Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 16 sur 41

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Matricule A390G7

Chapitre 15

Je sortis de la salle d’un pas rapide et commençai à marcher vers les dortoirs. J’étais extrêmement confuse, et je me sentais mal. Qu’est-ce que je faisais là? Comment allais-je pouvoir apprendre à ôter la vie sans perdre mon humanité?

— Isis!

Je me retournai et vis Ethan courir vers moi. Je continuai mon chemin, mais un peu plus lentement, pour qu’il puisse me rejoindre.

— Quoi? demandai-je, d’une voix un peu plus sèche que ce que j’aurais souhaité.

Il sembla percevoir mon ton peu affable, mais il ne s’en formalisa pas. Il marcha simplement avec moi et finit par lâcher, au bout de quelques secondes:

— Comment tu te sens?

Mes yeux avaient été rivés au sol pendant tout ce temps, mais à ce moment-là, je m’arrêtai brusquement et le regardai, agacée:

— Pourquoi est-ce que tu m’évites pendant toute la semaine, et que LE moment que tu choisis pour te pointer c’est quand je n’ai pas l’air bien?!

Visiblement, il fut désarçonné. Il ne s’attendait pas à ça. Je crois même qu’il rougit légèrement.

— Je ne t’évite pas, grommela-t-il.

Quelle mauvaise foi! En plus, il ne répondait pas à ma question.

— Bien sûr que si! Tu ne viens vers moi que quand ça te chante! Et ensuite, quand tu en as marre de mon odieuse compagnie, tu t’en vas. Le reste du temps, tu évites mon regard.

C’était vrai. Il avait passé les derniers jours à se mettre le plus loin possible de moi.

— Ce n’est pas toi que j’évite! rétorqua-t-il en haussant le ton.

Il avait repris sa marche et semblait carrément énervé, à présent. Mais je le talonnai, décidée à ne pas le laisser s’échapper, cette fois.

— Alors c’est qui? insistai-je, en colère moi aussi, sans même savoir réellement pourquoi.

Je vis qu’il se crispait. Il me répondit d’une voix froide:

— Ton meilleur copain, ce connard de Ryan.

Je fus tellement surprise que je ne répondis pas tout de suite. Ryan n’était pas toujours la gentillesse incarnée, mais il était loin d’être haïssable! Ethan ajouta, en plongeant ses yeux bleus dans les miens:

— Tu ne devrais vraiment pas traîner avec lui.

Il s’était à son tour arrêté. Je ne l’avais pas remarqué, mais nous étions arrivés à l’étage des dortoirs. Ma colère revint en force.

— Tu es qui pour me dire avec qui traîner ou non? éructai-je, sans pitié.

Une ombre passa sur son visage.

— Personne, Isis. Je ne suis personne. Excuse-moi.

Il se dirigea vers sa chambre et, à l’instant où il ferma la porte derrière lui, je regrettai de ne pas lui avoir demandé de s’expliquer, plutôt que de m’être emportée. Mais il avait insulté Ryan, qui était mon ami. À mon tour, j’entrai dans ma chambre, où je trouvai Julia étendue sur son lit. Je m’assis sur le mien, et elle se lança dans un de ces monologues dont elle avait apparemment le secret:

— Taylor est allée prendre sa douche. Je devrais y aller aussi, mais je suis tellement épuisée que si GLT entrait dans cette chambre avec un couteau aiguisé je ne bougerais pas d’un millimètre. Franchement, des journées pareilles, c’est pas possible: ils vont nous tuer! Heureusement que Nora nous a laissés sortir plus tôt, hein?

Absorbée dans mes pensées, je ne l’écoutais qu’à moitié.

— Isis? Tu vas bien?

— Pourquoi on n’arrête pas de me demander ça aujourd’hui? murmurai-je, presque pour moi.

— Parce qu’on dirait que tu vas fondre en larmes, ou sauter par la fenêtre, rétorqua Julia, qui n’en loupait décidément pas une.

Je ne réussis qu’à produire un piètre sourire, ce qui acheva d’alarmer ma colocataire. Elle descendit de son lit et vint s’asseoir à côté de moi.

