelas (1868–1881) forme encore aujourd’hui une sorte de prototexte pour le discours normatif, et au XXe siècle, Grevisse a délibérément choisi le titre de sa
grammaire ( 1 Le bon usage ,1936) qui doit être compris comme intertextualité évo-quant les recueils de Vaugelas et les remarques générales qui traitent de la méthodo-
logie si souvent abordée et débattue dans les Remarques de 1747, spécialement au
sujet des doutes de la langue, de l ’interdépendance entre la raison et l’usage et de la
définition de la pureté et de la netteté et des fautes que l ’on peut commettre contre ces catégories centrales ainsi que contre le génie de la langue française. On peut
donc constater que « France emerged into the modern period with a very strong linguistic tradition and an apparent idée fixe that any form of French other than le bon usage was unworthy of serious study » (Ayres-Bennett/Jones 2007, 5) et que cette
prise de position qui a marqué le XVIII e e et le XIX siècles a entravé la formation
d’une linguistique variationniste et sociologique française. En ce qui concerne la
norme lexicale, le XVIII e siècle reste – malgré la « Querelle des anciens et des modernes » – un stade linguistique qui prolonge l’époque classique et se caractérise par un purisme littéral et, avant tout, archaïsant, et cette tradition vaut également pour la grammaticographie moins importante pour Rickard (1977, 121s.) que les dictionnaires grammaticaux :
« Im 18. Jahrhundert sind einige bedeutsame Änderungen in der allgemeinen Einstellung zur
Sprache zu erkennen. Gegenüber der Vorstellung, daß der Sprachgebrauch die Grundlage der
Grammatik sein sollte, setzt sich das Prinzip der Logik durch. Die zahlreichen aufeinanderfolgen-
den Ausgaben der Grammaire de Port-Royal inspirierten Grammatiken mit höherer Zielsetzung,
die ebenfalls auf rationalen Grundsätzen aufgebaut waren. Die wichtigsten darunter sind die
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Grammatiken von Régnier-Desmarais (1706), Restaut (1730), Girard (1747), De Wailly (1754),
Beauzée (1767), Condillac (1775) und U. Domergue (1778) ».
[ ‘ e Au 18 siècle, on peut reconnaître plusieurs changements dans la conception de la langue.
L ’idée de l’usage comme base de la grammaire est remplacée par le principe de la logique. Les
nombreuses éditions successives de la Grammaire de Port Royal inspirèrent des types de gram-
maires plus exigentes basées, elles aussi, sur les principes de la raison. Parmi elles, les grammai-
res les plus importantes sont celles de Régnier-Desmarais (1706), Restaut (1730), Girard (1747), De
Wailly (1754), Beauzée (1767) et U. Domergue (1778)]
Ce jugement correspond, plus ou moins, à l’opinion de Klare résumant que « [d]er Wortschatz hat im 18. Jh. eine wesentliche Umgestaltung erfahren ; alle Gebiete des
gesellschaftlichen Lebens wurden lexikalisch ausgebaut », mais « [w]eitgehende Sta-bilität herrschte dagegen auf grammatischem Gebiet, soweit Hoch- und Literaturspra-
che betroffen sind » (1998, 149) ; même la grammaire officialisée de l’Abbé Charles
François Lhomond (1727 9 – 1794), les Éléments de grammaire françoise (1794) n’ont pas contribué à l’intégration de la langue du peuple dans le standard national. Pour la grammaire, la situation reste comparable à celle du standard lexical : les définitions
du dictionnaire de l ’ 5 Académie (1798) sont plus que significatives :
– on y trouve, d’un côté, la remarque assez répandue : « On dit communément, que la voix du
peuple est la voix de Dieu, pour dire, qu ’Ordinairement le sentiment général est fondé sur la vérité » (II, 277 c),
– mais de l’autre, populairement signifie « d’une manière populaire. Il n’est guère d’usage que
dans cette façon de parler. C’est parler populairement que de se servir de cette expression » (II, 323 b).
