Matricule A390G7
Chapitre 30
Le lendemain, comme toujours, la voix des haut-parleurs me réveilla. Elle rappelait à tous les élèves du groupe 1 qu’ils devaient être dans le hall, prêts à partir, à dix heures et demie précises, et aux élèves du groupe 2 de se rendre en salle de classe à onze heures.
Quand l’annonce de la voix monocorde fut terminée, je m’étirai dans mon lit, puis me levai et allai prendre une douche. Je croisai Julia en sortant de la salle de bain, mais elle ne m’adressa pas une parole, ni même un regard.
«Sois patiente, me serinai-je mentalement. Elle finira par entendre raison…»
Je retournai dans ma chambre et j’eus un petit sourire en voyant que Taylor était toujours enfouie sous sa couette. Je m’habillai, en évitant de faire du bruit. Il était seulement neuf heures moins quart, je pouvais bien la laisser dormir un petit peu.
Quelques minutes plus tard, je me dis que le courrier ne devrait pas tarder. Je sortis de la chambre, songeant que la livreuse, Katy, que j’avais rencontrée deux semaines plus tôt, serait sûrement contente de me revoir. Mais le courrier avait déjà été déposé devant la porte. Bon, je saluerais Katy la prochaine fois.
Deux lettres m’étaient adressées: une de ma mère – et de mon père, soi-disant – et une de mon frère. J’ouvris la lettre de ma mère en premier. Comme toujours, c’étaient les mêmes conseils, les mêmes recommandations, et elle ne me donnait que deux ou trois vagues nouvelles de ce qui se passait à la maison.
Mon frère, en revanche, m’apprit que les Jour 7 suivants, l’après-midi, il était libre, et que si je voulais on pourrait se voir au parc près de l’école vers trois heures. Il ajouta que mon père commençait à poser quelques questions sur moi, ce qui provoqua l’apparition d’une boule dans ma gorge… Peut-être m’en voulait-il moins qu’avant?
Je rangeai ces lettres avec toutes les autres, dans mon tiroir de la grande commode de la chambre. Il était presque dix heures, à présent, alors je m’assis sur le lit de Taylor et la secouai doucement.
— Hé! Tay! Il est presque dix heures…
Elle se retourna lentement vers moi.
— Hum… lâcha-t-elle, provoquant mon sourire. OK, je vais me lever…
— Tu veux que je t’apporte un truc à manger?
— Pas la peine, déclara Ethan, entrant dans la chambre, muni d’un plateau rempli de diverses choses.
— Depuis quand y a un service à l’étage dans cette école? s’enquit Taylor d’une voix enrouée et endormie.
Je ris et vins décharger Ethan en posant son plateau sur mon lit, tandis que mon amie se frottait les yeux, tâchant de se réveiller. Ethan me fixa, les yeux brillants, et m’interrogea du regard, l’air de demander: «Est-ce qu’elle a la moindre idée de ce qui s’est passé cette nuit?» En guise de réponse, je haussai les épaules et franchis l’espace qui nous séparait, pour l’embrasser. Je ressentis le même picotement, le même frisson que la veille, alors que mes lèvres touchaient les siennes, et il me caressa les cheveux en me rendant mon baiser.
— Euh, j’ai dû manquer un épisode, déclara Taylor, redressée sur son lit, les yeux grands ouverts.
Cette fois, elle était parfaitement réveillée.
— Vous…, commença-t-elle, incrédule, vous êtes ensemble, maintenant?
Je me sentis rougir légèrement lorsqu’Ethan, souriant jusqu’aux oreilles, répondit:
— Oui, il semblerait bien…
Taylor éclata de rire, et je lui demandai, gênée:
— Bah, qu’est-ce qu’il y a?
— Maintenant que je le sais, ça ne m’étonne pas. Mais bon, avouez que c’est quand même un drôle de réveil!
Elle se leva, et nous prîmes notre déjeuner ensemble. Puis Ethan nous laissa, me promettant de venir me voir avant leur départ pour la sortie. À dix heures vingt, Mike vint chercher Taylor pour descendre dans le hall – Julia ne fit qu’une apparition rapide dans la chambre –, et Ethan passa me dire au revoir. Il déposa un baiser sur ma joue et me lança, en sortant de ma chambre:
— Essaie de tenir une journée sans faire de bêtises, hein?
