Matricule A390G7
Chapitre 16
— Tous les élèves doivent se rendre à huit heures précises dans le hall, déclara la voix morne des haut-parleurs. Pas de retard.
Pour la première fois, je m’étais réveillée avant l’annonce robotique du matin, et je l’entendis de la salle de bain, et non de mon lit. Je commençais à prendre une sorte de rythme adapté à mon emploi du temps chargé: je m’endormais tôt et me réveillais légèrement avant l’heure. Ce matin, j’avais décidé de me lever avant tout le monde, plutôt que de paresser sous la couette. Je retournai à ma chambre pour m’habiller. Mes deux colocataires peinaient à ouvrir les yeux. Comme chaque jour, je ne sais quel employé de l’établissement avait déposé des piles d’habits propres devant les portes des chambres. Je me jurai mentalement de le remercier si je le croisais, tout en enfilant mon jogging.
Voyant que mes amies étaient encore collées à leurs couchettes et qu’il était l’heure d’aller manger, je me décidai à agir et m’écriai, avec une pointe de culpabilité:
— GLT passe dans les couloirs!
L’effet fut immédiat: d’un même mouvement, Julia et Taylor se redressèrent brusquement dans leurs lits. Je souris, et elles râlèrent en prenant conscience de la ruse. Néanmoins, elles se préparèrent rapidement, et dix minutes plus tard nous étions dans le réfectoire. Nous prîmes rapidement notre déjeuner, puis nous rendîmes dans le hall. Mike et Ryan se joignirent immédiatement à nous et pour une fois, quand la voix de GLT sortit des haut-parleurs pour nous ordonner de courir pendant vingt minutes au même rythme, nous nous exécutâmes ensemble.
Après dix minutes, Julia avait faibli, alors Mike avait ralenti pour ne pas la laisser seule. Puis ce fut le tour de Taylor. Je m’efforçai de continuer, tout comme Ryan. Je remarquai que celui-ci ne me lâchait pas du regard, et je finis par demander, un peu haletante:
— Qu’est-ce qu’il y a?
Il haussa les épaules et répondit:
— Oh, rien… seulement, c’est rare qu’on soit juste tous les deux.
Je me sentis rougir. C’était la deuxième fois qu’il faisait ce genre d’insinuations. Mais je me rassurai: pour lui, ce devait être un jeu. Je répondis, d’un ton neutre:
— Oui, je ne peux décidément pas me passer des trois autres!
Il sourit, et je supposai que j’avais bien répondu, sans toutefois l’encourager. Je n’avais pas envie qu’il commence à se faire des idées. Au bout des vingt minutes, nous nous arrêtâmes et fîmes quelques étirements jusqu’à huit heures trente. C’est alors que la voix morne des haut-parleurs annonça:
— Vous avez quartier libre pour le reste de la journée. N’oubliez pas que vous avez un certain nombre de devoirs à…
Je ne saurais jamais ce que la voix avait dit, puisque des cris de joie fusèrent un peu partout dans le hall. Tout le monde se précipita à l’extérieur en hurlant, en riant et en se bousculant. Le règlement de l’école nous permettait de sortir, mais seulement jusqu’à un certain périmètre, et à condition de rentrer bien avant la nuit. Je ne pouvais donc pas rendre visite à ma famille, notre maison étant quasiment à l’autre bout de la Ville. En revanche, il y avait un petit parc non loin de l’établissement, et Taylor proposa d’y aller.
— Pour quoi faire? demanda Julia. Compter les brins d’herbe?
Mike lui fit remarquer que ça nous ferait du bien de sortir… alors elle accepta instantanément. Taylor et moi échangeâmes un regard surpris. Julia était rarement aussi conciliante. Nous nous élançâmes en dehors du bâtiment et nous descendîmes les marches quatre à quatre, avant de nous engager dans une rue menant au parc le plus proche. Arrivés là-bas, nous nous allongeâmes sur l’herbe pour profiter d’un moment de détente et de sérénité… Enfin, pendant à peu près cinq secondes, peut-être. Parce qu’après, Julia demanda:
— On fait quoi?
