Matricule A390G7

Yaël Lipsyc · Chapitre 38 sur 41

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Matricule A390G7

Chapitre 37

Le dimanche précédant nos vacances arriva. Aucune sortie n’avait été prévue, afin de nous laisser le temps de nous organiser avant notre départ. Comme s’il nous fallait toute une journée pour ramasser le peu d’affaires que nous avions apporté à l’école! Mais je ne me plaignais pas. Pour une fois, j’allais pouvoir passer une journée entière avec tous mes amis.

Une fois que nous eûmes rangé toutes nos affaires dans nos sacs, nous sortîmes un peu dehors, mais il faisait froid et moche, et nous ne nous attardâmes pas. Sur le chemin du retour, alors que nous étions presque arrivés à l’école, Ethan déclara:

— On va rester un peu dehors, Isis et moi. On vous rejoint tout à l’heure.

Mike, Julia et Taylor acquiescèrent, un peu surpris, et j’appuyai les paroles d’Ethan avec un petit signe de la main. Nous nous séparâmes. Ethan m’expliqua, avec un petit sourire:

— Je me suis dit qu’on pourrait aller maintenant chez Truman. Après tout, Greg n’aura aucun moyen de le savoir, puisqu’on est autorisés à être dehors.

Je lui rendis son sourire, avant de déclarer:

— Tu sais que j’y suis allée, la dernière fois… pas vrai?

Il hocha la tête, nullement énervé.

— Oui, je sais.

Je fronçai légèrement les sourcils.

— Et… tu n’es pas fâché?

Resserrant son étreinte autour de mes épaules, il dit:

— Moi aussi, j’y suis allé, juste après toi. Selon Truman, on s’est manqués de deux minutes.

J’ouvris de grands yeux, étonnée.

— Mais… pourquoi y es-tu allé? Tu m’avais dit toi-même qu’on avait besoin de recul!

— C’est exact. Et crois-moi, je n’y suis pas allé par soif d’apprendre, mais parce que je pensais t’y trouver. Quand je me suis rendu compte que tu n’étais pas à l’école, je me suis dit que tu avais dû aller là-bas, malgré notre conversation… Tu n’es pas très douée, comme menteuse, tu sais?

Je souris, et il poursuivit:

— Je suis donc allé chez Truman, un peu inquiet et… et énervé, surtout, c’est vrai. Je me disais que tu t’étais quand même bien moquée de moi.

J’avalai ma salive, gênée, mais son ton n’allait pas avec ses paroles. Il n’avait pas l’air d’être en colère du tout. Il poursuivit:

— Alors quand je suis arrivé à la bibliothèque, Truman a souri et m’a dit que tu étais partie deux minutes plus tôt. J’ai voulu repartir, mais il m’a apostrophé et m’a convaincu de m’asseoir. Là, il m’a raconté tout ce qu’il t’avait appris, juste le temps de me calmer un peu. Il m’a parlé du Big Bang, de Dieu… et, bien sûr, je suis resté, parce que je m’étais fait avoir. Il avait trop éveillé ma curiosité. Une fois qu’il a eu fini de me dire tout ce qu’il t’avait dit précédemment, je lui ai demandé: «À votre avis, pourquoi est-ce qu’Isis a besoin de tout savoir à ce point?» Et il m’a donné une réponse.

J’attendis, avec une pointe d’anxiété.

— Truman m’a fait comprendre que tu étais perpétuellement en quête de vérité. Il m’a dit que tu n’en étais d’ailleurs pas forcément consciente, mais qu’au plus profond de toi tu avais besoin du vrai. Autrement dit, t’empêcher de faire ce que bon te semble est impossible. Et contre-productif.

Je souris, et Ethan en fit autant.

— Pour répondre à ta question, Isis, je ne t’en veux pas. Pendant un instant, je me suis imaginé que je pouvais freiner ta détermination… Apparemment, je me trompais. Je suppose que je l’aurais moins bien compris sans la réponse de Truman.

— Désolée d’être si têtue.

Il leva les yeux au ciel, feignant le désespoir. Je ris.

