Matricule A390G7
Chapitre 39
J’étais accoudée sur le rebord de la vitre du bus. Mes parents et mon frère étaient restés juste devant la porte de chez moi. Sans doute pensaient-ils que je ne voulais pas qu’ils m’accompagnent jusqu’au véhicule. Ils avaient tort. Étrangement, ce départ semblait me coûter bien plus que le précédent, comme si le fait de retrouver ma famille m’avait rappelé à quel point je l’aimais. À présent, je devais repartir. J’avais l’impression de les quitter pour deux mois, tout en sachant bien que je les reverrais très vite.
Le moment des adieux avait été difficile. Ma mère s’était retenue de pleurer, ce qui m’avait encore plus émue que si elle avait éclaté en sanglots; les yeux de mon père m’avaient semblé luire de tristesse, mais sans colère, avec résignation. Adam avait été fidèle à lui-même, souriant, cachant sa peine que seule l’expression de ses yeux trahissait. Quant à moi, je n’avais que très mal dissimulé mon émotion. J’avais d’ailleurs souffert d’une horrible insomnie, en proie à une appréhension inexplicable. À quatre heures du matin, j’avais allumé ma lampe de chevet et achevé la lecture de Roméo et Juliette… ce qui m’avait fendu le cœur.
Car jamais aventure n’apporta plus de maux que celle de Juliette et de son Roméo.
Une tragédie amoureuse, un deuxième départ de chez moi… C’était plus que je n’en pouvais supporter, surtout en un seul jour. La pensée me vint soudain que c’était pour cela qu’on nous avait accordé ce congé: non pas pour nous permettre de nous reposer et de voir nos proches, mais pour faire le tri entre les personnes fortes et les faibles. Peut-être que, à la seconde où j’allais pénétrer dans l’école, des gens seraient en train de m’observer par les caméras postées à l’entrée, pour voir l’expression sur mon visage.
Mais j’étais sans doute paranoïaque. Complètement folle, même. Je souris en pensant que passer du temps avec ce bon vieux Truman devait déteindre sur moi: je commençais à penser le pire au sujet de tous les membres de notre société!
Ethan monta dans le bus, interrompant mes pensées. Un sourire illumina mon visage, sourire que je vis se refléter sur le sien. Je me levai de mon siège et, sans me soucier du regard moqueur des autres élèves, je passai la main derrière sa nuque et l’embrassai. Il me pressa contre lui et je frissonnai en sentant son corps contre le mien. Le bus redémarra et je le lâchai un instant, pour qu’il puisse s’asseoir à côté de moi.
«Après tout, ce ne sera peut-être pas si terrible de retourner à l’école», songeai-je.
— Alors, tout s’est bien passé? me demanda-t-il en s’écartant de moi.
— Très bien. Ça m’a fait énormément de bien. Et toi?
Il sourit et répondit:
— Au début, c’était étrange, mais après, quand on a commencé à vraiment parler, l’ambiance s’est détendue. C’était beaucoup mieux que prévu, à vrai dire.
— Super! m’exclamai-je, heureuse d’entendre cela.
— Et… ton père?
Je rosis de plaisir:
— Quand il m’a vue, on aurait dit qu’il venait d’apercevoir le squelette de son arrière-grand-mère. Mais ensuite, ça s’est arrangé. On a réussi à être naturels l’un avec l’autre, et je crois qu’il ne m’en veut plus vraiment.
— Et toi? Tu lui en veux encore?
Je secouai la tête. C’était mon père, il s’inquiétait pour moi et avait réagi excessivement… Je ne pouvais pas lui en vouloir.
— Eh bien, soupira Ethan en s’affalant contre le dossier de son siège, bilan positif, on dirait!
— On dirait, en effet.
Nous arrivâmes à l’école et retrouvâmes Taylor, Mike et Julia. Tous les trois semblaient plutôt de bonne humeur, même Julia, qui qualifia pourtant de «super nuls» les jours qu’elle venait de passer. Je retrouvai notre chambre avec un petit sourire satisfait, m’apercevant que l’école était, finalement, devenue ma deuxième maison.
