Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 36 sur 41

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Matricule A390G7

Chapitre 35

Nous étions tous au réfectoire. Tandis que j’ingurgitais l’infâme mixture qu’était notre repas, Ethan me donna un léger coup de coude et me désigna le coin de la salle.

Je me retournai et aperçus Julia et Ryan qui discutaient avec animation. Ryan était écarlate, et Julia extrêmement froide, même si son émotion demeurait visible. Je n’entendais pas ce qu’ils disaient, à cause du brouhaha perpétuel des autres élèves, mais je vis Ryan lever la main dans un geste apaisant, et Julia le repousser avec tant de vivacité qu’il tituba en arrière. Ryan, furieux, lui cria ce qui semblait être une injure et sortit du réfectoire à grands pas. Julia resta plantée là, mais elle s’était soudainement calmée. Elle alla prendre un bol de purée et s’assit à une table au fond de la salle.

Je me retournai vers Ethan, qui me fixait. Il m’adressa un petit sourire, l’air de dire: «Tout est en train de s’arranger, tu vois?» Je posai ma tête contre son épaule pendant quelques secondes. Après avoir mangé, nous retournâmes en classe pour quelques heures de cours.

À la fin de notre après-midi, vers dix-sept heures, je pris Ethan à part et lui déclarai:

— On a pris assez de recul, non?

Il haussa les sourcils, puis comprit que je faisais référence à ce qu’il m’avait dit quelques jours plus tôt, qu’on devrait se poser un peu avant de retourner chez Truman. Il rit et m’étreignit contre lui, me soulevant à moitié du sol.

— Eh! protestai-je en tentant de garder mon sérieux. Je rigole pas!

Il me posa à terre et me lâcha, puis répliqua, souriant toujours:

— Isis, quand je dis qu’on doit prendre du recul, ça veut pas dire attendre deux jours et retourner à la bibliothèque!

Je soupirai.

— Pas question d’y retourner avant quelques semaines, stipula-t-il.

Je poussai un minuscule cri étranglé: quelques semaines? Jamais je ne tiendrais quelques semaines! Je vis qu’il guettait ma réaction, alors je fis une moue de petite fille boudeuse, et déclarai:

— Qu’est-ce que tu peux être rabat-joie, quand tu t’y mets!

Son sourire devint prodigieusement ironique, lorsqu’il rétorqua:

— Oh, ce n’est qu’une de mes nombreuses qualités!

Je m’efforçai de paraître naturelle pendant que nous remontions à l’étage des dortoirs.

— Tu comptes faire quoi, maintenant? s’enquit Ethan.

— Faut que je travaille. On se voit tout à l’heure, OK?

Il acquiesça, mais je constatai une petite lueur de déception dans son regard, ce qui me fendit le cœur. Il déposa un rapide baiser sur mes lèvres, avant de se rendre dans sa chambre. Immédiatement, le sourire que j’affichais depuis dix minutes s’effaça. Ce baiser avait un goût bien amer, puisque je venais de lui mentir. Je n’avais aucunement l’intention de travailler…

Je rentrai rapidement dans ma chambre, attrapai ma veste et mon foulard et descendis les escaliers. J’y croisai Julia. Celle-ci ralentit légèrement avant de continuer à monter les marches, mais je l’arrêtai d’un geste de la main. Elle me lança un regard rempli d’appréhension.

— Je ne veux plus qu’on soit des étrangères, lâchai-je. Je sais que tu t’en veux de ne pas m’avoir fait confiance, mais je te comprends, OK? Je te comprends et… et je te pardonne. Peut-être que j’aurais fait pareil à ta place. Et puis de toute manière, je suis incapable de t’ignorer un jour de plus.

— Tu es sûre de pouvoir me pardonner? s’enquit-elle, ne pouvant y croire. Juste comme ça?

— Mais oui. Tu es mon amie.

Elle semblait de nouveau sur le point de fondre en larmes, alors je la pris dans mes bras et je la serrai contre moi. Ce qu’elle avait pu me manquer! Au bout d’un instant, je la lâchai et déclarai:

— Je vais sortir un peu, mais quand je rentrerai, je veux retrouver la Julia d’avant, celle qui râle quand il faut se lever le matin, qui se révolte devant la purée de midi, qui charrie tout le monde tout le temps et qui informe ses copines quand elle a envie de faire pipi dans l’ascenseur. D’accord?

Elle rit, du rire d’une personne qui vient de pleurer et qu’on a réconfortée. J’ajoutai:

— Bon, j’y vais, on se voit tout à l’heure!

— Avec plaisir.

