Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 27 sur 41

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Matricule A390G7

Chapitre 26

— Excellent devoir, Isis, déclara Marty en me rendant ma copie.

Je souris en regardant la note sur la feuille: 19/20. J’étais ravie, puisque je n’avais que très peu travaillé pour cette évaluation, ce qui prouvait que je n’avais pas de souci à me faire concernant la Théorie. Le professeur m’adressa même un petit sourire après m’avoir rendu mon devoir. Si Marty avait été gêné après avoir mentionné ce «samedi» devant moi, ce n’était plus le cas. Mais son sourire s’effaça lorsqu’il rendit la copie suivante.

— Monsieur Ryan, avez-vous un total désintérêt pour la Théorie ou bien êtes-vous devenu un mollusque décérébré à la rentrée?

Ryan rougit légèrement, et ses traits s’affaissèrent quand il prit sa feuille. J’eus un petit pincement au cœur pour lui. Je savais qu’en Théorie, il avait vraiment du mal, et qu’il essayait de s’investir. Après avoir rendu tous les devoirs, Marty nous laissa sortir.

Nous étions le Jour 3, et notre dernier cours de la matinée était sans conteste le plus ennuyeux qui soit: Application du règlement. Pendant ces trois quarts d’heure, nous étions obligés de suivre le cours soporifique qui nous était projeté sur un écran, car une fois par semaine, nous avions droit à une évaluation sous forme de questionnaire à choix multiples. Le règlement de la brigade des Sauveteurs, de toute manière, n’avait rien de très compliqué: obéir aux ordres en faisant tout son possible pour sauver un maximum de vies.

Ainsi, en sortant du cours d’Application du règlement, je n’étais pas d’excellente humeur… et la perspective de l’insipide purée de midi n’arrangeait rien. C’est pourquoi, quand Ryan m’apostropha, pendant le repas, je répliquai, un peu sèchement:

— Quoi?!

Refroidi par le ton sec de ma voix, Ryan hésita à poursuivre. Alors, poussant un court soupir, j’insistai:

— Qu’est-ce qu’il y a, Ryan?

Il semblait légèrement gêné, ce qui était rare.

— Bah… ça m’embête de te le demander, mais… tu te rappelles quand tu m’avais dit que tu pourrais m’aider en Théorie? Je crois que j’en aurais vraiment besoin. Je travaille énormément, et pourtant je continue à avoir des notes pourries, et ça me plombe toute ma moyenne… J’en ai vraiment marre!

Immédiatement, je me détendis.

— Bien sûr que je vais t’aider. Pas de problème! Quand tu veux.

Je lui fis un grand sourire, m’en voulant soudain d’avoir été si sèche et distante. Ryan était mon ami, je voulais qu’il réussisse.

— Super, merci beaucoup, vraiment! lâcha-t-il, soulagé. Je sais pas ce que j’aurais fait sinon.

— C’est normal, je t’en prie! affirmai-je, souriant toujours.

Machinalement, je cherchai le regard d’Ethan, mais il ne mangeait pas avec nous ce midi-là. Malgré ses efforts, il avait quand même besoin d’un peu de solitude, et je le comprenais. Heureusement d’ailleurs, parce que j’avais comme le sentiment qu’il m’aurait foudroyée du regard s’il avait suivi cette conversation…

✴✴✴

— Que feriez-vous si vous deviez affronter une personne faisant deux fois votre taille, trois fois votre poids et possédant cinq fois votre force? demanda GLT.

Un silence s’installa.

— Bah… je me mets à courir? proposa un jeune garçon.

Greg le fusilla du regard.

— Ça, c’est ce que font les fillettes de trois ans, cracha notre professeur, provoquant de nombreux rires moqueurs.

Je ne ris pas. J’avais fui lorsque la bande de Sandra avait tenté de m’agresser.

— Alors? insista GLT. Ah… et sachant que vous n’avez pas d’arme.

— Je frappe vite, et là où ça fait mal, rétorqua Ethan. Après tout, s’il est si grand et gros, il aura bien du mal à esquiver une attaque rapide.

Je souris.

— Pas mal, admit Greg. Mais si tu loupes ton coup, t’es dans la merde.

Ethan grimaça. L’argument de GLT ne tenait pas: un type qui se retrouvait en face d’un adversaire bien plus fort que lui était techniquement déjà dans la merde.

— Bon, je crois que vous serez tous d’accord: ce genre de situation est assez compliqué à gérer pour qu’on y consacre une séance.

Tout le monde acquiesça.

— Alors, commença Greg en faisant les cent pas dans le gymnase, je vais parler un petit peu, et vous allez la BOUCLER et M’ÉCOUTER.