Nous prîmes notre déjeuner – un peu meilleur que d’habitude, pour fêter notre retour –, et la voix des haut-parleurs décréta que nos cours ne reprendraient normalement que l’après-midi.
Quand vint l’heure du repas, cependant, la purée de midi fut un choc pour nous tous. Il est effarant de constater à quel point on s’habitue vite à l’absence d’un élément négatif, et c’est la mort dans l’âme – mes pensées s’échappant vers les poulets rôtis, steak frites et divers ragoûts préparés par ma mère – que je consommai l’infâme mixture.
— DU NAVET! s’exclama soudain Julia, en plein milieu du repas.
Nous la regardâmes, sans comprendre.
— Mais si! La purée! Je suis sûre que c’est du navet qui lui donne son odieuse absence de réelle couleur et de goût! Ma mère en a préparé hier soir, ça avait presque le même goût, mais en moins dégueu!
— Je crois que t’as raison, accorda Mike. C’est la même couleur jaune terne, et ça n’a pas beaucoup de goût. Ça doit être ça.
— En fait, c’est du céleri, démentit une voix derrière moi.
Je me crispai, me levai brusquement et fis volte-face, manquant de faire tomber ma chaise. C’était Ryan, qui s’était approché subrepticement de notre table. Il arborait un sourire narquois qui s’accentua lorsqu’il vit mon regard noir. Je dus retenir Ethan, qui avait voulu se lever. Nous étions tous tendus.
— Eh bien, déclara Ryan, voilà une belle assemblée de rancuniers! De l’eau a coulé sous les ponts, depuis cet… horrible malentendu. Alors, on fait la paix?
Il me tendit la main. Je le dévisageai, surprise et écœurée à la fois.
— Va te faire voir, Ryan, lâcha Mike.
Celui-ci feignit de se vexer et laissa retomber sa main tendue.
— Oh, ça va! J’ai fait une erreur, OK? Ça arrive! Vous n’allez pas m’en vouloir éternellement…
Soudain, n’en pouvant plus, Ethan se leva et vint se planter entre Ryan et moi.
— Il t’a dit d’aller te faire voir, asséna-t-il lentement. Alors… va te faire voir.
J’éclatai de rire, surprenant tout le monde.
— Quoi? s’étonna Ethan.
— Il est tout seul! m’exclamai-je. C’est pour ça qu’il vient nous voir, parce qu’il est seul! Il a besoin de quelqu’un pour se mettre avec lui en binôme, pendant les cours et pour les examens finaux. Mais, maintenant, il se retrouve toujours seul. Alors il est venu ici pour se faire tabasser par Ethan, attirer la pitié de l’un d’entre nous, n’importe lequel, et ne plus être seul! Je me trompe?
Ryan n’avait pas besoin de répondre, sa rougeur soudaine le fit à sa place. Étonnamment, j’avais fini par comprendre comment il fonctionnait: tout ce qu’il faisait, c’était dans son intérêt. Il se retrouva là, seul contre nous tous, les bras ballants et mort de honte.
— Allez, dégage! ordonna Ethan, qui ne riait pas du tout.
Ryan s’exécuta et s’éloigna à grands pas, furieux.
— Ça va? me demanda Ethan quand nous nous fûmes rassis, une lueur d’inquiétude dans le regard.
— Mais oui, ça va! Tu ne crois quand même pas que je vais me torturer pour lui! Je te rappelle que c’est lui qui est sorti le plus mal en point de notre dernier entretien…
Cela fit rire Ethan.
— Tu es incroyable, déclara-t-il.
— Pff, tu peux bien parler!
Julia se racla la gorge et nous nous tournâmes vers elle.
— Ça vous dirait d’arrêter de vous dévorer du regard juste deux secondes, tous les deux? Histoire que Taylor, Mike et moi-même ayons un tout petit peu l’impression d’exister.
Je souris en voyant la lueur de moquerie attendrie dans son regard.
✴✴✴
— Nous allons faire un cours un peu spécial, aujourd’hui, déclara GLT. Mais je vous préviens, ce n’est pas parce que vous ne vous entraînerez pas à botter des culs que vous devez dormir!
