Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 2 sur 41

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Matricule A390G7

Chapitre 1

J’étais allongée sur mon lit depuis maintenant plusieurs heures, je crois. Quand j’y pensais, ça aurait pu être un peu déprimant de dormir dans le même lit depuis sa naissance, mais cela ne me dérangeait pas, parce que si quelqu’un d’autre s’était allongé sur ce lit il n’y aurait pas été aussi à l’aise que moi. Ce principe s’appliquait à ma maison, à mon quartier… et même à mes proches. D’une certaine manière, ça devait prouver que j’avais ma place, ici.

Ma vie était d’une monotonie et d’un ordinaire assez relaxants… Enfin, c’est ce que je m’efforçais de penser, sinon je serais devenue folle. Je me fondais dans la masse, je n’avais rien de spécial, ou presque.

Mes deux parents travaillaient dans la Construction. Mon père était directeur de chantier et ma mère, architecte. Il paraît qu’ils étaient assez bons dans ce qu’ils faisaient. Mon frère aîné, Adam, était bien parti pour suivre leurs traces, comme tout fils respectable. Deux ans plus tôt, quand il avait mon âge, il avait suivi le même parcours que mes parents: il était allé à l’école supérieure de Construction, qu’il avait brillamment réussie, il avait suivi un stage intensif et il était désormais apprenti maître de chantier.

Adam avait toujours été costaud, bien bâti, autoritaire et jovial: fait pour ce genre de métier, finalement. Mais moi, c’était une autre histoire. J’étais très mince, je n’avais ni un grand sens de l’organisation ni une force surhumaine. J’étais plutôt du genre discret et contemplatif. Je préférais l’observation des étoiles à la construction d’un bâtiment. C’était à se demander ce que je faisais dans cette famille forte et joyeuse.

Tout comme à mon frère, mes parents m’avaient donné un prénom assez spécial: Isis. Où avaient-ils pu trouver une idée pareille? Parfois, c’était gênant, car mon prénom m’empêchait d’être aussi discrète que je l’aurais souhaité. Lorsque les gens l’entendaient, ils devenaient curieux, et un peu hargneux quand ils étaient vraiment conservateurs. Malgré tout, j’aimais bien mon nom, il m’apportait une infime dose de singularité. J’étais fière de sortir un tant soit peu du lot et d’avoir un élément original dans ma vie… car c’était bien le seul.

De temps en temps, je me permettais de penser que notre société n’était pas parfaite. C’est vrai, j’avais fait tout ce que j’avais pu pour rentrer dans le rang, vraiment, mais je n’y arrivais pas. Je ne pouvais pas me forcer à ressembler à mes parents: ce n’était pas le cas.

Pourtant, je n’avais pas vraiment le choix. Quelques jours auparavant, ça avait été mon anniversaire… et j’avais eu seize ans. Atteindre cet âge-là signifiait qu’on devait trouver sa place dans la société. Ce qui est problématique quand la société en question part du principe que tout enfant ressemble à ses parents, alors que ce n’est pas forcément le cas. Mais peu importait. Comme des milliers et des milliers d’adolescents avant moi, j’allais devoir aller dans la même école que mon frère, et que mes parents, et que leurs parents…

Le lendemain, le vingt-cinquième jour du neuvième mois, je me rendrais au Centre administratif et on me ferait subir ce que je redoutais le plus: une épreuve.

Mes parents et autres proches ne pouvaient pas m’apprendre tellement de choses sur l’épreuve en question; elle était un peu différente chaque année. Je savais seulement qu’elle porterait sur des connaissances personnelles, et qu’il n’y avait pas vraiment de moyen pour s’y préparer. Apparemment, elle était censée avoir été instaurée de façon à ce que tous les candidats aient les mêmes chances de réussir.

Ah oui, parce qu’on pouvait rater une épreuve et, dans ce cas-là, c’était le gouvernement qui choisissait ce qu’on faisait de notre vie. Or, pour le gouvernement, échouer à son épreuve signifiait qu’on n’était pas digne d’exercer une bonne profession, de prétendre à une carrière intéressante. Un échec à l’épreuve équivalait à la promesse d’un travail dont personne d’autre ne voulait… Mais il y avait une autre option, celle qui occupait mon esprit depuis plusieurs mois.

Je pouvais refuser de passer l’épreuve classique correspondant au métier de mes parents, et émettre une demande spéciale. Cette demande consistait à réclamer une autre épreuve pour prouver, d’une part, que je n’étais pas capable de suivre les traces de mes parents et, d’autre part, que je pouvais être à mon aise dans un tout autre domaine.

Si ça avait été aussi simple que cela, je n’aurais pas hésité une seconde. Mais c’était un peu plus compliqué. Pour formuler cette demande, je devais me présenter le jour de l’épreuve comme n’importe quel candidat, sauf qu’au lieu de la passer je devrais expliquer ma situation à un responsable et lui soumettre ma demande. Le responsable ferait alors passer ma réclamation à un niveau supérieur et je devrais me rendre à un autre test, dans le domaine que j’aurais choisi. Si j’échouais à cette épreuve, je serais obligée d’exercer une profession ennuyeuse, sans doute dégradante. Un programme peu souhaitable, en somme.