Ce n’était ni une question, ni un conseil, ni un ordre. Juste une affirmation.

— Tout d’abord, c’est l’occasion idéale pour vous dire qu’en tant que Sauveteur il faut TOUJOURS avoir une arme à sa disposition. Pas forcément un flingue, hein? Un couteau peut faire tout autant de dégâts et se révèle souvent plus utile en corps à corps.

Je croisai les bras. Je n’aimais pas vraiment l’idée d’être obligée de poignarder quelqu’un pour me défendre…

— Cependant, continua GLT, si jamais, pour une raison ou pour une autre, vous n’avez pas d’arme, il y a plusieurs choses essentielles à savoir.

Nous étions suspendus à ses paroles. J’avais beau détester Greg le Tyran, je reconnaissais qu’il savait manier le suspense.

— Il y a deux types de colosses: le gros et le musclé. Le gros colosse s’essouffle vite, alors tout ce que vous avez à faire, c’est bouger dans tous les sens pour le fatiguer et, dès qu’il commence à s’énerver, dès que vous sentez son agacement et sa colère… frappez. Très fort. Avec précision. Au niveau des yeux, du nez, de la jugulaire ou des… parties intimes.

Tant de pudeur était presque étonnante venant de GLT.

— Si vous avez à combattre un colosse musclé, c’est beaucoup plus compliqué. En fait, c’est le pire adversaire que vous puissiez avoir, avec les groupes d’adversaires, bien sûr.

Encore une fois, je sentis mon cœur s’accélérer. Si seulement j’avais su me battre lors de l’attaque de Sandra et compagnie!

— Déjà, poursuivit GLT, il y a la notion d’équilibre, dont on a parlé auparavant. Faites tomber votre adversaire, et vous prendrez le dessus. Ensuite, le plus important, c’est de ne JAMAIS laisser le colosse vous attraper. S’il vous attrape, vous êtes foutus. Puis, comme l’a dit votre camarade, frappez fort, et là où ça fait mal. Frappez quand il vous tourne le dos. Ne faites pas les cons avec des histoires d’honneur! Si vous voyez un marteau rouillé par terre, ramassez-le et EXPLOSEZ la cervelle du type!

Sans que je puisse me contrôler, une protestation était sortie de ma bouche. Toutes les têtes convergèrent vers moi, Greg cessa de faire les cent pas et me fixa, agacé.

— Soit tu exprimes tes pensées maintenant et devant tout le monde, soit tu la fermes, demande spéciale, éructa-t-il.

Je me sentis rougir: exprimer le fond de ma pensée était sûrement l’une des pires choses à faire…

— Êtes-vous sûr que nous dire de prendre un marteau rouillé pour exploser la cervelle d’un type est une excellente idée? lâchai-je, incapable de contrôler mon dégoût. Est-ce qu’on est obligés d’enlever une vie chaque fois qu’un gars plus fort que nous a de mauvaises intentions? Si c’est le cas, je crois que je n’ai rien à faire ici.

Les yeux de Greg lançaient des éclairs. Il répondit:

— Alors nous sommes d’accord sur ce point, tu n’as rien à faire ici.

Je serrai les poings, furieuse. Greg reprit la parole:

— Je disais que lorsque vous devez…

— Excusez-moi, mais vous n’avez pas répondu à sa question, l’interrompit soudain Ethan.

GLT s’arrêta, éberlué. Je crois que ça devait être la première fois depuis des années que quelqu’un lui coupait la parole…

— Qu’est-ce que tu viens de dire? murmura le professeur.

Je regardai Ethan, espérant qu’il n’allait pas insister… mais il était comme moi, incapable de se taire une fois qu’il était lancé, trop entêté pour ne pas assumer ses pensées jusqu’au bout.

— Vous venez de nous dire d’exploser la cervelle de tout colosse cherchant à nous nuire, déclara Ethan, le plus naturellement du monde. Vous êtes sûr de ne pas avoir envie de… légèrement nuancer votre propos? Autrement, vous allez former des tueurs cruels, pas des Sauveteurs.

Je dus retenir un rire. Ethan avait entièrement raison. Avec la pire mauvaise foi du monde, GLT aurait quand même dû le reconnaître. Je craignis donc qu’il ne commençât à hurler sur Ethan… mais il n’en fit rien. Détournant son regard, il reprit sa marche – de manière plus saccadée néanmoins – et continua son cours, sans faire allusion à ce qui venait de se produire. Cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose: au fond de lui, il savait qu’il avait tort, mais il ne le reconnaîtrait jamais.