Il fit une petite pause, savourant sa position de supériorité, et notre attention, qu’il avait tout entière. Je m’efforçai de rester naturelle, mais la haine qu’il m’inspirait était difficile à contenir depuis l’incendie…
— Dans plusieurs situations, poursuivit Greg, les Sauveteurs sont amenés à se servir de cordes ou de harnais. Donc, aujourd’hui, comme vous pouvez le deviner, vous allez apprendre à vous en servir correctement. D’abord, prenez chacun une des cordelettes qui se trouvent juste ici.
L’heure suivante fut plutôt ennuyeuse. Nous apprîmes un grand nombre de nœuds, d’abord basiques, puis plus complexes. GLT avait été très clair: un nœud mal fait pouvait tuer quelqu’un. Nous étions concentrés, mais assez frustrés d’être obligés d’apprendre ce genre de choses.
La deuxième partie du cours fut plus amusante. Greg nous montra comment bien attacher des harnais de sécurité, et nous hissâmes chaque élève jusqu’au plafond avec une corde reliée au harnais qu’il portait, afin que tout le monde prenne ça au sérieux. En effet, les élèves qui avaient mal fait les nœuds de leur harnais de sécurité s’écrasaient comme des crêpes sur un matelas installé au sol, et étaient accueillis par nos rires et les injures de Greg.
Cela m’amena à me poser une question que je jugeai immédiatement troublante: GLT était-il vraiment un être vicieux, vulgaire et despotique, ou bien simplement un homme bourru forcé de se montrer tyrannique pour être sûr de former de bons Sauveteurs? L’incendie et tout le reste… était-ce pour lui une façon de nous former, de nous rendre plus forts? Mais je me souvins qu’il avait aidé à commanditer la tentative d’assassinat de Truman, et j’en conclus qu’il devait vraiment avoir un mauvais fond.
Je m’étais bien appliquée, alors quand ce fut mon tour, je ne tombai pas. Quelques minutes plus tard, GLT nous libéra. Puisque nous avions un peu de temps, Ethan et moi décidâmes d’aller rendre une courte visite à notre cher Truman – nous nous y attardions moins, de peur de paraître suspects. Celui-ci fut ravi de nous voir et nous demanda immédiatement ce que nous avions pensé de Roméo et Juliette.
— Impossible de vous dire à quel point j’ai aimé. Chaque phrase est… je ne sais pas… magnifique. Shakespeare devait être un génie.
Truman sourit.
— Je sais, je sais. Et la fin, qu’en avez-vous pensé?
Je jetai un coup d’œil à Ethan.
— Ah! comprit Truman, monsieur Ethan n’a pas eu le temps de le lire… Eh bien, ce n’est pas grave! Gardez le livre tout le temps qu’il vous faudra, vous me le rendrez quand vous l’aurez terminé. Quant à toi, Isis, puisque tu sembles aimer le théâtre, je vais te trouver des ouvrages qui, j’en suis sûr, te donneront énormément de plaisir.
Je le remerciai vivement, et il déambula entre les rayons pour sortir deux livres qu’il me tendit.
— Voici Le Cid, de Corneille, et Andromaque, de Racine.
— Corneille et Racine? s’étonna Ethan. Drôles de noms…
— C’est parce que ce ne sont pas des noms anglais qu’ils sont étranges pour vos oreilles. Corneille et Racine étaient des auteurs français, c’est-à-dire qu’ils vivaient dans un pays nommé la «France».
— C’est loin de l’Angleterre?
— Pas tant que ça, garantit Truman. Venez, regardez.
Il désigna une sorte de boule posée sur une table à côté de son fauteuil.
— Vous voyez ça? Ça s’appelle un «globe terrestre». C’est une représentation miniature de la Terre, notre planète.
Ethan et moi ouvrîmes de grands yeux.
— Incroyable…, murmura Ethan.
— Mais comment est-ce que…, commençai-je.
Truman me coupa d’un geste de la main.
— Une chose à la fois, Isis, tu veux bien? m’intima-t-il, amusé.
Je hochai la tête, et il saisit le globe pour que nous puissions bien le voir.