Taylor soupira:
— Tu ne peux pas juste te détendre un peu?
Je souris, réalisant que les seuls moments où Julia se détendait, c’était lorsqu’elle dormait.
— Oh, j’ai une trop bonne idée! s’exclama celle-ci. Et si on jouait à «vérité ou conséquence» ?
Je souris. Ce n’était pas mon genre de jeu, mais après tout, pourquoi pas!
— Mike, vérité ou conséquence? lui demandai-je.
— Conséquence.
— Fais trois galipettes en arrière, le défia Ryan.
Immédiatement, je me rappelai le blocage de Mike concernant les roulades.
— Très drôle, railla Mike. Je fais quoi, alors?
Ryan fronça les sourcils.
— Je viens de te le dire, insista-t-il. Tu as dit «conséquence», alors assume, maintenant!
Mike rougit légèrement.
— Arrête de faire l’idiot, tu sais bien que…
— Que rien du tout! le coupa Ryan en haussant la voix. T’es obligé de le faire…
— Il n’est pas obligé de faire quoi que ce soit, démentis-je. On est là pour se détendre, OK?
Ryan se détendit et capitula en souriant. Mais pendant une seconde, j’avais vu un voile de mépris et de colère dans ses yeux.
— Isis, vérité ou conséquence? me demanda Julia.
— Vérité, répondis-je lâchement.
— Très bien: si tu avais le choix entre faire un câlin à une méduse ou passer une soirée en tête-à-tête avec GLT, tu ferais quoi?
✴✴✴
Nous ne rentrâmes à l’école qu’à l’heure du repas, puis nous passâmes l’après-midi à faire nos devoirs en discutant. Pour moi, c’était tout nouveau, et presque étrange, de simplement passer une journée tranquille avec des amis, à parler et à rigoler, et cela m’apaisa grandement. Le soir, je reçus une lettre de ma famille pour me dire que tout allait bien et qu’ils pensaient fort à moi. Je reconnus l’écriture de ma mère et de mon frère, mais pas celle de mon père, ce qui m’attrista un peu.
Cette nuit-là, le sommeil décida de me fuir. À deux heures du matin, je me levai pour aller me rafraîchir le visage dans la salle de bain. Mais en retournant dans ma chambre, j’aperçus une lueur venant du bas des escaliers.
J’hésitai sur ce que je devais faire et décidai de retourner dans ma chambre… avant de changer d’avis. Après tout, malgré le couvre-feu, j’avais bien le droit de sortir un instant de ma chambre, en cas d’insomnie. Et puis ce n’était pas comme si je risquais de croiser un employé à une heure pareille!
Alors, à pas de loup, je descendis les marches jusqu’à arriver dans le hall. La lueur semblait venir d’une porte ouverte vers le fond de la grande salle, derrière les bureaux d’accueil. Je me dis qu’on avait simplement dû oublier d’éteindre la lumière. Je m’apprêtais à faire demi-tour, lorsque j’entendis des voix. Ma curiosité l’emporta sur mon inquiétude. Je me rapprochai de la pièce éclairée en rasant les murs, et je pus clairement distinguer un échange:
— Il faut faire cela rapidement, déclara tout bas un homme que je ne connaissais pas. Il commence à dire que les gens ont le droit de savoir.
— Quand? demanda une autre voix, qui m’était plus que familière.
C’était GLT, j’en aurais mis ma main au feu!
— Le plus vite possible, rétorqua l’autre. Avant qu’il ne commence à parler.
— Quelle plaie, ce Truman! cracha Greg. Il ne manquera à personne!
Un frisson me parcourut. De qui parlaient-ils?
— Hum… il vaut tout de même mieux ne pas laisser de traces, affirma l’autre.
— Pff! Nous ferons passer ça pour un vol qui a mal tourné, rétorqua GLT. Honnêtement, j’aurais buté ce petit vieux moi-même, mais mon absence serait sans doute remarquée. Je confierai la mission à quelqu’un d’autre.
