Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 21 sur 41

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Matricule A390G7

Chapitre 20

L’idée de rester seule une partie de la journée me parut d’abord désagréable, surtout en sachant que je devrais faire la sortie sans mes amis la semaine suivante; mais au bout d’un instant, je réalisai que c’était l’occasion parfaite pour être un peu tranquille. Je trouvais beaucoup de plaisir dans la compagnie de mes amis, mais après tout, un moment de solitude n’allait sûrement pas me faire de mal.

Je m’efforçai donc de rester positive, même quand Julia s’assit sur mon lit – après que nous soyons remontés dans nos quartiers – en me regardant comme si j’avais contracté une maladie mortelle et que j’étais en train de vivre ma dernière minute sur cette planète.

— Ça va aller, Isis? me demanda-t-elle avec une compassion que je trouvai à la fois exagérée et touchante.

Je lui répondis, avec un sourire légèrement forcé:

— Mais oui, ne t’inquiète pas! De toute façon, on a pas mal de devoirs, et je travaille plus sérieusement quand je suis seule. C’est peut-être pas si mal.

Julia pensa sûrement que je prétendais ne pas être affectée par cette histoire de sortie par groupes, mais elle fit semblant de me croire, et je lui en sus gré.

— Ce n’est que pour quelques heures, tu ne vas même pas remarquer notre absence! affirma Taylor, qui me fixait depuis un moment.

— Exactement.

Il y eut un silence pendant quelques secondes, et je me raclai la gorge, me préparant à changer de sujet… mais la voix des haut-parleurs ne m’en laissa pas le temps.

— Tous les élèves du groupe 1 doivent être dans le hall d’entrée d’ici un quart d’heure. N’emportez rien d’autre que les vestes déposées devant la porte de votre chambre.

Taylor se leva pour aller chercher les vestes en question. Elles étaient noires, avec écrit en argenté, à l’arrière: «Apprenti Sauveteur». Évidemment, il n’y en avait que deux, je recevrais la mienne la semaine suivante. Mes deux colocataires restèrent encore quelques minutes avec moi, mais malgré leurs efforts pour le cacher, leur excitation était palpable. Je ne leur en voulus pas; après tout, c’était la première sortie, elles avaient bien le droit d’être enthousiastes. Mike et Ryan les attendaient devant la porte, alors elles sortirent pour les rejoindre. Ryan me lança, moqueur:

— J’aimerais bien te dire que tu vas nous manquer, mais je crois qu’on va tellement s’amuser que…

Taylor le foudroya du regard.

— Oh! ça va, c’était une blague, protesta Ryan avec lourdeur. B-l-a-g-u-e!

Mes amis m’adressèrent un dernier signe de la main et descendirent dans le hall. Je m’allongeai sur mon lit et fermai les yeux.

— Je te dérange? demanda une voix que je connaissais bien.

Les yeux toujours clos, je fis un sourire:

— Avoue qu’en vérité tu adores me prendre par surprise, raillai-je. Tu le fais tout le temps.

J’ouvris les yeux et vis Ethan, nonchalamment adossé au mur de la chambre, en face de moi. Il affichait un léger sourire.

— Je l’avoue, je commence à y prendre goût.

Je m’assis sur mon lit et, presque timidement, il s’approcha. Il s’assit à côté de moi. Nous restâmes comme ça un instant sans dire un mot, puis Ethan me fixa de ses yeux bleus et affirma:

— J’aurais vraiment aimé que tu viennes, aujourd’hui. C’est vraiment beaucoup plus… simple, pour moi, quand tu es là.

C’était une chose tellement gentille et sincère à dire que je me sentis énormément touchée. Surtout… que je me rendais compte que je pensais la même chose. Je me penchai vers lui, et déposai un baiser sur sa joue. Un air incrédule s’afficha sur son visage.

— On se voit tout à l’heure, monsieur le chasseur de méduses, blaguai-je.

— Essaie de profiter de ta tranquillité, Isis. Après tout, ça va peut-être même te faire du bien!