Je recommençai à descendre les marches, mais bien plus joyeusement: un poids avait quitté mes épaules. Je traversai le hall, sortis de l’école et m’engageai dans la rue, en ayant bien du mal à m’empêcher de sautiller partout.

✴✴✴

— Les mois de l’année? demandai-je.

Truman sourit. Il avait semblé ravi de me voir arriver, et je lui posais maintenant toutes les questions qui me traversaient l’esprit…

— En effet, Isis, ils ont bien des noms.

Il me dressa la liste des douze mois, et je répétai mentalement chaque mot, voulant de tout mon cœur les retenir et ne jamais les oublier.

— Autre chose que tu voudrais savoir?

Je réfléchis, mais rien ne me vint à l’esprit.

— Peut-être que vous pourriez me parler vous-même de quelque chose.

Il sourit et croisa les jambes, comme chaque fois qu’il s’apprêtait à se lancer dans de grands récits.

— Très bien. Mais je te préviens, puisque tu ne connais rien de tout ce que je vais t’apprendre, tu risques de mettre un moment avant de réellement l’intégrer. Il va te falloir de la patience et de la concentration.

Je hochai vivement la tête. Il se lança:

— Est-ce que tu t’es déjà demandé comment le monde avait été créé?

Je fronçai les sourcils.

— Comment ça? Vous voulez dire…

— … rien de plus que ce que j’ai dit. Toute chose matérielle a un début et une fin, n’est-ce pas? Nous autres, êtres vivants, naissons et mourons. Ainsi en est-il pour chaque objet. Alors pourquoi pas pour le monde?

— Donc vous voulez savoir si je me suis déjà demandé ce qui avait causé l’apparition de la Terre?

Il sourit.

— Exact. De la Terre, de la Galaxie, et même de l’Univers.

Tous ces mots étaient relativement nouveaux pour moi, mais je commençais à m’y faire.

— Je n’en sais rien! Je veux dire, le monde… le monde a toujours existé!

— Dans ce cas, qu’est-ce qui a créé le temps lui-même?

Je croisai les bras, je n’y comprenais rien.

— Mais rien du tout! Le temps n’est pas palpable, c’est juste une notion! Quant au monde, soit on considère qu’il a toujours existé, soit on considère qu’il est apparu, d’un coup, un jour. Et dans les deux cas, c’est inexplicable.

Truman laissa planer le silence pendant quelques secondes, avant de dire, d’un ton plein de malice:

— Ça, c’est uniquement ton point de vue… et il est acceptable, j’en conviens. J’avais le même, autrefois.

— Comment pourrait-il y avoir différents points de vue sur une chose pareille?

— Je vais t’expliquer. À ma connaissance, il y a plusieurs autres points de vue, dont deux principaux: le scientifique et le religieux.

J’attendis, sachant qu’il ne manquerait pas de me définir ce nouveau terme.

— Les scientifiques croyaient en un phénomène qu’ils nommaient le «Big Bang». D’après ce principe, l’Univers serait soudainement apparu et connaîtrait une expansion continuelle depuis. Les scientifiques avaient également la conviction qu’un phénomène inverse se produirait, dans des millions ou milliards d’années: le «Big Crunch», ramenant l’Univers à son point d’origine, ce qui annulerait les notions mêmes d’espace et de temps.

Il marqua une pause et déclara, me voyant perplexe:

— Je sais, c’est difficile à comprendre…

— Pas vraiment, c’est plutôt difficile à admettre.

Une fois de plus, il sourit. Je lui demandai:

— Et l’autre explication?

— L’explication religieuse? Elle est impossible à réellement comprendre, mais peut-être l’admettras-tu plus facilement. Dans l’ancien monde, des gens pratiquaient ce qu’on appelle une «religion». Ces gens-là croyaient en l’existence de ce qu’ils nommaient «dieu». C’est là que ça se complique. Il y a plusieurs religions différentes, certaines admettant un seul Dieu, avec un grand «D», et d’autres plusieurs. Maintenant, dans le cas des religions admettant un seul Dieu… ah, je ne saurais pas vraiment t’expliquer. Disons… qu’il y aurait une chose, une force, en dehors de l’espace, du temps, de la matière, mais à la fois omniprésente et toute-puissante, qui aurait créé l’Univers et la vie. En d’autres termes, qui aurait causé le fameux Big Bang, si tu veux. Ainsi, Dieu aurait donné vie à des créatures qu’il aurait modelées et laissé se développer, tout en intervenant parfois. C’est complexe, n’est-ce pas? Pourtant, c’est une bien belle idée, de penser que quelque chose est au-dessus de nous, impalpable, invisible, incontrôlable, mais toujours là, et partout à la fois, qui nous a permis d’exister et qui… veille sur nous.

