Matricule A390G7
Chapitre 14
Comme nous le craignions, la semaine passa au ralenti. Chaque jour nous réservait son lot de torture avec GLT et de nouveaux professeurs, tous plus exigeants ou barbants les uns que les autres. Les cours de Théorie dispensés par Marty étaient intéressants, certes, mais pour le reste, ce n’était pas vraiment ça. L’Idéologie nous était enseignée par un homme dans la fleur de l’âge – son âge nous étant indiqué par ses cheveux grisonnants, ses quelques rides et son début de bedaine – nommé Edgar. Celui-ci avait apparemment pour but de nous enseigner que tout ce qui comptait dans notre vie était de sauver les gens en danger. Il commençait chaque leçon par un discours censé nous insuffler tout le courage et la bravoure du monde… et qui produisait l’effet inverse. Au début du premier cours, il avait déclaré:
— Vous êtes des soldats! Vous mourrez peut-être dans quelques mois, en tentant de sauver des vies, mais vous mourrez en héros! La mort n’est rien, vous entendez? Rien! Ce qui compte, c’est le sa-cri-fice! Vous vivez pour les autres maintenant, et si vous crevez, ce sera pour les autres aussi!
Un silence de mort – c’était le cas de le dire – s’était alors installé dans la classe.
— Des questions? avait-il demandé de sa voix bourrue.
Une jeune fille avait levé la main, un peu tremblante.
— Oui, A145T2?
Je ne sus pas si c’était le fait qu’Edgar l’ait appelée par son numéro matricule – la réduisant ainsi à une combinaison de chiffres et de lettres, tout en nous apprenant qu’il était assez psychopathe pour avoir appris par cœur le numéro matricule de chacun des cinquante élèves – ou bien alors la sensibilité apparente de la jeune fille qui fut de trop… mais celle-ci avait éclaté en sanglots.
Et Edgar était resté planté là, comme si la jeune fille avait réussi à faire la seule chose au monde qui aurait pu le déstabiliser. Un garçon s’était efforcé de la calmer, et le cours avait continué. Les mots «mort», «mourir» et «crever» étaient apparus un petit peu moins par la suite. À peine.
La matière indiquée par les abréviations «Rud. pol.» était en fait «Rudiments politiques». Un homme d’une trentaine d’années, apparemment passionné par le sujet, était chargé de nous enseigner le réseau politique de notre société. On l’appelait parfois «la Ville», parfois «le Pays», parfois «l’Île», ce qui m’avait toujours intriguée: ça sous-entendait que nous vivions dans la seule ville, le seul pays, la seule île. Donc, au-delà de l’eau qui entourait notre île, il n’y aurait rien. Rien du tout. Je savais que nous vivions sur une planète, qui serait comme une sphère géante, mais la question était: étions-nous seuls dessus? Enfin, bon, le cours se nommait «Rudiments politiques», pas «Précisions géographiques et réponses aux questions mal vues d’Isis». Je m’abstins donc de demander quoi que ce soit, comme toujours.
À la fin de notre premier cours de Rud. pol., Julia me fit remarquer que notre jeune professeur passionné ne s’était même pas présenté, ce qui me fit beaucoup rire. On le surnomma donc «Anonyme». Ensuite, on apprit qu’il s’appelait Ian… alors depuis, «Anonyme» était devenu «Ianonyme». Les cours de Ianonyme, contrairement à ce que je craignais, ne manquaient pas d’intérêt. Au contraire, ils constituaient une mine d’informations pour ma perpétuelle curiosité, et Ian semblait l’avoir remarqué et apprécié, chose peu commune. Je me disais que je pourrais me risquer à poser des questions. Mais pas tout de suite.
Le premier cours d’Application du règlement fut ennuyeux à mourir, pour la simple raison que nous n’avions pas de professeur en face de nous, mais un écran, avec des schémas et des écritures commentés et lus par une voix robotique à mesure qu’ils s’affichaient. Alors, tout le monde en profitait pour discuter, relire un cours ou dormir. Le cours de Théorie d’armement ne fut pas plus passionnant, mais visiblement utile. Nous apprenions à reconnaître des armes, à nommer les pièces d’un fusil… Là aussi, on nous projeta le cours sur un écran, malheureusement.
GLT, quant à lui, décida de ne pas nous ménager, voire de nous tuer à la tâche jour après jour. Ainsi, lorsque nous arrivâmes à notre premier cours de Maniement des armes, le Jour 5 de notre première semaine, nous étions presque tous des épaves, et seule la perspective d’un Jour 7 plus tranquille nous aidait à tenir. Je ne remarquai donc pas tout de suite la femme d’âge moyen aux cheveux courts et à la peau sombre qui entra dans la salle de classe, et visiblement je ne fus pas la seule…
— Debout, soldats! aboya-t-elle d’une voix ferme.
Je me levai soudain… trop vite, parce que ma chaise bascula en arrière. En une fraction de seconde, avant que j’aie le temps de penser à la rattraper, je songeai: «Génial, je vais être la risée de toute la classe ET faire mauvaise impression lors de mon premier cours de maniement des armes.» Il peut se passer beaucoup de choses dans un esprit en une fraction de seconde… Pourtant, ce fut le vide complet quand je vis un bras fort retenir ma chaise d’un mouvement assuré. Celui d’Ethan, évidemment.
