Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 37 sur 41

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Matricule A390G7

Chapitre 36

Durant les jours qui suivirent, je me forçai à ne pas retourner chez Truman. Ethan ne m’en reparla pas, mais une part de moi avait l’impression qu’il savait que j’y étais allée, sans pourtant m’en tenir rigueur.

Je réussis – non sans effort – à me concentrer à nouveau en cours et à conserver mes méditations sur les révélations de Truman pour le moment où je me retrouvais enfin seule, tranquille, dans mon lit. Je laissais alors mon esprit aller et venir d’une pensée à une autre, d’une notion à une autre, d’un mot à un autre. Chaque soir, je m’efforçais de me répéter mentalement le vocabulaire que Truman m’avait appris – les noms des jours et des mois, notamment –, afin d’être plus à l’aise lors de notre prochaine conversation.

J’avais ainsi trouvé une sorte de rythme et j’étais parvenue à marquer une réelle différence entre ma vie scolaire et ma vie clandestine. Je jouais un double jeu, adaptant ma manière de parler selon mon auditeur, évitant de me trahir en laissant échapper un mot que je n’étais pas censée connaître. Je commençais à penser que je n’avais plus rien à craindre… puis la deuxième MES arriva, brisant l’équilibre que je m’étais construit.

— La dernière mise en situation était d’une importance négligeable comparée à celle que vous expérimenterez aujourd’hui, déclara Greg. Vous allez rencontrer une situation bien plus délicate, bien plus dangereuse, et, surtout, que vous devrez absolument savoir gérer si vous aspirez un jour à devenir Sauveteurs.

La vitesse des battements de mon cœur avait triplé. Quelle que soit la MES qui m’attendait, je sentais qu’elle serait compliquée et que je n’avais pas le droit d’échouer.

— Aujourd’hui, continua GLT, vous serez uniquement sous ma supervision, puisque votre professeur de Théorie a eu un empêchement. Bien sûr, il visionnera les vidéos de vos performances.

Une MES difficile, une pression renforcée par mon échec de la dernière fois, et Greg libre de nous tyranniser à son gré. La journée promettait d’être charmante.

— La mise en situation d’aujourd’hui étant assez longue, seuls dix d’entre vous pourront la passer… mais ne vous inquiétez pas, les jours suivants, ce sera le tour des autres. Bon, ceux que je vais appeler restent avec moi pour faire leur MES, les autres se rendent au gymnase, où un remplaçant se chargera de vous.

Il se racla la gorge et récita:

— Kimberley, Jordan, Ryan, Stuart, Jane, Audrey, Isis, Alison, Stacy et Todd, vous passez aujourd’hui. Les autres, filez au sous-sol.

Je retins un soupir. Comme toujours, mes amis et moi étions séparés. Cependant, je n’étais pas mécontente de passer ma MES aujourd’hui, au moins je serais débarrassée, après. Nos camarades descendirent au sous-sol, tandis que GLT nous donnait des indications quant à ce qui nous attendait:

— Aujourd’hui, vous avez des consignes très simples. À votre tour, vous entrerez dans la salle. Vous devrez trouver un objet et ressortir. Juste avant votre passage, je vous indiquerai la nature de l’objet à récupérer. Kimberley, vous commencez.

La jeune fille s’avança vers la porte, et je pus presque lire dans ses pensées alors qu’elle jetait à Greg un regard agacé. «C’est juste KIM!» hurlaient ses yeux.

— Vous devez trouver un couteau, déclara GLT.

Kim pénétra dans la pièce. Mentalement, je priai pour que mon tour arrive rapidement… et Greg m’exauça quelques minutes plus tard.

— Isis, c’est votre tour. Vous devez trouver une corde.

Cette fois-ci, Greg ne me lança aucun regard, ne me fit aucune remarque. En ouvrant la porte, je me surpris à espérer que la dernière MES ne serait qu’un mauvais souvenir vite oublié. Mais la porte se referma derrière moi et je fus noyée dans l’obscurité. Une cruelle impression de déjà-vu s’installa, et j’eus peur d’entendre des sanglots et de revivre le cauchemar de la dernière fois. Les lumières se rallumèrent, et je découvris une grande pièce très encombrée. En vérité, j’eus l’impression de me retrouver dans le grenier de l’école.

