Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 33 sur 41

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Matricule A390G7

Chapitre 32

«Fausseté, hypocrisie, non-dits… Tout n’était que mensonge», songeai-je en marchant lentement vers l’école.

En seulement quelques instants, j’avais vu mon monde s’effriter et tomber en poussière, remplacé par des vérités qu’on avait cherché à me cacher, à cacher à tout le monde. Ma tête était remplie et menaçait de se craqueler de l’intérieur, pourtant je ne pouvais cesser de penser. Il devait y avoir encore tellement de choses voilées, dissimulées, ignorées par le peuple. Une chose en particulier, apparemment, d’après ce que Truman avait laissé entendre: la cause de tout cela. Qu’avait-il bien pu se produire d’assez terrible pour qu’on en arrive là?

À la vérité, je comprenais mieux, à présent. Il s’était passé quelque chose d’atroce, de monstrueux, et si la société d’aujourd’hui était si cadrée, si mensongère, c’était pour éviter que cet événement ne se reproduise et pour que les personnes qui dirigeaient… l’Angleterre, et qui prétendaient être mieux placées pour gérer le reste du monde, puissent garder le pouvoir. Par exemple le Président, monsieur Johnson.

Le problème, c’était que j’en savais à présent trop pour tout oublier, ou même pour ne pas y songer constamment, et je n’en savais pas assez pour me faire une vraie opinion et connaître l’attitude à adopter.

J’arrivai devant les marches de l’école et je commençais à les monter lorsque Sandra se mit en travers de ma route. Elle ouvrit la bouche, mais, lasse, je lâchai:

— Non.

Elle fronça les sourcils, et j’eus l’occasion de poursuivre.

— Non, Sandra! Pas aujourd’hui. Il y a des choses bien plus importantes que la rancœur injustifiée que tu diriges contre moi. Tu sais quoi, OK, t’as gagné: je suis désolée. Je suis désolée que Ruby soit partie, mais elle était tout simplement trop sensible pour rester ici. Je suis désolée de t’avoir envoyé un hamburger à la figure, mais franchement, tu l’avais mérité. Je suis désolée de t’avoir fait tomber sur les fesses, le jour de notre rencontre, mais tu l’avais bien cherché. Ça te va?

Elle me fixait, incrédule, incapable de dire quoi que ce soit. Alors, secouant la tête, je la dépassai et finis de monter les marches, la laissant plantée là, seule avec son hébétement.

Je parvins à l’étage des dortoirs. Après avoir nettoyé et désinfecté l’égratignure laissée par le couteau de l’assassin et pris une bonne douche, je me rendis dans ma chambre, m’habillai et m’assis sur mon lit, les yeux fixés sur la porte. Sous la douche, j’avais pris trois décisions, fermes et décisives, qu’aucun argument ne devrait être capable d’annuler.

Un: j’allais retourner voir Truman.

Deux: je devais savoir toute la vérité.

Trois: si Ethan n’arrivait pas là dans les deux heures suivantes, j’irais torturer Edgar pour qu’il me le ramène.

✴✴✴

Un peu plus tard, j’entendis des bruits de pas, de discussions et de rires, et je compris immédiatement que le groupe 1 était revenu. Poussant un petit soupir mêlé de soulagement et de tension, je me levai de mon lit – je n’avais toujours pas bougé – et sortis de ma chambre. Dans le couloir, je croisai les premiers arrivants, dont Julia… qui, à ma surprise, me décocha un regard. C’était le premier signe d’attention qu’elle m’accordait depuis l’histoire avec Ryan. Cependant, je décidai de ne pas lui parler, parce que j’avais peur qu’elle ne veuille pas m’écouter et que j’avais plus urgent à faire.

Je m’engageai dans les escaliers et j’y croisai Ethan, Mike et Taylor. Ne pouvant plus retenir toute la tension de la journée, je me jetai sur Ethan et le serrai contre moi. Il se retrouva plaqué au mur, manquant de tomber. Mike fit un petit commentaire railleur et je crois que lui et Taylor s’en allèrent, tandis qu’Ethan passait son bras autour de moi. Il avait d’abord éclaté de rire en me voyant me jeter contre lui, mais il commençait à comprendre qu’il y avait un problème.

— Tout va bien, Isis? demanda-t-il en m’écartant doucement de lui.

Je levai la tête, et il devina l’affolement dans mon regard. Il m’attira vers lui et m’embrassa, différemment des fois précédentes. Plus lentement, avec plus de douceur, sa main pressée contre mon dos. Il se détacha de moi et, ignorant un sifflement moqueur lancé par un garçon qui passait par là, il me prit la main et me fit descendre les escaliers pour m’emmener à notre endroit habituel, à côté du réfectoire. Mais je savais qu’il y avait des caméras, alors je lui demandai de me suivre.

Nous sortîmes du bâtiment, descendîmes les marches, et je l’emmenai sur un banc, dans le parc. Là, il se contenta d’attendre que je commence à parler.

— Tu te souviens de la conversation que j’avais surprise, un soir, entre Greg et un inconnu?

Il hocha la tête.