Une sorte de flash fit alors irruption dans mon esprit, comme une impression de déjà-vu. L’image du mouvement d’Ethan resta imprimée dans mon esprit tandis que je murmurais «merci» sans même chercher à croiser ses yeux bleus. Je me sentais bizarre. Comme si on avait remué dans ma mémoire un souvenir associé à Ethan rattrapant quelque chose…
Je m’assis lorsque notre professeure nous le demanda et m’ébrouai pour remettre mes idées en place. Mais ça ne fonctionna pas: j’avais été – pour une raison mystérieuse – réellement troublée par le petit geste d’Ethan. Je n’écoutai qu’à moitié notre professeure lorsqu’elle se décida à parler:
— Je suis le lieutenant Nora, votre enseignante de Maniement des armes. Je travaille en temps normal dans la brigade des Sauveteurs, mais on a eu besoin de moi ici.
À quoi ce geste d’Ethan m’avait-il fait penser?
— Je vais vous apprendre à tenir une arme, à viser avec celle-ci et à trouver la volonté de vous en servir. Des questions?
Oh oui, plein de questions… mais aucune concernant le cours.
— J’aimerais à présent que vous m’écoutiez avec attention, poursuivit le lieutenant Nora. Ce que je m’apprête à vous dire, je ne le répéterai pas.
Je sentis qu’elle me fixait, alors je relevai la tête vers elle pour lui montrer que j’allais l’écouter. J’aurais tout le temps de réfléchir plus tard.
— Bien. Vous penserez sans doute que je ne vous apprends rien en disant cela, mais je veux que vous y réfléchissiez tous pendant quelques secondes: tuer n’est pas anodin.
Je fronçai les sourcils, attendant la suite.
— Je ne suis pas votre professeur d’Idéologie, mais je crains que celui-ci n’insiste pas assez sur la valeur de la vie des gros méchants que vous allez être amenés à rencontrer.
Je remarquai l’ombre d’un sourire ironique flottant sur les lèvres du lieutenant: elle devait être au courant de la méthode de travail d’Edgar.
— Je vous regarde, et je ne vois que des adolescents de seize ans, qui ont encore toute la vie à découvrir. Vous pensez sûrement que vous valez mieux que tout le monde, parce que vous avez assez bien réussi votre épreuve pour être ici. Mais réfléchissez un instant: et si, le jour de votre épreuve d’agilité, vous aviez été malade? Et si vous aviez été recalé? Vous seriez devenu un poids pour la société. Imaginez maintenant qu’à cause de votre échec on vous ait fait travailler à un poste dégradant, comme à la cantine de cette école.
Immédiatement, je pensai au jeune homme qui m’avait servi cette odieuse bouillabaisse, le premier jour. Un élan de compassion me traversa. Nora reprit, et je fus suspendue à ses lèvres:
— Et là, quand vous servez à manger aux adolescents de l’établissement, un d’entre eux se moque de vous, vous envoie sa nourriture à la figure. Qu’est-ce que vous faites?
Personne ne dit un mot.
— Allez, répondez! insista Nora.
— Je me jette sur ce petit prétentieux, aveuglée par la rage et l’amertume, affirmai-je brusquement.
— Sans doute, approuva Nora en me regardant. Et un corps à corps tourne très souvent mal. Donc qu’est-ce qui arrive quand on essaie de vous séparer, toi et ce petit prétentieux? Tu lâches prise?
Tous les regards étaient à présent rivés sur moi. Je me sentis rougir légèrement.
— Je crois… je crois que non. Parce que cet adolescent m’a insultée, alors que tout ce qu’il a eu de plus que moi, c’est de la chance.
— Et? m’encouragea Nora.
À ce moment, je regrettai d’être intervenue, parce que je commençais à voir où elle voulait en venir… Je tournai donc autour du pot:
— On essaie de me stopper à tout prix, mais je suis en colère et je n’écoute plus rien.
La professeure se pencha au-dessus de ma table.
— Et? répéta-t-elle, un peu plus bas.
Je compris qu’elle ne me lâcherait jamais, pas avant que je l’aie dit. Je la regardai dans les yeux, avant de déclarer, d’une voix que j’essayai de garder forte:
— On me tue.
La classe était déjà silencieuse, mais à ce moment je sentis comme un frisson la parcourir.
Le lieutenant Nora s’éloigna enfin de moi, et je sentis qu’elle était satisfaite.
— Alors, selon vous, est-ce que la jeune fille malchanceuse méritait la mort? Est-ce que le petit prétentieux méritait qu’on l’aide?
Je pus presque entendre tous mes camarades penser «non». Pour les deux questions.
— Je veux que vous y réfléchissiez, avant d’apprendre à tuer. Parce que c’est pour ça que je suis là, pour vous enseigner comment ôter la vie. Pensez-y, une fois de plus: ce n’est jamais anodin.
Elle regarda sa montre et je l’imitai: dix-sept heures.
— Je vais vous laisser sortir plus tôt aujourd’hui. Mais demain, quand vous reviendrez, vous saurez pleinement ce que vous êtes en train de faire.
Personne ne bougea d’un millimètre. Nous étions comme figés.
— Vous pouvez y aller, déclara Nora.
Lentement, tout le monde autour de moi se leva. Mais j’étais comme collée à ma chaise.
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