Matricule A390G7
Chapitre 2
La nuit fut dure, mais moins que je le craignais. Vers une heure du matin, je sortis de ma chambre à pas de loup et je me rendis sur le balcon. Je regardai le ciel, les étoiles, la Sphère blanche – elle devient parfois le «Croissant» blanc, mais ça sonne quand même moins bien. Comme toujours, je me sentis mieux après la contemplation d’une si grande beauté. Je retournai dans ma chambre l’esprit apaisé et le cœur gonflé d’un courage nouveau, dont j’ignorais l’existence même.
✴✴✴
Le lendemain matin, je m’éveillai après un sommeil agité et pas vraiment réparateur. Mais peu importait: j’étais prête. Je m’habillai d’un jean brut et d’un chandail noir, coiffai mes longs cheveux châtains et me regardai dans la glace pour constater à quel point je devais avoir l’air fatiguée et anxieuse. Je fus donc surprise de ne rien voir d’autre que de la détermination dans mes yeux verts.
J’allais sortir de ma chambre lorsque je fis demi-tour: j’avais failli oublier le plus important. À côté de mon lit, il y a une commode. Chaque soir, avant de me coucher, j’y pose le collier que m’ont offert mes parents quand j’étais petite. Depuis, j’ai fait changer la chaîne, mais j’ai gardé le pendentif. Je l’ai toujours adoré. C’est sans doute stupide, mais j’ai le sentiment que je ne suis en sécurité que si je le porte.
Je descendis dans la salle à manger, certaine de n’y trouver personne: dans ma famille, tout le monde travaillait tôt. En effet, la maison était vide, mais ma mère m’avait laissé un court mot avant de partir:
Bonne chance, Isis! Je sais que tu feras le bon choix.
Maman
Je souris, réalisant que ça avait dû énormément lui coûter d’accepter ma décision, et je sentis une bouffée d’affection m’envahir… mais j’aurais tout le temps d’être sentimentale plus tard. Je devais pour le moment me concentrer sur mes obligations. Songeant que je vomirais sûrement le moindre aliment que j’avalerais, je sortis de chez moi l’estomac vide.
Même si j’étais considérablement en avance, je marchais d’un bon pas. J’aurais pu prendre le bus à côté de chez moi, mais je décidai de me rendre à pied là où on m’attendait, par crainte de ne pas réussir à rester immobile plus de cinq minutes dans le véhicule sans devenir folle.
J’arrivai bientôt au Centre administratif de mon secteur, l’endroit où j’étais censée passer mon épreuve. Les rues de mon quartier se ressemblaient toutes, elles étaient de couleurs sombres, mornes, dénuées de vie et de singularité… mais le Centre administratif était nettement plus déprimant. Bâtiment en pierre imposant, portes en acier. Au-dessus de la porte, de gigantesques lettres en métal formaient le slogan du gouvernement, que je haïssais tant:
CHACUN SA PLACE
Je pris une grande inspiration – je le faisais chaque fois que je m’apprêtais à réaliser un acte important –, puis commençai à monter rapidement les marches de pierre qui menaient au bâtiment. Une fois arrivée devant l’entrée, les portes s’ouvrirent automatiquement devant moi. Je les franchis et me retrouvai dans un grand hall. Devant moi, une pancarte indiquait «ACCUEIL», l’endroit où je devais me rendre. J’allai dans la direction désignée et m’arrêtai soudainement, découvrant une file d’attente d’adolescents qui patientaient en attendant leur tour. De nombreux guichets noirs ayant été disposés, la queue diminuait rapidement. Voyant que d’autres jeunes gens arrivaient derrière moi, je m’interdis d’angoisser et me plaçai dans la file.
Un bruit constant et assez important régnait dans le hall. La plupart des adolescents présents étaient amis, puisqu’ils habitaient dans le même quartier. Certains avaient sûrement dû venir ensemble, d’ailleurs. Plusieurs visages m’étaient familiers: il y avait là des garçons et des filles que je connaissais, qui allaient à mon école… et qui étaient tous sur le point de passer leur épreuve normalement. Une conversation entre plusieurs adolescents devant moi attira mon attention, et je me mis sans le vouloir à écouter ce qu’ils disaient:
— Quelle heure il est? demanda un garçon aux cheveux blonds. J’en peux plus d’attendre…
— Calme-toi, John! tenta de l’apaiser une jeune fille qui lui ressemblait (sa jumelle peut-être?). Il est huit heures cinq. On va passer à l’accueil dans deux minutes, et ensuite…
— … ensuite on va poireauter jusqu’à neuf heures! l’interrompit un autre garçon. C’est ridicule! Attendre, attendre… y en a marre! Ils comprennent pas qu’on est stressés?! Et puis au fond, à quoi ça sert d’attendre si tout le monde est installé? À rien!
