Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 30 sur 41

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Matricule A390G7

Chapitre 29

— Ce qu’il faut que vous compreniez bien, déclara Edgar, c’est que le plus important n’est pas de ne pas avoir peur: c’est de surmonter votre angoisse, et ce, comme je ne cesse de vous le répéter, jusqu’à être prêt à faire l’ultime sacrifice.

J’échangeai un regard navré avec Taylor: «l’ultime sacrifice» ! Edgar nous rabâchait les oreilles avec ça depuis le premier cours de l’année. Toujours à parler de mort… Il faudrait que quelqu’un lui apprenne qu’on ne pouvait pas dire ça à des ados de seize ans! Déjà que la plupart des adultes ne seraient pas capables d’envisager le moindre sacrifice…

— Vous savez, poursuivit Edgar en s’appuyant à son bureau, moi aussi, à votre âge, je trouvais ça abstrait…

Ah! serait-il en train de dire une chose intelligente?

— C’est vrai qu’à dix-huit ans vous ne devez pas vraiment vous rendre compte de ce que je vous dis.

Ce fut l’hilarité générale. Notre propre professeur n’était pas apte à donner notre âge!

— Allons, allons, calmez-vous!

Il sortait toujours cette phrase quand il voulait un peu de silence… et ça ne marchait jamais. Lorsque le calme revint, Edgar reprit, après avoir regardé sa montre:

— Bon, je ne sais pas si vous êtes fatigués ou affamés, mais je vois bien que vous n’êtes plus très efficaces. Faites encore l’effort de m’écouter cinq minutes et, si vous êtes sages, je vous laisserai sortir tout de suite après…

Je consultai ma montre: il était à peine 11 h 47. Le cours n’était pas censé finir avant vingt-cinq minutes. Et venait-il réellement de dire: «si vous êtes sages» ?! Et il pensait que nous avions dix-huit ans?! Cet homme était complètement incohérent. Mais il fallait avouer que ça avait marché. La perspective de quitter la salle de classe plus tôt nous rendit étrangement calmes et attentifs, tout à coup.

— Bon, premièrement, j’aimerais informer les élèves du groupe 1 que la sortie de demain entre dans le cadre du cours d’Idéologie, c’est-à-dire que je conduirai la sortie et que nous nous rendrons, notamment, dans des lieux marqués par l’histoire des idéaux de notre Île.

Ça attendrait la semaine suivante, pour moi.

— Cependant, les élèves du groupe 2 auront demain le privilège de recevoir la visite d’une personnalité dont l’importance est primordiale dans notre société: le Haut Maître des connaissances et des archives. Il fera une courte intervention portant sur l’évolution de l’Idéologie de la Ville durant les vingt dernières années.

Un murmure râleur se propagea dans la classe: le Jour 7 était notre seul jour libre de la semaine, et on nous obligeait maintenant à assister à je ne sais quelle conférence! Enfin, ça ne m’aurait pas vraiment dérangée si l’idée m’avait semblé bonne, mais je n’étais pas passionnée par l’histoire de l’Idéologie de la Ville. En plus, le gars se faisait appeler Haut Maître des connaissances et des archives. Sérieusement, j’imaginais déjà un homme pompeux, arrogant et distant nous regarder de haut pendant une heure…

— En conséquence, nous avertit Edgar, les élèves du groupe 2 devront se rendre dans cette salle de classe à onze heures précises. Quant à ceux du groupe 1, rendez-vous dans le hall à dix heures et demie. Nous ne rentrerons à l’école qu’en début de soirée, donc organisez-vous.

Nous attendions qu’il finisse.

— Eh bien! soupira-t-il, je crois que c’est tout. Vous pouvez y aller.

Il ne fallut pas nous le répéter deux fois.

✴✴✴

Cher Adam,

Je joins à la lettre pour la famille un petit mot pour toi. Je n’ai pas le droit de trop m’éloigner de l’école, mais on pourrait se rejoindre au parc, près d’ici. Communique-moi les moments où tu es libre, on pourra peut-être se donner rendez-vous! Personnellement, cela a tendance à varier en fonction des semaines, malgré mon emploi du temps fixe.