Je lui adressai un petit sourire sarcastique.
— C’est d’accord… mais reviens vite!
Nous savions tous les deux que ça ne dépendait absolument pas de lui. Pourtant, il joua le jeu et me promit de forcer Edgar à les faire rentrer rapidement. Un instant plus tard, je reçus la visite de Kim dans ma chambre.
— Alors ça y est, tous nos amis sont partis pour la journée.
Elle débarquait souvent comme ça, sans prendre la peine de dire «salut!» ou de feindre un semblant de politesse, mais je m’y étais habituée. Après tout, c’était sans doute un gain de temps incroyable, sur plusieurs années…
— C’est comme les dernières fois, de toute façon. Il va bien falloir se faire à l’idée de ne pas voir nos amis certains Jours 7.
Kim soupira, s’allongeant sur le lit de Julia.
— Si encore c’était que ça! Mais en plus, on va devoir écouter les paroles d’un vieux sénile pendant une heure!
Je fronçai les sourcils.
— Qui t’a dit que c’était un vieux sénile?
— Il est relativement connu, le Haut Maître des archi-conneries, railla-t-elle. Je l’ai déjà vu, une fois. C’est un type très étrange, toujours ailleurs, à réfléchir sur je ne sais quelle pensée débile. Il a un nom bizarre en plus, attends que je me rappelle…
Je retins une grimace: c’était typique de Kim, ce manque de délicatesse. Moi aussi, j’avais un nom qu’on pouvait qualifier de bizarre!
— C’est quelque chose comme «Thomas»… Ah oui, voilà: il s’appelle Truman!
Ma bouche s’entrouvrit et se referma. En une fraction de seconde, mon esprit s’était vidé de toute chose, à part ce nom.
Truman.
À l’instant où Kim l’avait prononcé, je m’étais souvenue de l’inquiétante conversation que j’avais surprise, une nuit, entre GLT et un inconnu. Du nom «Truman» qu’ils avaient prononcé avec mépris. De l’allusion au gouvernement et… du projet de meurtre. En une seconde, sans chercher à me justifier, je me précipitai en dehors de la chambre et je courus dans le couloir, vers les escaliers. Là, je dévalai les marches.
Ethan. Il fallait que je parle à Ethan.
Je courais à toute vitesse, ne pensant à rien d’autre, et, arrivée dans le hall, je constatai avec horreur que le groupe 1 était déjà sorti. Mais loin de m’arrêter, je piquai un sprint et m’élançai à l’extérieur. En bas des marches, devant moi, le bus transportant les élèves démarra et s’éloigna de l’école. J’avais les poumons en feu, les larmes aux yeux et une boule au ventre. Truman arrivait ici aujourd’hui, GLT allait tenter de le tuer, comme il l’avait promis, et j’étais seule, toute seule, face à cette situation.
Découragée, je m’assis sur les marches devant l’école et je laissai toutes mes pensées et tous mes doutes m’envahir. La première chose qu’il fallait que j’admette, c’était que, quoi que je fasse – ou dise – à partir de maintenant, j’étais seule. Et que si je faisais quelque chose de grave, je devrais en assumer les conséquences.
C’était ça, le problème, justement: qu’est-ce que j’allais faire?
Si je ne faisais rien, ce Truman allait mourir. Peut-être avait-il fait quelque chose de grave, peut-être même méritait-il d’être puni… mais personne, j’en étais certaine, ne méritait d’être assassiné. Si je décidais d’agir, d’essayer de le sauver, je me mettais en danger. Mais pourrais-je continuer à vivre en paix avec l’idée que j’aurais peut-être pu sauver quelqu’un? Non, probablement pas. La culpabilité me rongerait, peu à peu. Il faudrait donc que je m’arrange pour prévenir Truman, pour lui faire comprendre qu’il était en danger. S’il était Haut Maître des connaissances et des archives, et si le gouvernement le jugeait dangereux, c’est qu’il était intelligent et loin d’être sénile.
Je regardai ma montre: dix heures quarante-deux. Je remontai les marches de l’école. Kim allait sans doute réclamer une explication.
✴✴✴
— J’avais oublié de donner quelque chose à Ethan, et je me suis dit qu’il en aurait besoin pour la sortie. Désolée d’être partie aussi brusquement.