John ouvrit la bouche pour lui répondre, mais, sans vraiment savoir pourquoi, je m’immisçai dans la conversation:
— C’est une question d’administration, affirmai-je, tandis que trois visages étonnés se tournaient vers moi. Il faut un peu de temps pour rassembler la paperasse, préparer les épreuves et… (ma gorge se serra) et traiter les demandes spéciales. Alors c’est vrai, «on est stressés», mais si on a attendu seize ans, on peut attendre une heure de plus, non?
Le garçon à qui j’avais répondu rougit légèrement, tandis que les deux autres éclatèrent de rire. John me fit un large sourire:
— Je suppose que tu as raison, mais tu ne dois pas être aussi angoissée que nous pour pouvoir dire ça.
Je m’apprêtai à répliquer, mais je me rendis compte… qu’il avait raison. Soudainement, ma peur s’était envolée, je savais ce qu’il me restait à faire.
Sans me laisser le temps de répondre à John, la jeune fille qui lui ressemblait le tira par le bras pour qu’il avance: un bureau d’accueil s’était libéré. L’autre garçon qui les accompagnait ne tarda pas à y aller également, puis ce fut mon tour.
J’avançai vers le guichet libre, et l’homme qui était derrière me demanda:
— Votre numéro matricule et votre prénom, mademoiselle.
Chaque personne a un numéro d’identification qui lui est propre et qui permet de ne pas la confondre avec quelqu’un d’autre. Quant à mon prénom, je savais déjà quelle serait la réaction du fonctionnaire en l’entendant.
— Mon numéro est le A390G7, et… je m’appelle Isis.
Levant le nez de son clavier d’ordinateur, le fonctionnaire haussa les sourcils. Je remarquai que l’étiquette accrochée sur son uniforme de travail indiquait «Charles/guichetier»… Charles: un prénom des plus classiques.
— Vous voulez dire: «Iris» ? me corrigea-t-il en insistant sur le r.
— Non, je suis à peu près sûre de mon prénom, répliquai-je en retenant un sourire las. I-S-I-S.
Cette fois-ci, ce bon vieux Charles fronça les sourcils.
— Ce n’est pas sur la liste, fit-il remarquer.
— Quel observateur vous faites!
— Effectivement. On me le dit souvent.
Visiblement désapprobateur, le guichetier émit un petit bruit méprisant et, marmonnant quelque chose dans sa barbe, il entra mon nom dans l’ordinateur. «Ce n’est pas sur la liste» était sans doute la phrase que j’avais le plus entendue dans ma vie. Mes parents, Matt et Ella, avaient toujours un peu regretté de porter des prénoms classiques. Selon eux, le nom était la seule distinction qu’on pouvait faire dans la société et, bien qu’ils aient toujours approuvé les lois et règlements de notre gouvernement, ils soutenaient que la liste était une mauvaise idée.
Cette liste constituait un inventaire de tous les prénoms qu’il était fortement recommandé de donner à ses enfants. Elle contenait un certain nombre de prénoms assez communs… Inutile donc de préciser que mon nom n’y figurait pas. À cause de cette singularité que m’avaient donnée mes parents, je n’étais pas toujours bien vue, et c’était pareil pour mon frère. «Isis» et «Adam», ça ne courait pas les rues! J’avais acquis avec le temps une certaine passivité devant la réaction négative des gens quand je leur annonçais comment je m’appelais.
Ainsi, lorsque ce guichetier me jeta un regard désapprobateur, j’adoptai un air neutre qui eut l’air de l’exaspérer encore plus.
— Bon, continua Charles, alors: Isis, A390G7, fille de Matt et Ella, sœur de… (une moue s’afficha sur son visage) Adam. Vous allez donc passer une épreuve de Construction…
— À vrai dire, l’interrompis-je, je n’en ai pas l’intention.
Cette fois, le pauvre Charles ne comprenait vraiment plus rien. Je suppose que j’étais un cas spécial pour lui. Pourtant, il allait devoir se faire une raison.
— Vous… vous n’en avez pas… l’intention? bredouilla-t-il.
Je retins un soupir. Oui, c’est ce que je viens de dire, gros malin!
— Je veux faire une demande spéciale.