Quelques instants plus tard, nous étions dans la fameuse pièce remplie de livres, et Truman nous apportait des boissons chaudes en nous priant de nous mettre à l’aise. Nous nous assîmes côte à côte sur les fauteuils, et nos mains se trouvèrent avec naturel. Truman s’installa à son tour et il commença, comme à son habitude, un récit qui nous captiva directement:

— Je suppose que vous devez être perplexes devant la profusion de livres qui emplissent cette salle. Après tout, les seuls ouvrages que vous avez rencontrés durant votre existence avaient un but purement utile: des manuels scolaires, des livres de médecine, peut-être des dictionnaires…

Comme toujours, il avait su capter mon attention en moins de dix secondes.

— Les étagères de cette pièce contiennent ce genre d’ouvrages, mais pas uniquement. Ils ne constituent qu’une minorité, face à ma passion la plus grande: les livres de fiction. Dites-moi, jeunes gens, savez-vous ce qu’est une fiction?

Je regardai Ethan, qui répondit:

— C’est quelque chose d’imaginaire, qui n’existe pas… enfin, je crois.

Truman hocha la tête.

— C’est à peu près cela.

— Mais à quoi serviraient des livres de fiction? s’enquit Ethan. À quoi bon lire des choses irréelles?

Truman eut un sourire triste.

— Et voilà comment l’on tue une culture tout entière: seulement avec ce que vous venez de dire. Car, cher ami, si l’on supprime tout ce qui ne sert à rien, on aboutit à la société que nous connaissons aujourd’hui. Une société dénaturée, terne et pratiquant le culte de l’efficacité.

Ethan posa sa tasse sur une table, perdu dans ses pensées. Je déclarai:

— Alors les milliers de livres dans cette pièce, ou du moins la plus grande partie de ces livres, sont constitués de récits fictifs? Inventés de toutes pièces?

— Pas nécessairement de toutes pièces, démentit Truman. On retrouve dans les livres des éléments de la vie réelle, parfois même des personnages réels. Cela dépend du livre. Parfois, en effet, les récits sont entièrement fictifs.

— Y a-t-il beaucoup de sortes de récits? demanda Ethan, sortant de sa méditation.

— Oui. Certaines histoires se déroulent à différentes époques, avec des événements parfois impossibles, voire magiques; d’autres sont réalistes, mais inventées par l’auteur. Il y en a des drôles ou des tristes, simples ou complexes, et tout cela, sous des formes différentes: roman, théâtre, poésie…

Nous écoutâmes Truman nous décrire chaque type de récits que l’on pouvait trouver. Pour ma part, j’étais très emballée par l’idée des pièces de théâtre, ces récits écrits faits pour devenir des représentations, où des acteurs joueraient les personnages. Je trouvais cela fascinant, que des gens arrivent à se mettre dans la peau de personnes fictives, simplement pour le plaisir des spectateurs.

— Le théâtre a ceci d’incroyable que la poésie s’y mêle, m’apprit Truman, puisque les dialogues sont souvent versifiés. Certaines pièces de théâtre, vous vous en doutez, constituent des prouesses techniques.

Plus Truman nous apprenait de nouveaux termes, plus je voulais en apprendre, réalisant à quel point il me restait des choses à découvrir. Je ne pourrais jamais tout savoir, c’était une évidence, mais je voulais en connaître le plus possible sur les sujets qui me passionnaient.

— Peut-être voudrais-tu lire une pièce de théâtre? proposa Truman au bout d’un moment.

Éberluée, j’ouvris de grands yeux.

— Vous…, bredouilla Ethan, vous nous confieriez un livre?

Truman hocha la tête. Un grand sourire illuminait son visage.

— Vous devez comprendre que j’attends ce moment depuis des années. Nous effectuons ici une véritable transmission, et je pense que vous êtes tous deux assez matures pour en réaliser l’importance et agir en conséquence. Ainsi, je n’ai aucun doute que le livre que je vous prêterai sera en parfaite sécurité.

Ethan et moi acquiesçâmes vigoureusement. Truman se leva, marcha jusqu’à une bibliothèque et, en un instant, dénicha le trésor qu’il allait nous confier. Il nous montra la couverture du livre: un dessin d’un homme et d’une femme, assis sur un balcon, s’embrassant.

