Matricule A390G7
Chapitre 18
À partir de ce cours d’entraînement, tout me sembla différent, plus naturel. Tout prenait son sens, j’avais ma place dans cette société, dans ce monde. Peut-être m’emballais-je un peu trop rapidement, mais peu m’importait, j’avais pris mes marques et trouvé mon rythme.
Greg n’avait pas renoncé à son idée de nous réduire en bouillie et, comme il me l’avait promis, il ne me lâchait pas des yeux, attendant que j’échoue à une de ses épreuves. Je sentais son regard peser sur moi, durant chacun de ses cours, mais au lieu de m’effrayer, cela me motivait et m’aidait à travailler pour être meilleure, pour qu’il n’ait rien à redire. Et effectivement, malgré tous ses efforts, GLT ne trouvait plus rien à me reprocher. Rapidement, ce fut la fin de ma deuxième semaine complète de formation.
Lorsque Marty nous déclara, lors de notre dernière heure de cours du Jour 6: «Allez, examen surprise et puis je vous libère», je ne poussai qu’un bref soupir. Les autres se mirent à protester, car c’était le deuxième de la semaine, mais Marty les fit taire en distribuant les sujets.
Je jetai un coup d’œil rapide aux premières questions et me sentis rassurée. Le professeur nous demandait avant tout de faire preuve de bon sens, puisque le contrôle concernait l’attitude à avoir lorsqu’on doit aider quelqu’un qui tente de se suicider. Je finis rapidement et rendis ma copie à Marty avant la fin de l’heure. Il me décocha un sourire ironique:
— Vous semblez bien pressée, Isis. Quelle est l’urgence?
Je savais qu’une réponse honnête ne me coûterait rien, alors je déclarai:
— Il faut que j’écrive à ma famille ce soir, je ne peux le faire qu’une fois par semaine.
Marty parut surpris, apparemment il n’était pas au courant…
— Comment ça? Vous êtes obligés de partir de chez vous, et en plus vous ne pouvez écrire à votre famille que le samedi?
J’allais hocher la tête, par réflexe, et puis je fronçai les sourcils:
— Le «samedi» ? m’étonnai-je. Qu’est-ce que c’est?
Marty blêmit soudain, devenant pâle comme la neige en une seconde.
— Oh, rien! s’exclama-t-il, un peu trop brusquement. Ma langue a fourché!
Je m’apprêtai à le questionner, mais il ne m’en laissa pas le temps:
— Vous devriez y aller, mademoiselle! Profitez du fait que les escaliers ne soient pas bondés.
Il l’avait formulé comme un conseil, mais c’était bel et bien un ordre. La lueur inquiète et pressante dans ses yeux me le confirma. Alors, pour le rassurer, je lui fis un grand sourire, lui dis au revoir et sortis de la classe. Puisque j’étais seule, je pris l’ascenseur et, tandis que les portes se fermaient, je me mis à réfléchir: qu’est-ce que c’était que ce «samedi» ? Pourquoi Marty avait-il semblé aussi angoissé, comme s’il avait dit quelque chose qu’il n’aurait jamais dû dire?
J’aurais bien aimé en parler à quelqu’un, mais je ne voyais vraiment pas à qui. Taylor n’était pas curieuse du tout, elle ne comprendrait pas. Julia s’excitait pour un rien, et je n’avais pas besoin qu’elle pète un câble pour ça. Mike était déjà assez tourmenté depuis la rentrée, concentré sur son travail. Quant à Ryan, j’ignorais si je pouvais vraiment lui faire confiance. Il restait Ethan, discret en journée, mais qui en fin de compte était là quand j’avais réellement besoin de lui. Après tout, je m’étais plainte parce qu’il m’évitait, mais je n’allais pas non plus vraiment vers lui…
En rentrant dans ma chambre, je résolus de lui en parler à la première occasion. Je saisis une feuille de papier et un stylo et écrivis une lettre à ma famille. Je leur racontai ma semaine – en évitant les détails qui pourraient les inquiéter –, leur affirmai que je pensais tout le temps à eux et que j’avais hâte de les revoir. Puis je signai de mon nom et allai mettre ma lettre dans la grande boîte prévue à cet effet.
✴✴✴
Cette nuit-là, mon cerveau était en ébullition. La fatigue de la semaine ne comptait pas, parce que trop d’idées et de questions encombraient mon esprit. Seule dans le noir, avec pour unique compagnie mes deux colocataires endormies, je me mis à réfléchir.