— Eh bien, ce Truman dont ils parlaient et qu’ils prévoyaient assassiner… c’est lui qui est venu nous faire une conférence sur l’Idéologie, ce matin.

Ethan fronça les sourcils et pressa ma main.

— Isis…, murmura-t-il. Ne me dis pas que tu as…

— Laisse-moi finir. Donc ce Truman est venu et il a magnifiquement bien parlé. C’est un homme incroyable, intelligent, sage, bienveillant. Pendant toute l’heure du cours, j’ai tenté de le prévenir, mais j’avais peur que ça ne suffise pas…

Je racontai à Ethan que je l’avais attendu devant l’école, jusqu’à ce que je comprenne qu’il avait dû sortir par-derrière. Ensuite, je lui décrivis l’attaque de l’assassin et mon intervention, parce qu’il n’était pas question que je laisse Truman se faire tuer. Je voyais bien qu’il se retenait de hurler et bouillonnait intérieurement. Je terminai mon récit en disant que j’avais raccompagné Truman à sa bibliothèque.

— Tu aurais pu te faire tuer! déclara-t-il quand j’eus fini de parler.

— Oui, ça a bien failli arriver, accordai-je.

— Je t’avais dit de ne rien faire d’idiot!

— Tu n’avais pas prévu qu’il y aurait une tentative d’assassinat sous mes yeux, et moi non plus.

Ethan se massa la tempe, avant de grommeler:

— Je ne dis pas que tu as eu tort de faire cela, d’ailleurs tu as sans doute sauvé la vie d’un innocent aujourd’hui, et tu sais que je suis le premier à admirer ton courage, ton dévouement…

— Mais?

Il soupira.

— Mais Isis, tu ne peux pas faire ça! Tu ne peux pas risquer ta vie chaque fois qu’il y a un problème! Tu t’en es sortie cette fois-ci, mais qu’est-ce qui te dit que ça se passera aussi bien la prochaine fois? Hein?

— Rien du tout, reconnus-je. Mais tu sais comme moi que si tu avais été à ma place, tu n’aurais pas laissé Truman mourir…

— Et tu sais que si tu avais été à ma place, tu serais sans doute en train d’enrager.

Je fis un petit sourire.

— Il n’y a plus aucune raison d’avoir peur, maintenant. Je suis dans ce parc, en sécurité, avec toi. Tout va bien.

Il grimaça.

— Je doute que tout aille bien, parce que, si tu veux mon avis, tu es loin de m’avoir tout dit. Sinon tu n’aurais pas été dans un tel état, tout à l’heure.

Aïe. Ça, ce n’était pas prévu.

— Tu sais ce que je pense? continua-t-il. Je pense que tu as découvert un truc, que tu as peur de m’inclure dans je ne sais quoi, et donc que tu me le caches. Je me trompe?

Je baissai la tête, incapable de soutenir son regard. Il ajouta:

— Tu n’es pas la seule à être en quête de vérité. Quel que soit ce que tu as découvert, quels que soient les dangers et les horreurs que ça implique, je veux savoir.

Je parvins à le regarder dans les yeux et je lus tant de détermination et de volonté que je compris qu’il ne me lâcherait pas, jusqu’à ce que je lui aie tout dit. Alors, lâchement, faiblement, je partageai mon fardeau, et je lui expliquai tout ce que Truman m’avait confié. Il m’écouta tout le long, poussant de temps à autre une exclamation de surprise, répétant certains nouveaux mots, me posant des questions auxquelles, évidemment, je ne sus pas répondre. Quand j’eus fini, il me fixa et déclara:

— Tu vas y retourner, n’est-ce pas?

Je retins un juron: il n’en avait pas marre de deviner tous mes faits, gestes et pensées?!

— Oui. Dès que possible.

Il croisa les bras.

— Rien ne pourra te faire changer d’avis?

— Effectivement.

À son tour, il poussa un long soupir.

— Dans ce cas, je viens avec toi. Et ce n’est pas une option.

Je le regardai, ne sachant pas quel sentiment dominait: la peur, l’agacement ou le doute.

✴✴✴

— Je vous prierai de m’écouter attentivement, déclara Marty, et ce, dans votre propre intérêt.

Le silence se fit. Il reprit:

— Cela fait presque un mois et demi que vous êtes là. Vous avez pris vos marques, votre rythme, vous vous êtes faits à votre nouvel environnement.

Nous le fixions, attendant qu’il en vienne au vif du sujet.

— Ainsi, poursuivit Marty, l’équipe pédagogique vous juge à présent plus capables de gérer votre temps correctement et de respecter les règles. Ce qui implique quelques changements à votre horaire. Je vais donc vous dicter rapidement un nouvel emploi du temps.

Nous prîmes chacun une feuille et un stylo, et Marty nous dicta. En bref, nous étions beaucoup plus tranquilles: plus aucun cours d’Application du Règlement, de Rudiments politiques et de Rudiments médicaux. Seulement une heure par semaine de Théorie d’armement. Nous finissions au plus tard à dix-sept heures trente. Le rêve.