En sortant du gymnase, quelques heures plus tard, j’accostai Ethan.

— Tu n’es pas obligé de prendre ma défense chaque fois que je fais une bêtise, tu sais?

Il me regarda avec étonnement – ou en feignant l’étonnement.

— Comment ça?

— Tu m’aides à me débarrasser d’une méduse; je m’évanouis en cours d’Entraînement physique et tu viens m’aider; je suis épuisée en pleine course et tu m’encourages; je te parle d’un complot et tu m’accompagnes dans une filature; Greg m’insulte et tu bondis…

Il avait baissé la tête, visiblement embêté. Immédiatement, je passai mon bras sous le sien.

— Eh! ne te méprends pas, je suis vraiment heureuse que tu sois là pour m’aider. Sincèrement. Mais je crois que j’ai plus qu’assez de dettes envers toi. Tu es toujours là pour moi et je… je ne fais rien en retour. Alors forcément, ça me gêne.

Il releva la tête, mais ne dégagea pas son bras.

— Mais je ne veux rien en retour. Je… Greg n’avait pas à te parler comme ça. Ça m’a énervé, c’est tout.

Je souris.

— Et pour toutes les autres fois? La méduse non plus n’avait pas à me parler comme ça?

Ethan rit, et nous arrivâmes en cours d’Idéologie. En m’asseyant – à côté de Taylor –, je m’aperçus qu’Ethan avait évité de répondre à ma question… Mais pourquoi est-ce que ça m’intriguait tant? La réponse devait être simple: Ethan était quelqu’un de génial. Mieux que ça, même: il était incroyable. Alors il ne pouvait pas s’empêcher de me venir en aide. Pourtant… cette réponse ne me satisfaisait pas.

— Bonjour tout le monde, déclara Edgar, notre professeur d’Idéologie. Avant que j’oublie: on m’a demandé de vous transmettre un message important.

Je secouai la tête pour me sortir de ma rêverie.

— Votre professeur d’Entraînement physique, que je viens de croiser dans le couloir, m’a dit qu’il avait oublié de vous informer…

Oh! qu’est-ce que GLT avait encore pu inventer?

— … qu’il ne serait pas là demain.

Il y eut dans la classe un silence d’à peu près une seconde… puis tout le monde, d’une même voix, explosa de joie. Il y eut des cris, des rires, des sourires jusqu’aux oreilles, des exclamations de contentement.

— Allons, allons, calmez-vous! bredouilla notre professeur.

Mais personne ne l’écoutait. Résigné à attendre que le silence revienne tout seul, il croisa les bras. Une main m’agrippa alors brusquement l’épaule, tellement fort que ça me fit mal. Je tournai immédiatement la tête. C’était Sandra, penchée au-dessus de la table derrière moi.

— Qu’est-ce que tu me veux encore? demandai-je sèchement, en tentant de me dégager.

Mais elle ne me lâcha pas. Ses yeux étaient emplis de sa haine habituelle, mais aussi d’autre chose… comme une tristesse intense.

— J’espère que t’es fière de toi, cracha-t-elle d’une voix glaciale. T’as eu ce que tu voulais.

Elle ne criait pas, elle ne m’insultait pas. Bizarre. Elle devait vraiment être en colère.

— De quoi tu parles? demandai-je, agacée.

— Tu sais très bien de quoi je parle, affirma-t-elle, ses yeux rougissant soudain. Tu l’as fait partir. Ma meilleure amie! On se connaissait depuis notre naissance, on n’avait jamais été séparées, comme des sœurs. Et toi, en un mois, tu me l’as enlevée!

Elle me lâcha soudain et ne m’accorda plus un regard. Je n’eus pas l’occasion de la questionner, parce que le silence était revenu et qu’Edgar avait enfin commencé son cours. Mais soudain, je compris: la fille qui était partie de l’école, c’était Ruby. Je ne l’avais plus revue depuis l’attaque de la bande de Sandra.

Elle était partie, comme ça. Je crus deviner qu’elle avait dû avoir honte, désapprouver les actions de sa meilleure amie. Mais maintenant, Sandra me tenait pour responsable du départ de Ruby. Et étrangement, lorsque je tournai discrètement la tête vers elle et que je vis des larmes couler sur ses joues, malgré tout ce que cette fille avait voulu me faire, tous les a priori qu’elle avait eus sur moi depuis notre rencontre, je ne pus m’empêcher de ressentir de la compassion. Parce que je savais ce que c’était d’être loin des gens qu’on aime, et que je n’avais pas compris que Sandra pouvait aussi en souffrir.

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