— Soit, mais soyez discret, et employez un tueur professionnel, on ne peut risquer de laisser un amateur s’occuper de cette affaire. Personne, je dis bien personne, ne doit savoir la vérité.
Il marqua une pause, avant d’ajouter:
— Le Président lui-même a insisté là-dessus.
Je dus retenir un gémissement. Ça devait être un cauchemar, il fallait que c’en soit un. GLT et un inconnu projetaient de tuer quelqu’un… pour le Président! Le chef de notre gouvernement, le protecteur de l’Île, désirait assassiner quelqu’un!
— Je le ferai venir ici, ajouta GLT, et puis j’enverrai quelqu’un pour le suivre et le tuer. Ce sera propre, rapide, simple. Et tout le monde restera dans l’ignorance.
Une nausée me monta à la gorge. Il fallait que je retourne me coucher. Sur-le-champ. Avant que les deux hommes ne sortent de la pièce. Morte de peur, pâle comme un linge, je m’efforçai de m’éloigner vers les escaliers le plus rapidement et calmement possible. Je serrai mon pendentif dans ma main, pour me raccrocher à quelque chose, mais lorsque j’atteignis le haut des marches, je me sentis craquer. Je me laissai glisser le long du mur, terrorisée, perdue. Qu’allais-je faire?
Je n’avais pas le droit de me taire, mais je ne pouvais pas me permettre d’en parler à qui que ce soit sans me mettre en danger. Je sentis des larmes brûlantes couler sur mes joues. J’avais tellement peur que j’aurais pu hurler. Si je ne faisais rien, cet homme, Truman, allait sûrement mourir. Si j’agissais, ce serait peut-être ma vie qui serait en jeu… et de toute façon, que pourrais-je faire? Je ne connaissais même pas cet homme, comment savoir s’il méritait la mort ou non?
Je résolus de retourner me coucher, m’efforçant de me dire que j’aurais tout le temps d’y penser le lendemain. Mais une fois dans mon lit, je compris qu’il me serait impossible de fermer l’œil. Alors je me mis à réfléchir, et plus je songeais à ce que j’avais entendu, plus ma rationalité me rattrapait. Je m’étais sans doute inquiétée pour pas grand-chose, je ne pouvais pas m’affoler pour quelques phrases éparses d’un dialogue que j’avais surpris par hasard. Replacé dans son contexte, ce que j’avais entendu prenait sans doute un sens totalement différent. Peut-être ce «Truman» était-il un monstre inhumain et dangereux!
Un peu rassérénée, ma panique transformée en une vague inquiétude, je finis par trouver le sommeil.
✴✴✴
Le cours de Théorie était commencé depuis seulement cinq minutes, pourtant le tableau était rempli d’écriture, et tous les élèves avaient déjà le nez dans leurs cahiers. Marty avait abordé un sujet délicat: le suicide. Il avait commencé par nous dire que les tentatives de suicide étaient bien plus fréquentes que ce qu’on croyait, mais que, la plupart du temps, la brigade des Sauveteurs parvenait à les stopper à temps.
— Ce qu’il faut bien que vous ayez en tête, affirma Marty, c’est qu’une personne qui tente de se suicider estime qu’elle n’a plus rien à perdre, ou bien alors qu’elle a commis un acte irréparable et mérite de mourir. Dans les deux cas, votre travail est de convaincre cette personne qu’elle a tort. Même si ce n’est pas le cas.
— Donc on doit mentir? demanda Ethan. Lui faire croire que tout peut s’arranger?
La question ne parut pas gêner Marty. Il dut même trouver qu’elle serait intéressante pour faire évoluer son cours:
— Quelqu’un peut-il répondre à monsieur Ethan, s’il vous plaît?
Je levai la main, un peu timidement.
— Oui, mademoiselle Isis?
