Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 14 sur 41

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Matricule A390G7

Chapitre 13

— Tous les élèves doivent être prêts à sept heures précises dans le hall, avec des habits de sport. Aucun retard ne sera admis.

Être réveillé par une annonce comme celle-là n’est certes pas ce qu’il y a de plus agréable au monde, mais au moins c’est efficace. Je me redressai légèrement sur mon lit et saisis ma montre… six heures quarante-cinq. Ils auraient pu être un peu plus sympas, quand même. Brusquement, je me levai et dis:

— Hé! réveillez-vous! On doit être en bas en tenue de sport dans un quart d’heure.

Julia ne poussa qu’une vague plainte, et Taylor soupira en se levant. Nous nous rendîmes toutes les deux dans la salle de bain pour nous débarbouiller et nous coiffer, et nous retournâmes dans la chambre pour constater que des tenues de sport nous attendaient. Je m’habillai et m’aperçus alors que Julia était toujours couchée, en pyjama, la tête enfouie sous son oreiller. Il était six heures cinquante-quatre.

— Euh… Julia?

Aucune réponse.

— Julia!

Un vague grognement monta de l’oreiller. Tandis que Taylor secouait Julia, sans résultat apparent, je tirai sur sa couette, qui tint bon… puis j’avisai un interstice entre l’oreiller et l’oreille de Julia. Je poussai un soupir résigné et me penchai vers le trou:

— LÈVE-TOI!!!

L’effet fut immédiat. Elle sursauta et se redressa si promptement que je manquai de tomber du lit – ce qui n’était pas souhaitable, puisque Julia avait fini par remporter la couchette du haut. Les yeux grands ouverts, affolée et perdue, elle s’écria:

— Quoi?! Qu’est-ce qui se passe?

— IL SE PASSE, commençai-je, un peu fort, avant de me reprendre: il se passe que tu as exactement deux minutes pour être dans le hall, prête à courir.

L’information mit environ trois secondes à atteindre son cerveau, et puis Julia murmura, sans aucune intonation:

— Ah. Merde.

Je n’avais jamais vu quelqu’un s’habiller aussi rapidement, et je ne le reverrai sans doute jamais. Julia manqua de déchirer le t-shirt qui lui avait été donné tant elle l’enfila vite, et elle sautilla littéralement sur place pour entrer dans son pantalon. Ma montre affichait six heures cinquante-huit.

— On fonce! m’exclamai-je en commençant à courir.

Je déboulai dans le couloir, suivie de mes deux amies. Nous piquâmes un incroyable sprint jusqu’à l’ascenseur. Par contraste, il était stressant d’attendre que la cabine en métal veuille bien descendre alors que nous venions de courir comme des déjantées. Tandis que l’ascenseur entamait sa descente – bien trop lente à mon goût –, Julia ne trouva rien de mieux à déclarer que:

— Il faut vraiment que j’aille aux toilettes.

Je me tournai vers elle, haussant les sourcils. Taylor poussa simplement un long soupir. Julia me jeta un regard étonné, l’air de penser «bah quoi, c’est vrai!» et je répondis, faisant de nouveau face aux portes de l’ascenseur à présent immobile:

— Merci d’avoir partagé ça avec nous.

Les portes s’ouvrirent soudain et nous fonçâmes dans le hall. Tout le monde avait déjà été rassemblé mais, heureusement, le cours n’avait pas encore commencé. Je constatai avec mauvaise humeur qu’aucun professeur n’était là. «Ah, pour que les élèves se lèvent, y a pas de problème, mais quand il s’agit des profs, c’est une autre histoire!» pensai-je. Une voix s’échappa alors des fameux haut-parleurs, différente de la voix monocorde à laquelle j’étais déjà habituée:

— C’est très simple, les morveux, vous me faites des échauffements rapides et trois tours du pâté de maison, et que ça saute! Et grouillez-vous si vous voulez avoir le temps de manger quelque chose!

Aucun doute: c’était la voix de GLT.

J’exécutai mes étirements en prenant bien mon temps. La plupart de mes camarades les avaient négligés. Je commençai à courir à sept heures cinq, à un bon rythme: ni trop vite ni trop lentement.

Je courais toute seule, mais cette fois-ci j’avais à boire… et de quoi penser. La voix de GLT dans les haut-parleurs et le début de ma course avaient fini de me réveiller, et je me rendis vite compte que mon cerveau était en ébullition.

Tout d’abord, je me demandais ce que cette journée allait me réserver. Allions-nous encore devoir nous épuiser physiquement pour ne pas nous faire assassiner par Greg? Ou bien allions-nous assister à un cours plus tranquille et théorique? Je priai mentalement pour la seconde option, car mes muscles étaient encore endoloris après les efforts de la veille.