Kim haussa les épaules. Nous étions devant notre salle de classe et nous attendions l’arrivée de Truman. J’avais préféré lui mentir, pour des raisons plus qu’évidentes.
— Ça va, dit-elle. Préviens juste, la prochaine fois, t’avais pas l’air bien…
J’eus du mal à me retenir de gémir lorsque je vis Marty arriver avec un homme qui devait forcément être Truman. Il avait visiblement un certain âge. Son visage comportait déjà un nombre de rides assez important, et ses cheveux, qu’il avait en masse, grisonnaient – ou même blanchissaient – intégralement. Je lui aurais donné soixante-dix ans, mais il pouvait tout autant avoir plus et bien le cacher. Il était de taille moyenne, plutôt mince, et portait des habits gris, à part sa chemise mauve. Il avait un regard bleu électrique étonnamment perçant, le genre de regard qui capte le moindre geste, mais on sentait dans sa manière de se déplacer une certaine faiblesse.
Je sentis mon cœur se serrer. Truman avait l’air d’incarner la sagesse et la bonté… et, assurément, il ne saurait pas se défendre contre un assassin entraîné. Maintenant que je le voyais, j’étais certaine que je devais faire quelque chose.
— Vous pouvez entrer en classe, nous autorisa Marty.
Je m’installai le plus à l’avant possible, pour pouvoir attirer l’attention de Truman facilement. Kim s’assit à côté de moi sans rien dire. Quand tout le monde fut installé, Truman se plaça derrière le bureau, et Marty se tint debout devant nous.
— Cette heure devrait être instructive, déclara notre professeur de Théorie, alors je vous conseille de bien suivre.
Puis, il alla s’asseoir au fond de la pièce.
Truman balaya la salle de classe du regard et déclara:
— Avant toute chose, permettez-moi de me présenter. Je me nomme Truman, et j’ai la charge de toutes les archives et connaissances de la Ville. J’ai conscience qu’on ne m’a pas fait venir pour cela, mais quelqu’un aurait-il une question là-dessus?
Il avait lancé un regard appuyé à Marty en disant cela. Une jeune fille leva la main et demanda:
— Mais en quoi ça consiste, votre travail?
Truman sourit. En me retournant discrètement, je pus voir Marty se crisper, au fond de la salle.
— Je suis le gardien des connaissances et de l’histoire de l’Île. Je veille à ce que rien ne soit oublié ou perdu. Je travaille dans un grand bâtiment, que l’on pourrait qualifier de bibliothèque municipale.
Un garçon posa une autre question:
— Mais à quoi ça sert?
Loin d’être découragé par tant de stupidité, Truman rétorqua:
— Les souvenirs se perdent au fil du temps. On oublie des personnes merveilleuses, des moments capitaux, des actions fabuleuses. Alors je veille à ce qu’on garde des traces de tout cela.
Malgré mon appréhension, je ne pus retenir un sourire.
— D’autres questions?
Prise d’une soudaine inspiration, je levai la main.
— Oui?
— Est-ce que vous diriez que c’est un poste à risque?
Je fus récompensée par vingt regards incrédules. Évidemment, sans le sous-entendu derrière ma question, c’était stupide.
— Pourriez-vous préciser? réclama Truman, non sans intérêt.
— Eh bien, commençai-je (sans vraiment savoir quoi inventer pour faire comprendre à Truman qu’il était en danger), si vous avez un accès total à toutes les connaissances et les histoires de la Ville, vous devez savoir des choses que les autres ignorent et veulent savoir, je suppose. Et quand les gens veulent savoir des vérités… ils sont dangereux.
J’aurais difficilement pu être plus claire. Les autres élèves devaient simplement se demander comment j’avais pu pondre un truc pareil, et j’avais capté toute l’attention de Truman.
— Selon vous, insista-t-il, mon métier pourrait s’avérer périlleux, si la curiosité des gens devenait trop intense?
Je hochai la tête et répondis, avec un naturel démenti par l’intensité de mon regard:
— Tout à fait.
Il me fixa encore un instant, cherchant à comprendre ce que je voulais lui dire, puis il reprit:
— Eh bien, je tâcherai de faire attention!