La salle était si surchargée que je ne voyais pas le mur du fond. Partout, des coffres étaient entassés, débordant d’objets divers. «Concentre-toi, me dis-je. Tâche de trouver une corde, et sors d’ici.» Cependant, je sentais que l’exercice ne pouvait pas être aussi aisé. Il devait y avoir une difficulté que Greg n’avait pas mentionnée.

J’entamai ma recherche en explorant le contenu des coffres. Je n’hésitai pas à fouiller avec véhémence, songeant qu’il valait mieux que je sois rapide. Le sol aussi était jonché d’objets, et je devais regarder attentivement dans chaque recoin, pour être sûre de ne pas manquer une faille dans un mur, un trou dans le sol, ou quoi que ce soit susceptible de cacher ce que je recherchais.

À ce moment, j’aperçus une corde. Elle était suspendue à un poteau fixé au mur, et on l’avait attachée en un nœud coulant. Je ressentis aussitôt un malaise devant la façon étrange dont elle avait été nouée et suspendue. Quelque chose me disait que cela possédait une signification qui m’échappait, mais qui n’avait rien de bon. Je secouai la tête, agacée par mon angoisse injustifiée, et je saisis la corde.

J’entendis alors un bruit sourd, le genre de bruit que fait un objet lourd en tombant par terre. Évidemment, cela renforça mon malaise, et je me mis à défaire le nœud qui retenait la corde au poteau… ou plutôt le nœud qui retenait la corde poisseuse au poteau. L’épaisse ficelle semblait en effet avoir été enduite d’un produit un peu collant, dont l’odeur m’était vaguement familière.

En y regardant plus attentivement, je me rendis compte qu’on n’en avait pas seulement enduit la corde: certains des coffres et une grande partie du sol étaient aussi étrangement poisseux, et – je le réalisais à présent – l’odeur dérangeante flottait partout dans la pièce. Et cette odeur… était celle de l’essence. Mais pourquoi quelqu’un en aurait-il enduit toute une salle?

J’avais fini de dénouer la corde. Cette pièce et son contenu commençant à m’inquiéter sérieusement, je ne m’attardai pas. Je me dirigeai vers la porte et je vis un baril entier d’essence qui se déversait lentement sur le sol. Écœurée, je saisis la poignée de la porte, et poussai.

Rien ne se passa.

Je réitérai mon geste, poussant sur la porte avec impatience, mais celle-ci refusait de s’ouvrir. Je me rendis à l’évidence: elle n’était pas simplement bloquée… elle était fermée à clé. J’étais coincée dans cette salle. Je soupirai, me forçant à rester calme. Mais alors une autre odeur remplaça celle de l’essence: ça sentait le brûlé.

Je me détournai lentement de la porte et jetai un regard sur la salle. De la fumée noire commençait à monter. Puis des flammes surgirent, léchant les meubles enduits d’essence, se dirigeant inévitablement vers moi. Mes yeux s’ouvrirent de terreur. Je me mis à tambouriner contre la porte.

— AIDEZ-MOI! hurlai-je. AU SECOURS! AU FEU!

Personne ne répondit. Je me mis à paniquer totalement.

— LA SALLE PREND FEU!

La terreur paralysait mon esprit, mais le peu de raison qu’il me restait me rappela qu’il s’agissait d’une mise en situation… tout était sans doute fictif. Tout allait bien. Je respirai profondément, je n’avais aucune raison de m’inquiéter.

Le feu était presque parvenu jusqu’au bidon, à présent, et je fronçai les sourcils. Quelque chose clochait: je n’avais aucun moyen de m’en sortir sans mettre ma vie en danger, et personne ne venait m’aider. Et si… tout était réel? Et si la MES avait viré au cauchemar?

Je me mis à courir vers le fond de la salle pour m’éloigner du bidon. Une seconde plus tard, celui-ci explosa. Je me jetai à terre, pour éviter les débris, et je me cognai la tête. Je voulus me relever, mais je fus prise de vertige. Je voyais tout en flou, il y avait de la fumée partout. Mon cœur battait si vite que cela me faisait mal.

Désespérée, je m’adossai contre le mur. Je ne pourrais pas m’en tirer, cette fois-ci. Personne ne viendrait me sauver, pas un professeur, pas mes amis, pas ma famille. J’étais seule et j’allais mourir. D’ailleurs, c’était sûrement Greg qui l’avait voulu. Il m’avait piégée, comprenant que j’y étais pour quelque chose si Truman avait eu la vie sauve.

