Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 26 sur 41

Pages du PDF

Matricule A390G7

Chapitre 25

D’un pas lent, je fis le tour de la cloche, qui était entourée de barrières rouillées. Elle était encore entière, à part une grosse fissure. Je la fixais, incapable de regarder autre chose, comprenant qu’autrefois cette cloche, cette tour et cette horloge avaient dû avoir leur importance. Sinon, on les aurait détruites depuis longtemps. Au lieu de cela, on laissait moisir cet endroit, attendant que tout le monde finisse par l’oublier complètement pour pouvoir le raser. J’aperçus alors, au fond de la salle, une sorte d’énorme marteau qu’on avait posé sans ménagement. L’objet avait sans doute servi à frapper la cloche, il y a longtemps.

Le Monocle avait dû être si majestueux, avant! Je l’imaginais avec des couleurs resplendissantes, son horloge en marche, rythmant les jours des habitants de la Ville. On devait sûrement faire sonner l’énorme cloche à chaque heure, peut-être même plus fréquemment, et un son impressionnant devait se propager à travers les rues… Aujourd’hui, ce n’était qu’un amas de pierres ternes, de ruines, de verrous abîmés, avec une cloche fissurée et un marteau délaissé…

Soudain, je m’aperçus que j’avais quitté le groupe depuis bien longtemps. Je regardai ma montre: j’étais très en retard.

— C’est pas vrai…

Je m’élançai dans les escaliers, sans prendre la peine de m’arrêter aux paliers. Je dévalai les marches avec une vélocité folle, risquant sans arrêt de trébucher. Enfin arrivée en bas, j’ouvris la porte et fonçai dans les couloirs, traversant les salles en courant, me cognant presque aux meubles devant moi, butant contre les cailloux au sol. Je retrouvai sans difficulté l’amphithéâtre où se trouvait mon groupe. Les poumons en feu, j’entrai dans l’immense pièce et vis que mes camarades étaient répartis par petits groupes, en train de manger.

Je me sentis soulagée, au moins je n’avais rien raté. Je vis qu’il restait des sandwichs posés sur une table au centre de l’amphithéâtre. J’en saisis un, mais avant que j’aie eu le temps de mordre dedans, une main se posa sur mon épaule. C’était le lieutenant Nora. Elle me demanda d’une voix dure:

— Puis-je savoir où vous étiez passée exactement, soldate? Vous êtes plus qu’en retard.

— Je… je me suis perdue, mentis-je. J’ai un sens de l’orientation déplorable.

Si elle ne fut pas convaincue, elle ne me le montra pas. Lâchant mon épaule, elle déclara:

— Il faudra travailler ça. En tant que Sauveteuse, c’est important de pouvoir bien se repérer dans l’espace.

Je hochai la tête, et elle s’éloigna. Je m’assis dans un coin de l’amphithéâtre et dévorai mon sandwich: cette course m’avait affamée. L’après-midi passa lentement. On nous fit faire quelques activités, individuelles ou en binômes, et chacune m’ennuya davantage. Enfin, quelques heures plus tard, nous remontâmes dans le bus qui nous ramena à l’école. Pendant tout le trajet, je ne parvins pas à penser à autre chose qu’à la gigantesque horloge du Monocle.

✴✴✴

Le lendemain, j’eus du mal à me lever: la nuit avait été courte. N’arrivant pas à trouver le sommeil, je m’étais torturé l’esprit, essayant de réfléchir au moindre détail qui pourrait me permettre de percer le mystère du Monocle et de son passé. J’aurais pu en parler à Ethan, bien sûr, mais j’en avais marre de l’embêter sans arrêt avec mes questions frisant l’existentiel. Alors je décidai, en faisant ma course matinale, de ne plus y penser jusqu’à ce que je revoie ma famille. Pour une fois que je m’intéressais à un bâtiment, ils seraient plus que ravis de me fournir quelques réponses.

La journée fut assez agréable, parce qu’Ethan commençait à s’intégrer dans notre groupe. Je voyais qu’il faisait des efforts, et j’en étais heureuse. Il apportait de la bonne humeur à notre bande, et s’il n’avait pas renoué avec Ryan, il s’efforçait de lui parler plus ou moins cordialement. Je lui en étais extrêmement reconnaissante, parce que je n’avais plus à choisir entre lui et le reste de mes amis.

Le cours de GLT arriva, et je me sentis tout excitée à l’idée d’en apprendre un peu plus sur les techniques de combat.

— Aujourd’hui, nous allons travailler votre équilibre, annonça Greg. L’équilibre est essentiel durant un affrontement: celui qui gagne est souvent celui qui déséquilibre son adversaire ou qui résiste au déséquilibre.

