Matricule A390G7
Chapitre 34
Truman nous laissa digérer ce qu’il nous avait appris et, pendant un instant, aucun d’entre nous ne sut quoi dire. Ethan, qui supportait moins bien que moi les silences, brisa la glace:
— C’est pour cela qu’ils ont tenté de vous tuer?
Truman hocha la tête.
— Mais pourquoi maintenant? insista Ethan, ne lâchant pas l’affaire. Je veux dire, qu’est-ce que vous avez bien pu faire pour les effrayer?
Le Maître des archives sourit, avant de déclarer:
— J’ai commencé à faire des allusions publiques au monde antérieur, à laisser entendre que la vérité finirait par éclater…
— Vous auriez pu vous faire tuer! s’exclama Ethan.
— J’ai soixante et onze ans, jeune homme, répliqua Truman avec douceur. Au bout d’un moment, dans une vie comme la mienne, la survie passe après la vérité. Tu verras, un jour, toi aussi tu seras confronté à tes choix, et tu voudras mettre de l’ordre dans ta vie avant qu’il ne soit trop tard.
Ethan se tut. Je me levai.
— On doit partir, avant que tout le monde ne se rende compte de notre absence.
Truman acquiesça. Ethan se leva à son tour, ne disant rien, même s’il savait que je racontais n’importe quoi.
— Quand est-ce que je peux revenir? m’enquis-je. D’après ce que j’ai compris, il me reste un monde à découvrir.
— Il nous reste un monde à découvrir, corrigea Ethan.
Truman se leva à son tour.
— Vous serez toujours les bienvenus. Indivi duellement ou ensemble. Mais n’oubliez pas: vous êtes deux à savoir, et c’est déjà trop. Alors ne parlez à personne de ce que je vous ai confié avant d’en avoir d’abord discuté avec moi. C’est compris?
Nous acquiesçâmes. Il ajouta:
— Autrement, nous sommes tous perdus.
Je le saluai, et Ethan lui accorda un petit mouvement de tête, puis nous sortîmes de la bibliothèque. Une fois dehors, nous reprîmes la direction de l’école, et Ethan me demanda:
— C’est quoi, exactement, l’urgence?
Je le regardai, avec un petit sourire triste.
— Tu es peut-être capable de supporter un milliard de révélations en une journée, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Cette histoire de comète m’a un peu secouée…
— Je comprends, répondit Ethan. Je pense qu’on devrait prendre un peu de recul, et ne pas revenir à la bibliothèque avant un moment.
Il passa un bras autour de mes épaules et nous continuâmes à marcher, l’un contre l’autre, jusqu’à l’école.
✴✴✴
Le lendemain, il se passa quelque chose d’inhabituel. Marty, au lieu de poursuivre son cours de Théorie, nous ordonna:
— Venez avec moi.
Étonnés, nous nous levâmes de nos chaises et suivîmes notre professeur de Théorie. Il nous fit sortir de la salle de classe et descendre… au premier étage. Nous n’y étions jamais allés, puisque GLT nous avait dit au début de l’année qu’il ne nous servirait qu’à partir du moment où commenceraient les mises en situation. Apparemment, ce moment était arrivé.
Marty s’arrêta devant une porte et déclara:
— Aujourd’hui, vous allez tous réaliser votre première MES. Je ne vous donnerai aucune indication, si ce n’est que mes cours vous ont préparés à affronter la situation à laquelle vous ferez face. Peut-être avez-vous quelque chose à ajouter, Greg?
Je me retournai et vis que GLT nous avait rejoints.
— Je vous remercie, Martin. J’ajoute seulement que vous allez tous passer, l’un après l’autre. Chacun votre tour, vous entrerez dans la pièce et ferez face à votre scénario. Une fois la MES achevée, vous sortirez par la porte de derrière, afin de ne donner aucune indication à vos camarades.
Marty se racla la gorge.
— Très bien, alors commençons. Ross, vous passez en premier.
Tour à tour, les élèves entraient dans la salle, et n’en revenaient pas. J’eus beau tendre l’oreille, je n’entendis rien. L’isolation de la salle devait être absolument parfaite. L’attente était angoissante. Entre chaque MES, quelques minutes s’écoulaient, uniquement rythmées par les murmures inquiets des élèves.
Je n’étais vraiment pas rassurée. Les MES s’enchaînaient, et mon tour n’arrivait toujours pas. Levant la tête, je saisis le regard de GLT. Il ne m’avait observée que très furtivement, mais cela ne présageait rien de bon.