— Je sais que je parle beaucoup et que je suis rarement sérieuse, mais je suis aussi capable de la boucler deux ou trois minutes, et de garder un secret. C’est vrai que ça fait pas longtemps qu’on se connaît, mais on est déjà amies, n’est-ce pas?

— Bien sûr qu’on est amies, affirmai-je, avec un petit sourire. J’ai l’impression qu’on se connaît depuis des mois.

Elle sourit en retour.

— Moi aussi. Alors tu peux te confier à moi. C’est aussi fait pour ça, les amies.

Me confier… je ne l’avais jamais fait. À mon frère, peut-être un peu, mais jamais à qui que ce soit en dehors du cercle familial. Les filles et les garçons de ma classe étaient si superficiels avant, et ils me trouvaient bizarre, différente. Et, dans un groupe, rien de pire que la différence. Mais aujourd’hui, j’avais commencé une nouvelle vie. Peut-être était-il enfin temps de m’ouvrir. Je soupirai:

— C’est… il y a plusieurs choses qui ne vont pas. Les premières sont évidentes, parce que tout le monde ici les ressent.

— Oui, acquiesça Julia, la fatigue, l’inconnu, l’absence de la famille.

— Voilà… mais il n’y a pas que ça.

Elle croisa les bras, attendant que je continue.

— Est-ce que j’ai fait le bon choix en venant ici? Je voulais sauver des vies, et on m’apprend que je vais aussi être amenée à en ôter. Je ne veux pas… je ne veux pas devenir un assassin. Tuer quelqu’un pour sauver quelqu’un d’autre: quel intérêt?

Julia sourit et déclara:

— Nora nous a dit ça pour nous faire comprendre que ça pourrait nous arriver. Mais on a toujours le choix de laisser vivre un agresseur. Je suis sûre que très peu de Sauveteurs ont ne serait-ce qu’à blesser gravement une seule personne durant toute leur carrière.

— Tu crois? demandai-je, piteusement.

— Mais oui! J’ai un oncle qui est Sauveteur, et je crois qu’il y a plus de morts sur les chantiers de tes parents que dans la Brigade.

Je ris. Elle exagérait un peu pour me calmer, mais elle n’avait pas tort. En partie rassurée sur ce point, je demandai:

— L’autre jour, on parlait d’Ethan, et tu as lâché une phrase du genre: «Il n’a pas une vie facile, le pauvre.» Tu voulais dire quoi?

Le visage de Julia s’assombrit instantanément. C’était donc si grave?

— Ce n’est vraiment pas une histoire joyeuse. Tu es sûre que tu veux l’entendre maintenant? Déjà que tu n’es pas de super humeur…

Je hochai la tête et, résignée, elle raconta:

— Il y a deux ans, la grande sœur d’Ethan, qui avait trois ans de plus que lui, est allée à une fête avec des copains. Je crois que beaucoup d’alcool a circulé, et la fête a fini très tard. Tellement tard que cette fille, Ashley, est rentrée un peu avant la fin, vers trois heures du matin. Le truc, c’est qu’elle était complètement saoule, et qu’elle était seule.

Julia fit une pause dans son récit, avant de conclure:

— On l’a retrouvée deux jours plus tard, dans une ruelle. Et… c’était trop tard. On ne sait pas vraiment ce qui s’est passé.

Pendant un moment, je ne ressentis qu’un grand vide. Puis de la compassion, de la douleur, du remords. J’aurais dû chercher à en savoir plus sur Ethan avant d’être aussi sèche avec lui, et… oui, j’aurais été plus indulgente. Il ne méritait pas ma colère.

— Je crois que ça a fait exactement deux ans que c’est arrivé, il y a quelques jours.

Tout se mit en place dans ma tête. Je revis Ethan écroulé sur les marches, me disant sèchement de partir, et je compris: c’était l’anniversaire du décès de sa sœur. Quelle horreur!

— Je suis tellement désolée, murmurai-je. Oh, je suis nulle…

Julia posa une main apaisante sur mon épaule:

— C’est pas ta faute, ça se devine pas, ce genre de choses. D’ailleurs, j’aurais dû te le dire. Moi, je le sais parce que j’étais dans la même école que lui, avant.