Truman. Lui non plus, je ne le verrais plus jamais. Il se blâmerait, en apprenant ma mort.

Ma mort…

La Mort.

Non. Pas maintenant. C’était trop tôt.

Mes vertiges avaient cessé. Je lâchai la corde enduite d’essence et me mis à foncer à travers la pièce, regardant autour de moi, recherchant un objet susceptible d’assurer mon salut. Mon angoisse était au-delà de l’imaginable. J’avais mal partout, et respirer correctement devenait difficile. Mais tout mon être était mobilisé dans un seul but: survivre. Voyons, cette toile pourrait me protéger des flammes… mais non, elle était poisseuse, et donc inflammable. Alors… serait-il possible qu’il y ait une issue autre que la porte d’entrée?

Mais oui, c’était la solution! Je n’avais pas vu Kim ressortir de sa MES, elle n’avait donc pas emprunté la porte. Cela impliquait l’existence d’une autre sortie! Je me mis à raser les murs à la recherche d’une issue, lorsque je ressentis une douleur au pied. Je baissai les yeux: ma chaussure était en train de prendre feu.

Immédiatement, je la retirai et la lançai le plus loin possible. Je continuai à raser les murs, écartant les meubles, cherchant avec désespoir un moyen de sortir. Je me mis à tousser de plus en plus fort. Je crachai par terre: ma salive était noire. J’étais en train de devenir cendres. Je tombai à terre à cause de l’épuisement. Je toussai encore. J’étais incapable de me relever.

Je rampai contre le mur, avançant péniblement à la force de mes bras. La fumée m’entourait de ses odieuses volutes, et tout ce que je parvenais encore à voir était la lueur flamboyante de la salle qui prenait feu. Je me cognai à une commode, devant moi. Je la repoussai par la force de ma rage, puis je m’effondrai. Ma tête toucha le sol; j’étais incapable de penser. Machinalement, je me redressai et repoussai encore la commode, qui était décidément bien lourde. Je continuai à raser la porte…

À raser la porte. La porte. La porte?

L’idée avait mis un moment à faire son chemin dans mon cerveau, mais soudain je compris que j’avais trouvé la sortie. Elle était dissimulée derrière la commode, tout simplement. Faiblement, je donnai de petits coups de pied dans la porte, qui finit par s’ouvrir, et je m’extirpai en rampant de la pièce en feu.

✴✴✴

Ce fut Taylor qui me raconta ce qui s’était passé. Apparemment, il y avait eu un problème technique, dont GLT avait mis du temps à se rendre compte. La pièce avait pris feu pour des raisons inconnues, et la porte d’entrée de la salle de MES était bloquée. Greg avait appelé la sécurité de l’école et foncé vers la sortie de derrière. Il y était arrivé juste à temps pour me voir m’extirper des flammes. Il m’avait transportée à l’infirmerie, où je n’étais restée que quelques heures, le temps de reprendre mes esprits. On m’avait alors ramenée dans ma chambre, où on m’avait permis de rester jusqu’à ce que j’aille mieux. Je retournai en cours le lendemain.

Tout cela, évidemment, était la version officielle des faits. En vérité, je soupçonnais fortement Greg d’avoir voulu me blesser, ou du moins me faire très peur. Bien sûr, s’il m’avait assassinée, cela lui aurait attiré des soucis. J’étais donc convaincue qu’il m’aurait sortie des flammes si je ne l’avais pas fait avant.

Voilà bien la seule chose qui me faisait rire dans tout cet événement: GLT avait dû faire une drôle de tête en s’apercevant que je m’étais sauvée toute seule. Ainsi, j’étais plus forte que ce qu’il pensait, et il n’avait pas la possibilité de jouer le rôle du héros de l’histoire. Au lieu de ça, il était le professeur qui s’était rendu compte d’une erreur technique avec une extrême lenteur.

— Tu penses que Greg l’a fait exprès? me demanda Ethan, le soir après l’incendie.

— Je ne sais pas. Peut-être a-t-il voulu me faire peur. Mais je suis sûre qu’il ne sait pas que je suis allée plusieurs fois chez Truman, sinon il m’aurait fait arrêter.

Ethan hocha la tête.

— Tu voudras quand même y retourner, je suppose.

— Exact, mais plus discrètement.

Il sourit, un peu tristement.

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