Matricule A390G7
Chapitre 28
J’étais toujours adossée contre l’arbre, dans le parc, mais je ne pleurais plus. Il arrivait toujours un moment, quand on avait beaucoup pleuré, où les larmes ne pouvaient plus couler. On avait les yeux asséchés, comme une éponge trempée qu’on aurait essorée jusqu’à ce que la dernière goutte, enfin, daigne tomber.
J’en étais à ce stade-là: les yeux rougis, les genoux repliés contre moi, les bras entourant mes genoux, la tête appuyée contre l’arbre. Le ciel s’était un peu assombri, mais je ne me résolvais pas à regarder ma montre, car ce geste m’aurait ramenée à la réalité… et la réalité était trop déplaisante pour que j’aie envie d’y faire face. Pourtant, une petite voix me murmura qu’il faudrait bien, un jour, que j’accepte ce qui venait de se passer. Alors, prenant une grande inspiration, je laissai libre cours à mes pensées… qui affluèrent dans mon esprit telle une avalanche de soucis.
Déjà, je devais admettre que Ryan, mon ami, le cousin de Julia, mon amie aussi, était un monstre cruel et insensible, et qu’il avait causé la mort d’Ashley, la sœur d’Ethan. Ethan. Celui-ci ne cessait de me répéter de ne pas faire confiance à Ryan, et je ne l’avais pas cru. Je l’avais trouvé paranoïaque et obsessionnel, et je le lui avais d’ailleurs fait comprendre.
Il fallait aussi que je comprenne que j’avais failli mourir. Ryan m’avait agressée, et je ne savais pas s’il avait simplement en tête de se venger de mon refus… ou bien s’il comptait faire autre chose de moi. Je sentis les larmes remonter, mais je secouai la tête, pour chasser ce qui me venait à l’esprit. Il n’était pas question que je réfléchisse à ce que Ryan aurait pu me faire si je n’avais pas su me défendre.
Après son aveu sur ce qu’il avait fait à Ashley, j’étais certaine qu’il m’aurait tuée, s’il avait pu. Parce que je savais, maintenant. C’était le plus important, au final. Je connaissais la vérité. Mais à qui la dire? À qui la confier? Il faudrait que j’en parle à Ethan, bien sûr, même si sa réaction serait terrible. Il voudrait sans doute massacrer Ryan… mais je ne pouvais pas taire la vérité sur la mort de sa sœur. Il avait le droit de savoir.
Pour Mike, Julia et Taylor, en revanche, ce serait plus compliqué. Je ne savais pas comment ils réagiraient en entendant un si dur récit. Après tout, Ryan était leur ami aussi… il était de la famille de Julia! Elle serait sans doute détruite de savoir que son propre cousin lui avait menti pendant des années. Mais il fallait que je la mette au courant, parce que je savais à présent que Ryan était dangereux. Je fixai la marque rouge laissée par la poigne de fer de mon agresseur sur mon bras. Oui, il fallait que mes amis soient au courant, ou alors Ryan pourrait leur faire du mal.
Je me décidai enfin à regarder ma montre: six heures moins deux. Nous avions eu l’autorisation de sortir, sans dépasser un certain périmètre, mais on nous avait demandé d’être de retour pour six heures. J’allais être en retard, pour changer.
Je me relevai, lentement, précautionneusement, et je grimaçai. J’avais l’impression que tous mes muscles sans exception criaient grâce. Ma lutte contre Ryan avait laissé des traces, et mon immobilité totale dans le parc n’avait rien arrangé. Eh oui… Les gens ont tendance à décrire les vainqueurs dans les combats comme victorieux et magnifiques, mais ils omettent de préciser à quel point tous leurs muscles sont endoloris. Cependant, ma douleur diminua alors que je commençais à marcher, et je fus même capable de trottiner à la fin du trajet.
J’arrivai à l’école avec moins de dix minutes de retard, et le gardien à l’accueil ne me fit aucun commentaire. Comme il n’y avait pas beaucoup de monde en bas, je pris l’ascenseur et, pendant que l’appareil montait, je me crispai peu à peu. Et si je croisais Ryan dans le couloir? S’il se jetait à nouveau sur moi? Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, et je me précipitai vers ma chambre. J’entrai brusquement, ouvrant la porte à la volée, et je fis face à trois paires d’yeux étonnés.
Julia, Mike et Taylor, assis par terre.