Ensuite, je me souvins d’une phrase de Julia, qui me perturbait. La veille, Ryan avait parlé d’Ethan en termes peu élogieux, et Julia le lui avait reproché: «Ne sois pas si dur. Tu sais très bien que le pauvre n’a pas une vie facile…» Il s’était passé beaucoup de choses dans le reste de la journée, et j’avais oublié de lui demander des précisions… mais maintenant ça me trottait dans la tête sans que je parvienne à refouler ma curiosité.

Je me demandais aussi comment allait ma famille, et si tout se passait bien à la maison, avec mon père. Est-ce qu’il était de mauvaise humeur à cause de mon insurrection contre lui? Est-ce que ma mère avait pleuré en voyant mon lit vide? Elle qui était toujours si émotive…

En achevant mon dernier tour, je secouai vigoureusement la tête, comme pour chasser toutes ces questions. Je réfléchissais trop, tout le monde me l’avait toujours dit. Enfin, ce n’est pas parce qu’on me l’avait dit que c’était vrai.

Je rentrai dans le bâtiment de l’école en même temps que Taylor, qui venait elle aussi de finir ses trois tours. Avant même que j’y pense, les mots franchirent ma bouche:

— Taylor? Tu sais ce qu’il a, Ethan?

Elle me regarda avec un air interrogateur, avant de me répondre:

— Euh… tu veux dire pourquoi il paraît un peu asocial, et pourquoi il a frappé Ryan hier? Bah… je ne le connais pas du tout, moi. Je ne lui ai jamais parlé, je n’étais pas dans la même école que lui. Tu devrais demander à Julia.

J’acquiesçai. Évidemment, j’étais stupide de lui avoir posé la question à elle. Contrairement à ce que je craignais, elle ne me demanda pas «et pourquoi tu es si curieuse?». Tant mieux: c’était rare d’avoir la paix après avoir posé une question un peu bizarre. Nous allâmes à la salle de la cantine pour nous rendre compte que les grandes bassines remplies de nourriture avec des serveurs à l’arrière avaient été remplacées par des buffets. Au moins, le matin, on pouvait prendre ce qu’on voulait, en quantité qu’on désirait. Je souris et saisis un plateau. J’y déposai un muffin, une boîte de jus d’orange et deux biscuits. Quelque chose que j’aurais vraiment pu manger chez moi.

Julia et les garçons nous rejoignirent peu après, un peu essoufflés de leur course récente. La voix monocorde des haut-parleurs ne tarda pas à résonner de nouveau dans l’école:

— Vous pouvez aller vous changer dans vos quartiers. Les cours reprendront à huit heures trente précises. Votre emploi du temps permanent a été placardé dans vos chambres. Il est valable à partir d’aujourd’hui, sera à respecter scrupuleusement et pourra être modifié de temps à autre. Souvenez-vous qu’aucun retard ne sera toléré, alors soyez autonomes.

Je regardai ma montre: il était presque huit heures. Je remontai rapidement dans la chambre. Les ascenseurs étant tous au dernier étage, je choisis de monter à pied plutôt que de les attendre pendant trente secondes. Je gravis rapidement les escaliers… et m’arrêtai en apercevant Ethan, assis sur les marches, la tête cachée dans ses mains toutes crispées. On aurait dit qu’il allait s’arracher les cheveux. Je ralentis et m’arrêtai à sa hauteur. Je demandai, doucement:

— Ethan, tout va bien?

Il sursauta et releva brusquement la tête. Il avait les yeux rougis, comme si… il avait pleuré.

— Est-ce que… commençai-je.

— Tu ne vois pas que je veux être tranquille? Va-t’en!

Il m’avait presque crié dessus. Ses yeux bleus me lançaient des éclairs.

— J’allais te demander si je pouvais t’aider, déclarai-je d’une voix calme, malgré mon énervement.

Pendant une seconde, une émotion indéfinissable remplaça la colère sur son visage. Mais il ne répondit rien, m’ignorant royalement. Je sentis la chaleur me monter aux joues et poursuivis mon ascension d’un pas rageur. Je ne lui avais rien fait! Il n’avait pas à se montrer aussi sec à mon égard.

Arrivée à l’étage des dortoirs, je décidai de prendre une douche express, à cause de la course, et pour me calmer, aussi. Je retournai ensuite dans ma chambre, où Julia était déjà plantée devant une feuille accrochée au mur. Tout en m’habillant, je demandai, bien résolue à avoir une explication sur le comportement de cet imbécile d’Ethan:

— Julia, je peux te poser une question?

Aucune réponse. Elle n’allait quand même pas se mettre à m’ignorer, elle aussi!

— Julia? insistai-je.