Il se leva, m’enveloppant une dernière fois du regard, et quitta la chambre, refermant la porte derrière lui. Je regrettai soudain amèrement de ne pas pouvoir aller à cette sortie, moi aussi.

✴✴✴

Après le départ de mes amis, je relus ma leçon sur le suicide – Marty s’attardait énormément là-dessus, à croire que des gens essayaient de se tuer à chaque seconde de la journée –, ainsi que mon cours de Rudiments politiques sur les fonctions des différents ministres de l’Île.

Bientôt, il fut onze heures trente, et je me dis que le groupe 1 n’allait sûrement pas revenir avant le repas de midi. Je me décidai alors à tenter un tout petit quelque chose…

Je sortis de la chambre, fermant la porte derrière moi, et je descendis rapidement les escaliers pour me rendre au réfectoire. J’entrai dans la pièce et aperçus plusieurs employés de l’établissement en train de s’affairer. Je cherchai du regard un visage familier et reconnus le jeune homme qui m’avait servi à manger le premier jour, lors de la révolte anti-purée, et que je saluais toujours depuis. Comment s’appelait-il, déjà? Je ne pouvais pas aller le voir sans me souvenir de son nom!

Ah oui! Luke. Il s’appelait Luke.

Justement, il leva la tête vers moi. Quand il me reconnut, il m’adressa un petit sourire qui le fit paraître encore plus jeune qu’il ne devait l’être.

— Bonjour, Luke!

— Bonjour, Isis. Que me vaut ce plaisir?

— Tous mes amis sont en sortie. On m’a mise dans un autre groupe qu’eux, alors je suis seule.

Luke fit une petite grimace, compatissant.

— Je crois que c’est monsieur Greg qui a fait les groupes. En général, ils sont définitifs… mais tu pourrais faire une réclamation.

— Mouais, fis-je, pas convaincue. «Monsieur Greg» n’est pas très commode, tu sais.

Le tutoiement et un ton détaché s’étaient installés avec naturel dans la conversation. Après tout, il ne devait avoir que deux ou trois ans de plus que moi.

— Hum, je ne vois pas du tout de quoi tu parles, rétorqua Luke. Greg est la douceur et la gentillesse incarnées. Surtout avec ses élèves.

Il avait l’air sérieux. Je le regardai un instant, me disant que je n’aurais peut-être pas dû lui parler de ça… mais il éclata de rire.

— Tu aurais vu ta tête!

Je ne pus retenir un petit rire: il s’était bien fichu de moi, et j’étais tombée dans le panneau comme une idiote…

— Dis-moi, Isis, commença Luke en redevenant un peu sérieux, est-ce que je pourrais faire quoi que ce soit pour t’aider à passer une journée un peu moins pourrie?

— À vrai dire, il y a bien une toute petite chose, dis-je d’un ton de conspiratrice.

Je lui fis signe de se rapprocher, et je chuchotai à son oreille:

— Un sandwich.

Il me jeta un regard amusé.

— Euh… en quoi un sandwich pourrait t’être utile?

— Pour deux raisons. Premièrement, ma journée sera nettement plus agréable si je n’ai pas à avaler cette purée insipide qu’on mange à chaque repas de midi…

Luke acquiesça d’un petit mouvement de tête.

— … et deuxièmement, j’aimerais bien passer le reste de la journée dehors, et le Jour 7 on mange assez tard. Si je pouvais sortir rapidement, en emportant mon repas, ce serait vraiment mieux.

Luke sembla méditer un instant, puis me fit un grand sourire complice.

— Tu t’es adressée à la bonne personne. Un sandwich clandestin devrait pimenter ma journée.

— Super! Merci beaucoup!

— Reviens ici dans dix minutes, je te donnerai le meilleur sandwich que tu aies jamais mangé.

Je le remerciai à nouveau et remontai me préparer. En sortant de ma chambre, je faillis foncer dans une jeune fille qui déposait le courrier devant la porte de ma chambre. Elle se confondit en excuses avec une petite voix toute gênée, mais je l’interrompis: c’était entièrement ma faute. Je m’accroupis et l’aidai à ramasser les lettres éparpillées.