Bientôt, nous ne fûmes plus que deux élèves à attendre. Puis je fus seule. J’attendis fébrilement la fin des dix minutes, et enfin Greg m’appela:
— Isis, c’est à vous.
Malgré mon inquiétude, je remarquai qu’il m’avait vouvoyée, sans aucune intonation. Je marchai vers la porte et me retournai vers GLT. Celui-ci m’observait et, derrière l’expression neutre qu’il s’était constituée, je décelai une lueur hargneuse que je ne comprenais pas.
— Vous pouvez entrer, me dit Marty.
Je hochai la tête et pris une grande inspiration, puis j’ouvris la porte et entrai dans la salle… qui était plongée dans l’obscurité. La porte se referma derrière moi, et je fus entièrement noyée dans les ténèbres. Je n’avais pas peur du noir, pourtant ma situation était loin d’être rassurante. Je fis un pas en avant et m’arrêtai soudain: j’avais entendu un bruit.
Le son était très faible… mais je l’entendais, à présent. C’était une sorte de gémissement, de sanglot. Doucement, je me dirigeai vers la source du bruit, puis tout d’un coup, les lumières s’allumèrent. La salle était grande, mais presque vide. Au centre de la pièce, un homme était assis sur une chaise. Je tressaillis: il braquait un pistolet vers sa tête.
— Est-ce que tout va bien, monsieur? demandai-je stupidement.
L’homme leva brusquement la tête vers moi et me fixa, les yeux grands ouverts et remplis de larmes. Immédiatement, il pointa son arme vers moi.
— Qui êtes-vous? Qu’est-ce que vous me voulez?!
Je me forçai à rester calme. Ce n’était qu’une mise en situation, le pistolet n’était pas chargé et l’homme était un acteur.
— Ne vous inquiétez pas, dis-je d’une voix douce. Je ne vous veux aucun mal. Je m’appelle Isis, et je suis là pour vous aider…
— Espèce de menteuse! Personne ne peut m’aider. PERSONNE! Vous êtes tous des menteurs…
À nouveau, il dirigea le pistolet vers sa tête, et je compris qu’il allait se suicider si je ne faisais rien.
— Attendez! Ne faites pas ça! Quelle que soit votre situation, je suis sûre que je peux vous aider! Laissez-moi juste une chance de vous rappeler à quel point vous tenez à la vie.
Il serrait toujours son pistolet, mais il s’était mis à trembler. Je poursuivis:
— Vous savez, je suis sûre que vous avez une bonne raison de vouloir en finir avec la vie, mais mettre fin à vos jours, ce n’est pas une solution. Peut-être… peut-être que si vous me disiez ce qui ne va pas, je pourrais vous aider… ?
— Non, jeune fille, tu ne peux pas m’aider, personne ne le peut. — Mais…
Soudain, je m’interrompis. L’homme portait un costume gris et une chemise mauve. Il était plutôt grand, très mince, possédait une crinière de cheveux blancs et ses yeux étaient d’un bleu assez perçant… Cet homme était le sosie de Truman! Il aurait pu être son frère.
— Vous…, voulus-je commencer.
Aucun son ne sortit de ma bouche. J’étais en état de choc. Pouvais-je croire à une telle coïncidence?
— Je suis désolé, petite, dit l’homme, avec une voix blanche.
Alors, devant mes yeux effarés, il appuya sur la détente. Un bruit sourd retentit et il s’étendit à terre, tandis qu’un liquide rouge se répandait sur le sol. Je ne parvenais plus à bouger, ni même à penser. Je fixais stupidement l’homme allongé sur le sol.
Une porte s’ouvrit au fond de la salle. Le sosie de Truman se releva, sa chemise tachée de faux sang. Il me fit un sourire triste et déclara quelque chose comme: «Ce n’est que la première MES, ne t’en fais pas!» Je lui répondis par un vague hochement de tête et sortis de la salle.
Il me fallut toute la soirée pour chasser l’image horrible qui était apparue dans mon esprit: celle de Truman, mort, baignant dans son sang.
✴✴✴
Le lendemain, à la fin des cours, je remontai dans ma chambre, m’allongeai sur mon lit et fermai les yeux. Depuis la veille, j’étais tourmentée par de sombres pensées.
— De plus en plus ennuyeux, les cours de Marty, hein?
J’ouvris les yeux et vis Julia, assise sur le lit en face du mien. Je mis quelques secondes à prendre conscience qu’elle venait de me parler, comme si de rien n’était. Devinant une sorte de détresse dans son regard, je répondis sur le même ton:
— Ouais, pas faux… C’était mieux quand on parlait de sujets plus joyeux, comme le suicide.