Je secouai la tête. Ce n’était vraiment pas à elle de me raconter cette horrible histoire. Mais un détail me revint alors à l’esprit:

— Et Ryan dans tout ça? Quel rapport avec lui?

— Ah! tu as remarqué qu’Ethan lui en veut. Eh bien, Ryan et lui étaient de bons copains avant cette histoire, mais il se trouve que Ryan était à cette fête…

— À quatorze ans? m’étonnai-je.

Julia haussa les épaules.

— Il a toujours fait plus que son âge. Tu as vu comme il est grand et costaud? Il était déjà presque comme ça il y a deux ans.

— Et pourquoi Ethan lui en veut tellement?

— J’allais y venir! J’ai demandé à Ryan, et il m’a dit qu’Ethan était convaincu qu’il aurait dû faire raccompagner Ashley, puisqu’il était à la fête. Il m’a dit qu’Ethan cherchait sans doute quelqu’un sur qui remettre la faute, parce que d’après le médecin légiste Ashley avait trop bu et avait sans doute juste fait une mauvaise chute dans la rue.

Taylor choisit alors ce moment pour faire irruption dans la chambre, avec comme unique vêtement une grande serviette. Elle semblait d’une humeur massacrante.

— Qu’est-ce qui se passe? s’enquit Julia.

Taylor, qui fouillait rageusement dans ses affaires pour trouver un pantalon, s’interrompit et déclara, d’une voix cassante que je ne lui connaissais pas:

— Il se passe que Sandra et ses larves de copines m’ont balancé sur la tête un pot entier de la bouillabaisse de ce midi quand j’étais sous la douche!

Un silence suivit sa déclaration, et j’ouvris la bouche pour répondre à Taylor qui était rouge de colère quand Julia explosa de rire. Elle se tordit sur mon lit en hurlant tellement la chose l’amusait.

— C’est pas drôle du tout, Julia! cria Taylor, furieuse.

Elle s’esclaffa de plus belle en voyant Taylor aussi énervée et elle glissa à terre en se tenant les côtes:

— Un… pot… de… hahahaha! De la… bouillabaisse! Hahahaha! réussit-elle à articuler entre deux crises de rire.

— J’ai dit que c’était pas marrant! reprit Taylor, mais un peu plus faiblement, comme si elle se retenait de craquer, elle aussi.

— Quand même un peu, affirmai-je en riant.

— D’accord, un tout petit peu! grommela Taylor, avec un sourire en coin qu’elle ne put retenir.

Julia se redressa et reprit lentement son souffle, assise sur le sol.

— Ah! ça fait du bien. Bon, on y va?

Elle se leva et se dirigea vers la porte, tandis que Taylor s’habillait dans son lit.

— Où ça? demandai-je. Prendre une douche?

Le sourire qu’affichait Julia s’accentua.

— Hum… non, avant on doit faire un truc important.

Je haussai les sourcils, imitée par Taylor.

— On va aller venger Tay! s’exclama Julia, avant de s’élancer vers la salle de bain des filles.

Je courus à sa suite, et j’entendis Taylor nous crier quelque chose comme: «Si vous faites quoi que ce soit, je vous tue!» Nous nous engouffrâmes dans la salle de bain et nous tombâmes nez à nez avec Sandra, toute propre et séchée, déjà habillée.

— Ah tiens, la demande spéciale! se moqua-t-elle. Première fois que je te vois ici! Ça t’arrive de te laver, dis-moi?

Julia voulut répondre, mais je l’arrêtai d’un geste.

— Tu sais, poursuivit l’odieuse jeune fille, quand je t’ai balancée dans l’eau, l’autre jour, c’était pour ton bien!

Loin de me laisser envahir par la rage, je fis un grand sourire. Je vis du coin de l’œil que Julia avait commencé à remplir une bassine avec de l’eau fumante.

— Tu sais, dis-je à Sandra, je crois qu’on est vraiment parties du mauvais pied, toi et moi.