— C’est une pièce de théâtre tragique, expliqua Truman. Elle a été écrite par l’un des plus grands auteurs anglais de tous les temps: William Shakespeare.

Il nous tendit le livre et je m’en saisis, tout doucement, presque prudemment.

— Roméo et Juliette?

— C’est sa pièce la plus connue et, à mon sens, la plus belle. Vous allez l’apprécier, j’en suis sûr, c’est de toute beauté. Le niveau de vocabulaire, cependant, est assez élevé, mais une fois que vous y serez plongés, cela ne fera qu’ajouter au plaisir de votre lecture.

J’acquiesçai et remerciai chaleureusement Truman.

— On va y aller, dis-je, histoire d’être en forme pour demain.

Truman sourit et nous raccompagna à la porte.

— Profitez bien de vos familles. Si vous commencez maintenant à vous éloigner d’eux, ce sera par la suite quasiment irrattrapable… Je sais de quoi je parle, croyez-moi!

Il nous salua, et nous le quittâmes sur ces paroles emplies de sous-entendus.

✴✴✴

Nous étions dans le réfectoire, en train de manger nos boulettes de steak haché et nos pommes de terre rôties du soir. En réalisant que le lendemain à la même heure je mangerais chez moi, je sentis tout mon corps frissonner et, par réflexe, je me rapprochai un peu d’Ethan. Naturellement, il s’en aperçut et m’adressa un de ses sourires rassurants qui me rendaient tout de suite plus sereine.

Oui, j’étais indubitablement amoureuse de lui.

— Votre attention, jeunes gens! réclama alors Marty, qui venait d’entrer dans la salle.

Les bruits de couverts entrechoqués et de discussions s’amenuisèrent, jusqu’à s’arrêter totalement.

— Bien. Voici comment les choses vont se passer. Demain matin, à huit heures, deux bus viendront vous chercher devant l’école. Aucun retard ne sera toléré. Vous êtes répartis dans les autocars en fonction de l’endroit où vous habitez, afin de rendre le trajet le plus court possible. Les listes de répartition sont déjà affichées dans le hall. Les véhicules vous déposeront chacun devant chez vous. Ils viendront vous chercher pour vous ramener ici le matin du Jour 3 de cette semaine, entre sept heures et sept heures et demie. Vous devrez donc être devant chez vous à ce moment-là. Tout est clair?

Tout le monde acquiesça, certains répondirent même par des «oui» traînants, à la manière d’un enfant à qui on demande s’il s’est brossé les dents. Marty sortit de la salle. Alors que le bruit reprenait, Ethan me dit:

— On était dans le même bus le premier jour, tu te souviens? Je suppose que ce sera pareil cette fois-ci!

Je souris en songeant que ce serait l’occasion idéale pour passer un dernier moment seule avec lui, avant de le quitter pour deux jours.

✴✴✴

«Qu’y a-t-il dans un nom? Ce que nous nommons rose sentirait aussi bon avec un autre mot.»

Je ne pus retenir un sourire en lisant ces phrases, sous ma couette, à la lueur d’une lampe de poche prêtée par Ethan. En me couchant, j’avais compris que je ne m’endormirais pas de sitôt, et j’avais pensé lire les quelques premières pages de Roméo et Juliette… sauf que c’était impossible. Une fois que j’eus commencé, je compris que seules deux choses pourraient m’arrêter: une fatigue extrême ou la fin du livre.

La pièce de théâtre était tout simplement magnifique et, si je ne comprenais pas certains mots, tous les autres m’emplissaient de ravissement. Chaque ligne était si bien écrite, les répliques, incroyables, et les personnages, criants de vérité et passionnés. Je m’accrochais au livre, craignant qu’on vienne soudain me l’arracher.