Elle fit un semblant de sourire, avant d’ajouter:
— Le suicide, l’incendie… bien plus intéressant que l’agression.
C’était le sujet actuel du cours de Théorie: l’agression. Mais il y avait une sorte de sous-entendu dans la voix de Julia. Je soupirai, fermai mon cahier et la regardai droit dans les yeux:
— Ne crois pas que je vais jouer à ça encore longtemps. Si tu veux me dire quelque chose, vas-y, mais ne fais pas comme si on s’était parlé ne serait-ce qu’une seule fois ces dernières semaines.
Lorsque j’eus dit cela, je me rendis compte que ça m’avait fait du bien. Elle se mordit la lèvre inférieure et baissa la tête, incapable de soutenir mon regard. Elle finit par lâcher:
— J’ai parlé avec Mike…
Je compris ce qu’elle entendait par là: ils n’avaient pas dû discuter de la purée du midi…
— Et?
Elle osa enfin me regarder, pendant un instant.
— Et je ne sais plus quoi faire. Je ne sais pas… je ne sais pas ce que je dois croire!
Elle était sur le point de fondre en larmes. Malgré ma rancœur, je sentis monter en moi l’envie de la réconforter, mais je me retins. Il n’en était pas question, pas avant qu’on se soit expliquées.
— Ce n’est pas vraiment à toi de pleurer, lâchai-je (sans pourtant pouvoir le dire de façon aussi sèche que je l’aurais souhaité).
— Je sais.
Il y eut un bref silence durant lequel aucune de nous deux ne sut quoi dire. Puis elle demanda, d’une toute petite voix:
— Ce que Mike m’a raconté… c’est vrai? Tout est vrai?
Je sentis l’agacement monter en moi:
— Ça dépend. S’il t’a dit que ton cousin m’a frappée et agressée parce que je ne l’ai pas laissé m’embrasser, alors oui, c’est vrai!
Julia blêmit. Même si je n’aimais pas lui parler comme ça, je voulais qu’elle comprenne que je lui disais la vérité, depuis le début. Je poursuivis:
— Non mais franchement, Julia, il faudrait vraiment être malade pour inventer un truc pareil et faire semblant de pas être bien les jours suivants! Pour qui ou pour quoi est-ce que tu me prends, exactement, pour penser que je serais capable de mentir à ce point? Hein?!
Soudain, elle se leva, une larme coulant sur sa joue sans qu’elle puisse la retenir.
— Ryan est mon cousin! On se voit presque tous les jours depuis notre naissance! Il est comme un frère pour moi… Si on t’avait dit que ton frère avait fait une telle horreur, tu l’aurais cru?!
Je soupirai, me redressant sur mon lit.
— Non, admis-je, probablement pas. Mais si une amie me l’avait dit, j’aurais cherché à savoir la vérité, avant de la traiter de menteuse.
— Je sais que j’ai eu tort, bredouilla Julia. Je me dis juste, lâchement, que si tu me comprends un peu, tu arriveras peut-être à me pardonner. Parce que je te crois, maintenant… et pas seulement parce que Mike m’a parlé, aussi parce que j’ai toujours douté, et que je sais bien au fond de moi qui est vraiment Ryan. Je ne voulais juste pas l’admettre, parce que c’est douloureux, il est de ma famille. Je suis tellement désolée, Isis. Tellement.
Je ne savais plus quoi penser. Une part de moi était en colère contre elle, une autre avait envie de lui pardonner, et une dernière voulait se jeter dans les bras de cette amie qui m’avait manqué. Voyant mon trouble, Julia déclara:
— Tu n’es pas obligée de dire quelque chose. Je tenais juste à m’excuser et à ce que tu saches qu’à partir de maintenant je te croirai toujours, si tu veux bien me pardonner.
Elle quitta rapidement la chambre, me laissant seule avec mes pensées et la certitude de ne plus la revoir avant ce soir, tard, quand elle viendrait se coucher. Je restai quelques minutes assise sur mon lit, ruminant tout ce qu’elle m’avait dit. Peu à peu, ma colère s’évapora. Je n’avais pas envie de rester fâchée avec elle pour toujours, elle ne méritait pas ça. C’était Ryan qui m’avait agressée, et Ryan qui lui avait menti. Si je devais être furieuse pour toujours contre quelqu’un, c’était contre lui, et personne d’autre.
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