À part ça, il vaut mieux que tu ne parles pas aux parents de cette idée de rendez-vous: ils diraient que c’est contraire au règlement, et je ne veux pas créer de tension. Sans compter que je n’ai pas vraiment connaissance de l’état d’esprit actuel de papa. Tiens-moi au courant, OK? J’ai hâte de te voir.

Isis

— Tu travailles?

Ethan se tenait sur le pas de la porte de ma chambre.

— Euh, non… en fait, j’écrivais une lettre à mon frère.

— Adam, c’est ça?

Je souris.

— Exact. Tu… tu voulais me dire quelque chose, peut-être?

Il ouvrit la bouche, mais avant qu’il ait pu dire quoi que ce soit, Taylor entra en trombe dans la chambre:

— Pitié, Isis, dis-moi que Mike m’a menti quand il m’a dit qu’on avait une énorme évaluation de Théorie dans deux jours?!

Je haussai les sourcils.

— Désolée de te décevoir, mais Mike n’a pas menti. Marty nous l’a dit, il y a une semaine.

Taylor s’assit par terre, déprimée.

— J’aurai jamais le temps de réviser!

Poussant un petit soupir, je cédai, ma compassion étant trop forte.

— C’est bon, on travaillera ce soir, promis-je.

— Sérieux? s’étonna Taylor. Ça ne te dérange pas?

— Sérieux, ça ne me dérange pas.

— T’es géniale! Je ne sais pas ce qu’on ferait sans toi, je te jure! Je vais aller proposer à Mike de réviser avec nous.

J’acquiesçai, et Taylor se leva pour quitter la chambre.

— Ah! salut Ethan, je ne t’avais pas vu! dit-elle.

Celui-ci la salua, et elle sortit de la chambre.

— Tu disais? demandai-je à Ethan.

Il grimaça.

— Hum… Taylor a été plus rapide que moi. J’allais te proposer, je sais pas… peut-être de sortir un peu…

Je faillis me frapper le visage. Quelle idiote! Oh, mais quand est-ce que j’allais réfléchir un peu?! Je venais de me mettre toute seule dans l’incapacité de passer du temps avec Ethan.

— Si j’avais su… murmurai-je, sans pouvoir me retenir.

— Pardon?

— Euh, c’est juste que…

Encouragée par son regard, je me jetai à l’eau:

— C’est vraiment dommage! On ne se voit que lorsque j’ai fait quelque chose de stupide ou bien quand on doit suivre un professeur psychopathe.

Il éclata de rire.

— C’est vrai, poursuivis-je, on n’a jamais un moment… tranquille. Il y a toujours quelque chose, ou quelqu’un, qui vient nous déranger.

Ethan eut un petit sourire attristé, mais avec sa lueur de malice habituelle.

— On trouvera un moment tranquille, promit-il.

Je crus qu’il allait ajouter quelque chose, mais il se contenta de me fixer un instant, avant de me laisser dans la pièce, seule avec ma lettre, mes pensées… et la perspective d’une soirée ennuyeuse.

✴✴✴

La chambre était plongée dans la pénombre. Je ne parvenais pas à trouver le sommeil. Ce n’était pas à cause de Ryan, c’était… autre chose. Je supposais que ce devait être l’accumulation. Ce dernier mois avait été riche en émotions et en efforts. Eh oui, ça faisait un mois que j’étais là, que j’avais changé de vie, rencontré de nouvelles personnes.

J’aurais pourtant juré que c’était hier que j’arrivais à l’école de Sauvetage. Mais j’aurais aussi pu affirmer, à l’inverse, que ça faisait six mois. Le temps était très différent, ici, à cause de l’intensité des journées, et surtout par contraste entre ma vie actuelle et ma vie d’avant. Depuis que j’étais là, j’avais le sentiment de ne pas avoir eu de moment de pur répit, de vraie tranquillité. Où que je sois, mille soucis et préoccupations m’encombraient l’esprit.