— D’accord pour la question, mais laisse-moi d’abord t’en poser une, répondit-elle en fixant toujours la feuille accrochée au mur. Comment on va survivre?

Je rajustai le gilet que je venais de mettre et m’approchai:

EMPLOI DU TEMPS PERMANENT

JOUR 1

8 h-9 h Course

9 h 15-12 h Théorie

12 h 45-17 h Ent. phy.

17 h-18 h 45 Rud. méd.

JOUR 2

8 h-8 h 15 Course

8 h 30-10 h 30 Idéo.

10 h 30-12 h Théorie

12 h 45-16 h 45 Ent. phy.

16 h 45-18 h 45 Rud. pol.

JOUR 3

8 h-9 h Course

9 h 15-11 h 15 Théorie

11 h 15-12 h App. règl.

12 h 45-17 h 45 Ent. phy.

17 h 45-18 h 45 Idéo.

JOUR 4

8 h-8 h 30 Course

8 h 45-10 h 45 Théorie

10 h 45-12 h Théo. arm.

12 h 45-18 h 45 Ent. phy.

JOUR 5

8 h-8 h 45 Course

9 h-11 h Théorie

11 h-12 h Idéo.

12 h 45-15 h 45 Ent. phy.

15 h 45-18 h 45 Man. arm.

JOUR 6

8 h-8 h 15 Course

8 h 30-9 h 15 App. règl.

9 h 15-11 h 15 Man. arm.

11 h 15-12 h 15 Idéo.

13 h-17 h Théorie

17 h-18 h 45 Ent. phy.

JOUR 7

8 h-8 h 30 Course

8 h 30-? Sortie ou ****

Déjeuner: 7 h 40-8 h

Dîner: 12 h-12 h 45 (sauf JOUR 6: 12 h 15-13 h)

Souper: 19 h-19 h 45

AUCUNE ABSENCE INJUSTIFIÉE NE SERA TOLÉRÉE. AUCUN RETARD NE SERA ADMIS.

— Oh merde! chuchotai-je.

— D’où ma question…, murmura Julia sur le même ton. Comment va-t-on survivre?

Elle alla s’effondrer sur son lit et poussa un grand soupir, tandis que je restais bêtement plantée devant notre emploi du temps. Autant d’heures par semaine, c’était inimaginable! Dont de nombreuses heures de sport, en plus! Visiblement, on voulait nous achever.

Aujourd’hui, nous étions le Jour 2, donc nous allions avoir deux heures d’Idéo… logie, suivies d’une heure et demie de Théorie. Jusque-là, ça allait. Mais en après-midi, GLT nous aurait pendant quatre heures d’affilée… et je savais maintenant qu’il ne lui en fallait pas autant pour nous épuiser. Après ce cours-là, nous aurions encore droit à deux heures d’une matière que je n’arrivais pas à identifier: «Rud. pol.» Et après seulement, la journée serait terminée. Le lendemain serait encore plus épuisant; quant au Jour 4… six heures d’affilée avec Greg Le Tyran! Comment allions-nous nous en sortir?

Taylor fit son apparition dans la chambre et s’étonna de voir Julia aussi déprimée. Puis elle avisa notre emploi du temps et devint soudainement morose. Mais tout comme moi, elle s’efforça de garder la tête sur les épaules, déclarant:

— Bon, ça va être dur la première semaine, mais on va s’y faire! Ça se mérite, avoir le boulot le plus important de la Ville… hein, Isis?

Je vis qu’elle essayait plus de se convaincre elle-même que de nous persuader. J’affirmai donc, mais sans y croire ne serait-ce qu’un peu:

— Bah oui, ça va aller! C’est juste un peu plus chargé que lorsqu’on était à l’école, mais ça va aller! Et puis, GLT va se calmer, il veut juste se faire respecter parce que c’est le tout début.

Je fis un petit sourire à Julia, qui reprit un peu espoir. Brusquement, elle se redressa sur son lit superposé et se leva, touchant presque le plafond.

— On va tout défoncer! cria-t-elle en brandissant le poing.

J’allais crier quelque chose en retour, lorsque Mike et Ryan firent irruption dans notre chambre. Mike s’étala par terre en faisant semblant d’éclater en sanglots, tandis que Ryan, les bras écartés, se laissa tomber sur les genoux:

— POURQUOI?! s’exclama-t-il, désespéré.

Je jetai un regard à Taylor, mais avant que nous puissions dire ou faire quoi que ce soit, Julia s’était à nouveau effondrée dans son lit, faisant mine d’exploser en sanglots, tout comme Mike.

Je n’étais pas aussi défaitiste que mes compagnons, mais je reconnaissais une chose: si dans une semaine nous tenions encore debout, ce serait un miracle.

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