Taylor me murmura à l’oreille:

— Ça devrait pas te poser de problème, railla-t-elle.

— Peut-être que si, ça n’a rien à voir avec l’escalade…

Un sourire sarcastique se dessina sur son visage. Si seulement je pouvais être aussi sûre de mes capacités qu’elle semblait l’être!

— Vous allez vous placer en binômes, que vous garderez jusqu’à la fin du cours, ordonna GLT. Nous travaillerons plusieurs techniques, et je vous laisserai les tester.

Une main me frôla le bras. C’était Ethan, qui me fixait. «On reste ensemble pendant le cours?» me demanda son regard. Je répondis d’un hochement de tête et d’un sourire, que je vis se refléter sur son visage.

— Ce qu’il faut savoir, expliqua GLT, c’est qu’il y a deux éléments qui peuvent vous aider à déséquilibrer quelqu’un: la violence et la ruse. On peut faire tomber son adversaire par un coup brusque, ou bien en le prenant par surprise là où il ne s’y attend pas. Vous ne devez pas hésiter à vous servir des deux manières, mais on ne s’intéressera pour l’instant qu’à la deuxième.

Heureusement, parce que je ne me voyais pas frapper Ethan! Pendant l’heure qui suivit, Greg nous montra je ne sais combien de façons de faire tomber quelqu’un. Il nous fit répéter les gestes, encore et encore, et puis il déclara:

— Bon, assez papoté! Passons à la mise en pratique. Faites tomber votre partenaire!

Ethan et moi commençâmes à tourner en rond l’un autour de l’autre, et je guettai le moindre de ses gestes. Il me fixait avec attention, mais son petit sourire ironique habituel flottait sur ses lèvres.

— Tu as l’air bien sûr de toi, lançai-je. Je ne suis pas certaine d’apprécier cette arrogance…

Son sourire s’accentua:

— Je ne doute pas que tu sois capable de m’envoyer à terre, c’est juste que cette situation m’amuse plutôt…

Je haussai les sourcils; je ne voyais pas ce qu’il y avait de si drôle… mais avançant soudain vers moi, Ethan me saisit fermement les bras, tentant de me faire basculer. Je remarquai qu’il avait exécuté son geste de façon à ne pas me faire mal, ce qui rendait son attaque plus facile à parer. Je résistai à sa force, et tentai d’inverser son mouvement, mais sans succès. Il était beaucoup plus fort que moi et, malgré mes pieds bien campés sur le sol, je sentis que je ne résisterais pas longtemps. Essayant une autre technique, je glissai mon pied derrière sa cheville et tirai de toutes mes forces… mais il avait eu la même idée.

Nous étions donc là, un pied derrière la cheville de l’autre, nos bras agrippés. Nous ressentions tous les deux une extrême tension, et je pouvais sentir chacun de ses muscles trembler. Nos visages n’étaient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre, et nos regards se croisaient. Comme souvent, je me perdis dans l’océan pâle de ses yeux, et je me détendis soudain, brisant l’équilibre parfait qui s’était installé dans notre effort pour faire tomber l’autre…

Alors évidemment, nous nous écroulâmes tous les deux, tombant lourdement sur le sol. Il éclata de rire, et je me joignis à lui.

— Eh bien, très efficace comme technique! blagua-t-il en se remettant sur pied.

J’étais restée par terre, un peu troublée.

— Ça va? me demanda-t-il en m’aidant à me relever.

— Oui, je suis juste un peu étourdie.

— Tu t’es peut-être cogné la tête.

— Peut-être, mentis-je, mais ça va aller, c’est bon.

Pourtant, je n’avais toujours pas lâché le bras qu’il m’avait tendu pour m’aider à me lever, et il ne se décidait pas à me lâcher non plus. Je me sentais bizarre, tout à coup; je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Me fixant toujours, un peu hésitant, Ethan ouvrit la bouche, mais il fut interrompu par un cri de GLT dirigé contre nous:

— Je peux savoir ce que vous FOUTEZ? Dépêchez-vous de recommencer l’entraînement! s’exclama-t-il, avec son habituelle douceur.

À contrecœur, je lâchai donc le bras d’Ethan et me remis en position. Mais nous ne fûmes pas d’une grande efficacité jusqu’à la fin du cours, parce que nous n’osions plus vraiment nous toucher. C’était comme si nous avions brisé une sorte de barrière entre nous, et que GLT l’avait remise en place, nous surprenant dans un moment qui aurait dû n’appartenir qu’à nous.

OceanofPDF.com