Charles haussa encore plus les sourcils, et je crus pouvoir lire dans ses pensées: «Non seulement elle a un nom bizarre, mais en plus elle fait une demande spéciale?!» Néanmoins, aussi importante que soit son envie de me juger, cela ne faisait pas partie de sa tâche et il allait devoir se retenir.
— Très bien, reprit mon guichetier, en rede venant professionnel. Veuillez m’indiquer votre choix et les raisons qui vous motivent.
Aïe! Ce n’était pas prévu, ça… Je connaissais mon choix, mais le donner là, maintenant, à ce crétin de guichetier! Pour mes motivations, c’était encore pire: comment expliquer que je trouvais la société oppressante et injuste? Que je ne me retrouvais pas dans le domaine où toute ma famille était à l’aise?
— Je veux… je veux intégrer la Brigade.
— La brigade des Sauveteurs? s’enquit le guichetier, qui semblait à présent presque habitué à mon étrangeté.
N’en avait-il pas marre de tout répéter?
— Exact, confirmai-je. Quant à mes motivations… je veux sauver des vies et me rendre utile.
— Mais encore?
Mais encore? Comment ça, «mais encore»? Avoir des intentions louables n’était-il pas suffisant? Eh bien, je voulais être courageuse, découvrir mes limites, rendre mes parents fiers de moi, montrer qu’être différent n’est pas une faiblesse, côtoyer les étoiles… mais comment faire comprendre cela à un guichetier qui s’appelait Charles et qui passait sa vie dans un Centre administratif? Non, je devais juste lui dire ce qu’il voulait entendre.
— «Chacun sa place», non? rétorquai-je en regardant le guichetier dans ses yeux dénués d’expression.
À l’instant où j’eus dit ça, je sentis que j’avais marqué un point. Charles m’accorda même un rictus se rapprochant du sourire.
— Je suis bien d’accord avec vous, jeune demoiselle.
Il tapa rapidement je ne sais quoi sur le clavier de son ordinateur et me dit:
— Tout d’abord, Isis (ouh là, je n’aimais pas trop la façon dont il appuyait sur mon nom…), vous allez devoir remplir ce formulaire (il me tendit une liasse de papiers dont je m’emparai), tandis que je fais passer votre demande spéciale au niveau supérieur. Si votre demande est acceptée et que vous remplissez le formulaire correctement, vous irez passer une épreuve d’agilité. Seulement…
Charles marqua une courte pause. Seulement quoi?
— Seulement, nous ne pouvons pas vous faire passer cette épreuve ici, car elle est assez peu demandée dans le quartier. Vous devrez vous rendre au Centre administratif le plus proche d’ici… à un quart d’heure environ. Vous voyez celui dont je parle?
J’acquiesçai en hochant la tête. Ce centre n’était pas loin de mon ancienne école, je passais tout le temps devant… enfin, il y avait quelque temps.
— Bon, j’ai transmis votre demande, et vous aurez votre réponse d’ici trente minutes. Sachant qu’il est huit heures et quart et que vous avez un formulaire à remplir, je vous suggère de vous dépêcher, ou il sera trop tard…
— Trop tard pour quoi?
Charles fit un petit sourire en coin, il semblait apprécier la situation.
— Trop tard pour arriver au Centre et passer votre épreuve, évidemment.
Je sentis un frisson me parcourir le dos. Non, la société n’aimait pas qu’on choisisse soi-même son destin. Ça ne pouvait donc pas être aussi simple. Évidemment.
Pour narguer ce vicieux de fonctionnaire, je lui fis un grand sourire et demandai:
— Eh bien, Charles (j’insistai sur son fichu prénom), donnez-moi un stylo, sauf si vous tenez à ruiner ma vie, évidemment.
Rougissant un peu – de colère ou de honte? –, Charles me donna un crayon. Me forçant à rester calme, je commençai à remplir le formulaire. Assez vite, je me rendis compte que la plupart des questions étaient relativement inutiles, je ne perdis donc pas mon temps à chercher quelque chose de brillant à écrire. J’enchaînai les questions à un rythme soutenu, ne voulant pas perdre la moindre seconde de mon temps précieux.
Pratiquez-vous une activité sportive?
Je fais de l’escalade.
Vous définiriez-vous comme courageux/se?
Quand il le faut.
Quelles sont, selon vous, la ou les qualités les plus importantes chez une personne?
La générosité et l’intelligence.
Le ou les pires défauts?
La fermeture d’esprit, l’arrogance, la méchanceté gratuite.
Pourquoi avez-vous choisi de basculer dans le domaine de l’agilité?