— Regardez ça, dit-il en nous désignant un endroit sur le globe. C’est notre île, l’Angleterre. Et là, c’est la France. Comparée à l’ensemble du monde, la distance entre l’Angleterre et la France est infime. D’ailleurs, beaucoup de Français sont venus s’installer ici après la chute de la comète, pour tenter de démarrer une nouvelle vie. Aujourd’hui, je n’ai pas la moindre idée de ce qu’est devenue la France.
Truman reposa le globe à sa place originelle, et je le questionnai:
— Et les autres… pays? On a des nouvelles d’eux?
Le Maître des archives soupira.
— Hélas, pas à ma connaissance. Peut-être que le gouvernement a gardé quelques relations avec les autres pays. Mais même si c’était le cas, on ne m’en aurait pas informé.
— Où est tombée la comète? s’enquit Ethan, toujours pragmatique.
Truman eut un sourire triste.
— En voilà une bonne question, monsieur Ethan! La comète est tombée aux abords du Japon (il nous montra la position de ce pays sur le globe), qui, comme vous pouvez le constater, est très loin d’ici.
Il marqua une pause, avant de reprendre, d’une voix soudain plus grave:
— Ce que vous devez bien comprendre, c’est que si la comète a fait énormément de dégâts en entrant en collision avec la Terre, elle en a causé bien plus avant. Le fait que les gens aient su que, dans peu de temps, il y aurait une sorte de fin du monde a déclenché des horreurs et des folies innommables. Bon, je suppose que vous êtes tous deux assez âgés et matures pour que je vous parle un peu de ce que je sais là-dessus.
Ethan et moi attendîmes, un peu tendus. Il reprit:
— Je vous ai parlé des religions, mais sachez qu’au-delà des gens simplement religieux, qui croient en Dieu et exercent tranquillement leur culte, il y a des personnes intolérantes, qui considèrent que tout le monde devrait avoir les mêmes croyances qu’eux. Ces gens-là étaient dangereux et, quand ils ont appris que la comète s’écraserait sur la Terre, ils ont dit que c’était parce que l’humanité avait péché et qu’elle devait être punie. Alors ils ont commis des massacres, ont poussé le monde à s’entre-déchirer avant même que la comète ravage une partie de la planète. Ils faisaient des sacrifices, pillaient les petites villes, brûlaient des villages entiers.
Crispée, je sentis monter en moi une grande rage pour ces horreurs du passé.
— Mis à part ces sectes religieuses, sachez aussi que les gens se sont mis à enfreindre les lois… Il me semble vous l’avoir déjà dit, d’ailleurs. Faites le calcul: les habitants de toute une planète savent que celle-ci risque bientôt d’être ravagée, de nombreuses sectes religieuses extrémistes commettent des folies meurtrières presque quotidiennement, et l’humanité entière sombre dans une anarchie qui la laisse livrée à elle-même… Vous pouvez imaginer le résultat! Ou plutôt, non, vous ne pouvez même pas l’imaginer.
Il soupira et déclara:
— Je crois que je vais devoir vous laisser sur ces paroles négatives, j’ai quelques petites choses à faire.
Ethan et moi nous levâmes de nos fauteuils et, comme toujours, nous remerciâmes chaleureusement le Maître de nous avoir reçus.
— Tout le plaisir fut mien, rétorqua-t-il en souriant. Isis, je suis ravi que tu aies aimé Roméo et Juliette. Et pour Andromaque et Le Cid, je ne te les prête pas, je te les donne. J’en ai plusieurs exemplaires, et je sais déjà que tu les adoreras.
Je me sentis brusquement rougir.
— Mais, Truman, vous ne pouvez pas faire ça! Ces livres sont extrêmement anciens et précieux! Je…
— Je ne reviendrai pas sur ma décision. Autrefois, offrir un livre était quelque chose de parfaitement anodin, tu sais? Et puis, je suis certain que tu en prendras grand soin… et que monsieur Ethan sera également ravi de pouvoir en profiter.
Je lui offris un immense sourire, les yeux brillants.
— Merci, Truman. Merci mille fois.
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