— Bon, mis à part cela, je vous informe également que vous êtes libres de faire ce que vous voulez à partir de la fin des cours jusqu’à dix-neuf heures trente, heure à laquelle vous devrez tous être rentrés à l’école. De plus, vous aurez trois jours de vacances dans deux semaines.

Mon cœur s’emballa, et un grand sourire se dessina sur mon visage: plus de temps pour moi, des vacances, moins de cours ennuyeux… Décidément, la journée commençait bien!

Aujourd’hui, nous étions le Jour 1, et la journée ne s’annonçait pas si mal… sauf qu’il y avait deux petits problèmes: depuis que j’avais sauvé Truman, je songeais sans cesse à ce qu’il m’avait dit et… nous n’étions pas vraiment le Jour 1. Nous étions lundi. Lundi, le premier jour de la semaine. Ce nouveau mot me trotta dans la tête toute la journée, embrumant mes pensées, m’obsédant dans toutes mes réflexions.

À dix-sept heures, à la fin du cours d’entraînement physique, j’allai prendre une douche, puis me changeai. Je mis mes chaussures et Taylor, étonnée, me demanda:

— Tu vas sortir?

Je m’efforçai de faire un petit sourire.

— Oui, je vais me promener un peu.

Taylor fronça les sourcils.

— Je ne comprends pas comment tu peux faire ça.

Je me sentis blêmir. Est-ce qu’elle avait pu deviner ce que j’avais en tête? Mais non, c’était impossible!

— Faire quoi? demandai-je d’une toute petite voix.

— Bah, ressortir après des heures de sport! Je suis épuisée, moi…

J’eus un petit rire. Un rire nerveux et stressé. Bien sûr qu’elle ne pouvait pas deviner ce que j’avais en tête! Moi-même, je n’en étais pas vraiment certaine. J’enfilai une veste et sortis de la chambre… pour me retrouver nez à nez avec Ethan. Super.

Je fermai la porte et commençai à marcher doucement vers les escaliers, à reculons.

— Je… vais prendre l’air, lâchai-je, tendue. J’ai un horrible mal de crâne!

Loin de se décourager aussi facilement, Ethan me suivit, à pas aussi lents que les miens, et décréta, un petit sourire aux lèvres:

— Si tu ne te sens pas bien, je ne peux absolument pas te laisser sortir seule.

Je me crispai un peu et m’arrêtai, puis je fis un grand sourire extrêmement forcé.

— Mais non, j’ai mal à la tête, c’est tout! J’ai juste besoin d’un peu d’air frais…

— Isis, on sait tous les deux que tu as aussi mal à la tête que Greg aime les petits chats avec des rubans roses dans les cheveux.

J’accentuai mon sourire, tentant de me défiler:

— Les chats n’ont pas de cheveux.

Ethan croisa les bras et me fixa d’un air sérieux. Mon faux sourire s’évanouit.

— Franchement, soupira-t-il, je crois qu’on n’a pas besoin d’avoir ce genre de discussion, toi et moi. On sait tous les deux où tu as l’intention d’aller, et on sait aussi que je ne te laisserai pas retourner voir Truman toute seule. C’est trop dangereux.

Comme lui, je croisai les bras. Il avait beau avoir compris mes intentions, je n’allais pas me laisser faire comme ça.

— Parce que tu crois vraiment que je vais te laisser risquer ta vie pour satisfaire ma soif de vérité? C’est bon, tu n’as pas à t’en faire, il ne va rien m’arriver…

Je fus obligée de m’interrompre, parce qu’il m’avait saisie par la taille et attirée vers lui, et que mon visage n’était plus qu’à un centimètre du sien. Mes yeux étaient plantés dans les siens, toujours aussi bleus, profonds et…

— C’est pas du jeu, murmurai-je.

Comble d’injustice, sa bouche se fendit en l’un des petits sourires dont il avait le secret.

— Je viens avec toi, murmura-t-il en retour.

Mollement, je secouai la tête.

— Pas question.

Souriant toujours, il enroula une mèche de mes cheveux châtain autour de son index et insista, d’une voix douce et pleine:

— Sûre?

— Hum…

Il plaça alors son autre main derrière ma nuque et, sans me laisser le temps de résister – ce que je n’aurais de toute manière sans doute pas pu faire –, il posa ses lèvres sur les miennes et me donna un court baiser.

Il se détacha de moi, gardant simplement ses bras enroulés autour de ma taille, et il se racla la gorge:

— Excuse-moi, tu disais… ?

J’aurais bien voulu m’énerver contre lui, même lui crier dessus, lui dire d’arrêter de me protéger… mais j’en étais incapable. Je n’en avais d’ailleurs plus aucune envie, d’un coup.

Je le regardai fixement, puis je soupirai et le pris par la main, et ensemble nous descendîmes les escaliers et sortîmes de l’école.

— C’est du chantage affectif déloyal, lâchai-je, tandis que nous sortions du bâtiment.

Une lueur amusée apparut dans ses yeux, et je me dis qu’il devinait sûrement ce que j’entendais par là. J’étais amoureuse de lui et j’avais peur de l’entraîner dans quelque chose de périlleux et qui pourrait nous valoir bien des ennuis…

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