Poussant un soupir, je me retournai dans mon lit et, pour me détendre, je triturai dans tous les sens mon pendentif en forme d’étoile – qui ne me quittait plus depuis la filature de GLT, parce qu’il m’avait «manqué» à ce moment-là. Julia et Taylor semblaient dormir. Comment arrivaient-elles à trouver le sommeil? Elles devaient pourtant avoir au moins autant de problèmes que moi…

À cet instant, la porte de la chambre s’ouvrit, tout doucement, et je me crispai dans mon lit. Le silence était lourd et pesant. Ça devait être un courant d’air… mais non. La porte s’entrouvrait, se refermait, et s’entrouvrait à nouveau. Avec le sentiment que j’allais le regretter, je sortis de mon lit et ouvris grand la porte. Je découvris Ethan, souriant, visiblement amusé. Soulagée, je lui rendis son sourire, mais avant que j’aie eu le temps de lui poser une question, il plaça un doigt devant ma bouche, pour m’intimer le silence. Puis il m’indiqua les escaliers du regard. Je fronçai les sourcils, ne comprenant pas ce qu’il voulait. Il me montra l’écran de sa montre, qui brillait légèrement dans le noir: 2 h 04. Mon sourire s’accentua: je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il voulait, mais en tout cas, ça devait être quelque chose d’inhabituel, puisqu’il avait attendu l’heure où les caméras et tous les systèmes de sécurité étaient désactivés.

Je fermai la porte de ma chambre avec toute la délicatesse dont j’étais capable, et je regardai Ethan dans les yeux. Que mijotait-il? Il me fit signe de le suivre dans les escaliers pour monter à l’étage suivant. Les salles de classe, peut-être, pour pouvoir tranquillement discuter? Mais non, une fois arrivé en haut, il continua à marcher, vers le bout du couloir.

Je cherchai sa main dans le noir, mais il trouva la mienne avant, comprenant mon geste. Il ne s’arrêta pas de marcher, mais son sourire devint plus lumineux, je le distinguais parfaitement dans l’obscurité. Au bout du couloir, nous fîmes face à une porte… la porte qui menait au toit, au champ de tir. Avant que j’aie pu dire quoi que ce soit, Ethan sortit une clé de sa poche et la fit tourner dans la serrure.

— Comment est-ce que tu…

Il secoua la tête, et je me résignai à refréner ma curiosité. Il poussa légèrement sur la porte, et je sentis un courant d’air s’infiltrer dans le couloir. Ethan déclara:

— Je t’avais promis un moment tranquille…

Il poussa un peu plus la porte et m’entraîna dans les escaliers… et nous débouchâmes sur le toit du bâtiment.

— … et j’ai cru comprendre que tu avais un attrait particulier pour les étoiles.

Je fis un pas sur le toit, puis un autre. Ethan, en face de moi, plaça la main sous mon menton, pour me faire relever la tête.

Mon cœur arrêta de battre.

Je n’existais plus. Je ne vivais plus. Plus rien n’existait. Parce que, de toute ma vie, je n’avais jamais rien vu d’aussi beau.

Au-dessus de nous, exempte de tout nuage, la voûte céleste semblait briller de mille feux. Les étoiles scintillaient, chacune pareille à l’autre, et pourtant chacune brillant d’une lumière spéciale, différente, intense. Toute une vie n’aurait pas suffi à les compter. Plus belle encore que tout le reste, la Sphère blanche dominait le ciel entier, apportant une lueur pâle à ce paysage de rêve, irréel, magnifique et somptueux.

Je ne sais pas combien de temps je mis à détacher mon regard de cette beauté magique, mais lorsqu’enfin j’abaissai les yeux vers le visage d’Ethan, je vis qu’il me fixait. Il tenait toujours ma main, et il m’emmena vers le rebord du toit. Là, il me lâcha doucement, puis il s’accouda au rebord et me laissa admirer la Ville. À sa manière, elle était d’une beauté presque déroutante. Moi qui l’avais déjà trouvée si belle du haut du Monocle, j’étais maintenant sans voix devant cette multitude de fenêtres allumées et brillant comme des centaines de diamants fluorescents dans la nuit.

Devant tant de magnificence en si peu de temps, j’eus les larmes aux yeux. Jamais, de toute mon existence, je n’avais été autant émue. Je ne savais que dire, de peur de briser la magie d’un moment aussi parfait. Ethan me sauva en prenant la parole d’une voix si ferme et douce à la fois que j’en fus étonnée.