— Tu apportes les lettres tous les Jours 7? m’enquis-je en me relevant.

Elle acquiesça d’un hochement de tête.

— Oui, bredouilla-t-elle, et dans le reste de la semaine, je transporte aussi du courrier officiel, par exemple…

— Eh bien, merci beaucoup! C’est grâce à toi que j’ai mon meilleur moment de la semaine.

Je brandis l’enveloppe qui contenait la lettre hebdomadaire de ma famille. La jeune fille eut une sorte d’air à la fois étonné, gêné et ravi. On ne devait pas souvent reconnaître son travail, supposai-je.

— Bah, avec grand plaisir! C’est important d’avoir des nouvelles de sa famille quand on ne la voit pas.

— C’est sûr. Passe une bonne journée alors, et on se croisera au prochain Jour 7!

Je marchai vers les escaliers.

— Merci, répondit-elle, apparemment touchée. Vous ne… (elle hésita à me tutoyer) enfin… tu ne m’as pas dit ton nom!

Je me retournai, marchant à reculons.

— Isis. Et toi?

— Katy.

— À la prochaine, Katy!

Je m’enfonçai dans les escaliers et l’entendis me crier «au revoir!» d’un ton enjoué. Je souris, un peu tristement. En un sens, il était déprimant qu’une conversation aussi courte et simple mette quelqu’un d’aussi bonne humeur. Cela voulait dire que personne ne devait vraiment faire attention à elle. Je m’efforçai de chasser cette pensée et descendis au sous-sol. Luke m’attendait déjà devant la porte du réfectoire, un sourire aux lèvres.

— J’ai failli me faire prendre au moins trois fois, mais je t’ai fait un sacré sandwich!

— Merci beaucoup, je t’en dois une, dis-je avec reconnaissance en prenant le contenant de plastique qu’il me tendait.

Luke eut un haussement d’épaules modeste.

— Sûrement pas, tu me dois rien du tout, au contraire. Je m’ennuie tellement, ici.

Je ressentis un élan de compassion: c’était vrai que le pauvre n’avait pas un travail passionnant!

— N’hésite pas à venir me voir s’il te faut autre chose.

Je lui promis de très vite repasser, l’engageai à faire de même, le saluai et remontai dans le hall, toute contente à l’idée de pouvoir tranquillement manger dehors. Même lorsque Sandra et sa bande me lancèrent des regards mauvais, je m’en fichai royalement.

Je sortis du bâtiment, pris une grande bouffée d’air et me rendis au parc le plus proche. Là, je me décidai à faire une chose qui m’avait manqué: grimper dans un arbre. J’en avisai un, entrepris rapidement de l’escalader et m’assis sur une grosse branche solide, les jambes suspendues à plus de deux mètres du sol. Ainsi perchée sur cet arbre, je me sentais parfaitement à l’aise. J’ouvris l’enveloppe contenant la lettre de ma famille. Je reconnus, comme toujours, l’écriture de ma mère et de mon frère; mon père ne semblait pas encore avoir digéré mon départ. La lettre ne contenait rien d’inhabituel, ma mère me transmettait des nouvelles de la famille, des chantiers sur lesquels ils travaillaient; elle me faisait mille recommandations et m’embrassait très fort. Elle ajoutait simplement que je manquais énormément à mon père, mais qu’il n’osait pas trop m’écrire. J’eus une bouffée d’affection pour elle: c’était bien ma petite maman, à essayer d’apaiser les tensions.

Je rangeai la lettre dans mon sac – que j’avais bien accroché à la branche – et entamai mon sandwich, qui s’avérait être un hamburger. Luke n’avait pas menti, je n’en avais sans doute jamais goûté d’aussi bon. J’étais venue à bout de la moitié du hamburger lorsque j’entendis un bruit. Je me mis debout sur la branche pour regarder un peu autour de moi, mais il n’y avait personne. «Sans doute le vent», me dis-je, souriant à ma propre paranoïa. Je me rassis, laissant mes jambes se balancer en l’air au même rythme.

Soudain, une main attrapa mon pied droit et me tira brusquement. Je perdis l’équilibre…

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