Matricule A390G7
Chapitre 5
Une fois passé l’épuisement dû à mon épreuve, j’entrai dans une période étrange, comme surnaturelle. Imaginer qu’au même moment des jurés – de vieux bonshommes avec des lunettes – décortiquaient la performance physique de mon épreuve d’agilité me rendait malade. De parfaits inconnus tenaient mon destin entre leurs mains, et j’avais peur.
Peur de ne pas avoir été à la hauteur. Peur de finir recluse, hors de la société. Peur de décevoir les rares personnes pour qui je comptais.
Je flânais chez moi comme un fantôme, m’efforçant de rester sensée. Je vaquais à mes occupations, qui consistaient à faire le ménage, courir autour du pâté de maison, passer des heures sur mon arbre préféré… rien de bien passionnant, mais j’aurais perdu la tête si j’étais restée sans rien faire. Je repensais sans arrêt à chaque instant de mon épreuve, me demandant si j’avais fait les choses comme il le fallait, remettant en question chacune de mes actions et de mes paroles. Après tout, je ne voyais pas ce que j’aurais pu faire comme erreur… mais si je me trompais? Si j’avais été trop audacieuse, ou au contraire trop lâche? Trop insolente, peut-être? Et si on me persécutait à cause de ma demande spéciale, ou même de mon prénom anormal?
J’étais inquiète parce que je ne savais pas à quoi m’attendre, et je me sentais ridicule d’angoisser à ce point. Ça ne servait à rien, après tout. Ah, si les choses étaient différentes, si j’avais pu être une véritable athlète ou avoir une prédisposition pour la construction, l’architecture… Mais je devais me faire une raison, je n’étais particulièrement douée en rien, à part réfléchir pendant des heures ou grimper sur un arbre, et on ne devenait pas quelqu’un d’important avec des qualités aussi minables. Je ne savais même pas ce que j’espérais… Risquer ma vie tous les jours pour en sauver d’autres: drôle d’idée! Il fallait vraiment que je sois folle.
— Ou que tu sois courageuse, démentit ma mère lorsque je lui fis part de mes doutes. Moi, je suis fière de toi, ajouta-t-elle. Tu as su voir que tu étais différente du reste de la famille, et tenter ta chance ailleurs. Peu de gens auraient osé faire cela.
— Tu sais quoi, maman? À l’instant même, je me sens vraiment tout sauf courageuse. J’ai tellement de peurs et de doutes qui m’envahissent…
— Et heureusement que tu as peur! Tu crois qu’il y a un seul adolescent de ton âge qui n’est pas en train de trembler en pensant aux résultats?
— Non, je suppose qu’ils ont tous peur, mais…
— Mais rien, ma chérie. Tu n’es pas anormale: tu es spéciale. Comme chaque personne du monde, tu as tes qualités et tes défauts. Ils font partie de toi. Mais au final, ce sont tes actes et ton courage qui comptent, rien d’autre.
Sur ces mots, ma mère me laissa seule, sans doute pour me permettre de méditer. «Mes actes et mon courage»… mais quels étaient-ils? J’avais réussi à passer mon épreuve, malgré les nombreuses embûches qu’on avait placées sur mon chemin, et j’avais aidé un jeune garçon à se débarrasser de quelques lianes sous-marines. C’était tout… et c’était peu.
Je compris quelque chose d’essentiel: si je voulais intégrer la Brigade, c’était certes pour sauver les autres, mais aussi pour moi. Je ne voulais pas passer ma vie sur des chantiers, ou quelque chose dans le genre. Non, je voulais prouver que je pouvais être courageuse. Le prouver aux autres et à moi-même.
Une vague de volonté et d’espoir m’envahit. Soudainement, j’avais foi en mon destin. Plus que deux jours et ma vie allait enfin être telle que je l’avais décidé… ou bien j’échouerais, mais j’aurais au moins essayé et me serais évité une vie de remords. De toute manière, je n’avais rien à perdre.
✴✴✴
Je me réveillai en sursaut. Aujourd’hui, j’aurais les résultats. Comme les autres adolescents dans ma situation, je devais me rendre au Centre administratif où j’avais passé mon épreuve.
Je me levai d’un bond et allai me doucher et m’habiller. J’aurais dû manger, mais le stress me donnait décidément la nausée. Je descendis dans la cuisine, où le reste de ma famille finissait de déjeuner.
Ils levèrent tous la tête vers moi, comme si de rien n’était, et Adam me demanda:
— Bien dormi, Isis?