Le Supplément (II, 765–776) contenant les mots nouveaux en usage depuis la Révolu-tion, ne reflète pas de changement conceptuel en ce qui concerne le parler populaire :
parler ou écrire populairement continue à signifier ʻparler ou écrire malʼ. La grammaire et le dictionnaire français révolutionnaires ne portent pas ce « bonnet rouge » réclamé
par Victor Hugo. Seul le genre poissard – connu, avant tout par les pièces de théâtre de Jean-Joseph Vadé (1715 –1757) – a profité des effets provoqués par ce vocabulaire et par les tours syntaxiques qui caractérisent les farces et les vaudevilles et, souvent aussi, par les chansons populaires à thèmes satiriques ou politiques truffées de termes
et expressions maraîchers que le peuple français n ’a toujours pas oubliés.
Les variétés sociales et régionales du français existent toujours, mais ce sont
avant tout les dialectes et langues régionales qui, après le rapport fameux de l’abbé
Grégoire (9 prairial de l’an II, c’est-à-dire le 28 mai 1794) se caractérisent par une existence précaire puisque
« la Révolution, après avoir initialement favorisé la propagation des idées nouvelles par le biais
des dialectes, revenait, par l’appareil des lois, à une tradition déjà établie, selon laquelle la
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Le français dans l ’ e histoire : du XVII siècle à nos jours 53
défense du français en France est un combat politique. Dans les circonstances graves où se
trouvait la France, les langues régionales apparaissent comme celles de l’ennemi, et la toute-
puissance exercée par la langue française sur les autres langues était conçue comme seule
capable de garantir l’unité et l’intégrité du pays » (Hagège 1996, 87).
Les jeux sont faits : l’évolution normative initiée par la royauté française à la Renais-sance (Gossen 1957, 427ss.), a trouvé son achèvement, le parler de l’Île-de-France est devenu la langue de la nation (Schmitt 2008, 297s.) et la base de la langue littéraire :
cette langue universelle de l ’Europe cultivée est devenue une langue mûre (Caput
1975, vol. 2, 84s.) qui enrichit les langues voisines bien plus qu ’elle n’en accueille des éléments lexicaux ou conceptuels.
4 Le français au XIX e siècle
Au niveau politique le principe révolutionnaire de l’« égalité » a sans doute contribué
à la constitution d’un état monolingue et à la thèse de la langue une pour la nation une et indivisible, déjà formulée en 1791, qui a précédé le projet d ’universalité nationale
(Balibar 1985, 249ss.), tel qu ’il est exprimé et formulé par la seconde loi linguistique française de 1794 (cf. Schmitt 2000, 730). La démocratisation linguistique de l’ono-mastique (cf. Hörsch 1994), la francisation de la vie publique et le culte et le triomphe
de la raison (aux dépens de la superstition et du fanatisme) formulée en bon français
national tant dans l’intelligence et la compréhension des citoyens que dans la
connaissance et l ’ e application des sciences à émergence au XIX siècle dans les labora-toires universitaires et la recherche industrielle dans les nouveaux centres urbains
peuvent être considérées comme éléments constituants et propositions généralement
acceptées dans un siècle agité et violent marqué par l’instabilité au niveau politique et social qui commence par l ’ er Empire de Napoléon I (1804–1814 ; 1815) et finit par la
Troisième République (1870–1940) adonnée, à l’intérieur de la France européenne, à l’enseignement primaire en français national uniforme et, à l’extérieur, à une poli-
tique colonialiste (en rivalité avec l ’Angleterre). La devise politico-linguistique du siècle (« une nation – une langue ») unit les différentes couches de la société, l’organi-
sation de l’enseignement populaire dans la langue nationale figure comme intérêt principal constant et durable généralement accepté (cf. Caput 1975, vol. 2, 155).