Et ainsi de suite.
Je répondis à ces questions classiques pendant cinq minutes et vins enfin à bout du formulaire, que je rendis à mon cher guichetier. Puis j’attendis avec appréhension la réponse de celui-ci: allais-je ou non pouvoir passer mon épreuve?
Au bout de quelques minutes de torture – j’avais rendu fou le guichetier à force de faire les cent pas, si bien que ce dernier m’avait forcée à m’asseoir –, Charles m’appela:
— Mademoiselle? Venez à mon bureau.
Je me levai brusquement et allai vers lui.
— Le gouvernement accède à votre requête. Vous allez pouvoir passer votre épreuve. Je vous rappelle que vous n’avez qu’une seule chance et que vous devez vous rendre au Centre ad… Mademoiselle? MADEMOISELLE!
Charles pouvait crier autant qu’il le voulait, je ne l’écoutais déjà plus. Je m’étais mise à courir à travers le hall, bousculant les derniers adolescents qui s’y trouvaient. Je sortis du bâtiment et pris la peine de regarder ma montre avant de recommencer à courir. Il était huit heures quarante-six. Je devais être dans la salle de l’épreuve à neuf heures.
J’accélérai, courant plus vite que je ne l’avais jamais fait, peut-être même que personne ne l’avait jamais fait. J’empruntai une ruelle qui me ferait gagner quelques secondes et lâchai un juron: une barrière m’empêchait de continuer ma route… mais non, pas question! Je m’agrippai à la barrière et l’escaladai, crochetant des prises avec mes doigts, m’appuyant sur mes pieds. Arrivée en haut, je sautai et me remis à courir. Je pris à droite, puis à gauche, et débouchai dans une grande rue, avec des bâtiments plus grands et plus sombres que chez moi. J’approchais de ma destination, puisque je me trouvais dans un beau quartier. Je continuai ma course, sans prêter attention à mon cœur affolé et à mes poumons qui criaient grâce. Je mourrais d’épuisement si c’était nécessaire, mais au moins j’aurais tout donné.
Enfin, je le vis. Ce centre administratif était identique en tout point au précédent, mise à part sa couleur noire. Je me précipitai vers le bâtiment, montai les marches de l’escalier quatre à quatre et appuyai avec frénésie sur le bouton pour ouvrir les portes. Le hall, pareil à celui du Centre de mon quartier, était quasiment vide. Je courus vers un bureau. Une jeune femme assise à l’arrière me jeta un regard incrédule:
— Euh, mademoiselle? commença-t-elle.
Je la saisis par le col de son chemisier et demandai, d’une voix rauque et glaciale:
— La salle de l’épreuve d’agilité, où est-elle? — Je…
— OÙ EST-ELLE?
J’avais essayé de crier, mais ma course semblait m’avoir arraché la gorge, et le son qui en sortit fut assez terrifiant. Au moins, la secrétaire me répondit, un peu effrayée:
— Au sous-sol, deuxième porte à droite, mais…
Je la relâchai sans ménagement et avisai un ascenseur. Les portes étaient sur le point de se refermer, mais j’introduisis ma chaussure et elles se bloquèrent sur ma cheville. Grimaçant à cause de la douleur, j’essayai de les écarter avec mes mains… sans succès. Soudain, deux bras les ouvrirent et me tirèrent à l’intérieur de la cabine. Je levai la tête vers mon sauveur. D’après son uniforme, c’était un employé du Centre.
— En retard? devina-t-il, tandis que j’appuyais sur le bouton «SS» de l’ascenseur.
Je hochai la tête et eus la force de lui murmurer un pitoyable «merci». Nous arrivâmes au sous-sol et je me ruai vers le couloir. Je crus entendre l’employé me crier: «Bonne chance!» Je passai devant la première porte qu’on était en train de fermer, puis faisant un horrible dérapage avec mes chaussures, je m’arrêtai brusquement devant la deuxième porte. Je l’ouvris à la volée et fis irruption dans une grande pièce ressemblant à un gymnase. La première chose que je vis fut une grande horloge suspendue au plafond qui indiquait: 8:59:56.
J’aperçus des visages d’adolescents surpris se tourner vers moi, ainsi que celui d’un homme d’une trentaine d’années, sans doute celui qui allait nous faire passer l’épreuve d’agilité.
— Eh bien! déclara celui-ci, vous êtes de loin la personne la plus ponctuelle que j’aie jamais vue.
«Merci du compliment», fut la dernière pensée que je parvins à avoir avant de m’effondrer par terre.
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