Ma première émotion fut le soulagement: au moins, Ryan n’était pas là. Puis l’appréhension me gagna. Comment allais-je leur raconter que Ryan avait essayé de me tuer? Refermant doucement la porte derrière moi, j’allai m’asseoir sur mon lit. Mes trois amis me fixaient en silence. Alors je déclarai, d’une toute petite voix:
— Il faut… il faut que je vous parle.
Julia, qui m’avait paru un peu tendue, craqua soudain:
— Et comment que tu vas parler! T’as intérêt à avoir une explication, et une sacrément bonne!
Je fronçai les sourcils, inquiète.
— Crois-moi, Julia, tu n’as pas la moindre idée de ce que je m’apprête à vous dire.
— Ah! cria Julia en se levant. Ça, c’est la meilleure!
Elle paraissait très énervée.
— Tu crois vraiment que mon cousin n’est pas assez proche de moi pour me dire quand ma meilleure amie agit comme une garce avec lui?!
J’ouvris de grands yeux. J’étais tellement choquée qu’aucun son ne sortit de ma bouche. Mais Julia ne comptait pas me laisser comme ça.
— Alors? insista-t-elle. Tu vas m’expliquer pourquoi tu as repoussé Ryan d’une façon aussi odieuse, après qu’il t’a dit qu’il était amoureux de toi?
— C’est ça qu’il t’a dit? murmurai-je.
— Oh, que oui!
— Ryan… commençai-je, tout bas. Ryan a voulu m’embrasser, tout à l’heure. Je l’ai calmement repoussé, lui expliquant que je l’aimais bien, mais comme un ami…
— N’essaie pas de men…
— TA GUEULE! hurlai-je. LAISSE-MOI PARLER!
Sous le coup de la surprise, elle se tut. Je repris, des larmes coulant de nouveau à flots sur mon visage, sans que je puisse les arrêter.
— À la suite de quoi il s’est jeté sur moi en me beuglant dessus que je n’avais «pas le droit» de le repousser. Et puis il a essayé de m’agresser, de me… de me…
Le mot ne voulait pas sortir. Le dire rendrait la chose trop réelle.
— Je crois… qu’il m’aurait violée, si je ne l’avais pas frappé, lâchai-je soudain.
Mes trois amis me regardaient avec stupeur. Ils n’arrivaient plus à parler, ni même à penser, apparemment.
— Alors je l’ai frappé et je me suis enfuie. Je viens seulement de revenir, parce qu’avant, je ne pouvais pas…
Je m’étais arrêtée de pleurer, mais c’était sur les joues de Julia que des larmes avaient commencé à couler. Elle était toujours debout. Je levai la tête vers elle et déclarai:
— La mort d’Ashley, c’est sa faute, Julia. Il me l’a dit.
Je savais que Mike et Taylor ne comprendraient pas ce que je disais, mais Julia le pourrait. Il fallait qu’elle le sache. Mais je voyais que quelque chose clochait dans son regard. Et c’est là que je compris: elle avait plus confiance en Ryan qu’en moi.
— Julia, je te jure que c’est vrai. Je te le JURE. Ton cousin… est un monstre. Il est dangereux.
La bouche de Julia se déforma en un rictus bizarre.
— Et tu penses vraiment que je vais te croire? demanda-t-elle d’une voix glaciale.
Sans me laisser le temps de répondre, elle quitta la chambre à grands pas. Taylor et Mike semblaient pétrifiés.
— C’est vrai? murmura Mike, incapable d’affronter ce que je venais de dire. Tout est vrai?
Je hochai la tête. Sortant de sa torpeur, Taylor se précipita vers moi et me prit la main, qu’elle serra très fort. Mike était toujours assis par terre, et je vis qu’il fixait mon poignet et la marque rouge qu’y avait laissée Ryan.
À son tour, il vint s’asseoir à côté de moi et il m’entoura les épaules avec son bras, tout doucement, osant à peine me toucher.
— Elle finira par te croire, déclara-t-il. Tu verras.
Je hochai la tête.
— Ça va aller, je te le promets, ajouta Taylor.
✴✴✴
— Alors je me suis enfuie, et je suis restée dans un parc pendant des heures… mais je ne suis toujours pas calmée.
J’étais assise dans le hall avec Ethan. Tout le monde était au réfectoire, en train de manger. Mais je l’avais entraîné à part dès que je l’avais vu, et je lui avais tout raconté. Il m’avait laissée parler jusqu’au bout, et je sentais qu’il ne se retenait d’exploser que pour me ménager.