Je pris une grande inspiration:
— Dans les deux cas, ça ne serait pas vraiment un mensonge, je pense, commençai-je. Parce que, d’une part, on a toujours quelque chose à perdre ou quelqu’un qui tient à nous; et, d’autre part, ce n’est pas à nous de juger si une personne mérite la mort.
Marty afficha un petit sourire.
— On peut voir les choses comme ça. Mais ce n’est pas la réponse que j’attendais.
Il croisa les bras et nous regarda avec attention.
— C’est votre travail de sauver n’importe quelle personne en danger. N’importe laquelle! Qu’elle le veuille ou non, que vous le vouliez ou non, vous devez sauver sa vie. Mais c’est à votre professeur d’Idéologie de vous en parler, pas à moi, donc je ne m’étendrai pas là-dessus.
Effectivement, Edgar nous en avait touché un mot, mais je ne l’écoutais sans doute pas… Ethan, qui était juste devant moi, se crispa un peu. Comme moi, il n’avait pas l’air de partager l’avis de nos professeurs sur ce sujet. Sans même y avoir réellement pensé, je déchirai un bout de papier et j’y écrivis:
Désolée de m’être énervée contre toi.
Je pliai le papier et l’envoyai sur sa table, pendant que Marty était tourné vers le tableau. Ethan le déplia et le lut, puis me fit rapidement passer sa réponse:
Moi aussi, j’aurais dû rester calme, je suis désolé. Quelqu’un t’a dit pour ma sœur, n’est-ce pas?
Je vis qu’il me regardait, alors je hochai la tête, pour lui montrer que j’étais au courant. Je vis ses traits se détendre; il paraissait soulagé de ne pas avoir à me raconter ce qui l’attristait tant. Je sus que j’avais bien fait d’interroger Julia, et pas lui. Ce fut avec un poids en moins sur mes épaules que je suivis la fin du cours, et lorsque Marty nous laissa sortir, je ramassai rapidement mes affaires pour aller vers Ethan. Il m’adressa un sourire complice et déclara:
— Donc on arrête de se disputer?
— Avec plaisir, rétorquai-je sur le même ton.
Nous nous rendîmes ensemble au réfectoire en discutant pour une fois de tout et de rien, de GLT, des différents cours. Arrivés dans la salle de la cantine, nous restâmes plantés l’un devant l’autre, jusqu’à ce qu’il dise:
— À tout à l’heure, je suppose.
Mais avant qu’il se retourne, je décidai de le retenir:
— Tu pourrais te joindre à nous, tu sais.
Quelque chose passa dans son regard, et il hésita avant de répondre:
— Une autre fois, peut-être… mais merci, c’est sympa.
M’adressant un signe de la main, il s’éloigna vers une table au fond de la salle, et je compris qu’il ne voulait pas s’asseoir avec Ryan. Je poussai un petit soupir, me sentant soudainement un peu seule, et j’allai me chercher à manger avant de me rendre à la table de mes amis. J’entamais ma bouillabaisse – plus on en mange, moins elle dégoûte –, quand je me rendis compte que Ryan m’observait. Je posai ma cuillère et le regardai à mon tour:
— Quoi?
Il sembla pâlir légèrement.
— Rien, répondit-il sèchement.
Évidemment, il n’y avait pas «rien», mais s’il avait quelque chose à me dire, je n’avais pas à le supplier pour qu’il le fasse. Je haussai les épaules avant de retourner à ma purée.
Le reste de la journée passa lentement, comme toujours, et la torture quotidienne de GLT fut suivie d’un cours de Rudiments médicaux assez délicat. Nous tentâmes d’apprendre à bien réaliser les premiers gestes à effectuer lorsque quelqu’un se blesse, ce qui changeait de nos cours habituels.
Le soir, en me couchant, je me rendis compte que l’inquiétante conversation que j’avais surprise la veille m’était complètement sortie de la tête. Mais, après tout, GLT avait parlé de faire venir ce Truman à l’école. J’aurais donc le temps de réfléchir d’ici là.
OceanofPDF.com