Joignant le geste à la parole, je glissai mon pied derrière sa cheville et la poussai, ce qui lui fit perdre l’équilibre. Elle bascula en arrière en poussant un petit cri, et je la rattrapai par le col de son chemisier juste avant que sa tête ne touche le sol. Si je l’avais lâchée, elle se serait effondrée. Julia s’approcha avec sa bassine d’eau bouillante, et je déclarai:

— Tu vois, cette guerre stupide n’était qu’entre toi et moi, au début, mais tu y as mêlé mes copines. Alors je te préviens, si tu touches encore à un seul cheveu d’une personne qui compte pour moi, cette bassine que tient Julia sera renversée sur la moitié de ta tête, et tu auras le visage moitié rouge, moitié blanc pendant une semaine.

Sandra ne répondit pas, et je la lâchai. Elle tomba lourdement sur le sol et me dit, furieuse:

— Espèce de sale pu…

À cet instant, une fille qui sortait de la douche lui versa tout le contenu d’un flacon de shampoing sur sa tête, et Sandra cria, aveuglée… sauf qu’elle dut fermer la bouche pour éviter d’avaler le produit. L’assaillante de Sandra n’était autre que Kim, que je ne croisais décidément que dans cette pièce. Kim nous adressa un immense sourire, faisant ressortir ses dents blanches et parfaites. Même en serviette et avec les cheveux trempés, elle était sublime.

— Je pouvais pas la sentir non plus, affirma-t-elle alors que Sandra crachait le shampoing par terre. Elle m’a appelée Kimberley, ce matin. À plus, Isis! Et salut, euh… c’est quoi ton nom déjà?

— Julia.

— Ouais, c’est ça. Salut, Julie!

Kim sortit et Julia me jeta un regard dépité voulant dire: «Elle vient de m’appeler Julie?!» Sandra se leva et nous lança un regard assassin, les yeux rougis par le shampoing. Elle quitta la pièce d’un pas décidé et, une fois dans le couloir, poussa un cri de rage. Quelle charmante jeune fille! Julia et moi retournâmes chercher nos serviettes et des habits propres dans notre chambre, en racontant au passage à Tay ce qui s’était passé.

Nous prîmes notre douche, allâmes manger un délicieux ragoût de bœuf à la cantine. Le soir venu, je me rappelai que le lendemain, le Jour 6, était le seul jour de la semaine où envoyer une lettre à sa famille était permis. Alors Julia me passa du papier – contrairement à la fichue égoïste que j’étais, elle avait pensé à en prendre pour moi – et je me mis à écrire:

Pour papa, maman et Adam,

Désolée de ne pas vous avoir écrit plus tôt, mais ici nous n’avons le droit d’envoyer une lettre que le Jour 6. Les journées sont bien remplies et fatigantes, mais j’apprends plein de choses, plus qu’avant. Je partage ma chambre avec deux filles super: Julia et Taylor. On s’entend très bien toutes les trois, c’est génial. On est déjà très proches, c’est sympa d’avoir de vraies amies à ses côtés vu les journées éreintantes.

Maman, je suppose que tu dois te demander si je suis bien nourrie ici, et la réponse est oui. Le déjeuner est très bon, tout comme le souper. Le repas de midi est… consistant, dirons-nous… Je ne m’étendrai pas là-dessus.

Adam, j’espère que tout se passe bien sur les chantiers et qu’on te donne enfin plus de responsabilités. Tes patrons seraient stupides de ne pas le faire, tu as tellement de potentiel!

Papa, je suis désolée qu’on se soit disputés juste avant mon départ. J’espère qu’en temps voulu tu m’accepteras comme je le suis. Je ne t’en veux pas d’avoir essayé de m’empêcher de partir, tu pensais que c’était pour mon bien. Pardonne-moi de m’être emportée.

Vous pouvez m’envoyer du courrier chaque Jour 7, si vous voulez. J’aimerais beaucoup avoir de vos nouvelles.

Je pense fort à vous,

Isis

Ce soir-là, je m’endormis vite. L’idée d’un lendemain chargé ne me dérangeait pas. Mes dernières pensées allèrent vers Ethan, et je songeai que je lui devais des excuses.

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