Voilà ma peur. J’avais peur de choisir une épreuve dans un domaine qui ne me correspondait pas et de finir toute ma vie dans une position ridicule, rongée par le regret. D’un côté, je savais ce que je voulais être, j’en rêvais depuis que j’étais petite. Je craignais juste de ne pas être aussi forte que ce que j’aurais souhaité pour exercer la profession qui m’attirait.

Soudain, la voix de ma mère m’arracha à ma réflexion:

— Isis, à table!

Un petit sourire sarcastique se dessina sur mon visage: une phrase si simple, dans un monde si compliqué.

✴✴✴

Le poing de mon père s’abattit brusquement sur la table.

— Mais tu rêves, Isis! s’emporta-t-il. Tu crois vraiment que ta mère et moi allons te laisser faire ça?

Je levai mes yeux, qui jusqu’alors fixaient mon assiette à peine entamée, et jetai un regard las à mon père:

— Ce n’est pas ta décision, papa.

Cette fois-ci, je l’avais franchement énervé. Ses yeux me lancèrent des éclairs.

— C’est non, Isis! La brigade des Sauveteurs, non mais c’est n’importe quoi! Tu as des tendances suicidaires ou quoi?! Je refuse que tu fasses une demande spéciale pour passer l’épreuve des Sauveteurs, tu m’entends? Je refuse!

Les battements de mon cœur s’accélérèrent: pourquoi ne comprenait-il pas? Pourquoi ne com prenait-il jamais? Je jetai un regard à ma mère, qui ne dit rien, et à mon frère, qui prétendit lâchement se concentrer sur son souper. Cédant à ma colère, je me levai brusquement de table.

— Alors c’est comme ça? demandai-je avec une voix difficilement maîtrisée. Je suis obligée de vous ressembler, uniquement parce que je suis votre fille? Eh bien, je ne peux pas! Je refuse de faire semblant d’être comme vous et de passer ma vie à cogner sur des pierres. Ce n’est pas moi, ça, et ce ne le sera jamais. Mais je suppose que vous ne pouvez pas comprendre: c’est tellement facile pour vous d’être comme on veut que vous soyez… Non, vous ne me comprendrez jamais. Mais essayez au moins, envisagez un instant que je ne sois pas faite pour travailler dans la Construction. Vous voudriez vraiment que je passe toute ma vie à faire quelque chose que je déteste? Si c’est le cas, je peux partir dans ma chambre sur-le-champ et ne jamais en revenir.

Des larmes m’étaient venues aux yeux tandis que je déclamais cette tirade tant de fois répétée dans mon esprit. Mais je ne les laissai pas couler, parce que je voulais que mes parents me prennent au sérieux. Un lourd silence s’installa dans la salle à manger.

Adam se leva et contourna la table pour venir se placer à côté de moi. Comme pour me soutenir, il passa son bras autour de mes épaules et déclara:

— Papa, maman, vous ne pouvez pas ignorer ce qu’Isis vient de dire. Si elle ne veut pas travailler dans la Construction, elle ne le fera pas. Et personne ne peut l’y obliger, pas même vous. C’est sa vie.

Ma mère fit un petit sourire triste et hocha la tête. Je regardai mon père, le seul à n’avoir rien exprimé de ce qu’il pensait. Celui-ci, voyant qu’il était dans une mauvaise posture, passa la main dans ses cheveux courts, soupira longuement, puis finit par dire:

— Tu te sens si différente de nous? Tu sais, tu as la Construction dans le sang.

— Ça ne veut rien dire. Ce ne sont pas un ou deux globules qui vont déterminer qui je suis.

Mon frère retint un petit rire. Ma remarque l’avait amusé, mais mon père n’avait pas semblé l’apprécier. De manière générale, il n’avait pas le rire facile, encore moins dans les situations dont le contrôle lui échappait.

— C’est d’accord, céda enfin mon père, avec un regret perceptible. Fais-la, ta demande spéciale… mais pas pour entrer dans la brigade des Sauveteurs. C’est trop dangereux!

Doucement, je me dégageai de l’étreinte de mon frère et je marchai à grands pas vers l’escalier menant à ma chambre.

— Isis, m’appela ma mère de sa voix douce, reviens à table, nous pouvons en discuter.

À mi-chemin, je me retournai et affirmai:

— Tu sais, maman, tout le monde peut mourir à n’importe quel moment. Toi et papa, quand vous êtes sur les chantiers, vous n’êtes pas à l’abri d’une erreur ou d’une mauvaise manipulation. Si j’entre dans la Brigade, c’est vrai, je risquerai ma vie tous les jours. Mais ce sera pour en sauver d’autres. Je quitterai peut-être ce monde un peu plus tôt, mais au moins j’aurai eu une vraie vie avant.

Laissant ma famille digérer ma petite révolte, je montai dans ma chambre et fermai la porte. Je me rendis compte que j’étais sûre de ce que je voulais: intégrer la brigade des Sauveteurs, sauver des vies et enfin pouvoir cesser de faire semblant.

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