C’était ce qu’il y avait de bien avec Adam: il n’en rajoutait jamais. Pas de «c’est le grand jour, hein?» ou de «sois forte, ma sœur chérie; je t’aime quoi qu’il arrive, pour moi tu es la meilleure». Il se contenta de faire comme tous les autres matins, et cela me fit du bien.
— Ça va, merci. Quoi de prévu aujourd’hui?
S’ensuivit une conversation des plus ordinaires sur le chantier, les constructeurs, un «crétin de maître d’œuvre» – je cite – et le travail qui devenait facile à mesure qu’on s’habituait au rythme. Je sentais qu’Adam était épanoui dans ce qu’il faisait et me pris à espérer que j’aurais cette chance, moi aussi.
L’un après l’autre, ils quittèrent la maison pour aller travailler. Mon père, puis ma mère, puis mon frère, qui me lança un «bonne chance!» juste avant de partir. Je n’avais pas envie de courir cette fois-ci, alors je ne tardai pas à me diriger vers le Centre administratif. Je retraçai le même chemin que celui que j’avais pris quelques jours avant, m’efforçant de marcher tranquillement. Il faisait assez chaud pour un matin de neuvième mois, et pourtant je me sentis frissonner sous ma fine veste en cuir. Pour me détendre, je triturai mon pendentif en forme d’étoile… Une habitude stupide, mais qui me rassurait.
Au bout d’un moment, j’arrivai au Centre. Je consultai ma montre: neuf heures douze minutes. J’avais plus d’un quart d’heure d’avance. Je souris en imaginant la tête que les passants avaient dû faire en me voyant sprinter pour arriver à temps à l’épreuve, trois jours plus tôt. Je repensai à Charles, le guichetier qui m’avait mis des bâtons dans les roues. Je ne lui en voulais plus vraiment. Il n’avait peut-être pas choisi de travailler dans l’Administration. Peut-être n’avait-il pas osé se démarquer de sa famille, lui. Je commençai à grimper les premières marches quand une voix m’appela:
— Hé! Isis!
Je me retournai et aperçus Mike qui courait à ma rencontre. Voir un visage familier me fit du bien.
— Salut Mike, lui dis-je tandis qu’il arrivait à ma hauteur.
— Tu vas bien? Pas trop stressée?
— Si. Je meurs de peur… pas toi?
Il laissa échapper un petit rire nerveux.
— Bien sûr que si, mais comme tu as super bien réussi ton épreuve, je ne pensais pas que tu t’en ferais.
Je me sentis rougir.
— Merci, c’est gentil, lâchai-je pitoyablement. Tu t’en es assez bien tiré, toi aussi.
Il me fit un sourire et m’indiqua le haut des marches d’un mouvement de tête.
— On monte? proposa-t-il.
J’acquiesçai et nous finîmes de monter les marches, en même temps que les dizaines d’adolescents qui arrivaient. Nous entrâmes dans le hall et Mike salua un groupe de jeunes qu’il devait connaître. Remarquant le regard que je jetais à tous ces visages inconnus, il me demanda:
— Tu connais pas grand monde, n’est-ce pas?
J’ouvris la bouche pour lui répondre, mais quelqu’un s’en chargea à ma place:
— Bah non, gros malin, puisqu’elle a fait une demande spéciale. Mais moi, elle me connaît, au moins!
C’était Julia, qui s’était discrètement glissée derrière moi. Je lui adressai un grand sourire:
— Contente de te revoir, Julia!
— Moi aussi, Isis. Tu ne nous présentes pas? demanda-t-elle en fixant Mike.
— Si, bien sûr! Julia, je te présente Mike. Mike, Julia.
Ils se sourirent et pour casser le silence qui commençait à s’installer, je déclarai:
— Euh… vous pourrez faire connaissance plus tard. On devrait aller dans la salle.
Nous nous rendîmes dans le gymnase où nous avions passé notre épreuve d’agilité. Je montai sur les gradins avec eux, et nous nous assîmes côte à côte, attendant fébrilement l’heure des résultats.