— Regarde cette ville, Isis. Regarde comme elle est parfaite, de nuit. Le matin, on se réveille dans une étendue de gris, et le soir on se couche et on rate sa réelle beauté. Qui croirait, devant un tel paysage, durant une si belle nuit, sous des milliers d’étoiles, que nous vivons dans un monde si abîmé?

Ethan était à la fois ici, et ailleurs. Il s’adressait à moi, mais regardait la Ville.

— Le grand problème, reprit Ethan, c’est que les gens mentent. À tout le monde. À eux-mêmes. Ils cachent des vérités, ils démentent des évidences. La franchise a disparu, elle s’est envolée.

Je l’écoutais, subjuguée par ses mots.

— Je pense que c’est ce qu’il y a de plus important aujourd’hui: la franchise, l’honnêteté. Parce qu’on vit dans un monde de vantardise, où chacun prétend être le meilleur. Un monde où on doit suivre les gens, où on ne peut pas être soi-même, parce que parfois, ça choque. Un monde où on doit jouer les hypocrites, accepter des vices qu’on souhaiterait dénoncer, se battre pour des idées qui nous répugnent… et tout cela, soi-disant, dans notre propre intérêt.

Ethan marqua une pause et se tourna vers moi, plantant ses yeux dans les miens. Hypnotisée, je soutins son regard.

— Mais toi, avança-t-il, toi, tu refuses tout cela. Tu repousses l’uniformité, tu encourages et incarnes l’exceptionnel. Tu dis ce que tu penses, tu fais ce que tu crois être juste, tu admires ce qui est vraiment beau, tu défends les idées en lesquelles tu crois, pas celles qu’on voudrait que tu acceptes. Tu… tu es incroyable, Isis. De toute mon existence, jamais je n’ai rencontré, ou même entendu parler d’une personne telle que toi…

— Ethan…, commençai-je, incapable de me contenir.

— Non, s’il te plaît, laisse-moi finir. J’ai toujours eu peur de m’attacher aux gens, parce que ça peut faire mal, parfois. Et je suis lâche, je crains la douleur causée par l’absence ou la perte… surtout depuis que ma sœur est partie.

Il se redressa, me faisant face, et il se rapprocha de moi, presque imperceptiblement. Il me prit les mains. Elles étaient glacées, mais le froid n’y était pour rien.

— Je n’ai plus peur, maintenant, affirma Ethan avec force. Et même si c’était le cas, je ne peux plus lutter. Alors, toi qui dis toujours la vérité, toi qui es franche, toi qui es vraie, tu mérites que je sois vrai avec toi.

Mon regard était toujours planté dans le sien, et toute notion de temps avait disparu. Il pressa mes mains avec force.

— Je t’aime, Isis.

Soudain, l’écart, la barrière qui subsistait entre nous s’évapora. J’enroulai mes bras autour de sa nuque et je l’embrassai. C’était si simple, si évident. Il plaça sa main dans mon dos et m’attira à lui, il me rendit mon baiser avec passion, et plus rien au monde n’existait à part cela. Il n’y avait plus que lui, ses lèvres sur les miennes, ma main dans ses cheveux, plus que nous deux, collés l’un à l’autre, nos souffles mêlés ne formant plus qu’un, nous embrassant au milieu des astres. Je pris son visage dans mes mains, pour lui répondre:

— Je t’aime aussi, Ethan.

Alors, affichant un sourire plus rayonnant que tous ceux qu’il avait jamais faits, il se redressa et me souleva par la taille, pour m’embrasser à nouveau. Je fermai les yeux, goûtant pleinement à ce bonheur aussi nouveau qu’incroyable.

Nous restâmes sur le toit, dans les bras l’un de l’autre, pendant encore une heure environ, mais une heure qui passa beaucoup trop vite. Ensuite, Ethan me ramena devant ma chambre. Il me dit d’essayer de dormir un peu et m’embrassa encore une fois, avant de rentrer dans sa chambre à pas de loup. Je l’imitai et me remis dans mon lit le plus silencieusement possible. Allongée sur le dos, les bras croisés derrière la nuque, je ne pensais plus.

J’étais heureuse.

Ce soir, j’en étais certaine, allait marquer le début d’une belle période de ma vie, une période plus simple, plus vraie, où je n’aurais plus à me sentir seule.

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