— J’aurais dû te croire, quand tu me disais de ne pas lui faire confiance et que c’était sa faute si…
— On s’en fiche, Isis! s’écria Ethan. On s’en fiche, de ce que j’avais dit, de ce que tu n’as pas cru! Ma sœur est rentrée complètement saoule d’une soirée, avec un gars qu’elle connaissait à peine, c’est surtout sa faute à elle, si elle s’est perdue dans cette saleté de ruelle…
Il semblait tellement enragé qu’il en tremblait.
— Ce n’est pas ça qui compte! Ce… cet… il a tenté de te toucher! Il t’aurait fait du mal! Il t’aurait… (Il marqua une pause.) Tout ce qui compte, maintenant, c’est que tu sois en vie, d’accord? Le reste, pour l’instant, on s’en fiche.
Il me regardait avec plus d’intensité que jamais.
— Il ne t’approchera plus jamais. Plus jamais. Parce que s’il le fait, je le tuerai. Que tu le veuilles ou non, à partir de maintenant, je ne te quitte plus, OK? Ce n’est même pas une proposition: JE NE TE QUITTE PLUS.
Je le regardai droit dans les yeux et me penchai légèrement vers lui, mais je stoppai mon geste. Quelque chose me disait que ce n’était pas le bon moment pour… enfin…
— Viens par là, me dit Ethan en ouvrant les bras, comme s’il avait deviné mes pensées.
Je vins me blottir dans ses bras, et il me serra fort contre lui. Et malgré ma tristesse, malgré ma peur, une vague de sûreté s’empara de moi. À cet instant, il n’y avait plus que moi contre lui, et c’était tout ce qui comptait.
✴✴✴
Le lendemain matin, je me réveillai presque avec surprise. J’avais dormi comme un bébé, depuis le moment où ma tête avait touché l’oreiller jusqu’au réveil. Je me levai, avec le sentiment d’être bien reposée, même si un certain malaise subsistait en moi. Évidemment, il faudrait un certain temps avant que ce qui s’était passé la veille ne soit plus omniprésent dans mon esprit. Je pouvais revoir le regard fou de Ryan…
Je chassai cette pensée: pas question qu’il me pourrisse la vie. Pourtant, en un sens, il avait réussi. Julia s’était habillée en vitesse et était déjà descendue, sans m’accorder un regard. D’ailleurs, on ne s’était pas parlé depuis la veille. Je la comprenais, d’une certaine façon. Elle ne voulait pas croire que son cousin était un monstre… et c’était plus facile de penser que j’étais une menteuse.
«Tu crois vraiment que mon cousin n’est pas assez proche de moi pour me dire quand ma meilleure amie agit comme une garce avec lui?» avait-elle lâché.
Ces paroles dures résonnaient dans mon esprit tandis que je faisais ma course du matin en compagnie d’Ethan, bien décidé à tenir sa promesse de ne plus me lâcher… ce qui n’était pas pour me déplaire. J’avais l’impression que sa présence devenait chaque jour plus importante pour moi. Il était mon pilier.
La journée passa plutôt lentement. Je remarquai que Ryan et Julia ne se quittaient pas. Ils échangeaient à voix basse et ne jetaient que quelques regards vers Mike, Taylor, Ethan et moi. J’étais d’ailleurs vivement soulagée que Mike soit de mon côté: je savais qu’il était très proche de Ryan, alors mon récit de la veille avait dû lui faire un choc. Mais je sentais qu’au-delà de la perte de Ryan, c’était de ne plus voir Julia qui allait l’affecter. Ils s’aimaient beaucoup, ces deux-là, et j’espérais que Julia allait vite entendre raison, avant que leur relation ne soit ruinée pour toujours.
Le dernier cours de la journée arriva: Maniement des armes. Comme toujours, nous montâmes sur le toit, au champ de tir, et le lieutenant Nora nous distribua les pistolets chargés de balles en caoutchouc. Quand tout le monde eut reçu son arme, elle nous dit:
— Aujourd’hui, nous allons à nouveau reculer d’un rang.
Elle parlait des lignes tracées devant les cibles. Nous en étions à la deuxième ligne, nous allions donc passer à la troisième.
— Prenez ça comme un compliment, déclara Nora. Ça veut dire que je trouve que votre niveau est plus que correct… enfin, pour la majorité d’entre vous.
Je sentis comme un petit pincement au cœur: c’était vrai que j’avais mis un petit moment à accepter l’idée de tenir une arme, mais à présent, je me débrouillais plutôt bien. Nous nous plaçâmes derrière la troisième ligne colorée, et je resserrai ma prise sur mon arme. Avec une pointe de tristesse, je remarquai que tenir ce pistolet ne m’apportait à présent qu’un profond sentiment de sécurité…
OceanofPDF.com