À neuf heures trente précises, tout le monde était installé, et seuls de rares chuchotements anxieux venaient troubler le calme. Un homme entra dans la pièce, une enveloppe dans la main. Il portait un uniforme de guichetier qu’il épousseta – il était assez maniéré – avant de gravir les marches des gradins. Nous nous levâmes tous tandis qu’il arrivait à notre hauteur, par politesse. Il ne nous demanda pas de nous rasseoir, alors nous n’en fîmes rien. Il se racla la gorge:
— Hum… Bonjour messieurs, bonjour mesdemoiselles. Je tiens dans ma main les résultats de votre épreuve d’agilité, que je vais annoncer par catégories, à commencer par ceux et celles d’entre vous qui seront assignés à l’école de Défense générale, dans l’optique d’intégrer la police. Voici les noms: Emily, Jack, Evan…
Il lut une liste de noms assez longue, et certains de ceux qui avaient été appelés soupirèrent de soulagement, poussèrent des cris de joie ou se jetèrent dans les bras de leurs amis. Ensuite, le guichetier lut les noms des futurs pompiers de la Ville, et enfin, il déclara:
— Certains d’entre vous ont demandé d’intégrer la brigade des Sauveteurs. Peu ont été exaucés, car il n’y a qu’un seul centre de formation. Seuls les meilleurs d’entre vous ont été retenus.
Mon cœur battait si fort que j’étais persuadée que tout le monde pouvait l’entendre. J’avais la chair de poule. Je respirais assez bruyamment. Sentant ma peur, Mike me prit la main et la serra fort. Je le regardai dans les yeux, tâchant de me calmer.
— Voici les noms, déclara le guichetier en sortant une autre feuille de son enveloppe: Ethan, Ross, Jordan, Isis, Sandra, Theo, Julia…
Je compris à peine ce qui se passait. Tous les sons autour de moi devinrent sourds, et je ne sentis presque pas Julia se jeter dans mes bras. Je crois qu’elle cria «on a réussi!» ou quelque chose comme ça. Quand je fus calmée, Julia me libéra de son étreinte, et je réalisai enfin ce qui m’arrivait: j’avais réussi, j’allais intégrer la Brigade, j’avais pris ma vie en main. Je m’aperçus que Mike n’avait été cité dans aucune des catégories et semblait très inquiet. Je passai un bras autour de ses épaules. Le guichetier déclara:
— Deux d’entre vous sont sur la liste d’attente: Mike et Brad. Il vous faudra attendre quelques heures de plus, car il a été dur de vous départager des autres…
Le guichetier devait être plus humain que certains de son espèce, car il ajouta:
— Si j’étais vous, je ne m’en ferais pas trop. D’après ce que j’ai entendu, vous avez de bonnes chances d’y arriver.
Mike hocha la tête, je retirai mon bras de ses épaules. Le fonctionnaire poursuivit:
— Félicitations à tous ceux qui viennent d’être cités. Dès demain, vous vous rendrez à l’école qui vient de vous être attribuée. Ceux qui sont sur la liste d’attente peuvent aller dans le hall, ceux qui sont sélectionnés sont libres de partir. Les autres, vous restez ici, je vais vous parler.
La majorité des adolescents sortirent de la salle, mais une dizaine de garçons et de filles restèrent à leur place et s’assirent. Je sentis un élan de compassion pour ces jeunes qui n’auraient jamais la vie qu’ils avaient souhaitée, mais la nature humaine étant faite d’égoïsme, j’étais surtout contente pour moi.
Arrivée dans le hall, je me tournai vers Mike et lui déclarai, avec le sourire le plus convaincant que je pus trouver:
— Allez, on se revoit demain!
En effet, il m’avait avoué qu’il souhaitait également rejoindre la Brigade. Il m’adressa un petit sourire triste.
— Je l’espère. Salut Julia, à la prochaine.
— Non, à demain!
Je sortis de la pièce avec elle, tandis que Mike attendait dans le hall. Une fois dehors, Julia poussa un petit cri suraigu et hystérique, et se mit à descendre les marches du Centre à reculons…
— Tu te rends compte?! s’exclama-t-elle. On l’a fait, on a eu notre épreuve d’agilité, on va devenir des Sauveteuses de malaaaade!
— J’y crois même pas! m’écriai-je. J’en rêvais tellement…
Une fois en bas, elle déclara:
— On se voit demain, Isis! Je suis super contente d’avoir déjà une amie future Sauveteuse!
À ma grande surprise, je me rendis compte que c’était réellement rassurant pour moi de connaître quelqu’un… avoir de la compagnie me changerait de ma solitude habituelle.
— Moi aussi, je suis contente. Vraiment.
Elle me donna un petit coup de coude amical et s’éloigna pour rentrer chez elle, me laissant à ma joie toute nouvelle.
J’allais devenir une Sauveteuse!
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