En quelques instants, William Shakespeare était devenu la personne pour laquelle j’avais le plus d’estime, et j’aurais souhaité plus que tout au monde pouvoir le faire revivre et discuter avec lui, ne serait-ce que cinq minutes, au moins pour le remercier. L’amour de Roméo et Juliette m’inspirait et m’émouvait plus que ce que j’aurais cru possible. La part rationnelle présente en moi, et voulant me rappeler qu’ils n’étaient que des personnages fictifs, était submergée. Comment, en effet, ne pas être au comble de l’émotion en imaginant Roméo déclarer, lorsque Juliette le laisse seul: «Nuit mille fois plus sombre quand elle perd ta lumière» ?

De ma vie jamais on ne m’avait confié d’objet aussi précieux que ce livre.

Le lendemain matin, je me réveillai en sursaut en entendant la voix monocorde des haut-parleurs. Je m’étais forcée, assez tard dans la nuit, à arrêter ma lecture, parce que mes yeux se fermaient et que je ne voulais pas manquer un seul mot de Shakespeare. Saisie d’un accès de paranoïa, la première chose que je fis en me levant fut de vérifier si Roméo et Juliette se trouvait toujours dans mon sac… ce qui était le cas, évidemment.

Je m’habillai, en même temps que Taylor et Julia – pour une fois, elles s’étaient levées rapidement –, puis nous descendîmes prendre un bref déjeuner, avant de sortir avec nos affaires pour attendre l’arrivée des deux bus qui nous ramèneraient chez nous. Je me sentais à la fois anxieuse et impatiente: j’allais revoir ma famille, mais quel accueil allait-elle me faire?

Enfin, les bus arrivèrent. Mes amis étaient dans le premier, et Ethan et moi dans le second. Ce fut alors le moment des au revoir. Mike m’accorda une étreinte amicale que je lui rendis, Julia me sauta littéralement dans les bras, et Taylor me dit au revoir avec douceur.

Je montai dans le car avec Ethan et nous nous assîmes côte à côte, vers le fond, nos sacs à nos pieds. Assez vite, tout le monde fut à bord, et l’autobus démarra. Je passai mon bras sous celui d’Ethan et posai ma tête sur son épaule. Il enroula ses doigts entre les miens.

— J’ai commencé le livre, hier.

Je ne voyais pas ses yeux, mais je pouvais presque deviner la lueur d’intérêt qui avait dû s’y allumer.

— Alors? C’est comment?

— C’est magnifique. Je voudrais écrire chaque phrase en majuscule sur du papier et l’accrocher aux murs de ma chambre. Tu verras, c’est tellement beau!

Ethan se tut, méditant sûrement.

— Et…, commença-t-il après un instant, ça parle de quoi?

— C’est l’histoire d’un garçon et d’une fille issus de deux familles qui sont ennemies depuis de très longues années, et qui tombent amoureux. Roméo et Juliette sont tellement… je ne sais pas… passionnés! On dirait qu’ils feraient tout l’un pour l’autre. Je n’ai pas fini le livre, mais j’espère que ça va bien se terminer.

— Si ce n’est pas le cas, ne me le dis pas. Je ne voudrais pas savoir à l’avance ce qui va se passer.

— Ne t’inquiète pas, je ne te dirai rien, promis-je en riant.

Il y eut quelques instants durant lesquels aucun de nous deux ne parla, puis Ethan déclara:

— Tu sais quoi, Isis? Je n’ai pas encore lu le livre, mais je suis à peu près sûr que je n’ai rien à envier à Roméo. Il n’a qu’à la garder, sa Juliette!

Je ris et tournai la tête vers la sienne:

— Et elle n’a qu’à le garder, son Roméo.

Nous nous sourîmes. Un peu plus tard, le bus arriva devant la maison d’Ethan.

— Je t’aime, lui dis-je, alors qu’il se levait pour descendre.

— Moi aussi, répondit-il avec un sourire radieux. On se voit dans deux jours.

Il sortit du véhicule, marcha vers la porte de chez lui, et le bus redémarra. Je commençais à bien reconnaître le quartier où nous étions, et mon angoisse monta.