Le service militaire (obligatoire depuis 1789) a certainement contribué à accélérer
l’unification linguistique et à faire disparaître les langues régionales et les nombreux dialectes. La norme et les principes traditionnels de la grammaire (raisonnée et
raisonneuse) n ’ont pas changé, Domergue et Girault-Duvivier ont respecté et continué les règles classiques, et, si Alexis François (en citant Desmarais) a insisté sur le fait
que « la langue de Racine et de Bossuet vociféra le sang et le carnage ; elle rugit avec Danton, elle hurla avec Marat, elle siffla comme le serpent dans la bouche de
Robespierre. Mais elle resta pure» (1959, II, 175), on est en droit de dire que le purisme
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54 Christian Schmitt
révolutionnaire a été suivi par un souci excessif de la pureté de langage, de la correction grammaticale et lexicale, par rapport à un modèle idéal et intangible
durant tout le XIXe siècle et que ce soin et cette préoccupation linguistiques ont également absorbé les esprits dans les domaines littéraires, dans les textes technolo-
giques et scientifiques et même dans la communication politico-sociale. Le maintien de la norme classique a certainement contribué au phénomène de la « crise du
français » provoqué par une divergence de plus en plus sensible entre la langue
littéraire et les différents niveaux de l’oralité qui est à l’origine de la fameuse phrase de Martinet constatant que
« [l]es Français n’osent plus parler leur langue parce des générations de grammairiens, profes-
sionnels et amateurs, en ont fait un domaine parsemé d’embûches et d’interdits. Dans un monde
qui change à un rythme chaque jour accéléré, les Français, comme tous les humains, ont sans
cesse besoin de nouveaux mots et de nouveaux tours. Or, on les a dressés à obéir, à respecter le
précédent, à n’innover en rien ; ils n’osent pas forger un mot composé, utiliser librement un
suffixe de dérivation, procéder à des combinaisons inattendues 2 » (1974, 29) ;
c ’ e est donc au XIX siècle qu’on commence à découvrir l’énorme fossé qui sépare la linguistique et le purisme ou, comme l’a indiqué le titre original de l’article de Martinet, que « les grammairiens tuent la langue ».
Le romantisme se sert d’une langue littéraire qui connaît un emploi métaphorique spécial et utilise un vocabulaire affectif et émotionnel particulier, souvent proche du
style lyrique exprimant des sentiments intimes et communiquant au lecteur les
émotions de l’auteur ; mais ce lyrisme se sert d’une langue littéraire conventionnali-sée et continue, somme toute, la tradition classique des mots nobles et respecte les normes académiques tant sur le niveau morphologique que sur le niveau grammati-
cal : il évite les échelons bas et vulgaires du vocabulaire, et l ’expression orale – assez fréquente dans la prose romantique – est en général soumise à des règles qui dénoncent un certain souci de la pureté du langage, même dans les textes théoriques de Victor Hugo qui suivait les principes de Vaugelas et méprisait la rhétorique à
moyens d ’expressions neutres et insipides. L’ouverture de la langue littéraire a donné
accès au mot juste et au mot propre ainsi qu ’à l’argot, langue de la misère, mais la valeur de différentes couches sociolinguistiques n’a pas changé depuis le siècle classique : les registres socialement définis gardent leur tonalité, les adjectifs commun, populaire, ordinaire, bas, vulgaire et leurs familles de mots respectives
restent des marqueurs comme à l’époque de Vaugelas (Schmitt 1986, 148s.) et font
partie de ce qu ’on appelle aujourd’hui le « substandard » (Albrecht 1986/1990, vol. 1, 65ss., vol. 3, 44ss.). Avec Hugo, la prose française commence à refléter la multitude
des variétés utilisées par les locuteurs de toutes les classes et des différents groupes sociaux, mais le système de notation des signes linguistiques ainsi que les valeurs
attribuées aux phénomènes de la déviation linguistique et de l ’écart de la norme classique n’ont que peu changé. D’un côté, Victor Hugo, tout comme les auteurs du réalisme et du naturalisme (p. ex. Balzac, Stendhal, Flaubert, George Sand, Maupas-
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Le français dans l’ e histoire : du XVII siècle à nos jours 55
sant et Zola) ont essayé de payer tribut à la réalité linguistique avec tous les aspects vulgaires du réel et préconisé la description objective des faits, des objets et des
personnages de la vie du travail, de la réalité banale et quotidienne (du tiers état comme des criminels et des gens en marge de la société, tout comme le vérisme
italien), de l ’autre ils ont tenu à faire preuve de leur maîtrise du bon français (écrit et littéraire) et de leur connaissance de la grammaire normative qui ne coïncident pas
avec les dialogues des protagonistes et le style indirect libre comme le documentent, p. ex., les films Germinal (de Berri, 2005 ; avec Renaud, Depardieu et Miou Miou) et Les Misérables (de Dayan, 2009 ; avec Malkovich et Depardieu) qui continuent à
impressionner le grand public appréciant l ’usage des variétés sociales.