Cela fit rire la classe, mais je sentis qu’il était sérieux et, tandis que les autres s’esclaffaient, il m’adressa un discret hochement de tête dans lequel je crus voir une sorte de reconnaissance.
— Abordons à présent le sujet qui nous intéresse: l’histoire de l’Idéologie. Enfin, d’après l’expression de désespoir sur vos visages, c’est plutôt le sujet qui m’intéresse…
Malgré son âge, Truman était exceptionnellement vif d’esprit, et il avait réponse à toutes les questions. Il parlait à une vitesse adéquate, choisissant toujours le bon mot, lançant de petites répliques pour capter l’attention des élèves distraits… bref, un parfait orateur. Plus encore, derrière toutes les connaissances, les anecdotes et les faits qu’il nous contait, je sentais comme une frustration, une retenue. Visiblement, Truman avait le plus grand mal du monde à ne pas nous dire certaines choses.
Depuis mon intervention, il me quittait rarement des yeux. Je remarquai que lorsque je levais la main il m’interrogeait en priorité, allant jusqu’à s’interrompre dans son propre discours. Il parlait si bien et était une telle source de savoir, que j’en oubliai presque mon angoisse, me plongeant entièrement dans son cours portant sur un sujet dont je me fichais, mais qu’il rendait passionnant. Enfin, jusqu’à ce que la sonnerie retentisse. Là, Marty bondit presque de sa chaise et revint se placer devant nous:
— Eh bien, jeunes gens, je crois que nous pouvons tous remercier le Haut Maître des archives pour son intervention… instructive. Vous êtes maintenant libres de partir. Bonne journée!
L’effet fut immédiat. Tout le monde se leva et sortit rapidement, saluant Truman au passage – preuve qu’il avait su capter son public. Quant à moi, je rangeai lentement mes affaires, espérant que Marty me laisserait seule avec Truman… mais il n’en fit rien. Il resta avec lui, faisant mine de discuter en attendant que tout le monde sorte. Il avait dû recevoir des consignes.
Je sortis, en déclarant à Truman:
— À bientôt, j’espère.
Il m’adressa un sourire.
— Je ferai de mon mieux, affirma-t-il.
Il était l’heure d’aller manger, mais je décidai de surveiller Truman. Il avait l’air d’être un homme extraordinaire, et je ne voulais en aucun cas qu’on lui fasse du mal. Alors je pris ma veste et l’attendis devant les marches de l’école. Là, je pourrais le suivre une minute et lui parler pour le prévenir réellement qu’il était en danger. Je m’assis sur la dernière marche et je patientai.
Une minute.
Cinq.
Dix.
Quelque chose clochait. Il aurait déjà dû être sorti. Marty avait l’air bien pressé de le voir quitter l’école, et il avait sûrement tout fait pour qu’il s’en aille sans tarder… Soudain, une pensée inquiétante me vint: il y avait une porte à l’arrière, réservée au personnel! Et s’il était sorti par là? Je me mis à courir – décidément! – pour faire le tour du bâtiment et, lorsque je me retrouvai devant la porte, je commençai à jeter des regards dans toutes les directions… juste à temps pour voir une crinière de cheveux gris disparaître dans la rue d’en face.
Je m’élançai, courant à toute vitesse, et j’arrivai enfin à retrouver Truman dans une ruelle. Je m’apprêtais à le héler quand je vis qu’il n’était pas seul. Un homme portant une cagoule l’avait coincé. Lorsque Truman se retourna brusquement et le vit, il était trop tard. L’homme l’attrapa par le col de sa chemise et le pressa avec violence contre le mur, juste avant de sortir un couteau, qu’il posa contre sa gorge. Paniquée, je me cachai derrière une poubelle, espérant que l’homme ne m’avait pas vue. Je crus comprendre que Truman tentait de se débattre, mais ça ne servait à rien, l’homme était bien plus fort que lui.
— Ton meurtre sera parfaitement légal, déclara l’homme d’un ton froid. Agis correctement, et ce sera rapide.
Tous mes muscles se crispèrent.
— Vous n’êtes pas obligé de faire ça, plaida Truman d’une voix étonnamment calme. Si vous aviez la moindre idée de…
Il s’était soudain interrompu. En regardant discrètement dans un interstice entre les poubelles, je compris que l’homme avait accentué sa pression contre la gorge de Truman.