Ma famille était au courant que j’arrivais aujourd’hui, ils seraient sûrement tous à la maison… Enfin, je l’espérais. Le car se vida un peu plus, et lorsqu’il s’arrêta devant chez moi, j’étais presque seule. Je me levai de mon siège, saisis mon sac et descendis du bus, qui redémarra immédiatement. Je restai immobile quelques secondes, puis je pris une grande inspiration et marchai jusqu’à la porte de notre maison, que j’ouvris doucement. Elle n’était pas verrouillée, il y avait donc quelqu’un. J’entrai, fermai tout doucement la porte et déclarai, assez fort, mais d’une voix mal assurée:

— Je suis rentrée!

Ma mère sortit de la cuisine, les yeux grands ouverts, et lorsqu’elle me vit, elle courut vers moi. Je la serrai fort contre moi, souriant jusqu’aux oreilles et retenant à grand-peine mes larmes.

— Oh, Isis! lâcha-t-elle en sanglotant.

— C’est bon, maman, tout va bien, je suis là, la rassurai-je.

Adam fit son apparition, descendant les escaliers en trombe. Il affichait un énorme sourire et, lorsque ma mère se détacha de moi, il me souleva du sol comme si j’étais une petite fille et m’ébouriffa les cheveux dans tous les sens.

— Vous m’avez tellement manqué! m’exclamai-je en les serrant tous deux contre moi.

Les yeux de ma mère étaient brillants, mais au moins elle ne pleurait plus. Nous allâmes nous asseoir dans le salon, et ma mère fonça dans la cuisine pour apporter une montagne de gâteaux qu’elle avait préparés. Mes premiers vrais gâteaux depuis des semaines! Mon frère et ma mère me posèrent un milliard de questions, accompagnées de sourires perpétuels. Ils n’arrivaient pas à détacher leurs yeux de moi, comme pour être sûrs que je n’allais pas repartir tout de suite. Ma mère ne détourna le regard que lorsque je me risquai à demander:

— Et papa? Il est… au chantier?

— Non, non, répondit Adam. Il devrait rentrer d’une minute à l’autre, il est juste allé acheter le pain. On ne s’attendait pas à te voir débarquer si tôt dans la journée!

Comme s’il avait attendu qu’on parle de lui, mon père apparut soudain, portant cinq baguettes de pain. Il ne nous aperçut pas tout de suite, nous tournant le dos. Il posa les pains sur une petite table, à l’entrée, et enfin il se retourna vers nous et se figea littéralement sur place en me voyant. Je me levai tout doucement, gênée.

— Isis est arrivée il y a cinq minutes, expliqua ma mère, comme si mon père n’avait pas compris.

Il hocha lentement la tête mais resta figé, me fixant étrangement. Visiblement, il ne savait pas quoi dire. Je m’approchai un peu de lui, me raclai la gorge et lançai, les larmes aux yeux:

— Je suis contente de te voir, papa.

Je sentais qu’une tempête faisait rage en lui. Mais, alors que la tension devenait presque insoutenable, il ouvrit les bras et me fit signe d’approcher. Je vins me planter juste en face de lui. Il posa les bras sur mes épaules, me scrutant attentivement.

— Isis…, murmura-t-il. Tu vas bien?

Je hochai la tête, incapable de parler. Alors il me serra dans ses bras, ses mains d’ouvrier crispées sur moi. Je sentis que, même s’il ne disait rien, même s’il était trop fier pour pleurer, il ne m’aurait lâchée pour rien au monde.

— Je suis désolée, papa. Je n’ai jamais voulu que ça se passe comme ça…

— Moi non plus, Isis. Mais il fallait que je tente tout pour te convaincre. Inutile de se demander de qui tu tiens ton insupportable détermination…

Je ris et m’agrippai un peu plus à la veste de mon père. Visiblement, il n’approuvait toujours pas mon choix, mais il l’avait au moins accepté.

— Je sais que c’est dur pour toi, dis-je, mais tu ne peux pas me changer, tu sais?

Il me sourit tristement. Nous nous rassîmes, tous entassés sur le canapé. À présent, c’était moi qui n’arrivais plus à détacher les yeux de ma famille. J’aurais rêvé pouvoir dire, à ce moment: «Mon Dieu que ça m’avait manqué!»

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