Les dictionnaires du XIXe siècle reflètent la richesse du vocabulaire français,
sans pouvoir prétendre à l’exhaustivité. On peut établir la distinction entre deux types lexicographiques : les dictionnaires qui s’occupent plutôt du vocabulaire classique et traditionnel, comme le dictionnaire de l’ 6 Académie française (1835, une réussite qui est toujours reconnue par la lexicographie française 7 ;1878), le Diction-naire de la langue française (contenant une riche nomenclature, la prononciation
avec l ’orthographe, la signification, une partie historique et une partie étymologique basée sur la comparaison des mêmes formes « dans le français, dans les patois et
dans l ’espagnol, l’italien et le provençal ou langue d’oc ») de l’Académicien Émile
Littré (4 vol. + 1 Supplément, 1863–1872 ; 1878) qui englobe avant tout le français classique et le vocabulaire des grands écrivains du Siècle des Idées, et le Diction-
naire Général de la langue française du XVIIe siècle à nos jours, de Hatzfeld/Darmes-
teter/Thomas (2 vol., 1890–1900), qui est précédé d’un traité, très compétent pour
l’époque, de la formation du français qui n’a pas été apprécié à sa juste valeur, appartiennent au premier groupe e ; mais le vocabulaire du XIX siècle est mieux
enregistré et défini dans le Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires
français. Extrait et complément de tous les dictionnaires les plus célèbres [ …], de Napoléon Landais (2 vol., Paris 1834 [ 111851]), le Dictionnaire national ou dictionnaire
universel de la langue française de Bescherelle [l’ 9 aîné] (2 vol., Paris 1845 ;1861) qui enregistre également le vocabulaire scientifique, et le Grand Dictionnaire universel
du XIXe siècle de Pierre Larousse (15 vol., Paris 1866 –1876) qui se distingue des deux autres par ses aspirations à l ’exhaustivité et ses tendances encyclopédiques font partie du second : pour le FEW, ce dictionnaire de Larousse représente la source lexicale la plus importante pour le XIXe siècle. La Faye (Synonymes français, Paris
2 1858) continue les travaux de l’Abbé Girard (1718) et de Roubaud (1785) qui portent sur la synonymie (Gauger 1973) et, avec son Dictionnaire analogique de la langue française ou répertoire complet des mots par les idées et les idées par les mots (Paris
1862), Boissière présente un nouveau type lexicographique : le dictionnaire onoma-
siologique (qui a eu peu d ’ e influence sur les travaux lexicologiques du XIX siècle). La richesse du vocabulaire français, des innombrables latinismes utilisés dans les textes scientifiques et techniques et des emprunts aux langues voisines, surtout à
l’anglais, se reflète également dans le Trésor de la langue française (16 vol., Paris
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56 Christian Schmitt
1971 –1994) qui réunit le vocabulaire commun et le vocabulaire spécial français à partir de la Révolution française jusqu e ’ au XX siècle mais oublie, dans bien des cas,