— Ferme-la, cracha l’assaillant. Tu n’as rien à m’offrir.
Je devais faire quelque chose… mais quoi?
— Bon, reprit le tueur, si tu veux que j’en finisse vite, alors dis-moi: qui d’autre connaît la vérité à part toi?
Je fronçai les sourcils: de quoi parlait-il encore?
— Personne, et sûrement pas vous, répondit Truman. Aaaah!
Il venait de pousser un cri que l’homme avait mal étouffé, et je vis avec horreur du sang couler de sa jambe.
— QUI D’AUTRE SAIT? insista l’homme.
— Personne, je le jure!
Je compris que si je ne faisais rien il allait le tuer, tout de suite, sans aucune hésitation. Alors je me levai et envoyai de toutes mes forces un couvercle de poubelle sur l’homme, qui le reçut dans le dos.
Il se retourna brusquement vers moi, sans lâcher sa prise sur Truman, et sa bouche, qui n’était pas couverte par sa cagoule, se déforma en un odieux sourire.
— Lâchez-le! m’écriai-je minablement.
Le tueur éclata de rire.
— Va-t’en, petite. Cet homme est un ennemi du gouvernement.
— Espèce de salaud! m’exclamai-je avec le peu de courage qui me restait. Si vous le touchez ne serait-ce qu’une minute de plus je vous dénoncerai, et le Président n’appréciera pas du tout l’émeute que ça causera. Après tout, vous êtes censé faire ça discrètement, non?
Le sourire de l’homme s’effaça et il lâcha Truman, qui s’effondra à terre, les mains sur sa jambe.
— Je suis sûr qu’on peut s’arranger, affirma l’assassin.
Je m’apprêtais à répondre, lorsque l’inévitable se produisit. L’homme se précipita sur moi, couteau à la main, et je n’eus d’autre solution que de saisir à nouveau un couvercle de poubelle en guise de bouclier. Mais l’homme frappait sans relâche, essayant de me fatiguer, ne reculant devant aucun coup bas. Lorsqu’il m’atteignit au bras, je lâchai le couvercle et me retrouvai sans défense, acculée contre le mur. Il plaqua son bras gauche contre ma gorge, posa le plat de la lame de son couteau contre ma joue et susurra:
— Quel dommage qu’on n’ait pas le temps de s’amuser, tous les deux…
Puis il leva son couteau et je fermai les yeux, les images des gens que j’aimais s’imposant à mon esprit. J’allais mourir, autant penser à eux.
— Je vous déconseille de faire ça, dit alors Truman.
J’ouvris les yeux et le vis, appuyé contre le mur et tenant un pistolet à la main. Les yeux du meurtrier s’agrandirent, sous la peur, et je le sentis hésiter. Il ne savait pas quoi faire.
— Lâchez-la, et je vous laisse partir, accorda Truman. Touchez-la, et je vous tue.
— Qu’est-ce qui me dit que tu ne tireras pas si je la lâche, pépé? cracha le tueur.
Il ne me regardait plus: c’était le moment. Je mordis son bras de toutes mes forces, et il lâcha son couteau en poussant un cri de douleur. Mais je savais qu’il réagirait dans une seconde… alors je ne lui en laissai pas le temps. Je le frappai à l’œil, puis je le poussai brusquement contre le mur, cognant sa tête contre la pierre, et lui envoyai mon pied sur son tibia.
Il hurlait, ne sachant sans doute même plus où il avait mal. Je ramassai le couvercle de poubelle et l’abattis de toutes mes forces sur sa tête. Il s’effondra sur le sol, sans connaissance, et je restai, interdite, à contempler l’horreur de ce que je venais de faire. Je sentis une nausée monter dans ma gorge et je me forçai à me détourner vers Truman, qui me fixait.
— Où est-ce que vous alliez? demandai-je, la simplicité de cette question me faisant presque mal.
— À mon lieu de travail, la bibliothèque, répondit-il. C’est à cinq minutes d’ici, et nous y serons en sécurité.
Je me forçai à jeter un coup d’œil à l’assassin étendu à terre. Il respirait encore. Je marchai vers Truman et l’aidai à se relever. Puis, le soutenant le plus possible, je quittai la ruelle, le portant dans la direction qu’il me désignait.
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