Pour une raison mystérieuse, le mot que Marty avait échappé, «samedi», me perturbait. Cela nous arrivait à tous de faire un lapsus, mais devenir pâle comme la neige juste après… c’était incompréhensible. Et si «samedi» faisait référence à un secret? Marty était-il au courant de quelque chose, et avait-il prononcé un mot clé, peut-être un mot de passe, un code? Je me retournai dans mon lit, retenant un soupir pour ne pas déranger Taylor et Julia. Tout cela n’avait aucun sens. Qu’est-ce que Marty – professeur de Théorie dont la seule excentricité consistait à avoir des cravates colorées – pourrait bien cacher? Nous étions dans une école de Sauvetage, pas dans un commissariat ou une organisation secrète! Et pourtant…
À ce moment, l’inquiétante conversation entre GLT et l’inconnu me revint à l’esprit. Et si c’était de cela qu’il s’agissait? Marty avait peut-être laissé échapper un code, un mot concernant l’assassinat de cet homme mystérieux, «Truman» ? Cela paraissait peu probable. Je n’avais aucun mal à imaginer que Greg était dangereux, mais Marty avait plus l’air du genre à aimer son travail et la crème glacée au café qu’à préparer un meurtre. Et puis, ça ne me disait pas ce que «samedi» signifiait. Voyons… «Sam» était un prénom… ou bien peut-être que le professeur avait voulu dire «ça me dit»… non, c’était ridicule. J’avais tellement envie de trouver la solution de ce mystère que je commençais à délirer et à penser à n’importe quoi. Je ferais sans doute mieux de dormir.
Je fermai les yeux un instant, puis les rouvris: il semblait faire chaud dans la chambre, tout d’un coup, et j’étouffais quasiment dans mon lit. Sans chercher à savoir si le problème venait du chauffage ou de moi-même, je me levai et sortis de la chambre. J’allai dans la salle de bain des filles et me passai de l’eau froide sur le visage, me forçant à respirer calmement. J’entendis alors des pas dans le couloir. Et si c’était GLT? Et si je surprenais encore un odieux complot? Prenant mon courage à deux mains, je sortis de la salle de bain et aperçus une silhouette me tournant le dos, qui marchait sur la pointe des pieds vers les escaliers. Soudain, je le reconnus.
— Ethan? m’étonnai-je, à voix basse, mais assez fort pour qu’il m’entende.
Il se retourna brusquement et parut inquiet, mais quand il vit que c’était moi, son visage se détendit. Il s’avança à ma rencontre et s’apprêta à me poser une question, mais je lui intimai le silence en plaçant un doigt devant ma bouche. Je l’entraînai dans la salle de bain et fermai la porte derrière nous.
— Maintenant, on peut parler sans se faire entendre.
Il eut un vague sourire et s’assit par terre, dos au mur.
— Et puis il faut reconnaître que le coin est charmant, railla-t-il.
Je retins un petit rire et m’assis à côté de lui.
— Alors? Qu’est-ce que tu fais hors du lit à une heure pareille?
— Toi d’abord.
— Et pourquoi ça?
— C’est moi qui t’ai surpris!
Il parut accepter la justification.
— Je n’arrivais pas à dormir, comme souvent, j’ai donc attendu qu’il soit deux heures du matin pour aller faire un tour.
— Pourquoi deux heures du matin spécialement? lui demandai-je, ne comprenant pas.
Son visage afficha une expression surprise.
— Je pensais que tu étais au courant, puisque tu n’es pas dans ta chambre toi non plus, s’étonna-t-il.
Je secouai la tête, pour lui faire comprendre que je n’étais pas au courant.
— De deux à quatre heures du matin, les systèmes de sécurité sont en veille. Les caméras, les capteurs de mouvement, tout! C’est pour cette raison que les lumières automatiques du couloir ne se sont pas allumées quand on y était, tu n’as pas remarqué?
Maintenant qu’il le disait, je m’en rendais compte.
— Mais comment ça se fait? C’est dingue!
— Je sais! confirma-t-il, plein d’enthousiasme. C’est pour faire des économies d’énergie, ils éteignent tout pendant les heures où ils estiment que personne ne va bouger.
Mon visage s’illumina.
— Et comment t’as découvert ça?
— Je n’ai aucun mérite. J’ai juste un ami ingénieur qui a travaillé là-dedans… Il m’a mis au courant, en me précisant de ne pas le dire à tout le monde.
Il marqua une courte pause.
— Mais bon, tu es loin d’être tout le monde, Isis, alors il ne m’en voudrait pas.
Il l’avait dit comme une plaisanterie, pourtant je me sentis rougir. Peut-être qu’il ne le remarquerait pas, dans la pénombre… et puis après tout, tant pis!
— C’est génial, murmurai-je. Ça veut dire que là je peux faire ce que je veux, sortir du bâtiment, et personne ne le saura jamais?
— Du moment que tu reviens avant quatre heures, c’est exact.
Mes pensées et questionnements me rattrapèrent soudain. Je dus avoir l’air bizarre, parce qu’Ethan me demanda:
— Isis? Ça va?
Je le regardai dans les yeux et vis une sincère considération. Et là, je sus que je pouvais lui faire confiance. Mais j’étais consciente que si le complot que j’avais découvert était réel – et non le fruit de ma paranoïa –, mettre Ethan dans la confidence serait à la fois égoïste et dangereux.
— Pas vraiment. Il se passe plein de choses bizarres en ce moment, mais, dans ton propre intérêt, je ne crois pas que je devrais t’en parler.
Il prit soudain un air sérieux.
— Tu peux tout me dire, affirma-t-il d’une voix tellement douce et grave qu’elle me surprit.
Je pensai à nouveau à la conversation de GLT et du mystérieux inconnu, au lapsus de Marty, à mon étrange impression que certaines personnes cherchaient à me dissimuler des choses, à mon sentiment d’être incomprise quand je me montrais un peu curieuse.
Alors je me mis à tout lui raconter.
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