— Oui, murmurai-je, c’est une bien belle idée…

En vérité, cette idée m’avait troublée au plus profond de mon être. Car ça n’avait rien d’impossible, après tout. L’existence du monde en lui-même prenait un sens, ainsi.

— Donc, résumai-je, ce… enfin… Dieu lui-même aurait créé le temps, ce qui implique, en langage humain, qu’il a toujours existé.

Truman acquiesça.

— Si tu crois à ça, alors oui.

Je m’affalai dans mon fauteuil, perturbée. Plus je pensais à cette incroyable idée, plus je voulais y croire. Certaines choses dans le monde étaient bien trop belles pour s’être créées toutes seules…

— C’est tellement étrange!

Truman eut un petit rire.

— En quarante ans, je ne sais toujours pas quoi en penser! Mais je suis convaincu que cette idée te plaît, au fond de toi, sans même que tu saches vraiment pourquoi. Je me trompe?

Je le regardai droit dans les yeux: il avait raison. À peine avait-il commencé à formuler sa définition de Dieu que j’avais été fascinée. Comme toujours, Truman m’adressa un sourire bienveillant.

— Laisse-moi t’expliquer: premièrement, j’ai bien compris qu’une grande partie de toi est rêveuse et utopique, donc que croire en Dieu te plairait sans doute; et deuxièmement, il y a… ton prénom.

Je haussai les sourcils. C’était bien la dernière chose à laquelle je m’attendais!

— Mon prénom? Qu’est-ce qu’il a de spécial, à part qu’il n’est pas sur la liste officielle?

— Ton nom est fascinant, Isis, parce qu’il appartient à une époque bien antérieure à la nôtre, une époque qui paraissait déjà extrêmement ancienne avant la Comète.

— Et… quel rapport avec Dieu?

— C’est simple. Certaines civilisations, il y a des milliers d’années, croyaient, non pas en un Dieu, unique et tout-puissant, mais en plusieurs dieux et déesses – le féminin du mot «dieu». C’est le cas d’un peuple nommé les «Égyptiens». Et tu sais quel est le nom d’une des déesses qu’ils vénéraient?

— Quand même pas…, commençai-je, trop étonnée pour finir.

— Tu as vu juste. Les Égyptiens vénéraient, entre autres, la déesse Isis. Je me demande par quel miracle tes parents ont pu t’appeler comme ça.

Je n’arrivais pas à y croire: c’était si étrange! Ainsi, mon nom n’était pas juste bizarre, mais c’était aussi le nom d’une déesse, d’une entité puissante et sans doute imaginaire, appartenant à une époque vieille de nombreux siècles…

— Mon frère s’appelle Adam, déclarai-je soudain. Est-ce que c’est aussi un nom spécial?

Truman eut un petit rire incrédule.

— Tout à fait! s’écria-t-il, au comble de la surprise. Selon plusieurs religions, Adam aurait été le nom du premier Homme créé par Dieu!

— C’est impossible! Ça fait trop de coïncidences! Que mes parents m’aient appelée Isis par hasard, je veux bien le croire, à la limite, mais là…

Truman eut un sourire triste.

— Qu’est-ce qu’il y a?

— Isis, je doute qu’il s’agisse réellement d’une coïncidence…

Je fronçai les sourcils et me préparai à l’interroger sur la mystérieuse phrase qu’il venait de dire, mais il ne m’en laissa pas le temps, déclarant sur un ton étrange, mais qu’il avait déjà employé auparavant:

— «La vérité, l’âpre vérité.» Tu sais, Isis, parfois il vaut mieux ne pas tout savoir. Et même si tu y es résolue, ce n’est pas moi que tu devrais interroger là-dessus.

Je me tus, ne comprenant toujours pas vraiment où il voulait en venir.

— Tu devrais sans doute y aller, conseilla Truman. Ce n’est pas drôle, si je te dis tout en une fois!

Il l’avait présenté d’une manière détendue, mais je sentais qu’il était sérieux. Je me levai et lui dis, avec sincérité:

— Merci pour tout, Truman.

— Merci à toi. Et ne cache pas la vérité à ton ami, d’accord? Je ne voudrais pas savoir que tu lui mens par ma faute, ça me pèserait.

Sans que je sache comment, il avait deviné que j’étais venue sans en parler à Ethan. Rougissant légèrement, je lui dis au revoir et m’en allai. Décidément, je ne comprendrais jamais entièrement cet homme.

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